DISCOURS PRONONCE LE 9 JANVIER AU BANQUET DU CONGRÈS HELLÉNIQUE
Si les organisateurs de cette réunion m'ont invité à y prendre la parole, c'est que ces constants amis de la France connaissent de longue date ma fidélité à la cause de la Grèce et de l'hellénisme, et que, s'il y a une heure où je pouvais tenir plus particulièrement à l'affirmer, c'est celle-ci, parce qu'elle est grave. J'ai été, je resterai l'ami de la Grèce, dans les mauvais jours comme dans les bons.
Les bons jours, c'étaient ceux où j'ai visité pour la première fois votre pays, l'année même de ce con-
1. Nous sommes heureux de pouvoir donner ici, comme formant le complément naturel de l'étude qui précède, les deux très intéressants textes de M. Joseph Beinach que le lecteur trouvera aux appendices I et II du présent ouvrage (Note de Editeurs).
2. Le Congrès, composé des délégués des colonies grecques à l'étranger, avait décidé, par un vote unanime, « de faire respecter les libertés constitutionnelles de la Grèce et de pousser la Grèce à sortir de la neutralité pour se placer aux côtés de l'Entente ».
grès fameux de Berlin pendant lequel, jeune rédacteur à la République française de Gaxnbetta, j'y avais plaidé les droits de la Thessalie et de l'Ëpire à être réunies au royaume hellénique. J'ai rencontré alors vos plus anciens hommes d'État, dont quelques-uns, comme le vieux Coumoundoros, avaient gardé le vif souvenir des guerres de l'Indépendance. Je reconnus dans la Grèce contemporaine la très légitime héritière de cette Grèce antique qui, tout à la fois, s'éleva aux sommets de l'art et réalisa la première société démocratique de l'histoire, moins parfaite que son architecture ou sa sculpture, mais pourvue déjà de toutes les qualités et de tous les défauts qui n'ont pas cessé d'être ceux de ce régime des peuples libres, dans tous les temps et dans tous les pays.
Vous repartiez alors, à pleines voiles, après un trop long arrêt dans les eaux stagnantes du règne bavarois, vers la conquête de l'hellénisme, ce qui avait été, dans les temps anciens, le grand dessein de Périclès et ce qui fut hier le grand dessein de Vénizelos.
Cette fraternité de tous les Hellènes, non seulement de ceux du bassin méditerranéen, mais de ceux qui avaient essaimé beaucoup plus loin, jusqu'en Amérique, me parut une chose profondément touchante et très noble. Un grand nombre d'entre
eux, doués supérieurement de l'esprit d'entreprise, étaient devenus riches entre les plus riches, à Constantinople et à Odessa, à Smyrne, à Alexandrie, à Londres et à Paris et dans notre Marseille. Ils auraient pu s'y créer de nouvelles patries. Ils demeuraient unis dans le culte de la petite patrie, aux côtes abruptes, aux montagnes nues, au sol maigre et léger, à l'air limpide. Les pauvres, les plus pauvres, ne lui restaient pas moins fidèlement attachés. J'ai gardé le souvenir du testament d'une vieille paysanne grecque d'Asie qui, n'ayant rien que sa vache, la légua à l'Université d'Athènes.
Vinrent ensuite de mauvais jours, ceux où l'État, l'armée, la nation elle-même semblèrent se dissoudre dans la discorde des partis politiques ; ils avaient fini par faire descendre leur idéal aussi bas qu'on le peut mettre, dans la seule conquête du pouvoir pour ses avantages immédiats et ses jouissances. Cela découragea bien des gens, qui auraient pu d'ailleurs avoir quelques bonnes raisons d'être moins sévères s'ils s'étaient connus eux-mêmes, mais ils ne voulaient plus voir dans les Grecs du royaume qu'un peuple de politiciens et de rhéteurs. Comme j'avais déjà fréquenté dans le passé l'éternel Cléon et l'éternel Charcutier, je me refusai pour ma part à douter de la Grèce ; je savais d'expérience que ses
décadences ont des lendemains. Votre lendemain s'appela Vénizelos.
Il n'y a pas beaucoup d'exemples dans le long passé des peuples et des États d'un homme qui ait trouvé son pays aussi divisé contre lui-même, aussi abîmé par la mauvaise administration, ruiné à tel point aux yeux de l'étranger et à ses propres yeux, et qui, en quelques années, l'ait plus vigoureusement relevé, épurant son gouvernement, refaisant ses finances, reconstituant son armée, restaurant ses ambitions, et cela sans violences d'aucune sorte, par la seule force de la raison et de la sagesse, respectueux de la Constitution et des lois. Ce fut la magnifique révolution pacifique de 1909.
A la vérité, il trouva pour ce travail d'Hercule deux grands concours qu'il ne serait point équitable de ne pas rappeler : celui du pays lui-même, qu'il faut savoir toujours et partout distinguer de ceux qui ont la prétention de faire parler le pays, ce qui, selon la parole d'un grand républicain, est le propre du démagogue ; et le soutien d'un roi, à l'esprit libre et au cœur droit, qui fut pour lui ce que Louis XIII avait été pour Richelieu et Victor-Emmanuel pour Cavour.
Ces jours du roi Georges et de son premier ministre furent de beaux jours ; après avoir triomphé des deux ennemis de l'intérieur, le désordre et la
politique de clientèle, ils triomphèrent de l'ennemi du dehors, le Turc, qui n'était pas encore l'allié du Bulgare. Heureux, vous avez eu alors, vous avez eu nécessairement beaucoup d'amis nouveaux, que vos pères n'avaient pas vus en Morée, ni à Navarin, ni à Missolonghi.
Les mauvais jours sont revenus, sans doute les pires de votre histoire. Je n'y insisterai pas, sachant ce que vous souffrez dans vos consciences, dans vos fiertés, dans toutes ces grandes et légitimes espérances qui s'ouvraient devant vous ; je sais, vous ne vous en êtes pas tus, combien est lourde et angoissante pour vous cette épreuve où vous avez entendu dire à la France des Droits de l'homme et des droits des nations, comme autrefois sur la Montagne : «Toi qui as sauvé les autres, sauve-toi maintenant». Mais rien ne m'empêchera d'affirmer, et, quels que soient nos deuils, nos tristesses, nos inconsolables douleurs dans la guerre atroce que nous n'avons pas voulue, qu'un seul homme a voulue et qui fait rage encore sur notre sol, ce m'est une joie de dire : « Nous, nous sommes avec vous, et, comme nous vous avons sauvés du Turc, nous vous sauverons de vous-mêmes. »
Aussi bien la Grèce, la vraie Grèce, où est-elle ? C'est toute cette grande majorité de votre nation qui, par deux fois depuis l'ouverture de la grande
LA POLITIQUE DE LA GRÈCE l3
crise, a acclamé la politique de Vénizelos, d'abord en votant, puis, chose plus difficile, en s'abstenant, malgré toutes les pressions et toutes les corruptions les plus abjectes, celles que subventionne l'or de l'étranger. — Ce sont les deux tiers du corps électoral qui, de propos délibéré, ne se sont pas laissé intimider par le parti au pouvoir, exploitant le roi irresponsable de par la Constitution, exploitant l'émotion des femmes, évoquant la Belgique dévastée, mais sans oser toutefois prononcer le nom de la Serbie. C'est tout ce grand parti libéral, né de la Révolution de 1909, à qui le pays doit, et sait qu'il doit, sa reconnaissance, la réunion de la Crète, de l'Épire, de la Macédoine, et qui tend de plus en plus à se confondre avec la nation parce que le peuple va naturellement à la vie, à l'avenir, et, si beaux que soient les monuments funéraires et les hypogées, refuse de s'y endormir. C'est cette armée qui frémit à la pensée que le Turc et le Bulgare, déguisés ou non en Allemands, vont souiller le sol de la Macédoine et menacent votre ville de Salonique, qui ne veut être ni turque, ni bulgare, ni allemande, pour y assassiner, une deuxième fois, le roi Georges. — Et c'est vous tous, enfin, délégués des colonies helléniques, de celles du nouveau monde comme du vieux monde, et qui représentez la Grèce, notre Grèce, dans ce qu'elle a d'immortel : son âme claire
et haute qui ne se laisse point acheter, que la peur ne visite pas et qui regarde plus loin et plus haut que le soir de la journée.
Vous qui êtes ici, ce que vous avez le devoir de faire pour détourner de la Grèce le désastre irréparable, qui n'est pas l'invasion avec toutes ses horreurs, — ne sommes-nous pas envahis ? — qui n'est pas davantage la perte de tout le territoire foulé par la botte de l'ennemi, — quand donc la Belgique et la Serbie ont-elles été plus grandes et plus vivantes qu'aujourd'hui dans la conscience de l'humanité civilisée ? — mais qui est le désastre moral, parce que c'est le pire des crimes, selon l'Écriture : le crime contre l'esprit ; — ce que vous avez le devoir de faire pour empêcher ce désastre, vous le savez.
L'honneur parle d'une voix si impérieuse, l'intérêt est si évident, aux yeux des plus humbles et des plus simples, du plus pauvre petit pêcheur de Lemnos — île vaillante où, sur plusieurs centaines d'électeurs, il ne s'en est trouvé que sept pour participer à la nomination du « Reichstag hellénique », — du plus pauvre berger des forêts de Morée ou de Thessalie !. . . Quoi ! voici à votre frontière de Macédoine, voici devant Salonique, vos deux ennemis héréditaires, le Turc et le Bulgare, réconciliés fraternellement par l'Austro-Allemagne, par le Habsbourg et par le Hohenzollern ! Ont-ils habitude, le
Turc et le Bulgare, de travailler pour rien ? Aux dépens de qui et sur quel sol pensez-vous qu'une récompense leur a été promise pour leur nouvelle collaboration ?
Quand Mirabeau évoquait le spectre de « la hideuse banqueroute », il ne s'agissait que de l'argent. Il ne s'agit pas d'argent aujourd'hui. La faute d'hier et la faute d'avant-hier ont été lourdes, très lourdes. Les dieux, qui ne sont pas le vieux dieu, n'ont pas abandonné la Grèce puisque voici l'occasion, rude assurément, l'occasion dorée, comme disent les poètes, de repousser dans l'ombre les erreurs d'hier et de faire reluire à nouveau le nom de la Grèce, et de reprendre la marche vers l'avenir.
Il ne s'agit pas de notre intérêt à nous, à nous qui combattons pour le droit et pour la liberté de l'Europe. Nous sommes de taille, les Anglais et nous, à repousser devant Salonique tous les assauts des Germano-Bulgares et des Austro-Turcs, pendant que. fidèles à leurs promesses, les Russes reprennent l'offensive, qui dégage le front de Macédoine, et les Italiens se concentrent en Albanie.
Non, il s'agit de vous seuls, les Grecs, et d'un intérêt que je cherche à considérer dans sa réalité, en faisant abstraction de mes vieilles sympathies pour votre pays.
Il peut être doux de regarder de la rive abritée les
vents qui troublent les flots. Mais quand ce sont les vents de la guerre qui soufflent en tempête sur le monde, la rive n'est pas sûre. On n'assiste pas impunément en spectateurs aux batailles où la justice est en cause ; car, si la justice est vaincue, sa défaite devient très vite celle du spectateur lui-même, qui n'est plus qu'une proie pour le vainqueur ; et, si elle triomphe, c'est l'éternel remords du devoir non accompli.
Ce que notre esprit français, épris de beauté, de noblesse et de liberté, doit à la Grèce antique, dont vous vous revendiquez, nous ne l'oublions pas. Si l'ingratitude doit jamais être érigée en loi du monde, nous n'obéirons pas à cette loi. Je bois à la Grèce i
6 décembre.
Le gouvernement d'Athènes a arrêté dans les bureaux télégraphiques du royaume grec la transmission du manifeste de Vénizelos, conseillant à son parti, le parti libéral, de s'abstenir aux élections qui auront lieu le 19 décembre.
C'est un gouvernement de novices. Le gouvernement allemand lui expliquera que la mesure prise est enfantine, qu'il eût fallu saisir et ouvrir tous les courriers, faire un autodafé des journaux libéraux et de toutes les affiches ; et, qu'au surplus, il eût été beaucoup plus expéditif et plus simple d'envoyer Vénizelos méditer aux mêmes rivages qu'Aristide sur l'ingratitude des hommes et la stupidité des choses.
Ces débutants ont donc manqué leur coup. J'ai reçu par la poste plusieurs exemplaires du manifeste de Vénizelos. Il m'en est venu de ces villes ma-
cédoniennes qui seraient encore turques si le grand Cretois n'avait sauvé la monarchie de l'anarchie, restauré l'armée et dirigé pendant quelques années, à la façon des Occidentaux d'autrefois, la politique de son pays.
Voici la traduction de cette page d'histoire que j'éprouve quelque fierté à rendre publique dans nos climats :