E]). XI, M
(:^) £î>. IX, 109, 110; XI, 59, 00, 02, 03. On ne voit pas qu'il soit intervenu dans la déposition de Didier, évèque de Vienne, par le concile de Cliàlons, en 003.
En Orient, la situation de Grégoire était particulière. xV son avènement, il envoya, selon l'usage , une lettre aux autres patriarches, où il leur faisait sa profession de foi. Cette foi avait été affirmée par les quatre premiers conciles généraux, assemblées saintes qu'il vénérait comme les quatre Evangiles (1). Leurs actes avaient sauvé l'unité du peuple chrétien ; l'union des patriarches maintenait cette unité, et Grégoire aimait à la rappeler aux schismatiques comme le signe de l'orthodoxie (2). Dans les questions de doctrine, il n'aime pas à faire sentir son intervention ; il laisse volontiers ses frères d'Orient veiller eux-mêmes à la pureté de la foi et de leur propre autorité confondre les hérétiques (3). Dans les questions de disciphne, au contraire, il revendique haut et ferme sa primauté. Il ne doute pas (jue le soin de toutes les Eglises ne le regarde W, et s'il considère tous les évè(iues comme égaux au point de vue de l'humilité chrétienne , il croit l'é-
(1) Ep, I, 23; III, 10. Il manifesta souvent celte vénération.
[Ep. VT, 2; XIV, 12.)
(2) Ep. IX, 11. — hi mcrosanctà Ecrlesià c/mimunicarr, in quà oinncs bcatif^fiimi pahianha: and conspiratione vt concordià fldcm rcctissimam prœdicant. [Nov. 115, c. .3.)
(3) Ep. VIII, 30; X, 39.
(4) Ep. V, 20; Vil, 19.
vêque de Rome leur supérieur, dès qu'il s'agit do maintenir la discipline ecclésiaslique (l). De là ses lettres à Antioclie et à Alexandrie pour combattre la simonie, pour juger entre un prêtre et ses ennemis, entre un monastère et le patriarche.
Les difficultés qu'il eut à vaincre en Orient naissaient de la situation politique de ces contrées. A Antioche, le patriarche Anastase avait été déposé par l'empereur, et remplacé. Le pape envoya ses lettres de communion à lui comme à son successeur, et lui maintint ses bonnes grâces (2) ; mais il ne put même obtenir de Maurice que le prélat disgracié vînt se justifier à Rome. A Alexandrie, il trouva dans le moine Euloge une âme douce et tendre, un de ces amis comme il en eut tant, qu'il apprit à connaître par la renommée de leurs vertus, et qu'il chérit sans les voir jamais. A Gonstantinople, la lutte était permanente, inévitable pour ainsi dire. Le patriarche de cette ville avait, depuis le concile de Chalcédoine, le premier rang après celui de Rome. Depuis ce temps , tout en reconnaissant la suprématie de son collègue d'Occident {^), il se con-
(1) Ep. IX, 59.
(2) Ep. 1,7; v,2îJ; vtii, 1^2.
(3) Ep. IX, 12.
duisait comme s'il eût été indépendant. Depuis 589, Jean dit le Jeûneur occupait ce siège; c'était un homme d'une générosité inépuisable, d'une austérité inflexible, mais d'une ambition démesurée. Il avait de sa propre autorité convoqué un concile pour juger le patriarche d'Antioche accusé, et il s'était fait nommer évêque universel ; double usurpation contre laquelle le pape Pelage II avait protesté , lui rappelant que Rome seule pouvait convoquer de semblables assemblées, lui reprochant un titre injurieux pour les autres patriarches (l).
Sous Grégoire I'' , de nouveaux incidents ranimèrent la lutte. Un prêtre et des moines en butte aux mauvais traitements de Jean invoquèrent l'appui do Rome. Le pape écrit aussitôt à ce sujet au patriarche ; point de réponse. A un second avertissement, Jean répond qu'il ne sait de quoi on veut lui parler. Grégoire répUque alors par une de ces lettres habiles, insinuantes et fermes dont il avait le secret. Il feint de croire que ce n'est pas son frère très saint qui lui a écrit, mais quelque jeune séculier ignorant des choses de Dieu, qu'il faut corriger et reprendre. Il lui fait comprendre qu'il ne peut pas ignorer ce
:i) Ep. V, i3. — Labbe, Concil, 1. V, p. 1)48.
qui s'est passé : « La bouche qui mont tue 1 ame, » (lil-il en s'abritant derrière un texte de TEcriture, et il ajoute : « Est-ce donc là que vient aboutir cette » -rande abstinence? Et ne vaudrait-il pas mieux » qu'il entrât de la chair dans votre bouche et qu'il » n'en sortit pas un discours faux et méprisant » contre le prochain? » Il lui demande ensuite, au nom de leur amitié, des saints canons, de la paix, d'apaiser cette affaire : « Nous sommes pasteurs et » non persécuteurs.... Prédication inouïe et nou- » velle, ({ue celle qui impose la foi à coups de » verges! » Toutefois, s'il craint une querelle, il n'évitera pas celle où il aura élé provoqué W.
Après mille retards, milb^ démarches auxquelles plus d'un personnage de la cour fut mêlé, et qui étaient certainement disproportionnées à l'importance de l'affaire, Grégoire ht prévaloir son droit et cassa les sentences de Jean le Jeûneur. Mais celuici n'en affectait pas moins, en écrivant au pape, de se dire évéque universel. En apparence, il n'y avait là qu'une question de mots (^) ; Jean se disait néan-
(i) Ep. 111, 53.
(2) Si quantitatcm sermnnis attendimm, duœ sunt i^yllahœ; si verù pondus iniquifatis, luiiversa pcrnîtics. {Ep. vu, 33.)
moins soumis à Rome, mais ce titre pouvait devenir une arme redoutable entre les mains de ses successeurs, ou plutôt des empereurs d'Orient, qui voulaient faire de Gonstantinople la métropole religieuse du monde. Grégoire combattit jusqu'à sa mort, avec plus d'habileté que de succès, ces ambitieuses prétentions, employant tour à tour la fermeté et la douceur, s'adressant à la raison et au cœur de son adversaire. Il s'étonne qu'un homme (jui voulait fuir l'épiscopat revendique si opiniâtrement la plus haute des dignités (D. Il rappelle que les pontifes romains ont été proclamés œcuméniques à Ghalcédoine et qu'ils ont refusé cet honneur. Il veut intéresser à sa cause , comme étant la leur, les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, les évoques de diverses provinces (2). Il invoque , sans grande espérance , l'intervention de l'empereur et de l'impératrice.
Jean le Jeûneur mourut en 595 sans lui avoir donné satisfaction. Son successeur Gyriaque était aussi connu de Grégoire, qui félicita Maurice de ce
(l)Ep. V, 18.
(2) Si unus patriarcha universalis dicitur, patriarcharum cœteris nomen derogatur. {Ep. v, 43.) - Si unus, ut putat, univmalis est, restât ut vos episcopi non sitis. (Ep. ix, 08.)
choix (1), et écrivit au nouveau pontife clans des termes remplis de bienveillance. C'était s'abuser par ignorance ou plutôt vouloir s'abuser par bonté de cœur. Gyriaque , soutenu par l'empereur, ne fut que trop fidèle aux exemples de Jean ; les autres patriarches , à l'exception peut-être de celui d'Alexandrie, ne lui étaient pas défavorables, et le pape mourut sans avoir réussi à lui arracher une parole de rétractation et de soumission.
Tels étaient les droits, les luttes, l'influence d'un pape au sixième siècle ; ses droits, dans leur sens le plus étendu et le plus général , il les tenait de Jésus-Christ par saint Pierre ; peu à peu ils avaient été précisés par la tradition, et d'autant mieux reconnus que ceux qui les exerçaient étaient revêtus d'une plus grande sainteté. Grégoire P' devait donc jouir d'une autorité extraordinaire dans l'Eglise , et si presque toujours il fut écouté comme un oracle , il dut ce privilège à ses vertus et non aux malheurs des temps ou à l'affaissement général des
âmes.
Ne le savait-on pas ami de la vérité avant tout ? et n'avait-il pas pris pour règle de conduite la grande
(i) Ep. VII, (>.
parole prononcée plus tard par Grégoire VII mourant : J'ai aimé la justice et haï l'iniquité. ... « Nous » ne défendons personne, disait-il, par affection )) personnelle ; mais, Dieu en est témoin, nous dè- » fendons la justice même, mettant de côté toute )) acception de personne W. » Aussi eût-il cru se faire injure à lui-même en attentant aux droits de ses frères les évoques ; il défendait leurs droits comme les siens, car il voyait là la garantie de la stabiUtô du gouvernement ecclésiastique (2). Il confirmait avec empressement les privilèges des EgUses particuhères qui lui paraissaient établis sur des titres solides. C'était se donner en revanche le droit ri- ^Toureux de ne fermer les yeux sur aucun abus. Le plus obscur, le plus insignifiant en apparence trouvait en lui un censeur. Un jour il trouva bon d'interdire aux diacres de Catane une certaine forme de chaussure, parce qu'elle était, paraît-il, réservée aux diacres de Messine G^). Sa justice n'était toutefois ni inflexible dans ses
(1) Ep. m, 20.
(2) Si sua unicuique episcopo jnrisdictio scrvatur, quid aliud agitur, nisi ut per nos , per quos eccksiasticus custodin debuit ordo, confundatur. (Ej). xi, 37.) Cf. n, 47, 52.
(,{; Ep. \m,27
applications ni raide dans ses formes (1). Par une politique sage, il était tolérant, toutes les fois qu'il croyait ne pas compromettre la vérité par faiblesse. Par caractère, il était charitable, bienveillant, porté aux affections douces et aux démonstrations amicales.
Dans les questions de foi comme dans celles de discipline, il était disposé à interpréter largement et libéralement la loi ecclésiastique. Quoiqu'il eût à sa disposition les peines rigoureuses des codes romains contre lliérésie (2), illcs invoqua rarement. S'il cherchait à empêcher l'erreur de se perpétuer en proscrivant les baptêmes des ariens ou des donatistes, il croyait plus à la puissance de la raison qu'à l'efficacité de la force (3). Il pensait qu'il y a plus d'hérétiques en apparence qu'en réahté, et il se défiait de ces zélés qui, voulant voir partout des erreurs, en commettent eux-mêmes W. On le vit
(1 1 II recommande aux évoques d'éviter dans leurs jugements la précipitation et aussi une trop grande sévérité. {Ep. u, 32.)
(2)£p.vi, 2; XIV, 2. - Cf. Nov. 131,2.
(3) Nos licet in omnibus causis, in his tamm prœcipuè quœ Dei sunt, ratione magis stringere homines, quàm potestate fcs-
tinamus (Ep. iv, 43 )
(-4) Quia verù saut multi fldeliim qui.... dùm quosdam quasi hœreticosinsequuntur, hœreses faciant.eonm infirmitati consu^
refuser son approbation aux décrets sévères d'un concile contre les évêques qui ne poursuivaient pas assez activement les hérétiques. Il ne dédaignait pas non plus d'emprunter aux autres EgUses leurs usages : « Je suis prêt, disait-il, à imiter dans le )) bien mes inférieurs mêmes; ce serait une sottise » de mettre la primauté dans le mépris d'apprendre » ce qui est meilleur (^). »
Il s'était fait une loi de ne recevoir aucun présent. C'était s'imposer envers ses frères une charité complètement désintéressée. Cette charité se manifeste par des dons , moins précieux par leur valeur que par la façon dont ils sont offerts. Tel évêque malade recevra un cheval afin de pouvoir visiter ses ouailles; tel autre souffrant du froid, des habits d'hiver. L'Orient même aura part à ses laro-esses, car entre frères, selon lui, la charité ne doit tenir aucun compte des distances (2). Il fait couper dans les forêts de la Calabre, pour le patriarche d'A-
Jendinn est, et sicut prœdixi, ratione et mansuetudine sunt placandi. {Ep xi, 4r).)
{■[) Ep, X, 12. Cf. ses paroles à Augustin de Cantorbéry.
(Ep. xi.O-i.) (2) Qaod animis concordibus longitudo negat itineris, prœstat
offlcium caritatis. [Ep. xu, 1.)
lexandrie, des bois de construction qu'il sait manquer en Egypte, et un pauvre prêtre du Sinaï assailli par la calomnie reçoit de lui une tunique et un capuchon, humble témoignage de sa protection et de son amitié (0.
Sa parole , ses conseils étaient encore sa plus riche aumône. Il corrigeait la vivacité de ses reproches par l'expression non moins vive de sa tendresse, de sa sollicitude fraternelle (-). Par exemple, il rappelle sévèrement l'archevêque de llavenne à ses devoirs, l'exhorte à ne pas écouter les mauvais conseils, à ne pas chercher le gain plus que le salut des âmes, et à ne pas laisser les pauvres porter contre lui témoignage jusqu'à Rome ('^) ; il gourmande sa négligence ; puis, tout à coup, apprenant (ju'il est tombé malade, il lui adresse une lettre dont voici le sens : Tu as un vomissement de sang. Je t'envoie l'avis des meilleurs médecins, ({ue j'ai consultés. Délègue quelques personnes pour te rem-
(1) Ep. VI, 00; IX, 29, xiii, 12.
(2) 11 écrit à un évèqiie pour le consoler des paroles dures qu'il a pu lui dire, prolestant de ses bonnes intentions. {Ep. X, 08). A un autre, il dit : Sicut in tuà culpà dilaceror, ita quoqac et in bond actione lœtificor. {Ep. ix, 4.)
P) Ep. VI, 2t), 30.
placer, et viens ici avant l'été, (jui est contraire à ta maladie. Je suis faible, j'attends la mort, je la recevrai du moins en ta compagnie. Amène peu de monde, tu seras servi chez moi. Abstiens- toi des jeimes, des veilles, des macérations (i).
Cette bienveillance n'eût pas été dans son caractère, qu'elle lui eut été dictée par sa profonde humihté. Chez lui, cette vertu d'humilité couronne toutes les autres ; il ne commande qu'à ses égaux, et son autorité s'exerce, non sur les hommes, mais contre les vices des hommes (2). Non pas qu'il oubUe ce qu'il doit à sa propre dignité ; tout en repoussant la louange pour lui-même, il mourrait plutôt que de voir l'Eglise de Pierre déchoir sous son rè'T-ne, et il en soutient si fermement et si modestement les droits, qu'il la met en pleine lumière en restant lui-même dans l'ombre. La dignité des au-
(\)Ep. XI, 33.
(2) Summus itaque locus benè regitui\ ciun vs qui prœest vitiis potiùs quùm fratribus dominatiir. Cunctos quippè mtura œquales genuit; ut autem alii ad regendum aliis committantur, non eos natura, sed culpa postponit. Vitiis ergo se debent redores erigere, quorum et causa prœferuntur ; et cim delinquentes corrigunt, sollicité attendant, ut per disciplinam culpas quidein jure potestatis feriant, sed per humilitatis custodiam œquales se ipsis fratribus qui corriguntur agnoscant. [Moral, xxvi, 20.)
— liu très évèques no lui est pas moins chère que k sienne ; il veut qu'on sache combien il est dangereux d'attaquer un prêtre, même en paroles 0). Mais il faut que le prêtre réponde aux honneurs qu'on lui rend en s'elTaçant et en s'oubliant devant tous. Et à cet égard, l'évèque de Rome donnait à tous , du haut de sa chaire pontificale , un éclatant exemple. C'est lui qui, à propos du titre d'évôque universel dont il avait été salué par le patriarche d'Alexandrie, écrit ces paroles remarquables:
« Je vous prie d'ôter ce terme d'ordonner. Je sais
» qui je suis, et qui vous êtes ; vous êtes mon frère » par votre place, et mon père par votre vertu. Je » ne vous ai rien ordonné, je vous ai seulement » représenté ce qui m'a semblé utile ; encore ne l'a- » vez-vous pas observé exactement, car j'avais dit » que vous ne deviez donner ce titre ni à moi ni à » aucun autre ; cependant, au commencement de » votre lettre, vous me le donnez à moi-même.... » Je cherche à grandir en vertus et non en paroles. » Je ne tiens pas à honorer ce qui déshonore mes » frères. Ce qui m'honore, c'est l'honneur de l'E-
» ghse universelle. Ce qui m'honore, c'est la force » et la grandeur de mes frères dans l'épiscopat. Je )) ne me sens vraiment honoré que lorsque je vois )) qu'on ne refuse à personne l'honneur qui lui est )) dû.... Arrière les mots qui enflent la vanité et » blessent la charité !.... Le saint concile de Chal- » cédoine et d'autres Pères ont offert ce titre à nos )) prédécesseurs, mais jamais aucun d'eux n'en a » voulu user, afin de garder leur propre honneur » auprès de Dieu, en cherchant ici-bas l'honneur » de tout le sacerdoce (l). »
Le premier, dit-on, parmi les papes, il s'appela le serviteur des serviteurs de Dieu ; et c'est avec ce titre que ses successeurs allaient devenir peu à peu les maîtres des maîtres du monde.
(1) Ep. VIII, 30.
(1) Ep. in, 1.