CHAPITRE VIL
Grégoire l"'. —
Ses relations avec l'empereur Maurice et les exarques de Ravenne (1).
Pendant cette lutte inégale, que devenait l'empereur ? Non-seulement il n'accordait à l'Italie aucun secours ni matériel ni moral, mais il était toujours prêt à trouver en faute ceux qui la défendaient. Grégoire était un politique naïf et crédule , puisqu'il croyait aux dispositions pacifiques du duc de Spolète ; c'était un administrateur négligent, puisque Rome, privée de communications, était exposée à la disette. Il avait traité avec les Lombards de Spolète; on viola la trêve conclue par lui. Grégorius et Gastorius avaient été ses auxiliaires dé-
(1) Sources particulières :
Code, Nov elles,
Théophylacte Simocatta, ap. Script. Hist. Byzantinœ,
t. m , éd. de Venise, 1728.
voués dans la défense de Rome ; ils furent disgraciés sur des rapports calomniateurs. Tous ces reproches, tous ces outrages, sont librement exposés et discutés dans une lettre que le pontife écrivait à Maurice vers 595 (l). Il ne daignait pas y rappeler l'amitié que le prince lui avait jadis témoignée, les faveurs dont il avait été comblé par lui ; qui s'en souvenait à Constantinople? Ce fut, sous les formes d'une justification et d'un appel suprême, sa dernière protestation. Il tournera désormais ses yeux ailleurs, vers l'Occident, là où le sel de la terre n'est point encore afTadi, et où l'ouvrier laborieux est sûr de trouver sa récompense.
Ainsi le défenseur de Rome et de l'Italie était, en face de l'ennemi, délaissé, presque renié par le maître qu'il servait; du moins le directeur des âmes, l'apôtre trouvait encore des consolations au milieu de ses amis de Constantinople. De sa ville menacée par les Lombards, il envoyait ses conseils aux pieuses patriciennes de Byzance, de même que saint Jérôme, réfugié à Bethléem, transmettait ses avis à Paula et à Eustochie restées à Rome. L'impératrice Gonstantine et les princesses, plusieurs dames
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de haut rang, de pieux laïques attachés à la cour, des religieux, s'étaient mis sous sa direction. Sa correspondance avec ces divers personnages est malheureusement trop peu abondante pour nous faire voir de près ce monde oriental où û avait luimême vécu. Son témoignage eût contrôlé utilement celui d'écrivains deux fois suspects, comme Grecs et comme historiographes de cour.Duresto, Grégoire a re^^retté tout le premier de ne pas écrireplus souvent; mais il lui répugnait de répondre en latin aux ettres qui lui étaient adressées en grec, quelquefois même par des Romains (1), et il se défiait des Inductions plus httérales qu'exactes qu'on faisait de ses réponses à Constantinople (2).
Les lettres qui nous restent n'en sont pas moins curieuses. Leur style est tout différent de celui du reste de sa correspondance; c'est un mélange d effusions pieuses, de sages conseils et de disserlatiens subtiles. A leur lecture on devine le caractère des personnes à qui elles étaient adressées. Ce sont
S T Ta?- nodiè in Constantinopolitanà civitate qui de JatiL in grœcum dictata benè transférant, non sunt. (vu, 30.) n ^L JnUiours les falsiUcaUons fr^ueutos d.. Uvyo. et des canons ecclceiaMiques par les Grecs, (Ep. vi, 1/.-)
des gens de cour, élevés par la faveur impériale, craignant sans cesse, malgré leur influence passagère, une disgrâce (^), dégoûtés par intervalles de leur brillante servitude, et étudiant les Ecritures, fondant des monastères, multiphant les aumônes. Avec eux Grégoire parle un langage particuHer. Cet homme, si ferme dans l'action, si énergique dans la vie publique, remonte avec joie vers les régions mystiques d'où son âme est ordinairement exilée. Nous retrouvons ici l'auteur des Morales tout pénétré de la Bible, dont les sentences coulent à flots pressés de son cœur. Il encadre volontiers sa pensée dans un texte de l'Ancien ou du Nouveau Testament ; il recommande la lecture assidue de l'Ecriture (2), il aime à débattre de déUcates questions de théologie (3); ce qui prouve combien cette science était en honneur, même parmi les femmes, dans les palais de Constantinople, et il se montre rompu à toutes les finesses de l'exégèse
(1) Multos autem novi, qui in servitiis reipublicœ vehementer affliguntur, quia eis non Hcet vacare, et peccata sua plangere. (VII, 29.)
(2) Quid est autem Scriptara sacra, nisi quœdam epistola omnipotentis Dei ad creaturam suam ? {Ep. v, 31 .)
(3) Ep. m, 17; VII, 15.
orientale pour commenter à ses correspondants la parole divine (i). Il y en a qu'il faut éclairer dans leur foi superstitieuse, d'autres qu'il faut féliciter d'être rentrés dans l'unité catholique, d'autres enfin dont il faut contenir la piété exaltée, qui attendent des révélations particulières du Ciel, et qu'il doit désabuser (2). Partout il poursuit l'esprit du monde, l'attachement aux dignités terrestres, môme chez les princesses du sang impérial. Telle pieuse femme a été enlevée à la terre, tant mieux; telle autre est morte vierge , avant ses noces, elle est l)lus heureuse encore. Que chacun veille et prie dans les larmes, en attendant le jour dujugement 9). Au miheu de ces élévations et de ces subtihtés , l'expression de son amitié revêt quelquefois les formes les plus charmantes et les plus heureuses. Il excelle à consoler ceux qui souffrent dans leur corps ou dans leur âme, qui sont victimes de la calomnie, ou frappés par quelque injuste disgrâce. Il se souvient de Platon et des apôtres quand il écrit au médecin Théotime : « On cite quelques philosophes
(1) £p. VI, 14; IX, 33.
(2) Ep, vu, 25, 37.
(3)Ep. VII, 29,30; xiii, 45.
» anciens qui ont dit que deux corps pouvaient » n'avoir qu'une seule âme, en ce sens que cette » unité provenait de la substance et non de l'affec- » tion. Nous, au contraire, en beaucoup de choses » nous n'avons qu'une seule âme ; nous ne sommes » pas des substances divisées, mais des cœurs unis. )) Il a été dit des premiers fidèles : Ils n'avaient » qu'un cœur et qu'une âme. Voilà ce que je lis » dans les Actes des apôtres, ce que je reconnais » dans moi et dans Théotime. Il m'est uni de telle » sorte que, lorsqu'il était près de moi , il ne m'a » jamais manqué, et lorsqu'il était absent, je l'ai » toujours vu en esprit à mes côtés (l). » Entre Rome et Gonstantinople, c'étaient de continuels et pieux échanges. De Gonstantinople arrivaient des aumônes pour les pauvres et les captifs (2) ; de Rome partaient de petits présents, de la Hmaille des chaînes de saint Pierre, à laquelle Grégoire attribuait une vertu surnaturelle.
La politique n'est point absente de ces lettres. Le pape invoque discrètement l'influence de tel ou tel personnage, auprès de l'empereur, en faveur de
(1) Ep. m, 54.
(2) Ep, IV, 31 ; VII, 28.
l'Italie ou de l'Eglise; il recommande son nonce, ou bien, s'il s'adresse à Tliéoctistc, sœur de Maurice, il l'exhorte à inspirer aux jeunes princes dont elle fait l'éducation, la charité entre eux et la douceur pour leurs futurs sujets (l).
Un autre fait curieux qui ressort de cette correspondance, c'est l'émigration passagère ou permanente d'un grand nombre de Romains à Gonstantinople. Plus d'une amie du pape était sa compatriote et s'était dérobée, en Orient, aux agitations de l'Italie, entre autres Rusticienne, qu'il paraît avoir entourée d'une tendresse particulière. Ses biens étaient nombreux à Rome et en Sicile; elle avait sans doute connu les parents de Grégoire, et ses relations avec eux remontaient peut-être au temps ou les habitants de Rome fuyaient la guerre civile dans le midi de l'Italie. EUe avait marié sa fille avec un Grec, et ce lien de famille la retint pour toujours en Orient. Elle écrivait à Grégoire dans les termes de l'aiîection la plus respectueuse, se disant sa servante, ce qui mécontentait l'humble pontife, le serviteur de tous. Celui-ci souhaitait vivement la revoir en Italie, il la raillait doucement de sa prédilection
(1) Ep. III, 52; vu, 26.
pour le séjour de Gonstantinople , qui n'était pas sans ennuis pour elle, de ses craintes exagérées au sujet des dangers qui menaçaient Rome. Au heu de reprendre le chemin de l'Occident, elle s'en allait en pèlerinage en Palestine, et jusqu'aux monastères vénérés du Sinaï. Pour consoler le pape, qui enviait son bonheur, elle lui envoyait d'abondantes aumônes pour les captifs, pour les moines dé Saint- André, des tentures pour la basilique de Saint- Pierre. Grégoire veillait en revanche sur ses intérêts en Itahe, protégeait ses biens contrôles attentats des fonctionnaires impériaux ou même des agents de l'Eghse romaine. Tous deux furent atteints en même temps des infirmités delà vieillesse, et pendant que Rusticienne consacrait ses derniers jours à leducation de ses petits-enfants, le pape, de son ht de douleur, lui envoyait encore ses vœux et ses témoignages d'affection (i).
La solhcitude du pontife s'étendait même au delà
(1) Ep. u, 27 ; IV, 46 ; Viii, 22; xi, 43, 44 ; xiii, 22. - M
y a dans ceUe correspondance quelques passages intéressants à relever pour la biographie de Grégoire . celui où le pape parle de sa nourrice (iv, 40), et celui où il déclare avoir été, avant son épiscopat, sous la dépendance de Rusticienne (xi, 44). Il se sert de l'expression de proprius; un manuscrit porte même subjectus.
des frontières de Tempire. Dans les succès des Grecs sur TEuphrate, il voyait un gage d'espérance pour TEglise ; ce n'était pas en vain que, depuis Constantin, la croix brillait sur les étendards impériaux. 11 souhaitait à tous les généraux de Maurice le même esprit qu'à l'exarque d'Afrique, à qui il écrivait : « L'opinion dit de vous que vous entreprenez » fréquemment la guerre, non par désir de verser » du sang, mais pour agrandir cette république où » nous voyons honorer Dieu ; vous voulez que la » prédication porte le nom et la foi du Christ au » miheu des nations soumises (l). »
Il devait donc suivre avec intérêt les événements qui, de son temps, s'accomplissaient dans l'extrême Orient, et qui paraissaient y favoriser les progrès du christianisme. Sur les frontières de l'Arabie, la foi était prêchée depuis longtemps par les moines de la Palestine ; ils convertissaient çà et là quelques tribus, sans jamais parvenir à fonder une EgUse stable, sous les incessantes persécutions des idolâtres et des Juifs. En Perse, après de longues épreuves, l'Eglise se relevait. Le roi Chosroès avait été rétabU sur son trône par les armées de Maurice;
(4) Ep, I, 75.
il avait rendu la Persarménie aux Grecs ; des évêques catholiques étaient devenus ses conseillers. S'il n'avait pas embrassé leur foi, il professait une dévotion superstitieuse pour le saint martyr Sergius, à qui il attribuait ses victoires (i). Sa femme Sira, Romaine d'origine, était chrétienne ; on pouvait croire que, sous l'influence de cette nouvelle Eslher, il renoncerait à ses idoles ; en Espagne on le croyait déjà converti (2).
Grégoire ne paraît pas s'être occupé de la condition intérieure des EgUses de l'Asie centrale ; il a souhaité seulement de voir la foi pénétrer, avec l'influence romaine , à la cour du roi des Perses. La situation rehgieuse de ces contrées lointaines l'intéressait. Il n'y fait pas allusion dans ses lettres à son ami Narsès, le terrible capitaine qui avait restauré Chosroès et au nom de qui les enfants des Perses tremblaient, mais il écrit à 1 evêque de Méhtène : « Quoique je sois affligé de ce que l'empereur des Perses ne s'est pas converti, je ne laisse pas d'avoir une grande joie que vous lui ayez prêché la foi chrétienne, puisque vous en aurez la récom-
(1) Théophylacte Simocatta.
(2) Jean de Biclar, Chronique.
pense ; car, encore que l'Ethiopien sorte du bain aussi noir qu'il y est entré, le baigneur ne laisse pas d'être payé (l). » Dans l'Arménie romaine, on voudrait d'autant plus savoir ce qu'il a fait, que plus tard il fut honoré dans ce pays comme un docteur incomparable, ainsi' que le témoignent certaines parties de sa Uturgie adoptée par le clergé et sa vie traduite dans la langue nationale (2).
Ce n'était pas seulement l'apôtre qui reportait avec anxiété sa pensée du côté de l'Orient; c'était aussi le conseiller des îimes, pour diriger ou reprendre Maurice ; c'était le pasteur des peuples, pour défendre l'ItaUe contre son légitime souverain.
Grégoire devait son élévation à l'empereur, et il était resté son ami. Il recevait ses aumônes avec de grands témoignages de reconnaissance, le comphmentant de son zèle pour la foi, de son ardeur à fermer la bouche aux hérétiques, et il était sincère quand il priait et faisait prier les prélats d'Orient pour la prospérité de son règne et l'affermissement de sa dynastie (3). Gomme pape, il avait
(1) Ep. m, 67.
(2) Conciliatio Ecclesiœ Armenœ cum Romand, auct. Cl. Galano - Rome, 1690. - T. 1", p. 108 et 109,
(3) Ep. VI, 65 ; i\, 49 ; xi, 46.
appris de la tradition quelle distinction il devait faire entre la puissance rehgieuse et la puissance civile. Il acceptait deux maîtres, le roi céleste et l'empereur ; il paraît même reconnaître à ce dernier certaines prérogatives en fait de disciphne ecclésiastique; il a accepté de lui l'investiture de sa charge. Mais il Usait en même temps dans la loi civile et dans sa conscience qu'il devait avertir le souverain de ses fautes. Sans s'immiscer directement dans les affaires pubUques, il lui rappelait en termes généraux ses devoirs, qu'il pouvait résumer dans cette formule si bien traduite par Bossuet (D : Nul ne sait user de la puissance que celui qui la sait contraindre. A ses représentants il disait : « Vous devez veiller à la hberté de ceux que vous avez à juger comme à la vôtre même, et si vous voulez que vos supérieurs ne foulent pas aux pieds la vôtre, sachez honorer et garder celle de vos inférieurs (2). »
(1) Belle poteatatem exercet, qui et retinere illam noverit et impugnare. (MoraLy xxvi, 20.) On lit ailleurs : Sancti viri, mm mundi hujus potastate fulduntuVy tantà sub majore mentis disciplina se redigunty quanta sihi per impatientiam potestatis saaderi iUicita quasi Hcentiixs sdunt. (Morales, v, 11.)
Ces deux textes sont cités par Bossuet , sermon sur les Devoirs des rois, V^ point.
(2) Ep. X, 51.
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Plus d'une fois, Grégoire crut de son devoir d'élever la voix et de résister à remporour. Les prétentions des patriarches de Gonstantinople amenèrent entre eux un échange de lettres assez vives (i). Maurice accusait presque ouvertement le pape de se mêler de ce qui ne le regardait pas; Grégoire, toujours respectueux, répliqua avec fermeté : convaincu enfin de Finutilité de ses représentations, il se renferma dans le silence et rappela son envoyé. Il n'avait même pas écrit depuis six ans à l'empereur, quand il apprit sa chute et sa mort.
Le plus célèbre de leurs débals est celui qui eut lieu concernant l'admission des soldats dans les monastères. Il montre au juste quels étaient le ton et le caractère des relations entre le pape et l'empereur d'Orient. En 592, Maurice promulgua un édit défendant aux anciens fonctionnaires et aux soldats d'entrer dans le clergé ou dans un monastère, et il l'envoya à l'évêque de Rome, avec ordre de veiller à son exécution. Grégoire ne lui répondit qu'en
(1) Grégoire eût voulu éviter ces débats au milieu des malheurs de l'empire : Toute TEurope, disait-il, est à la discrétion des barbares..., et des prêtres qui devraient se prosterner sur le parvis dans les larmes et la cendre cherchent à se faire des titres de vanité. {Ep. v, 20.)
août 593. Il approuvait la première partie de l'édit, car, disait-il, les fonctionnaires qui aspirent à la cléricature veulent plutôt changer d'emploi que de changer de vie. Il modifia le second article dans ce sens, qu'on ne devait les admettre à la vie religieuse qu'après qu'ils eussent rendu leurs comptes. Il rejeta tout à fait le troisième, relatif aux soldats ; ce qui , dans la pensée impériale, était une précaution pour empêcher les rangs des légions de s'éclaircir, parut au pape un outrage à la liberté des vocations ecclésiastiques, et il protestait avec d'autant plus d'énergie qu'il ne dispensait pas les moines, à l'occasion, de concourir à la défense de leurs foyers W.
Les termes de sa proiestation n'en sont que plus remarquables.
« Celui-là est responsable envers Dieu qui » manque de sincérité envers les sérénissimes » empereurs en ce qu'il dit et en ce qu'il fait. Pour » moi, indigne serviteur de Votre Piété, je ne prends » la parole ni comme évoque, ni comme sujet, » mais du droit que je trouve dans mon cœur ; » car, sérénissime seigneur, tu as été mon maître
({) Ep. IX, 73.
» au temps où tu n'étais pas encore le maître du » monde. » Et, après avoir donné son avis sur les deux premières dispositions de Tédit, il parle ainsi de la troisième : « Elle m'a rempli de frayeur.... » Et qui suis-je pour parler ainsi à mes maîtres, si- » non poussière et ver de terre ? Cependant, quand » je vois cette loi s'attaquer à Dieu, auteur de toutes » choses, je ne puis me taire devant mes maîtres. » Car si le Ciel a donné à la piété de mes maîtres le » pouvoir sur tous les hommes, c'est pour aider ,, ceux qui veulent le bien , c'est pour élargir les ,) voies du ciel, c'est pour que Uempire d'ici-bas » serve l'empire céleste. Or voici qu'on dit publi- ,) quement qu'une fois marqué dans la mihce ter- » restre, on ne pourra entrer dans la mihce du Sei- » gneur Jésus-Christ, à moins d'avoir fait son temps, » ou d'avoir été réformé comme invahdo. Voici ce » que le Christ répondra pour moi, son infime ser- » viteur et le vôtre : Je t'ai fait de notaire comte des )) gardes, de comte des gardes César, de César em- » pereur; ce n'est pas assez, je t'ai fait père d'em- » pereurs. Je t'ai confié mes prêtres, et tu soustrais .) tes soldats à mon service ! Dis à ton serviteur , » mon pieux maître, dis ce que tu répondras à notre » commun Seigneur, quand, au jour du jugement
» il viendra te tenir co langage.... Je t'en con- » jure par ce juge terrible, après avoir versé tant » de larmes, fait tant de prières, tant de jeûnes , » tant d'aumônes, évite, seigneur, tout ce qui pour- » rait aux yeux du Tout-Puissant jeter sur tout cela » son ombre ; mais, ou par une interprétation, ou » par une mo(Uficaliou, quêta piété trouve moyen » de faire fléchir cette loi; car l'armée de mes maî- >y 1res croîtra d'autant plus devant l'armée ennemie )> que l'armée de Dieu se sera accrue par la prière. » Soumis du reste à tes ordres, j'ai expédié cette » mémo loi dans les diverses provinces, et parce » qu'elle ne s'accorde pas avec la volonté du Tout- » Puissant, je l'ai dénoncée à nos sérénissimes sei- » gneurs par cette feuille où je consigne mes ob- » servations. De part et d'autre ainsi j'ai rempli » mon devoir, rendu obéissance à l'empereur, et » ne me suis point tu sur ce qui m'a paru contre
» Dieu (t). »
Grégoire n'osa pas mémo envoyer directement cette lettre si lium])le à l'empereur. Il la lui fit transmettre, avec une lettre explicative, par Théodore, ami et médecin particulier de Maurice. Drap-
ai) Ep. lu, 65.
pelait que l'édit qu'il combattait avait déjà été rendu par Julien ; il n'avait pas voulu adresser de représentations par son nonce, parce que Théodore pouvait parler pluslibrement au prince. Après plusieurs années, l'empereur consentit à modifier la loi ; car, en décembre 598, le pape en recommande l'appbcation, tout en ordonnant de ne pas recevoir trop vite parmi les clercs ceux qui sont mêlés au monde, car, dit-il, ils restent souvent mondains. Ils devront de plus être libérés de toute charge. Ouant aux soldats, on n'admettra dans les monastères que ceux dont la conduite aura été éprouvée , et ils subiront en outre trois années de noviciat.
Tel est le langage ordinaire du pape à l'empereur. C'est celui d'un sujet dévoué, qui se garderait bien de s'aventurer sur le terrain politique : il se rappelle avec quels ménagements tous ses prédécesseurs ont traité César, mais il a aussi devant les yeux la grande parole de saint Ambroise: Il n'est m d'un empereur de refuser la liberté de la parole , ni d'un prêtre de taire ce qu'il pense (D. H accepte et il emploie sans scrupule les formules adulatrices mises en usage par la chancellerie byzantine, ce
(i) Ej). "XL
qui ne l'empêchera pas d'écrire à son nonce : « Tu » connais mon caractère, je sais fléchir, et long- » temps ; mais une fois que j'ai résolu de résister, » je cours avec joie au-devant detous les dangers; » et à Maurice lui-même : « Si quelqu'un élève la tête » contre Dieu et contre les lois de nos pères, j'ai )) confiance qu'il ne fera pas courber la miennesous » le glaive W. »
Dieu et la loi, tel est son mot d'ordre.
La loi , depuis Justinien , vivait en merveilleux accord avec l'Eghse de Dieu. D'abord elle consacrait les immunités personnelles des clercs. Elle leur accordait au civil, et au criminel dans certains cas, une juridiction particuUère. Elle consacrait le droit d'asile ; le pape parlait donc au nom de l'Eglise, avec l'assentiment de l'empire, quand il interdisait aux clercs de paraître devant des juges sécuUers, ou de se mettre sous le patronage des laïques (2), quand il bannissait un évéque qui avait siégé dans un prétoire. En revanche, il n'usait qu'avec modération du patronage que la loi accordait aux ecclésiastiques sur les personnes traduites
{\)Ep. IV, 47; V, 20.
(2)Ep. IV, 27; XI, 77.
en justice ; il ne voulait pas diminuer, disait-il, par une intervention indiscrète, leprestige de l'Eglise W. L'intérêt des pauvres pouvait seul le décider à se mêler des procès entre laïques , et encore dans ce cas gardait-il souvent le silence, pour ne pas se mêler trop fréquemment des querelles mondâmes. En toute occasion , il se défendait de chercher à restreindre le pouvoir des magistrats civils. S'd leur résistait, c'était avec réserve; en s'opposant à leurs violences , il ne croyait pas agir contre les lois , mais au contraire en assurer l'exécution (2).
Un évêque au vi= siècle jouissait non-seulement
de prérogatives judiciaires, mais encore d'une grande autorité politique. Quand on passe en revue les privilèges que les lois justinionnes venaient de lui accorder, on comprend que l'omnipotence du
(1) Bp. IX, 27.
%) Sicut in judiciis Mcorim vrivilegia turbare non cupimul m eu prœjucUcantihvs, moderatâ te vohunus auctontate résistera violentas namquc Mcos coercere non contra leges est agere, sed legi ferre subsidium. [Ep. m, 5.) 11 affirmait ainsi, dans l'ordre judiciaire, cette distinction entre les pouvoirs spirituel et temporel déjà publiquement acceptée et même recommandée, dans l'ordre politique, par Osms, par les papes Gélase et Symmaque.
clergé soit sortie tout armée des ruines de la société antique. Les malheurs du temps firent le reste. L'évoque recevait de l'empereur, par l'intermédiaire des patriarches et des métropolitains, toutes les lois sur les matières ecclésiastiques, et quelquefois aussi les lois sur les matières civiles ( l ). Il présentait à la nomination du souverain les administrateurs des provinces, recevait leurs serments, et veillait à ce qu'ils accomplissent leurs instructions, qui lui avaient été tout d'abord communiquées (2). En cas de déplacement, il vérifiait leurs comptes ; en cas de destitution, il avait le droit durant cinquante jours de les citer devant son tribunal pour malversations (3). Avec ses clercs et les notables, il choisissait le défenseur de la cité W. Avec trois citoyens, il était chargé du soin de toutes les affaires municipales, telles que l'entretien des bains, aqueducs, ponts, murailles, ainsi que de l'inspection des prisons, des greniers pubhcs et des marchés (S). Il veillait à la conservation des poids et mesures, dont le type
(1) Novelle 6, Epil.; Nov.S.
(2) Nov. 149, c. 1 ; Nov. 8, c. U ; Nov. 17, c. 16.
(3) Nov. 128, c. 24 ; Nov. 8, c. 9.
(4) Cod., lib. I, tit. 65, c. 8.
(5j Cod., De episcopaîi audientià, 22, 25, 26.
était conservé clans sa cathédrale W. Il contribuait à la nomination des tuteurs et des curateurs, assurait l'exécution des testaments, et dans certains cas remplissait l'office de juge d'appel (2). Le jour du combat , il devait être le premier sur les remparts. Eniin, et c'était là son plus beau droit, il était le protecteur de chacun contre les exigences des soldats, les vexations du fisc, les fraudes des juges (3).
Grégoire ne faiUit à aucun de ces devoirs. Chaque jour, il avait à résoudre des questions juridiques concernant l'état des personnes ou des propriétés, . et comme il avait été déjà, sur son tribunal de préteur, le représentant de la loi civile, il continua à rappliquer; il la citait au besoin, il en repoussait môme le bénélice, quand il la trouvait contraire à l'équité W. C'est ainsi qu'il vivait, l'épéedes barbares suspendue au-dessus de sa tête, et pourtant l'hostilité tracassiére des Grecs à son égard était telle, qu'il s'étonnait de trouver les ennemis de la république
(1) iVo-o. mS, c. 15.
{2)JVov. 86, c. 1, 2, A.
(3) Cod., De episc. aud., 18, 26 ; Nov. 8.
(4) Ep. VIII, 3, XIII, 45.
plus compatissants que ses magistrats (i); ilgémissait des excès des uns et des autres. Cette plainte revint souvent sur ses lèvres, d'autant plus amère qu'elle lui était arrachée par une douleur profonde; ceux qu'il regardait comme les gardiens de la justice et de la vérité sur la terre trahissaient ces deux grandes causes sous ses yeux, et il devait lutter sans cesse par la parole et la prière contre ses propres aUiés. Il était donc devenu le véritable defensor de toutes les provinces de l'Occident restées ou rentrées sous la domination impériale. Plus d'un laïque eût voulu user de son crédit pour obtenir des charges ou des honneurs. Mais il aimait mieux élever la voix en faveur des opprimés, certain qu'alors son intervention était non-seulement un devoir sacerdotal, mais un devoir civique, et il l'employait avec autant de discrétion que de fermeté pour la liberté des villes (2), la sécurité des campagnes, la protection des pauvres, l'amélioration du sort des esclaves, en Itahe et dans les îles, en
(1) Quantas .... tribulationes de Langobardorum gladiis, de iniquitatibvs judicum. (Ep. v, 39. Voir aussi viii, 2.)
(2) Il défend les droits de la cité de Naples même contre sonévêque. (Ep. ix, 69.)
Illyrie et en Afrique. Il dénonça, dans la crainte des jugements du Seigneur, tout ce qui était contraire au bon ordre de la réi)ubli(iue, car il i)ensait que c'était le [)lus sur moyen de la faire triompher de ses ennemis (^).
Il avait deux principaux tléaux à combattre : l'avidité des hommes de finance, l'iniquité des hommes de justice. On opprimait, on (U'[)Ouillait les Italiens, et le magistrat, digne auxiliaire du collecteur d'impôts, répondait à leurs plaintes par le silence ou i)ar de nouvelles rigueurs. L'Eglise romaine elle-même était souvent molestée dans ses possessions. Devant une injustice couunise, le pape s'adressait rarement au coupable; plus souvent, il avertissait ses supérieurs, l'exarque d'Italie ou l'exarque d'Afrique, en réclamant leur concours [)Our mettre un ternie au mal. Ainsi il prie le duc de Sardaigne de contraindre à paraître en justice un de ses officiers qui se targuait de sa protection pour se refuser à cette démarche, mais il ne lui dit pas un mot de ses propres méfaits. C'est à l'exarque Gennadius qu'il dénoncera sa tyrannie, ses exactions contre les pauvres, ses violences contre
(1) Ep. r,61.
les hommes rehgieux. Une union intime avec ces premiers dépositaires de l'autorité civile lui paraissait nécessaire (l), et, malgré ses déceptions multipliées, il travailla toute sa vie au maintien de cette union. A llomanus, exarque de Ravenne, il demande un fréquent échange de lettres (2). Il assure Gennadius, exarque d'Afrique, de son affection paternelle, le félicite de ses succès militaires, et le prie de favoriser la tenue des conciles africains (3) ; il prêche au prcteur de Sicile la concorde entre le sacerdoce et l'empire, et l'exhorte à avoir plus de confiance dans lesévéques de sa province W; il proteste de son désir de vivre en bon accord avec le préfet d'Illyi'ie. Quelquefois même il plaide les circonstances atténuantes pour les fonctionnaires subalternes sur qui l'on voudrait faire un exemple. Il veille à ce que ceux qui ont cherché un refuge sur les terres de l'Eghse puissent se défendre librement , et quand il ne peut les sau-
(1) Il recommande à son diacre Cyprien d'agir dans ses relations avec l'évèque de manière que le préteur n'en ait nul ombrage. (Ep. vu, 22.) 11 veut à tout prix son accord avec le préteur Liberlinus. {Ep. y, 32.)
(2) Ep.i, 33.
(3)Ep. 1,74,73; ïV, 7.
{A)Ep. I, 2j II, 33.
ver de la disgrâce, il leur prêche la résignation. Malgré ses efforts, les vexations des magistrats à son égard étaient continuelles. L'empereur était son seul recours. Mais Gonstantinople était loin, et la vérité ne franchissait pas facilement les portes du palais. Maurice n'aimait guère, paraît-il, entendre les plaintes de l'Italie, surtout dans la bouche du pape. Grégoire se hasarda rarement à les lui faire directement entendre. Il chargeait son nonce de cet office déhcat, et encore le moment vint où il fut privé de cet intermédiaire, aucun clerc ne voulant plus s'exposer aux vexations qui attendaient l'envoyé de Rome dans le palais impérial. Parfois, il invoquait une intervention plus puissante que les autres, celle de l'impératrice. La lettre qu'il lui écrivit vers 595 est le plus éloquent témoignage de sa sympathie pour ses compatriotes. Le tableau est court, mais suffisamment triste. Qu'on en juge : <( J'ai envoyé en Sardaigne un évêque qui, avec » l'aide de Dieu, a converti beaucoup de gentils ; » mais il m'a appris une chose sacrilège ; dans » cette île, ceux qui sacrifient aux idoles paient au » juge pour en avoir la permission. Quelques-uns » ayant reçu le baptême et cessé de sacrifier aux » idoles, le juge de l'île n'en continue pas moins
d'exiger d'eux le prix d'idolâtrie. Ledit évêque lui en ayant fait des reproches, il répondit : qu'il avait promis tant d'argent pour sa charge, que, sans des revenus pareils, il ne pourrait y suffire. Dans l'île de Corse, les. habitants sont tellement écrasés par l'énormité des impôts et par la dureté do ceux qui les exigent, qu'ils peuvent à peine les acquitter en vendant leurs propres enfants. D'où il arrive que les propriétaires de cette île, abandonnant les terres de l'empire où se professe la vraie rehgion, se réfugient forcément auprès de l'abominable nation des Lombards... Dans la Sicile, on dit qu'un certain Stephanus, receveur des impôts maritimes, commet tant d'injustices et d'oppressions en confisquant sans forme de procès les biens des particuhers, que si je voulais énumérer tous les faits qui sont venus à ma connaissance, un grand volume y suffirait à peine... L'empereur, je le sais, dira que tout ce qui provient de ces îles est dépensé en Itahe. J'y répondrai par cette observation : qu'il donne moins à l'ItaUe, mais avant tout qu'il empêche les larmes des opprimés d'accuser son empire W. »
{\)Ep. V, 41,
Ces réclamations pressantes ne paraissent pas avoir obtenu le succès qu'elles méritaient : de temps en temps on destituait un fonctionnaire prévaricateur, on accordait quelque remise d'impôt, et c'était tout. Et pourtant la conduite de l'évêque de Rome, comme administrateur des biens de son Eglise, était à elle seule une condamnation de chaque jour pour les Grecs, un exemple qu'ils se gardaient bien de suivre.