‹ La politique de Saint Grégoire le Grand [microform]Chapitre 10 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Grégoire I". — Causes qui développèrent et transformèrent au VI' siècle le pouvoir pontifical : 1° l'esprit monastique ; 2® la richesse territoriale (i).

Le sixième siècle vit se développer dans l'Eglise deux éléments de puissance qui contribuèrent surtout à fortifier le patriarcat romain , c'est-à-dire l'esprit monastique et la richesse territoriale. Le pape, possesseur d'immenses domaines, appuyé sur la milice bénédictine, devient de plus en plus «le seigneur et le maître du jeu du monde (2). »

Grégoire I" était moine lui-même. Il n'y a pas de sentiment qu'il ait manifesté avec plus de cons-

(1) Les sources particulières sont nombreuses. Les deux ouvrages suivants peuvent servir de répertoire :

Mabillon, Annales benedictini, t. 1".

Pouvoir du pape au moyen âge, par M.... (Gosseun).— Pans, 1845, 1 vol. in-8«.

(2j Expression du pape Jules II.

tance et de vivacité que l'amour de la solitude et du cloître. Les plaintes qu'il fit entendre au moment de son élévation ne furent pas les dernières. On les entend retentir à chaque instant dans ses Homélies et ses Dialogues, et jusque dans cette correspondance où il paraîtmoinssesoucier déparier de lui que d'ordonner en termes clairs et précis. «J'ai grandi extérieurement, écrit-il à Léandre de Séville, le confident de ses aspirations mystiques ; intérieurement je suis tombé bien bas. Le flot des affaires mondaines gronde autour de moi (1). » Il ajoutait à tort que, dans cette tempête qui l'enveloppait, son esprit avait fait naufrage. Arraché malgré lui à un rivage tranquille , le pilote montrait encore plus d'ardeur à sa tâche qu'il ne cachait de résignation au fond de son cœur. Çà et là une expression de regret, un éloquent retour sur les douceurs de la vie contemplative , c'était à peu près la seule concession qu'il fît au passé. Parfois sa pensée se portait avec regret vers ce Sinai lointain où des solitaires oubhés du monde s'abîmaient dans la contemplation de Dieu. Il leur demandait de prier, du haut de leurs paisibles demeures, pour les voyageurs bat-

(l)Ep. IX, 121.

tus des tlots sur la mer; il enviait ceux (jui avaient pu pénétrer jusqu'à eux.

Quelquefois il se dérobait un moment aux affaires mondaines, il s'enfermait dans sa retraite du mont Cœlius pour remanier et augmenter son livre des Morales (1), pour méditer sur l'Ecriture sainte ou sur la vie des saints qui avaient édillé son pays : « Ma douleur, s'écriait-il, est toujours ancienne par sa continuité, et toujours nouvelle par ses accroissements. Meurtrie sous le poids qui l'accable, ma pauvre âme se rappelle ce qu'elle était jadis dans le monastère, quand elle planait sur tout ce qui passe, sur tout ce qui change, quand elle ne songeait qu'au ciel ; quand, retenue dans son corps , elle échappait par la contemplation à la prison de la chair ; quand la mort, objet d'horreur pour la plupart, lui apparaissait aimable , comme l'entrée de la vie et la récompense de son travail. Et maintenant il lui faut, à cause de ma charge pastorale , subir les mille affaires des hommes du siècle , et, abandonnant ces belles perspectives du repos, se souiller dans la poussière des actions terrestres. Et quand, après s'être ainsi répandue au dehors par

- îir; -

condescendance , elle veut retrouver sa retraite intérieure , elle n'y revient certes qu'amoindrie. Je considère donc ce que je souffre, je considère ce que j'at perdu, et le souvenir de ce que j'ai perdu rend encore plus lourd le fardeau que je porte (1). »

L'homme qui regrette si mélancohquement les charmes de la vie monastique savait mieux que personne combien une telle vie agit sur l'âme ; il continua à la mener autant que ses devoirs nouveaux le lui permettaient ; il la développa autour de lui , si bien qu'il doit être considéré comme un des fondateurs de l'ordre bénédictin. Mais, à cause même de sa situation, il transporta l'esprit monastique dans le gouvernement spirituel du monde, et c'est là peut-être le trait distinctif de son administration. Il s'ensuivit à Rome une modification profonde dans la conduite des affaires religieuses.

Qu'était-ce donc qu'un moine au sixième siècle? Ce n'était plus un laïque, ce n'était pas non plus un clerc. Les ordres sacrés lui étaient interdits ; il n'y était admis que dans des cas très rares, par exemple pour les besoins du service des autels dans les com-

(1) Moral. Vrœf., cap. ii,

(1) DialoLj., Vrœf.

lit) -

munautés d). Etait-il appelé ù une cliai-c ecclésiastique? il devait quitter pour toujours son monastère, dont le séjour était interdit aux prêtres comme aux gens du monde (2).

Cependant les nécessités des temps rendirent moins absolue la séparation d'abord rigoureusement maintenue.ParfoisleséYêques.manquautdeprétres,

cherchaient, avec la permission des abbés, des sujets dans le cloître (3). Le reclus arraché à la vi.; contemplative regrettait profondément sa solitude dans le secret de son cœur; il obéissait pourtant et demeurait jusqu'à la mort dans le monde (t).

Cette invasion du clergé régulier dans l'Eglise militante et enseignante eut une certaine influence sur la discipbne générale. L'évèque sorti des rangs du clergé séculier s'inspirait dans ses décisions des canons des conciles de sa province, des souvenirs de ses prédécesseurs, des traditions du diocèse auquel il appartenait ; résultat de cette admirable variété dans l'unité qui laissait chaque peuple libre de ré-

(1) Ep. VI, i2 ; IX, 92. , . ,

(2) IVemo etenim poteU ecdesiasticis oUcquiis desemre, et in monaHiirà re<jxiM ordinale pasishre. {Ep. v, 1 .)

(.•») Ep. M, 28.

{i) £/i Mil, 28.

gler, selon son génie, en dehors des grands principes consacrés par les conciles généraux, les choses de la discipline et du culte. Le moine avait appris à vénérer une autre autorité que celle des coutumes locales et des synodes particuhers, celle de la règle de saint Benoît. Dans ce code célèbre, l'obéissance calme, prompte, joyeuse, est recommandée comme la suprême vertu. L'abbé sait modifier sa conduite envers ses frères selon les temps et les personnes, tantôt reprendre, tantôt supplier, tantôt menacer; mais partout et toujours il est investi d'une autorité absolue, à peine tempérée par les observations d'un conseil qui ne pourra rien décider en dernier ressort ; la règle est invariable, irréformable, applicable à tous les pays. Les évêques sortis du cloître étaient charmés par la simplicité de cette législation, qui leur semblait, comme l'a dit Bossuet, « un précis du christianisme, un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine de l'Evangile (i). » Ils l'eussent volontiers appliquée à la chrétienté entière, sacrifiant ainsi la liberté à l'unité. Ils prêchaient l'égalité absolue sous un maître unique, et devenaient l'avant-garde de l'Eglise romaine dans l'uni-

(1) Bossuet, Panégyrique de saint Benoit, 3" point.

vers. Ceux de leurs frères qu'ils avaient emmenés avec eux pour se consoler en pays étranger devenaient leurs principaux conseillers (i). Le premier des évêques leur avait donné l'exemple.

Grégoire I" fut non-seulement le biographe de saint Benoît ; il confirma encore sa règle au concile provincial de 595, et la déclara inspirée par l'Esprit- Saint, comme les Ecritures et les ouvrages des Pères (2). Au concile de 601, il rendit en faveur de ses disciples un décret qui faisait de l'ordre bénédictin une vraie puissance dans l'Eglise. « La charge que nous avons précédemment remplie, disait-il , comme chef d'un monastère , nous a appris combien il est nécessaire de pourvoir à la tranquillité et à la sécurité des moines ; et comme nous savons que la plupart d'entre eux ont eu à souffrir beaucoup d'oppressions et de passe-droits de la part des évêques, il importe à notre fraternité de pourvoir à leur repos futur. » Partant de cette idée, il écrivit, à l'occasion de faits particu-

(1 ) Ep. X, \ . Voir la note C à la lin du volume.

(2) Eadem régula Sando Spiritu promulgata et laudis auctoritate beati papœ Gregorii inter canonicas scripturas et catholicomm doctoram scripta teneri décréta est. (Concile de Douzy (87i), c. 7.)

liers, un grand nombre de lettres, qui sont ainsi le premier commentaire de la règle de saint Benoit (1). Ses décisions ont pour objet de défendre l'indépendance et de protéger les biens des communautés contre les évêques. Une abbaye devra être un sol Ubre, inviolable. L'abbé, élu par ses frères, choisi parmi eux, sera leur protecteur, même s'il le faut contre le chef du clergé séculier ; il viendra à Rome quand il le voudra. L'évêque ne pourra ni prendre malgré lui ses moines pour en faire des prêtres, ni célébrer des messes publiques dans son éghse, ni y élever sa chaire sans autorisation. Tout au plus pourra-t-il visiter discrètement le monastère, veiller d'une manière générale sur la conduite des moines. Les protéger contre les clercs ne sera pas le moins important de ses devoirs. Toutefois, qu'il ne les accable pas sous prétexte de les gouverner, et qu'il n'use pas sans de graves motifs de

(1) Deux documents surtout indiquent, par leurs dispositions, la situation privilégiée que Grégoire entendait faire aux moines dans r Eglise. Ce sont ceux qui contiennent les concessions faites aux moines de Rimini (u, 41-42) et aux moines de Classe (vin, 15). Les privilèges accordés à ces derniers furent étendus, du vivant de Grégoire, à tous les monastères par le concile tenu à Latran en 601 .

r excommunication dont il est armé contre eux (i). Grégoire tenait avant tout à fonder sur des possessions territoriales inaliénables l'indépendance des fils de saint Benoit. Autant il poursuivait dans chaque religieux l'amour de la propriété (2), autant il veillait, armé des lois ecclésiastiques et civiles, à la conservation des biens de la communauté (3). S'il y avait quelque débat entre les colons du saint-siége et un monastère, son premier mouvement était de supposer le bon droit de celui-ci W. De sa pleine autorité , il en exempta plusieurs de la juridiction épiscopale; innovation grave, dont il était loin de prévoir toutes les conséquences. Dans sa pensée, la liberté des religieux devait profiter seulement à leur avancement spirituel; ils n'étaient pas néanmoins affranchis de toute obhgation envers Févêque diocésain '5), et l'abbé qui était en procès avec un autre était justiciable du métropolitain de la province, assisté de deux de ses suffragants(6).

{\}Ep. 11,34; vi,29; VIII, 15, 3i.

(2) Ep. \ii,24.

(3) Ep- VIII, 34.

(4) Ep. I, 9.

(5) Ep. Il, 36, 42.

[{)) Ep. xiii, 4.

Etait-il en querelle avec son évéque? La cause devait être portée à Rome.

Ainsi, du vivant même de Grégoire P', l'institution monastique changeait de caractère sous l'influence des événements ; on l'avait déjà bien vu lors de l'invasion lombarde. Le moine n'était plus seulement un philosophe solitaire, vivant en dehors des intérêts terrestres ; il devenait un homme d'action, un combattant par la prédication et la parole. Ce nom qu'il porte est comme une dignité ecclésiasti(iue inférieure, un titre à l'épiscopat (i). Il prend place au premier rang du clergé séculier, témoin Maximien à Syracuse, Marinien à llavenne, Augustin à Gantorbéry. Une émulation ardente, (quelquefois transformée en une vive jalousie, va s'étabhr entre les deux clergés.

Que Grégoire l'ait voulu ou non, il a créé cet antagonisme dont la papauté du moyen âge a profité, quand elle avait pour représentants Grégoire VII ou Urbain IL II est incontestable que ses successeurs sortis du cloître ont , à toutes les époques, porté un esprit particulier dans le gouvernement de l'Eglise. Quant à lui, non content d'inter-

(i) Ep. XII, 12.

prêter, de compléter la règle bénédictine, il veilla avec un zèle extraordinaire à empêcher la décadence de l'ordre naissant. Il favorisait les vocations afin d'augmenter le nombre des élus dans ce dernier siècle du monde où il croyait vivre ; mais il les voulait avant tout sincères. Aussi doubla-t-il la durée du noviciat, qu'il porta à deux ans (D. Dans les îles, il défend de recevoir les enfants avant l'âge de dix-huit ans (2), il fait éprouver longtemps les" esclaves qui viennent chercher la liberté dans la profession monastique, se réservant de punir plus tard leurs défaillances en les faisant rentrer dans la servitude (•*).

Malgré ces précautions , les abus étaient continuels. C'était un fléau permanent que celui de ces religieux vagabonds qui désertaient leurs cloîtres pour échapper, les uns à l'obéissance, les autres au céhbat. Avec le concours des évêques, le pape les ramène de force dans leurs cellules (*). U écarte d'eux les femmes avec soin, et envoie un abbé dans les monastères envahis par le relâchement. Si l'abbé

(1) Ep. x,24.

(3) Ep. V, 34.

(4) Ep. 1, 42 ; vil, 33 ; IX, 37.

lui-même a une conduite irrégulière, il ordonne sa déposition (1). Les religieuses ne sont pas moins l'objet de sa surveillance et de sa protection.

Toutefois, ici encore, sous le juge inflexible, l'homme tolérant, l'ami charitable, reparaissent; témoin le curieux épisode de ses relations avec le Sicilien Venantius. Celui-ci, patricien de Syracuse et vieil ami de Grégoire, avait quitté l'habit monastique, imprudemment revêtu par lui. 11 s'était marié et était devenu père de famille. Le pape, après son avènement, lui écrivit une lettre pressante, remplie de ces textes bibliques qu'il prodiguait volontiers à ses amis. Il le supplie de rentrer sous la loi sainte à laquelle il s'est soustrait. Pour le flatter, il lui cite un auteur profane, Sénèque. et il ajoute : « Si vous vous défiez de mon excès de zèle, je vous offre le conseil de toute l'Eglise , et je souscrirai volontiers à ce qui sera décidé d'un commun accord. » Venantius continue néanmoins à vivre dans le monde sans être inquiété davantage. L'évêque de Syracuse, moins tolérant que Grégoire, voulut au bout d'un certain temps refuser ses offrandes et lui défendre de faire célébrer la messe chez lui. Venan-

1) Ep 111,23; V, 3,6.

tius furieux lance sur révêché des hommes armés qui le saccagent, et accuse l'évêque auprès du pape. Celui-ci intervient comme médiateur, demandant à l'un des concessions, exhortant l'autre au respect,

tous deux à la charité.

Les années se passèrent ; Venantius vieillissait , et ses infirmités croissaient avec l'âge. Grégoire , qui lui-même pouvait à peine quitter son lit, lui écrivait des lettres affectueuses où sa famille n'était pas oubliée; il l'exhortait, en face de l'éternité, à la pénitence, mais sans sortir des générahtés et en semblant s'apphquer aussi les conseils qu'il donnait. Mais en même temps il ordonnait à l'évèquo de Syracuse de mettre tout en œuvre pour que Venantius, qui était veuf, reprit l'habit monastique sur son Ut de mort. On ignore quel fut le résultat de ces démarches. Tout ce qu'on sait, c'est qu'à la demande du mourant, il s'empressa de prodiguer des consolations à ses filles, et leur promit de leur

servir de père W.

Il appartenait au grand esprit de Grégoire d'estimer aussi haut la profession religieuse , de voir dans le moine le chrétien parfait, le futur vain-

Ep. I, 'U ; VI, 43, 44 ; ix, 123; xi, 30, 35, 36, 78.

queur du paganisme romain et de la superstition barbare. Pour un saint comme lui, revêtir la robe noire de saint Benoît, c'était acquérir le don des miracles et des prophéties, c'était devenir, au nom du Seigneur, le maître de la nature animée ou inanimée ; c'était jouir par avance, à chaque heure de la vie, des ravissements ineffables du ciel. En même temps , pour tout Italien , ce n'était pas renoncer à la vie pubhque et se soustraire aux périlleux devoirs du citoyen. La milice nouvelle recevait dans ses rangs les membres des plus vieilles familles de la Péninsule, et elle avait l'honneur d'exciter particuhèrement la colère des Lombards, en attendant le jour encore lointain où elle devait recevoir dans ses rangs un de leurs rois.

Le Mont-Gassin, Yallombreuse, Assise, nous disent assez quelle large place a l'institution monastique dans l'histoire religieuse de l'Itahe. Dès le sixième siècle le moine était à la fois le serviteur de PEghse romaine et le premier défenseur de la patrie. Pendant que certains évêques se réfugiaient dans les îles ou dans les villes de la côte, que les prêtres fuyaient ou mouraient, les couvents, les ermitages, subsistaient çà et là, au milieu de l'inondation ennemie. Tel solitaire, couvert de pauvres vé-

- lâ() — temcnts, monté sur un mauvais cheval, avec une peau (le brebis pour selle, s'en allait de village en village, consolant et soutenant la population opprimée° t) ; tel autre, réfugié sur les pentes de l'Apennin, vivant du miel de ses abeilles, était respecté des'barbares comme des paysans (2). D'autres étaient les agents occultes de la résistance; ils favorisaient l'évasion des captifs, recueillaient les fuyards, enterraient les victimes dans leurs églises, près des tombes des martyrs (3). Leurs monastères , dispersés dans toutes les îles voisines de l'Italie, étaient autant de lieux de refuge. Ils entretenaient ainsil'esprit national et religieux : semblables à ces moines duTyroletde l'Espagne qui, en 1809, ont inspiré et conduit l'insurrection de leurs compatriotes contre

la France.

En Gaule , Lérins au midi, Luxeuil au nord, étaient les centres de la vie monastique. A Lérins, dans une île de la Méditerranée, en face de l'Italie, l'esprit qui avait inspiré la règle bénédictine prédominait; à Luxeuil, dans les forêts des Vosges, saint

(1) Voir [Dialog., i, i) le portrait de l'ermite Equilius.

(2) Dialog., m, 26.

(.1)010%., 111,37 ;1Y, 22, 26, ai.

Colomban avait apporté les rigides observances des couvents d'Irlande. Ici les moines travaillaient à défricher les terres, à repeupler les campagnes , à dompter l'humeur farouche des rois francs ; là ils s'occupaient plus volontiers de la science, des études sacrées ou profanes. Grégoire fut en relations avec les uns et les autres ; il stimulait le zèle de labbéde Lérins et acceptait ses présents. Saint Colomban, tout en défendant contre lui avec une âpre franchise les coutumes de TEgUse bretonne, s'inchnait avec respect devant sa primauté et lui demandait ses ouvrages.

On sait moins quelle était alors la situation de l'institut monastique en Espagne. Il se développait pourtant sous l'influence de Léandre de Séville, et dans la correspondance du pape on trouve une lettre adressée à je ne sais quel obscur rehgieux , qu'il n'avait jamais vu, et à qui il prodigue les paroles d'afTection et d'encouragement (i).

Enfin les cénobites orientaux, ceux qui vivaient oubUés sur les rochers du Sinaï comme ceux qui habitaient au miheu de Gonstantinople, saluaient en lui leur plus illustre frère d'Occident. Ils lui

(1) £p. IX, 120.

envoyaient des aumônes et réclamaient de lui des livres; quelques-uns faisaient le pèlerinage de Rome. On a conservé l'histoire de cet anachorète venu du fond de la Perse pour se prosterner devant Gréo-oire, et qui vit avec étonnement l'humble pontife le prévenir et, par respect pour sa sainteté, se prosterner à ses pieds.

A cette même époque, où le développement de l'ordre bénédictin modifiait la politique de l'EgUse romaine, la situation légale de cette Eglise changeait. Déjà, depuis Constantin, le clergé avait la faculté de posséder, et ses biens-fonds s'étaient, par suite de legs, considérablement accrus. Chaque Eghse pouvait avoir des terres en dehors des limites du diocèse (1). Les revenus étaient ordinairementdivisés en quatre parts, pourl'évêque, le clergé, les pauvres, les bâtiments ecclésiastiques (2). Dans un temps où toutes les Eglises étaient propriétaires, Grégoire I" eut à en administrer une bien plus opulente que les autres. « L'évêque de Rome, comme celui d'Alexandrie, ne se bornait plus depuis long-

(1) Ainsi l'Eglise de Milan était propriétaire en Sicile (CassiODORE, Var., ii, 29), celle de Ravenne aussi (Ep xi, 8).

(2) ^p. XI, 64.

temps à ses fonctions sacerdotales ; il s'était laissé aller à la domination temporelle (i). » Et -si l'on ne peut préciser quelle était, dès le cinquième siècle, l'étendue de cette domination échue aux patriarches, on sait qu'en Occident, appuyée sur des domaines nombreux, elle prépara l'influence politique de la papauté.

Pour Grégoire, la richesse était ce qu'elle était pour tout abbé dans son monastère, une garantie pour son indépendance, un aliment et un encouragement pour sa charité. Aussi, comme il intervient dans l'administration des biens des autres Eghses ! Il recommande de distinguer soigneusement entre ceux que l'évêque aura acquis avant son épiscopat, et ceux qu'il a acquis depuis ; car ces derniers sont à son Eglise et ne peuvent être légués par lui (2). Il lui demande de faire rentrer exactement ce qu'on lui doit et de ne jamais restreindre la part réservée à ses prêtres ou aux pauvres. Pour lui, les domaines dont il était l'usufruitier lui étaient d'autant plus chers qu'ils étaient le patrimoine de ses frères soufî'rants, et le rachat des captifs lui semblait le

(1) SocRATE, Eist. ecclés,, vu, H.

(2) Ep. VI, i ; XII, 38. - Cf. Cod., lib I, tit. 3, nM2.

seul motif légitime d'aliénation (D. H n'eût pas cédé sans de graves raisons une parcelle de territoire ; et on le voit revendiquer, jusqu'à ce qu'il 1 ait obtenue, celle qu'un voisin peu scrupuleux a soustraite à la vigilance de ses agents. Il ne faut pointdésormais chercher en lui l'homme détaché du monde, qui jette ses biens aux pieds des pauvres comme un fardeau inutile; c'est le riche prudent qni, se souvenant à la fois de Gaton et de l'Evangile, surveille l'économe prévaricateur, qui veut des serviteurs fidèles dans les petites choses, faisant fructifier le bien de leurs maîtres. Or, avant tout, il importe de considérer ses ressources et ses moyens d'action sur la société civile.

L'Eghse de Rome possédait des domaines considérables! surtout en Sicile, où ils étaient divisés en deux circonscriptions, puis en Galabre, en Fouille, en Gampanie, en Sabine, en Dalmatie, en Illyrie, en Sardaigne, dans les Alpes Gottiennes et jusque dans le midi de la Gaule (2). Des villes entières,

(1) Ep. VII, 38. Le pape Gélase I" (Ep. x) s'appuie sur les lois impériales (prœsulum audoritas m$tronm) pour déclarer que les biens de l'Eglise doivent être consacrés aux veuves,

aux orphelins, aux pauvres et aux captifs. (2)£p. i,i^;ii,21;m,22,23;ix,i8.

comme Naples, Otrante et GallipoH (i), s'étaient mises sous la protection de Rome, puisque la protection de Gonstantinople leur manquait. Sur le territoire itahen, qui dépendait de Tempereur, le saint-siége payait avec empressement les impôts dont ses terres étaient frappées comme toutes les autres (2), et il soutenait les collecteurs impériaux contre les moines qui se refusaient à cette marque de soumission. Au contraire, en Gaule, il semble chercher à transformer le droit et à affermir sa juridiction particuhère. Là, ce que Grégoire appelait son petit patrimoine devait s'étendre un peu partout, à en juger par les noms des évêques à qui le pape recommande l'administrateur de ces biens. Il paraît avoir été affranchi d'impôts; mais ce privilège ne lui avait point été concédé sans résistance, car Grégoire se plaint quelque part des taxes qui

(1) Ep. IX, 99, 100.

(2) Ut possessiones Ecclesiœ.,. adtributasua solvenda idoneœ existant. {Ep. ix, 64.) Constance avait soumis les biens du clergé aux contributions ordinaires. (Cod. Theod., lib. XVI, tit. 2, n" 15.) Honorius et Justinien les exemptèrent seulement des charges extraordinaires et sordides.

Agri Ecclesiœ solvunt tributum... Tributum Cœsaris est, non negatur. (Saint Ambroise, Sermo contra Auxentium, n*»* 33 et 35 ; éd. des Bénédictins, t. II, p. 872 et 873.)

ont été levées indûment en Gaule sur les domaines de son église W. Certains textes de Grégoire de Tours semblent admettre que l'exemption réclamée par le pape était une concession gracieuse et temporaire des rois, et non un privilège perpétuel (2). Les domainesdu saint siège étaient habités par des

colons, et administrés chacun par un recteur ayant sous ses ordres un ou plusieurs défenseurs. Puis venaient les tonsuratores, et enfm les conductores massarum ou fermiers. Grégoire exerçait sur tous une surveillance incessante. Il allait jusqu'à s'occuper de la composition des troupeaux et faisait créer des haras dans ses fermes (3). Les colons étaient attachés au patrimoine qu'ils cultivaient, et le pape disait bien haut qu'il n'accorderait à aucun d'eux la permission de le quitter (4). Il leur interdisait de travailler dans les domaines des particuUers et de se marier en dehors de la manse où ils étaient

(1) Ep, IX, 110.

(2) Grégoire de Tours (m, 25) dit : Omne tributum quod fisco suo ab Ecclesiis in Arverno sitis reddebatur ckmenter induisit [Theodeviais). Cf. ce que saint Grégoire écrit à Candidus : Si quidvero de pecuniis reditmm quœ dicmtur ablatœ, recipere potueris, etc.

(3) Ep. II, 32.

(4) Ep. XII, 25.

nés (1). On reconnaît là Thomme qui n'hésitait pas à vendre les vases sacrés pour le rachat des captifs, mais qui recommandait de racheter chaque captif le moins cher possible (2).

Les défenseurs étaient primitivement des laïques institués à l'imitation des défenseurs civils, chargés de représenter FEghse et les pauvres devant les tribunaux. Grégoire les prit exclusivement parmi les clercs, afm qu'ils n'eussent d'autres familles que leurs clients, et en fit les exécuteurs universels des ordres des papes (3).

Le défenseur appartenait donc ordinairement à l'EgHse romaine ; quelquefois c'était un moine W, Avec le concours des autorités civiles, auxquelles il était recommandé (^), il devait faire rendre les objets ou les biens volés, rappeler les esclaves fugitifs, recueiUir les legs faits à l'Eghse. Quelquesunes de ses fonctions le rattachaient à l'administration ecclésiastique. Il présidait à l'exécution des

(l)£p. xii,25; IX, 64.

(2) Ep. Vï, 35.

(3) V. la formule de leur institution, xi, 38. De defensoribus civitatum.

(4) Ep. i, 84 ; XI, 38.

(5) Ep. IX, 20-22.

- Cf. Nov. 15

sentences épiscopales, veillait sur les actes de révêque, sans empiéter pourtant sur sa juridiction (i), le réprimandait à l'occasion, lui inspirant le zèle et'àson clergé l'obéissance (2), intervenant en cas de différend entre le pasteur et son troupeau, prêtant son aide à la réunion des conciles chargés de juger les prélats coupables O). On comprend d'autant plus ces fonctions multiples des défenseurs qu'ils les exerçaient dans des pays où le pape était en même temps métropolitain de la province. Leur parole, leurs décisions, étaient tellement respectées, que des hommes usurpaient quelquefois leurs titres pour s'emparer des biens d'autrui W, Grégoireles appelait, comme plus tard Grégoire VII ses lé-ats (S), les « vrais soldats de saint Pierre ; » ûleur recommandait, comme aux évoques, de ne regarder jamais dans les procès que la vérité, sans acception de personnes; mais, ajoutait-il, il faut être ferme et non plus humble dès qu'il s'agit des pauvres (b).

(i)£p. XI, 37, 71.

(2)Ep. Xiii,26,27;xiv, 4.

(3) Ep. in, 89 ; xn, 28, 29.

(4) Ep. I, 70.

(5) Greg. Vil, Ep. i, 8.

(6) Ep. 1, 36.

S'il exigeait d'eux une conscience aussi scrupuleuse, c'est qu'il ne voulait pas voir suspecter l'origine des biens ecclésiastiques. En même temps qu'il assurait l'exécution des testaments faits au profit de l'Eglise, il rendait à tel abbé, à telle patricienne, des terres ou des esclaves injustement détenus par ses agents (i) . Il ne craignait pas de reconnaître et de réparer les erreurs de ses prédécesseurs à cet égard (2), et acceptait les réclamations des clercs schismatiques avec le même empressement que s'ils eussent été orthodoxes (3). Sa plus grande crainte était qu'on pût accuser ses défenseurs, comme on accusait les officiers impériaux.

Au milieu de ces occupations incessantes, Grégoire se déclarait avec raison le serviteur de tous. « Il me faut, disait-il encore aux fidèles, débattre )) les causes, tantôt des éghses, tantôt des monas- » tères, peser souvent la vie et les actes des uns et » des autres ; ici porter le poids des affaires de la » cité, là gémir sous la menace du glaive des bar- » bares, et craindre les embûches des loups pour le

(1) Ep. IV, 35; IX, 24, 30; xi, 18,

(2) Ep. I, 36.

(3)£p. IX, 53.

), troupeau qui m'a été confié; puis encore ne rien » négliger pour venir au secours de ceux que leur )> règle enchaîne ; tantôt supporter tranquillement » certains spoliateurs, ou leur résister sans blesser » la charité (1). » Tâche multiple que nous allons le voir accomplir pour le salut de son peuple et pour rhonneur de sa mémoire.

(1) Homil in Ezechiel., lib. I, homil. 14.

Page 1