CHAPITRE VI
Grégoire 1". — Ses luttes avec les Lombards (i).
Depuis plus de vingt années, l'Italie était en proie aux Lombards, quand Grégoire monta sur le siège apostolique. Durant tout son règne, le courageux pontife dut défendre contre eux son troupeau et sa patrie. Sa correspondance contient l'expression
(1) Cf. avec les leUres de Grégoire V Histoire des Lombards de Paul Diacre. Cet historien, contemporain de Charlemagne, est précieux , malgré son défaut de chronologie. Mais il doit être complété ici par la correspondance de Grégoire , dont il confirme sur certains points l'autorité. 11 est aussi explicite que le pape sur les fureurs de la conquête lombarde , et s'il vante outre mesure le gouvernement d'Autharis, il ne tarde pas, par d'autres faits cités involontairement, pour ainsi dire, à contredire son propre jugement. 11 faut toujours lui tenir compte, quand on le lit, de son double caractère de Lombard et de religieux. C'est toujours l'homme qui, dans sa Vie de saint Grégoire, ose à peine nommer ses compatriotes, et ne désigne le roi Agilulf que par une périphrase.
On peut consulter : Bernardi, I Longobardi e S, Gregorio Magiio ; Milano, 1843, in-H".
fidèle des angoisses qu'ils lui causèrent. Ses plaintes sont plus ou moins fréquentes, suivant que l'ennemi est plus ou moins rapproché des portes. Très vives en 594, elles s'interrompent vers 598 pour renaître ensuite avec la même simplicité navrante; elles s'adressent surtout à l'Orient, qui les écoute à peine et ne les comprend pas. « Les glaives des Lombards ! )> répète-t-il avec tristesse ; jusqu'à sa mort en effet il n'y aura pour ainsi dire pas de jour où il ne sente sur le cœur de chacun des Romains et de lui-même la pointe de leur épée.
Qu'on se rappelle, pour comprendre sa situation, celle de l'évèque du x' siècle dans une ville assiégée par les barbares; l'ennemi menaçant, les citoyens éperdus, hésitant devant une résolution énergique ; puis le pasteur, obscur ouvrier de la vigne du Christ, que l'acclamation populaire a peutêtre arraché à sa retraite, devenant le tuteur et le défenseur de tout le peuple, lui mettant les armes à la main et l'encourageant sur la brèche. Si la ville succombe, il abritera derrière les murs de la basilique les restes de la population désarmée ; il mettra sa poitrine entre la poitrine du vaincu et le glaive du vainqueur ; il prêchera enfin au barbare la doctrine qui doit le rapprocher du Romain, atten-
dant avec impatience le jour où ils seront réunis à ses pieds, purifiés dans le même baptême et enfants du même Dieu. Puis il rentrera dans sa sohtude, tout entier aux œuvres de charité et de prière.
Placez cet évêque à Rome, rappelez-vous saint Léon le Grand en face des Vandales et des Huns, et d'autres souvenirs se présenteront naturellement à l'esprit. On pensera à ces patriciens des premiers siècles de la république, qui, en face d'une invasion étrusque ou latine, quittaient leur charrue, menaient les légions à l'ennemi, combattaient au premier rang, et entre chaque bataille songeaient moins au Gapitole qu'à leurs champs et à leurs dieux domestiques. La paix conquise, ils regagnaient leurs foyers, tout prêts à reprendre leur épée le lendemain et à donner à Rome, au miheu de nouveaux dangers, le sang qui leur restait.
Grégoire fut, en face des Lombards, le digne successeur de ces pontifes et de ces consuls. Cette énergie, ce dévouement qu'ils avaient déployés aux heures de crise nationale, il les déploie durant quatorze ans, sans faiblir, contre des barbares bien plus terribles que les Latins d'autrefois ou les Goths du siècle précédent. Les Lombards étaient alors pour Rome ce qu'avaient été jadis les Gaulois
de la Cisalpine, des voisins redoutables et exécrés à cause de leurs mœurs étrangères, de leurs incursions périodiques et aussi de leurs anciens succès. On sait quel émoi régnait dans la ville quand le tumultus gallicus était proclamé. Or, cet état de trouble était devenu au sixième siècle Tétat perma nent de Rome, et le pape, porté par les circonstances à des fonctions dictatoriales, devait veiller jour et nuit à ce que « la république » no subît aucun dommage.
Ce fut là le rôle de Grégoire dès le premier jour. En apprenant son avènement, les Lombards, qui craignaient son activité, l'accusèrent hautement d'ambition (l), et à ce moment même, la leur ne connaissait plus de bornes. Le roi Autharis venait de mourir. Selon la tradition, il s'était avancé jusqu'à l'extrémité du Brutium et avait poussé son cheval dans la mer en s'écriant : Yoilà les bornes du royaume lombard (2) !
Cependant les événements qui suivirent étaient de nature à rendre au pape la joie et l'espérance. Les ducs réunis à Pavie convinrent de se confor-
(1) J. Diacre, i, 45.
(2) Paul Diac, De gestis Langobard., m, 31
mer, pour le choix d'un souverain, au désir de la veuve d'Autharis , Théodelinde : « Choisis dans la nation, lui dirent-ils, un mari capable d'administrer le royaume, et nous relèverons sur le pavois. » Théodelinde, fille du duc de Bavière Garibald, était catholique. Sa grâce lui avait concihé tous les cœurs, et le spectacle de ses vertus, sur ce trône où venait de passer Rosemonde , avait exercé une salutaire influence. Elle devait être la Clotilde de la nation lombarde.
Ainsi investie de la confiance des grands, quoiqu'elle n'eût encore passé qu'un an parmi eux, elle invita les ducs à un banquet, fît verser du vin, but la première, puis présenta la coupe à vider au duc de Turin, Agilulf. Il la remercia en lui baisant la main. « Pourquoi, lui dit-elle, baises-tu la main de celle dont tu as le droit de baiser les lèvres ? Sache que je suis à toi, et que tu es mon roi W. » Ce fut ainsi qu'Agilulf, en novembre 590, devint roi des Lombards. Six mois après, il fut proclamé de nouveau à Milan, et couronné d'une couronne d'or fermée en dedans par un cercle de fer.
Un de ses premiers actes fut d'écarter la menace
(1) Paul Diac, De gestis Langobard., m, 34.
d'une nouvelle invasion franque, en signant une paix perpétuelle avec Ghildebert II et en lui promettant un tribut annuel de douze mille sous d'or. L'évèque de Rome ne pouvait se plaindre de cette réconciliation ; il perdait un auxiliaire qui n'avait guère songé qu'à mettre une duplicité orientale au service de passions cupides, et en même temps il venait de trouver dans le palais de Pavie une alliée secrète, unie à lui par les liens de la foi. Théodelinde entra bientôt en correspondance avec Grégoire ; elle fut entre les maîtres de l'Italie et le défenseur de Rome une médiatrice discrète et vigilante. De même Grégoire VII devait trouver plus tard une auxiliaire et une amie fidèle dans la grande comtesse Mathilde.
Ce qui faisait en outre la force de Grégoire, c'étaient les divisions des Lombards. Luttes incessantes des ducs contre le roi, vénalité des chefs militaires trop disposés à accepter de l'ennemi la rançon de leur défection , telles étaient les causes de l'impuissance de cette nation, et Grégoire les avait bien pénétrées quand plus tard il écrivait : « Assurément, si j'avais voulu, moi, le serviteur des empereurs, travailler à la perte des Lombards, aujourd'hui ce peuple n'aurait ni roi, ni duc, ni comte ; il serait divisé et Uvré à une grande confusion. Mais je crains Dieu, et je
redoute d'être pour quelque chose dans la mort d'un seul homme (1). »
En 590, Rome avait moins à craindre du nouveau roi , occupé à faire la paix avec les Francs et à réduire les vassaux rebelles, que des ducs de Spolète et de Bénévent. Le premier, Ariulf, était maître des passages des Apennins; de Spolète il lui était facile de descendre par la vallée du Nero dans la campagne romaine. 11 avait eu soin de jeter ses avant-gardes à Narni (2), ville fortifiée par la nature, qui l'eût facilement arrêté. Il tenait garnison à Pérouse, qui commandait le bassin supérieur du Tibre et le col situé au pied du mont Vomero, non loin des sources du tleuve, par où passait la route de Rome à Ravenne. Il interceptait ainsi les communications entre les villes de la mer Tyrrhénienne et celles de l'Adriatique. Çà et là la campagne se couvrait de ruines ou se changeait en désert. Plus d'une église naguère florissante disparut alors, faute de fidèles. (( Gomme mes péchés le méritaient, écrit Grégoire, je suis devenu l'évèque non-seulement des Romains, mais de ces Lombards , qui ne con-
(1) Ep. IV, 47.
(2) Ep. Il, 2.
naissent que le droit du glaive, et dont la faveur est un supplice (i). » Ce qu'il ne disait pas, c'est qu'il avait tout à craindre de ses alliés, les Grecs, comme
de ses ennemis.
Grégoire, malgré la bienveillance que Maurice lui avait témoignée, apprit promptement à désespérer de lui. Au lendemain de son avènement, il avait prié vainement ses amis de plaider auprès de ce prince la cause de l'Italie (2) ; son appel ne fut pas entendu. L'empereur en ce moment (mai 591) associait solennellement son fils à l'empire, et s'occupait peu de ses provinces occidentales.
Son représentant, l'exarque llomanus, continuait, derrière les murs de Ravenne, à combattre mollement les Lombards et à faire une guerre sourde au pape. Trop faible pour expulser les barbares, il ne pouvait cependant se résigner à une lutte défensive ; il épiait sans cesse les occasions de reprendre çà et là quelque. ville, quelque lambeau de territoire, tantôt chercbant à corrompre un chef ennemi, tantôt tendant des pièges aux bandes qui dévastaient la contrée. Le pape avait exprimé inutile-
(i)Ep. 1,31.
(2) Ep. I, 32.
mentlo désir d avoiraveclui une correspondance activepour le soin de leursintéréts communs(î); l'exarque lui mesurait plus qu'à personne sa confiance et ses secours. Il prenait plaisir à le contrecarrer même dans l'administration ecclésiastique, en retenant un évèque hors de son diocèse (2) , en protégeant un prêtre contre ses supérieurs ou en donnant asile à des religieuses qui avaient fui de leur monastère. Grégoire, malgré sa réserve prudente , ne pouvait retenir ses plaintes : « Je ne veux pas vous parler, écrit-il à un évèque, do ce que nous avons à souiirir ici de la part de votre ami Romanus. Je me contenterai de dire que son mauvais vouloir contre nous nous a plus nui que le glaive des Lombards. Oui , les ennemis qui nous tuent paraissent plus doux que les juges de la répubhque, qui nous navrent le cœur par leur méchanceté, leurs rapines et leurs tromperies (3). »
Dès 591, une expédition aventureuse et inopportune de l'exarque ralluma la guerre, et Rome reçut le violent contre-coup des coups débiles frappés par
(i) Ep. I, 3r>.
(2) Ep. I, 33.
[3)Ep. V, 41.
\m les Grecs sur le royaume lombard. Elle sortait à peine de cruelles épreuves. Son territoire était en butte à des incursions incessantes, et plus d'un colon des patrimoines ecclésiastiques avait dû fuir dans les îles ; la Corse elle-même avait peut-être vu de près les barbares (l). Aux craintes d'une nouvelle invasion se joignaient pour Grégoire les ennuis causés par les troubles du dedans (2) ; les soldats mal payés se mutinaient; l'épidémie désolait Narni, à seize lieues de Rome. Puis vinrent la disette, les sauterelles, une sécheresse qui tarit les fontaines et dura de janvier à septembre 591 .
Ce fut au milieu de ces circonstances déplorables que l'exarque Romanus reprit soudain les armes. Il voulait, disait-il, profiter des embarras intérieurs d'Agilulf, et rétablir d'une manière stable ses communications avec la côte occidentale. Il conçut le projet de reprendre Pérouse ; il partit donc pour Rome, noua sur la route des intelligences secrètes avec le commandant lombard de Pérouse, Maurition, et arriva à Rome, où il fut reçu en grande pompe par
(1) Ep. i, 50. 79.
(2) Hostiîibm gladiis foris sine cessatione confodimur, sed seditione miUtum, interno pencuJo, graviùsurgemur. {Ep. i, 3.)
le clergé, le peuple et les soldats. Le pape l'attendait au seuil de la basilique de Latran, comme l'envoyé et le représentant de l'empereur.
En partant, Romanus se fit suivre d'une partie de la garnison W, et il lui confia la garde de Pérouse, dont Maurition venait de lui ouvrir les portes. Il fit un détour vers l'Etrurie, et avec l'aide de son nouvel allié, il occupa Sutri, Bomazzo, Orta, Amèria, Luceoli et quelques autres places (2). Les Romains devaient payer cher ces succès passagers et obtenus par hasard.
Ariulf, duc de Spolète, fut le premier prêt pour les arrêter et venger les Lombards. Il brûla Ancône et jeta ses bandes sur toutes les routes entre Rome et Ravenne (3), afin d'intercepter les communications, puis il poussa du côté de la première de ces villes, espérant ainsi attirer l'exarque en pleine campagne ; mais celui-ci resta immobile. Grégoire seul va prendre en main la cause de l'empire et de l'Itahe.
Les troupes lui manquaient ; un corps d'éUte, celui des théodosiens, lui était resté ; mais il était mal
(i) Ep. II, 46.
(2) Paul Diac, De gestis La7îgobard,, iv, 8.
{3)Ep. 11,29.
payé, par conséquent indiscipliné; à peine voulaitil fournir des sentinelles pour la garde des murailles (i). Le pape avait du moins à ses côtés deux officiers dévoués, Gregorius et Gastorius, qui prêchaient d'exemple et se montraient sur les remparts comme de simples soldats ; il avait surtout confiance dans ses prières, dans la protection de Dieu et des saints apôtres.
Ainsi abandonné à lui-même, Grégoire use hardiment de l'autorité qui est tombée malgré lui entre ses mains. Il nomme un gouverneur à Nepi ; il écrit aux commandants grecs des garnisons de Toscane, leur envoie quelques troupes pour qu'ils puissent harceler Ariulf , qui se dirige sur Rome ou sur Ravenne (2). Il les encourage à exiger des otages des villes chancelantes dans leur fidéUté, entre autres de Soana, leur demande de prendre les Lombards à dos et de piller leurs terres par représailles. Ils approchaient en effet (juillet 592), et, débouchant deNarni, ils furent bientôt en vue des murs. Grégoire prit alors à contre-cœur un parti devenu nécessaire ; il négocia pour lui-même et pour sa ville une
(l) Ep. II, 46.
i2) -E.^. II, 3, 29, 30.
trêve particuhêre et acheta le consentement d'Ariulf avec l'argent du trésor ecclésiastique. Mais, comme au temps d'Alaric, les soldats opérèrent à l'improviste une sortie, surprirent et massacrèrent un grand nombre de Lombards. Ariulf, exaspéré, fit main basse sur tous les ItaUens qui furent rencontrés hors de Rome , tuant les uns , mutilant les
autres.
De sa ville assiégée, Grégoire encourageait aussi la résistance contre Arichis, duc de Bénévent, qui s'était jeté entre Rome et Naples (i). Renvoyait le tribun Gonstantius prendre le commandement de la garnison de cette ville , non pas qu'il s'arrogeât sur elle quelque droit, car il faisait supplier l'exarque d'y déléguer un de ses lieutenants (2\ Il ne pouvait néanmoins empêcher les Lombards de ruiner Fondi, Tres-Tabernae , et de s'avancer, en menaçant Yelletri , jusquà vingt -un milles de Rome (3). Il réparait autant qu'il était à sa portée les maux de cette terrible guerre, on rachetant les prisonniers, comme àFano, et en puisant à pleines
(l)Ep. 11,35.
(3)Ep. II, 14, 51 ; 111,14.
— irio —
mains dans le trésor de l'Eglise. Il remplissait ainsi un devoir deux fois sacré , imposé à sa conscience par les canons des conciles et par les lois (^), méconnu par ses propres alliés, et c'est ce qui lui faisait dire plus tard avec ironie : « L'empereur a » un trésorier pour ses troupes à llavenne, mais » moi je suis à Rome le trésorier des Lombards (2). »
Les Illyriens étaient aussi victimes d'une invasion des barbares (3). La ville de Lissita était occupée et les communications coupées avec l'Italie. Le pape trouvait le temps d'étendre sa sollicitude sur eux ; il donnait des coadjuteurs aux évéques incapables de défendre leur troupeau, et il pourvoyait aux besoins de ceux qui étaient chassés de leurs sièges.
Fidèle à son caractère, il essayait déjouer le rôle de médiateur et de pacificateur. Ariulf quitta enfin les environs de Rome, et ayant rallié les bandes des ducs Autharis et Nordulf, il s'éloigna dans la direction du Midi. On apprit bientôt qu'il s'était emparé de Gamerino; on disait toutefois (jue, dans un
(1) Ep. IV, 17. Les canons et les lois permetlenl de vendre dans celte intention les biens de l'Eglise. [Ep. vu, 38.)
(2) Ep, V, 21.
[3)Ep. ii,2K
combat près de cette ville, il avait eu une vision qui l'avait converti au christianisme et ramené à des sentiments de paix et de conciliation. Quoiqu'il en soit, depuis ce temps il parut plus traitable, et Grégoire le regardait, peut-être avec une crédulité trop confiante, comme tout disposé à se ranger du côté de la république. Il ajoutait foi d'autant plus volontiers à ces dispositions que l'exarque, quoique trop faible pour continuer la guerre, refusait absolument de consentir à la paix. Le pape avait beau le soUiciter par l'intermédiaire de l'évêque de Ravenne, il ne parvenait pas à lui montrer la vérité de la situation.
Agilulf se chargea bientôt lui-même de la lui faire comprendre. Il tenait à se venger de la perfidie de l'exarque, et quand même on eût pu l'adoucir par l'intervention de ThéodeUnde, il ne lui était pas facile d'arrêter les autres ducs. Il demandait satisfaction au sujet de la surprise de Pérouse. Craignant enfin que sa longanimité ne diminuât peu à peu le respect de ses vassaux pour lui, il quitta Pavie avec un grand nombre de guerriers. Arrivé devant Pérouse, après un siège assez long, il réussit à la prendre ; Maurition, qui Pavait trahi, eut la tête tranchée.
— lo2 -
Amlulf marcha de là sur Rome. A ce moment, Grégoire, comme saint Jérôme au temps de l'invasion d'Alaric, commentait Ezéchiel , et ressuscitait devant son peuple les lugubres visions du prophète W. Il fut si bouleversé, qu'il interrompit ses prédications. « Il faut me taire, disait-il, parce que » mon âme est lasse de la vie. » Il semble pourtant que le roi des Lombards, comme le duc de Spolète, n'ait voulu que pousser une reconnaissance sous les murs de Rome. Nulle part, dans les écrits du pape, on ne voit la mention d'attaques régulières, d'assauts livrés et repoussés ; ils nous montrent seulement l'intérieur de la ville désolé , le sénat absent, les citoyens peu nombreux et découragés, les maisons et les édifices s'écroulant pierre à pierre ; ils nous parlent de Romains surpris hors des murs, tués, mutilés ou traînés, la corde au cou,
(1) Saint Bernard admire Grégoire, qui a su prêcher au milieu de circonstances aussi graves. (De Considerationc, \ih . I,
in fine.)
Ce siège est placé par les bénédictins en 592, par Baronius en 595. C'est en 595 que les plaintes de Grégoire sur les ravages des Lombards sont les plus vives. [Ep. v, 16, 19, 21, 36.) Mais les homélies sur Ezéchiel et l'Evangile, qui peignent en termes généraux le triste état de Rome, ou qui parlent de la venue d'Agihilf, sont de 592 et 593, et la lettre iir, 29, les contirme.
comme des meutes de chiens, sur les marchés lointains de la Gaule (l). Un chroniqueur môme afhrme qu'Agilulf est entré pacifiquement dans Rome, que la scène entre saint Léon et Attila s'est renouvelée entre saint Grégoire et le roi lombard. Agilulf, dit-il, trouva sur les degrés de la basiUque de Saint-Pierre le pape accourant à sa rencontre; vaincu par ses prières, cédant à la sagesse, à la piété et à la gravité d'un si grand homme, il leva le siège de la ville (2). En tout cas, on peut croire qu'arrêté, de loin ou de près, par le respect qu'inspirait Grégoire, ou séduit par l'argent qu'il reçut, il s'éloigna, satisfait d'une démonstration dirigée surtout contre l'exarque de Ravenne.
(1) Ep. V, 40.
(2) Agilulfus.... cum totius robore exercitûs ad obsidionem iirbis Romœ perrexit, ibique, dm beatum Gregorium, qui tune egregiè regebat Ecchsiam, sibi ad gradus basiUcœ beati Pétri apostolorum principis occurrentem reperisset, cujus precibus fractus et sapientiâ atque religionis gravitate tanti viri promotus, ab urbis obsidione abscedit, [Prosperi continuât., p. 36.) Cf. ce passage de Paul Diacre dans la Vie de Grégoire , 26 : « Oui advenienti beatus Gregoriiis ut coUoqueretur occurrit, tantamque vim nutu divino ejus verbis inesse expertus fuit, ut cum humiUimâ induJgentià religioso apostolico satisfaceret , et se deinceps sibi subditum et sanctœ Roma?iœ Ecclesiœ devotum fiimuhun spopondisset. »
Bientôt Agilulf parut pencher vers une réconciliation complète ; il consentait à une paix générale, si on lui rendait justice; il promettait môme, en ras de refus de l'exarque, de respecter la neutralité de Rome et de son territoire. Ce fut sans doute à la suite de ces propositions que Grégoire envoya Secundus à Ravenne et à Pavie (D. Il est probable que ces négociations échouèrent, et par la faute de Romanus. Son hostihté inintelhgente continuait. Il laissa attaquer dans Ravenne même, par des Ubelles diffamatoires, Gastorius, délégué du saintsiége auprès de lui, et Grégoire fut obhgé de protester dans une lettre à Tévêque rendue publique (2).
Le pape continua donc à soutenir contre les Lombards une lutte sans espoir, marquée par les incursions continueUes de ses ennemis (3), interrompue oà et là par des trêves presque aussitôt violées que conclues. En face de lui, c'était le duc de Spolète et ses bandes, qui désolaient la campagne romaine ; au midi, c'était le duc de Bénévent qui se jetait sur
(1) Ep. VI, 30.
(2) Ep.vi,3l.
f3)Ep. VI, i0;vn,2fi; VIII, 2, 2!2.
Grotone, la pillait et emmenait les habitants en captivité. Les îles elles-mêmes étaient menacées. Peut-être, avec la compUcité des marins de Pise (i), les Lombards vinrent dévaster les côtes de Sardaigne et insulter les villes à peine gardées.
L'inertie était générale , le pape seul gardait le sang-froid, l'activité, le dévouement. Il transmettait à l'exarque d'Afrique et à l'évêque de Gagliari, au sujet des desseins de l'ennemi, des renseignements qui restaient inutiles ; il recommandait qu'on approvisionnât les villes, qu'on entretînt leurs fortifications, et il appelait jusqu'aux moines à la garde des remparts (2). L'argent de son trésor, les aumônes qu'il recevait de Gonstantinople , étaient employés au rachat des captifs , au soulagement des malheureux ruinés par l'ennemi. Rome regorgeait de fugitifs ; plus de trois mille religieuses, échappées à la destruction de leurs couvents, y vivaient aux dépens du pape, et quoiqu'il vit dans leurs prières le meilleur boulevard de la cité, il demandait la paix à ses aUiés et à ses ennemis. Plusieurs circonstances en hâtèrent la conclusion : la
(1) Ep. XMi, 33.
(2) Ep. !X, 46, 73.
mort de l'exarque Romanus (597) et son remplacement par Gallinicus, les bonnes dispositions du duc Arichis de Bénévent. L'un venait de repousser les Slaves, qui menaçaient la péninsule, et montrait un certain désir de conciliation; l'autre ne partageait pas les sentiments hostiles de ses compatriotes contre le clergé italien ; peut-être était-il catholique (1). Ces deux personnages paraissaient plus sympathiques au pape que leurs prédécesseurs.
Ce fut dans ces circonstances que Théodore, administrateur de llavenne, et l'abbé Probus, délégué de l'Eghse romaine, allèrent trouver Agilulf, et, secondés par l'intervention discrète de Théodclinde (2), négocièrent une paix générale. Agilulf, malgré son hostilité contre le saint-siége , y adhérait sincèrement. Grégoire espérait profiter de sa bienveillance pour le ramener à l'orthodoxie ; il se réjouissait de la sécurité rendue aux habitants des campagnes. « Si la paix ne se fût pas faite, écrivait- » il au roi , le sang des malheureux laboureurs » coulerait encore au grand dommage des deux par- » tis. Tu nous l'as donnée : mais, pour qu'elle nous
(1) V. RolJ., t. I d'oct., p. 327.
(2) Ep IX, 43.
)> prolite , notre cœur paternel te demande encore » antre chose ; nous te prions de veiller sur tes » ducs ; apprends-leur par ton exemple à conserver » cette paix, et fais-leur dans tes lettres de si » bonnes recommandations, qu'ils ne se mêlent » pas à de nouveaux troubles et qu'ils ne s'écartent » plus de la fidélité qu'ils te doivent (l). »
Ces appréhensions et ces craintes du pape furent justifiées dès le premier jour. Ariulf de Spolète n'accéda à la trêve que sous condition, et parmi les hommes de son entourage il y en eut qui refusèrent de la jurer. Grégoire, averti peut-être par d'autres symptômes de mauvais vouloir dans le camp des Grecs, se refusa dès lors à compromettre son nom au bas d'un traité dont il prévoyait l'inexécution ; il y accéda par l'intermédiaire d'un évêque ou d'un archidiacre. Il était convaincu que la trêve ne serait ■ pas de longue durée, et que, fût-elle observée jusqu'au terme fixé, elle ne serait pas renouvelée par Agilulf (2). Il profita de la sécurité passagère qu'elle lui donnait pour se préparer à de nouveaux combats. Il faisait rentrer à tout prix l'argent dû au
(1) £p. IX, 42.
(2) Ep. IX, 6, 98.
trésor ecclésiastique, pressait rachèvement d'un camp retranché à Misène, et demandait une flottille au préfet d'Afrique, pour tâcher de prévenir une invasion en Sardaigne. Il vivait ainsi inébranlahle contre la douleur, sans rien avoir de Tinsensibihté stoïcienne, calme au milieu d'angoisses continuelles.
Son langage envers les Lombards resta donc plus souvent celui de la plainte que celui de la colère. Une qualification un peu vive lui échappe çà et là dans ses lettres ; c'est le Romain qui parle alors, le citoyen dans le cœur duquel retentissent les coups portés chaque jour parles conquérants de l'Itahe aux institutions qu'il vénère et défend. On a longuement disputé depuis pour savoir si la société italienne avait été bouleversée par l'invasion lombarde ou si elle avait absorbé ses vainqueurs 0). Les vivacités de langage de Grégoire, son hostihté permanente et celle des pontifes romains ses successeurs, sont un argument de plus en faveur de ceux qui croient à la destruction du régime municipal en Italie, à la victoire impitoyable des envahisseurs.
(1) V. les livres et dissertations de Lupi, Maffei au siècle dernier, Savigny, Léo, Troya et Balbo de nos jours.
Grégoire parle de ceux ci comme un vaincu livré aux plus douloureuses perplexités, qui ne sait s'il doit ménager par prudence ses adversaires, et qui ne peut se décider à leur tendre la main.
Malgré tout, un rapprochement insensible, dû à l'influence reUgieusc , s'opérait entre le pontife de Rome et la nation dont il déplorait si amèrement et jugeait si sévèrement la conduite. La reine Théodehnde , quoique égarée un moment par les schismatiques défenseurs des Trois Chapitres, travaillait à changer le cœur du roi et à amener l'unité rehgieuse au sein d'un peuple partagé entre l'arianisme, les superstitions païennes et la foi orthodoxe. Grégoire était obligé de correspondre secrètement avec les évêques en pays lombard ; ce fut un billet sans signature qui lui apprit l'élection de révoque de Milan , élection sur laquelle le roi avait voulu peser. Il espérait pourtant ; il se souvenait que l'évêque cathohque de Trente avait été désigné par Agilulf pour racheter les prisonniers faits par les Francs ; il songeait aux ménagements qu'on avait eus pour lui et son peuple, à la paix spéciale qu'il avait obtenue des Lombards de l'Etrurie et de Spolète, et il méditait avant tout le salut de ces barbares. Sollicité d'écrire sur les miracles des
Pères arrivés en Italie, il composait dès 593, au lendemain du siège de Rome, ses Dialogues, recueil d'histoires merveilleuses et édifiantes qui a joui, durant tout le moyen âge, d'une immense et constante popularité (i). Il voulait, en charmant l'imagination des Lombards, tourner leurs cœurs vers la paix en même temps que vers la foi véritable. Ce pontife, si énergique contre leurs attaques, si implacable contre leurs vices, leur parlait cette fois un doux et séduisant langage. « Depuis le jour, leur disait-il, >, où le premier père coupable fut chassé du para- >, dis de délices...., ses descendants, nés dans les „ ténèbres de l'exil, entendent parler de la patrie » céleste, des anges qui en sont les citoyens, des „ justes et des saints leurs compagnons de gloire. » Mais les esprits charnels doutent encore...; ils » sont comme l'enfant nourri et élevé dans une » prison; que sa mère lui parle du soleil, de la
(1) « Le pape Zacharie traduisit cet ouvrage en grec environ cent cinquante ans après, et il fut tellement du goût des Grecs, qu'ils en donnèrent à saint Grégoire le surnom de Dialogue. Sur la fin du viii« siècle, ces livres furent traduits même en arabe. » (Fleury, Histoire ecclésiastique, \ïv. XXXV.) Les Dialogues durent être aussi écrits pour réditication des moines. (V. Régula s. Benedicti, c. 42.)
)) lune, des étoiles, des montagnes et des champs, >> des oiseaux et des coursiers, lui qui ne connaît » que la sombre demeure où il est né, il écoute,
» mais, faute d'expérience, il doute et se défie
» L'insensé! pour avoir vécu dans les ténèbres, » doit-il accuser sa mère de mensonge, quand elle » lui parle de la lumière (l)? »
C'étaient en effet des enfants que ces barbares superstitieux ; s'ils entraient dans les temples cathohques, c'était pour entendre raconter les miracles des saints ou pour dérober des reliques, et ils devaient ajouter foi plus volontiers aux prodiges complaisamment racontés par Grégoire qu'à la parole évangéhque : « Heureux les doux..., heureux les pacifiques, parce que le royaume des cieux est à eux ! » Ils étaient bien loin de mériter encore par leurs vertus ce royaume promis, mais ils écoutaient volontiers le pieux écrivain qui leur en révélait les splendeurs. En même temps, pour l'auteur comme pour ses compatriotes sans cesse éprouvés, ce spectacle était une incessante consolation et une suprême espérance.
(1) Dial. IV, 1.