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CHAPITRE VIII

Grégoire I" à Rome. — Son administration des domaines du saint-siége. — Sa conduite envers les esclaves, les Juifs et les païens.

Entre les Lombards et les Grecs, Grégoire donnait aux uns et aux autres le modèle d'un gouvernement sage, équitable et populaire. Sa vie publique rappelle celle de ces patriciens d'autrefois, puissants par l'étendue de leurs terres et le nombre de leurs clients, simples dans leur extérieur et leurs manières , peu portés aux spéculations intellectuelles et n'estimant l'éloquence que comme une arme de combat : pendant que leurs fils agrandissaient les frontières de la patrie , ils ouvraient leur maison à la foule do leurs protégés , nourrissaient celui-ci de leur blé , assistaient celui-là de leurs conseils, et se rendaient dignes d'ajouter une image vénérée de plus aux images vénérées de leurs ancêtres.

Grégoire, évêque de Rome, n'était pas encore souverain au nom de la loi, il Tétait déjà deux fois au nom de l'intérêt public et de la charité chrétienne. Au reste, ce qu'il a fait à Rome, en l'absence d'un pouvoir civil régulier, beaucoup d'autres évêques le faisaient en Italie, en Gaule et ailleurs. Ce qui devait être le monde féodal ecclésiastique s'étabhssait sans violence par la conquête pacifique des cœurs et des âmes. Grégoire n'était pas alors une exception : il différait des autres moins par ses vertus que par la charge dont il avait été malgré lui revêtu, et c'est aussi dans ce sens qu'il a pu dire que son honneur était celui de l'Eglise universelle.

A Rome, il semble être à la fois édile, préteur, consul. Comme les augures, il rassurera ses concitovens sur l'avenir ; comme les matrones, il plaidera leur cause devant Tennemi. Sa maison était ordonnée avec simplicité et accessible à tous. C'est là qu'il exerçait sa magistrature paternelle, donnant quelquefois ses avis au peuple entier, et sur les plus simples questions. Ses serviteurs, d'après Jean Diacre, parlaient le latin le plus pur, en sorte qu'il n'y avait rien que de latin chez lui, soit dans les habitudes, soit dans le langage. Il parcourait les

rues à cheval, sans dédaigner une certaine pompe. A l'exemple des Marcellus et des Pompée, il aimait à donner aux Romains des édifices dignes d'eux ; mais, au heu de les convoquer au cirque ou au théâtre, il les appelait dans des éghses restaurées par lui, où retentissaient ses hymnes et les chants de sa nouvelle hturgie. Il répara les basihques de Saint-Pierre et Saint-Paul. Dans ses homélies, il déplore les ruines faites à travers la ville par le malheur des temps!»): ses paroles comme ses actes répondent donc à ces accusations des siècles postérieurs qui le montrent renversant de propos délibéré les anciens monuments de Rome, de peur que les pèlerins ne désertassent les temples pour les arcs de triomphe (-). Comme son compatriote saint Pauhn, il jugeait les images au moins nécessaires dans la maison de Dieu pour les ignorants, utiles même pour l'édification des clercs ; il avoue n'avoir pu retenir ses larmes à la vue d'une mosaïque où était réprésenté le sacrifice d'Abraham. Il orna de pein-

(1) Homil. in Ezechiel, lib. 11, hom. 6, c. 22-24; homil, 10, c. 21; Dial. 11,15.

(2) V. Platina, hi vitas summorum pontifimm opus, traduit en français, Paris, 1519, in-folio. Voir la note D à la fin du volume.

lures Sainte- Agathe, dans le quartier de Suburra, et se fit représenter dans le vestibule de son monastère pour que son image, à défaut de sa présence, rappelât ses moines à la pensée du devoir. Dans ses livres, il multiplie les figures et les comparaisons symboliques, et ses explications allégori^pies n'ont pas été sans influence sur la décoration des églises

au moyen âge (i).

Sa sollicitude pour les édifices religieux n'était rien auprès de son affection poui" les temples vivants du Christ. Avant lui, des sous-diacres étaient char^^-és du service des hô[)itaux (^t des lieux de secours; il leur adjoignit sept défenseurs nommés réqionalrcs, qui étaient comme les premiers intermédiaires de sa charité dans les divers quartiers de la ville (2). Chaque jour il recevait à sa table douze pèlerins qu'il servait après leur avoir lavé les mains ou les pieds (3), corrigeant ainsi par son hu-

(1) mral , imssim. - LoUrc a'Aari.^n V' ;i Cliarloma^ne. - Aliud est enim picturam adorare, ahuJ pcr picturœ historiam quid sit adorandum addiscere. Nam quod leijcntibns svriptura, hoc idiotis prœstat pidura cerueutihus, quia in ipsa etiam ignorantes vident quid scqui deheant , ipsa legunt qui îitteras nesciunt. [Ep. xi, 13.)

(2) Ep. vu, 14.

(3) Jean Diacre, ii, 22, 23.

milité ce qu'il y avait de royal dans ses largesses. Il ne prenait pas un repas qu'il ne bénît certains plats pour ses amis indigents; il ne laissait jamais passer un mois sans faire une distribution générale de vivres, et quatre fois par an , chaque clerc de sa maison, chaque monastère, chaque hôpital, recevait de lui un subside. Il recherchait même les pauvres qui avaient échappé par hasard à sa charité ; des voitures portaient ses aumônes à travers la ville et y recueillaient les malades W. Deux siècles après lui, on conservait encore à Rome un registre où il avait inscrit les noms de ses innombrables protégés. Ayant un jour appris qu'on en avait trouvé un mort au miheu de la campagne, il s'abstint plusieurs fois, comme s'il eût été son meurtrier, de célébrer la messe. C'est ainsi qu'il accomplissait le précepte évangéhque : Donnez en aumône votre superflu, — et encore celui-ci : Lorsque vous faites un festin, conviez-y les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles (2).

Or, à ce festin il devait souvent appeler tous les citoyens. En effet, Rome, entourée d'ennemis, était

(1) Jean Diacre, ii, 28.

(2) Evangile selon saint Luc, ii, 41 ; xix, 13.

plus que jamais à la merci des autres peuples pour sa subsistance. Aux jours les plus prospères de l'empire, c'était déjà une calamité publique quand la tempête ou les vents contraires écartaient de l'embouchure du Tibre les navires chargés de blé arrivant d'Egypte. Au sixième siècle, il n'y avait plus dans la cité qu'un homme assez riche et assez généreux pour pourvoir à sa subsistance : Févêque, administrateur d'immenses domaines pacifiquement, conquis. Econome et hbéral à la fois, il faisait de ces latifundia, qui jadis perdirent Tltahe, des oasis de richesse et de paix au milieu de la péninsule

désolée.

Il avait surtout en Sicile des terres considérables dont les produits remplissaient les greniers de la ville, souvent menacée. Malheureusement, les communications avec l'île étaient difficiles W et quelquefois interrompues ; car la route de terre était fermée par les Lombards de Bénévent et la route de mer était longue et pénible. Dans l'Afrique, cet autre grenier de l'ancienne Rome, l'Eglise romaine avait aussi un patrimoine, difficile à surveiller à cause de l'éloignement; mais alors un exarque,

[\) Ep. ii,4:s xin, ^3.

animé des sentiments les plus bienveillants pour le pape, y remphssait le rôle joué par Massinissa pour ritaUe au temps des Scipions. Il envoyait des cultivateurs sur les champs en friche du saint-siége, et agrandissait môme ce territoire privilégié aux dépens des tribus indigènes vaincues (i). Aussi, les blés venaient-ils à manquer, c'était le pape qu'on accusait (2).

Dans son action au delà des murs de Rome, en Itahe, Grégoire nous ramène encore àl'histoire ancienne de la républiffue. On dirait un dictateur ou un proconsul veillant de loin sur les colons romains, soutenant la fidélité des vaincus de la veille, en face d'ennemis toujours en armes. Dans ses relations avec ses inférieurs, trois grands intérêts étaient toujours présents à ses yeux, ceux du travail, de la liberté, de la foi. Assurer, selon la mesure de son pouvoir et malgré mille obstacles, le travail aux co- ÎDrre, la liberté aux esclaves, la connaissance de la vraie foi aux païens, telle fut cette politique aussi adroite que généreuse des papes qui prépara la grandeur temporelle de leur siège.

{\)Ep. i, 75.

{^2] Ep. V, -40.

Combien de lettres nous montrent Grégoire préoccupé d'adoucir la condition des colons, donnant des secours aux infirmes, des tuteurs aux orphelins, protégeant les laboureurs contre Favidité de ses agents. Ceux-ci, lorsqu'il s'agissait de lever des taxes, déployaient un zèle d'autant plus intéressé que leur conscience était plus scrupuleuse. En percevant les redevances de blé, ils ne tenaient aucun compte des prix courants ; ils imaginaient volontiers des taxes additionnelles qui étaient autant d'exactions honteuses. Avant de mettre la charrue à son champ, le cultivateur avait à payer le droit de commencer son travail, et il lui fallait recourir souvent aux usuriers pour acquitter cet impôt antérieur à tout bénéfice. S'il voulait se marier, il devait préalablement ouvrir sa bourse. S'il était dépouillé par le fermier sous les ordres duquel il travaillait, le recteur du patrimoine le vengeait en confisquant le bien volé au voleur ; mais il ne rendait rien.

Grégoire dénonça et détruisit ces abus, fit renouveler les baux en leur donnant un caractère de précision qui était une garantie pour le colon, et ordonna don percevoir le prix de façon à ne causer aucune -eue au débiteur et aucune perte à l'E-

ghse (1). L'argent levé injustement fut restitué, la dîme levée sur les sépultures disparut (2), et ce furent désormais les pauvres qui profitèrent des amendes infligées aux fautes d'autrui. « Nous ne voulons pas, écrivit-il, que les cofl'res de l'Eghse soient souillés par des gains sordides.... Faites lire aux paysans dans toutes les métairies ce que j'ai écrit, et qu'ils en reçoivent des copies authentiques, afin qu'ils sachent se défendre avec notre autorité contre toute violence (3). » Gomme ils étaient tenus d'amener leur blé par mer , il interdit qu'on les rendît responsables des naufrages qui privaient Rome de ses approvisionnements. S'ils se plaignaient de l'insufiisance de leurs salaires, il accueillait volontiers leurs réclamations W. Il leur prêtait même de l'argent, crainte de les voir tomber entre les mains des usuriers (5), intervenait en faveur des débiteurs pressés par leurs créanciers (6), et quand ses agents avaient confisqué sans droit une maison

(1) Ep. XII, i3.

(2) Ep. VIII, 3; IX, 3.

(3) Ep. I, U.

(4) Ep. VIII, 32.

(5) Ep. V, 8.

(6) Ep. III, 58; IX, 38,

OU un champ, il restituait aussitôt le bien mal acquis (M.

L'homme qui garantissait ainsi leurs droits aux paysans était celui qui prêchait leurs devoirs aux rois et aux empereurs. Et à côté des paysans, combien de malheureux qui profitaient des richesses du saint-siége !

Chaque patrimoine avait, sous le nom de diaconie, son hôpital. Les revenus du pape lui permettaient, en temps de guerre de prévenir la disette , de lever des troupes, en temps de paix de faire de larges aumônes. Il n'oubliait pas que le soin des pauvres était un de ses premiers devoirs, et il dispersait le superflu de ses richesses sur les membres de son immense cUentèle ; c'étaient les indigents lors de la consécration des égUses et des oratoires, les nobles ruinés par la guerre, les ermites des îles et des montagnes. Il envoyait même de l'argent aux évéques qui en manquaient, de peur qu'ils n'interrompissent leurs largesses, et aidait par des subsides les gens hospitaliers à mieux accom-

plir leur vertu favorite, qui était aussi la sienne (1). Il n'est pas étonnant qu'il se soit montré en toute circonstance le protecteur de la famille et le gardien inflexible de l'indissolubilité du mariage. Qu'il s'agit d'interdire la vie reUgieuse à un déserteur du foyer domestique , ou de faire rendre une femme enlevée à son mari , il montrait la même ardeur que dans les causes ecclésiastiques (2). Mais les veuves surtout excitaient sa compassion, à cause de leur délaissement et aussi de leur piété. Celles qui étaient pauvres, comme ses tantes réfugiées en Campanie , étaient pensionnées par lui, ou soutenues devant les juges et les collecteurs d'impôts (3). Celles qui étaient riches fondaient avec son concours des monastères ou tout au moins bâtissaient sur leurs domaines des oratoires pour lesquels il leur envoyait des reliques W. Il est regrettable que les grandes dames de ce temps ne nous aient pas été révélées par saint Grégoire comme les Paula et les Eustochium l'ont été par saint Jérôme. Quel type curieux ce devait être que celui de cette patri-

(1) Ep. I, 65. Voir surtout, sur ceUe partie de son administration, les lettres i, -44, u, 32, et cf. au Code le titre De agricolis, censitis et colonis.

(IjEp. XI, 21.

(2) Ep. IV, 12; V, 49 ; vi, 39, Ai ; xi, 50.

(3)Ep. 1,39, 63; m, ^2; VI, 38.

{A) Ep, IV, 15 ; IX, 84, 85 ; x, 76, 77-

cienne nommée Clômeuliae , qui tantôt reçoit ses consolations paternelles , tantôt se croit offensée par lui et lui garde rancune, qui laisse ses esclaves allumer une sédition contre un évoque, et qui s'irrite parce que certain diacre a été éloigné d'elle par une élection à l'épiscopat (1) !

One autorité aussi équitable , aussi prévoyante que celle du pontife romain, était une bénédiction pour les victimes de l'invasion lombarde ou du fisc impérial. On savait que la sollicitude du pape était en éveil dès qu'il s'agissait d'un colon, appartîntil à une autre église. On l'avait entendu vertement réprimander l'évêque de Gagliari, qui tolérait les malversations de ses agents, qui détruisait avant la messe la moisson d'un de ses ennemis, et, en descendant de l'autel, allait arracher les bornes de son champ (2). On l'avait vu soutenir contre des prélats cupides et contre ses propres défenseurs des laïques inquiétés dans leur liberté ou dans leurs biens (3). Aussi beaucoup demandaient à titre emphytéotique les îles ou les terres de l'EgUse. En Sicile, un grand

(1) Ep. 1, ii ; III, 1 ; X, 15, 18, 19.

(2) Ep. IX, 12, 63.

(3)Ep, 1, 55; II, 49; m, 36 ; xi, 24.

nombre de Juifs vivaient et travaillaient sous la protection de l'évoque de Rome (l).

C'était en effet sur ces terres privilégiées que s'accompHssait sans bouleversement subit, sans secousse violente, la transformation de l'esclavage antique en servage. Le christianisme portait ses fruits; en faisant des âmes libres, il multipliait le nombre des hommes hbres. Il avait pourtant à lutter contre la loi romaine , qui autorisait toujours l'esclavage, contre la cupidité germaine, qui l'avait ressuscité et aggravé dans les contrées où l'invasion barbare s'était abattue. Pour Grégoire, l'esclavage demeure une institution légale. Il fera sans scrupule donation d'un homme à un laïque, même à un évêque (2), et il recevra de semblables présents. Dans rénumération des biens d'une éghse, il nommera froidement, comme le législateur, les esclaves à côté des animaux et des meubles (3) ; il fera poursuivre par ses défenseurs ceux qui fuiront du monastère dont ils dépendent, et il rendra à leurs maîtres ceux qui se sont couverts du droit ecclésias-

(2) Ep. III, 18; XII, 46.

(3) Ep. I, 36; X, 66.

tique pour leur échapper W. Mais il a lu aussi l'Evangile, et , en affranchissant un des siens, il prononcera ces paroles mémorables : <c Puisque notre » Rédempteur , auteur de toute créature , a voulu » s'incarner dans l'humanité, afin que la puissance » de sa divinité brisât la chaîne de notre servitude » et nous rendît à la Uberté primitive, c'est bien et » sainement agir que d'avoir pitié des hommes que )) le droit des gens avait réduits en esclavage et de » les rendre par le bienfait de la manumission à la » Uberté pour laquelle ils étaient nés (2). »

Tout en acceptant donc l'état social qui prévalait encore, il savait adoucir la condition et restreindre le nombre des victimes d'une oppression légale. Il n'avait qu'à imiter les saints des siècles précédents. L'esclave, si les efforts des premiers chrétiens eussent triomphé, fût promptement devenu un serviteur attaché, il est vrai, à son maître par la loi, mais aussi traité fraternellement par lui, lié par la reconnaissance et le dévouement, trouvant dans la conscience de ce maître la garantie, sinon de sa Uberté civile, du moins de sa sécurité physique et

(i)Ep. 1,36; 111,36. (2) Ep. VI, 12.

de son indépendance morale. Grégoire, après tant d'autres, combattit les abus de pouvoir de l'homme sur l'homme. Il prenait en main la cause des esclaves qui avaient fui dans les égUses et qui avaient de justes sujets de plaintes contre leurs maîtres; en cas de fautes légères de leur part, il ne les rendait qu'après avoir obtenu leur pardon W, Il réclamait pour eux l'usage complet des droits de la famille, et s'indignait vivement qu'on les séparât de leurs femmes et de leurs enfants (2). Il reprochait à l'évéque de Ravenne sa mauvaise conduite envers

les siens (3).

Toutes les occasions lui étaient bonnes pour en rappeler un grand nombre à une condition libre. L'argent de son EgUse ne pouvait mieux être employé qu'à leur rachat, et ses agents venaient le dépenser jusque sur les marchés de l'Afrique. Ses frères de Gaule montraient la même générosité.

Pour bien comprendre ce qu'était devenue en ce temps la liberté humaine, il faudrait évoquer les images sinistres de la traite africaine dans les temps

(l)£p. in, 1.

(2) Ep. IV, 12.

(3) Ep. V, IS,

modernes ; si les philanthropes, avec le concours des Etats civilisés, n'ont pas encore détruit complètement ce fléau, les évêques du sixième siècle avaient à briser, avec des armes bien moindres, des obstacles bien plus grands. Aussi cherchaientils à étendre de plus en plus les causes d'affranchissement et de hbération spécifiées par la loi. L'esclave païen qui voulait embrasser la vraie foi, l'esclave chrétien qui manifestait une vocation sérieuse pour la vie monastique, était racheté d'office à son maître. Grégoire s'indignait surtout de ce qu'un grand nombre, qui étaient pourtant les membres du Christ, étaient aux mains des Juifs. C'était là un esclavage interdit par la loi W, et le pape travailla avec ardeur à le détruire, malgré les subterfuges des Juifs pour le conserver (2). Il recommandait néanmoins de ne laisser subir aux propriétaires évincés aucune perte réelle. Les chrétiens ainsi délivrés continuaient même à cultiver les terres de leurs anciens maîtres, mais comme colons (3). Les Juifs étaient en effet à cette époque, dans toute

(i)Cod., lib. I, tit. 10, i.

(^)Ep. IX, 36, 109.

{3)Ep. IV, 21.

ritaUe, une race avec laquelle il fallait compter : on en trouvait dans les grandes villes, à Naples, à Gênes, à Milan, à Rome, et dans les campagnes, jusque sur les domaines de l'Eglise. Grégoire puise encore dans les codes romains sa règle de conduite envers eux. Il accepte la tolérance de l'Etat à leur égard, il en souhaite même le maintien, mais il protesterait contre son extension. Qu'ils jouissent pleinement de ce que la loi leur concède, sans réclamer davantage W, et Grégoire les laissera vivre en paix. Qu'ils adorent leur Dieu au fond de leurs synagogues, pourvu que leurs chants ne troublent pas les chrétiens en prière (2) ; qu'ils n'en bâtissent point de nouvelles, et ne cherchent point à faire de prosélytes, et Grégoire, l'œil fixé sur la loi civile, les protégera dans leurs possessions, môme contre des évoques (3). Il les traitait donc bien autrement que les barbares, plus durs encore dans leur législation que les Romains, et il donnait une leçon directe à certains prélats entraînés par leur zèle à une cruelle intolérance.

(l)Ep. vin, 25; ix, 55.

(2) Ep. I, 10.

(3; Ep. I, 35.

-Cf. Cod.. lib I, m. 9, i.

L'espoir de convertir les Juifs était un des mobiles de sa conduite bienveillante à leur égard. Il ne se contentait pas de secourir et de protéger ceux qui avaient accepté le baptême W; pour attirer ceux qui restaient fidèles à leur loi tout en habitant ses domaines, il fit promettre à ceux qui deviendraient chrétiens une diminution du tiers de leurs fermages (2). C'était abaisser l'apostolat et oubUer le respect dû à l'indépendance des âmes. Quand on le voit pensionner les convertis ou les pénitents trop pauvres, préférer dans ses libéralités les fidèles aux schismatiques, et en toute circonstance engager les autres à la vertu en leur promettant des secours (3), on pourrait s'imaginer qu'il croit la liberté de tous sauvegardée, et qu'il ne suppose pas dans les autres assez peu de loyauté pour accepter le secours matériel sans livrer sincèrement leur foi en échange ; ce serait là une erreur qui reparaît même en France, au temps de la Caisse des conversions et de la révocation de l'édit de Nantes. Mais le pire, c'est que, comme les hommes du dix-sep-

(1) Ëp. I, 71; IV, 33.

(2) Ep. II, 32 ; V, 8.

{3\Ep 1,18; 11,46; VI, 37, 39,40.

tième siècle, Grégoire soupçonne son erreur, conçoit malgré lui des scrupules, et essaie de se justifier par une mauvaise raison : « Ceux-ci, dit-il, ne viennent pas à nous avec un cœur plein de foi ; du moins, leurs enfants seront baptisés dans de meilleures dispositions (i). »

Avec de semblables idées, il ne pouvait hésiter à appeler à son aide la force matérielle pour détruire en Italie les derniers restes du paganisme. L'indulgence et la persuasion lui semblaient les moyens les plus efficaces (2^ ; il ne se résignait à la rigueur que lorsque l'ordre pubhc lui semblait en péril. En Occident comme en Orient, convertir les païens , c'était servir Dieu et la république ; les poursuivre, c'était obéir aux vieilles lois de l'empire et aux lois encore plus sévères de Théodoric (3).

(1) Ep. V, 8. — C'est le raisonnement dont se sert dans une de ses lettres M"" de Maintenon.

(2) Eos enim qui à religione christianâ discordant ^ mansuetudine, benignitate, admonendo, suadendo, ad iinitatem fidei necesse est congregarey ne quos dulcedo prœdicationis et prœventus futuri judicis ad credendum invitare poterat, minis et ter* rorihus repellantur. {Ep, i, 35.)

(3) VEdictum Theodorici (cvin) s'exprime ainsi : Si quis pagano ritu sacrificare fuerit deprehensus, arioli etiam atque umbrarii, se reperti fuerint, sub justd œstimatione convicti,

L'idolâtrie, si longtemps invincible en Sicile, depuis un siècle achevait d'y mourir. Ses sectateurs étaient réfugiés sans doute dans les montagnes de l'intérieur. Quelques-uns, sous le nom de devins et sorciers, entretenaient dans le peuple la croyance aux divinités éteintes. Grégoire, avec le concours des magistrats, faisait prêcher l'Evangile aux uns et surveiller attentivement les autres W. Jusqu'aux portes de Rome, à Terracine par exemple , il lui fallait combattre des superstitions rustiques invétérées (2).

Dans les îles, sa tâche est encore plus pénible.

La Corse, qui avait si vivement résisté aux légions romaines , n'était pas moins rebelle aux missionnaires, et plus d'une chrétienté qu'on croyait stable relevait tout à coup ses idoles. Grégoire, en usant à propos d'indulgence, fmil par compléter vers 598 la conversion des insulaires (3).

EnSardaigne, le paganisme conservait des adhérents dans les campagnes, parmi les colons. Par-

capite pmiaîitur. {Apud Cakciani, Barbarorum leges antiquœ,

(1) Il prit de sévères mesures contre les auteurs d'enchantements et de sortilèges. [Ep. v, 32 ; ix, 65; xi, 53.)

(2) Ep. viii, 18.

(3) Ep. VI, 22; vu, 1 ; viii, 1,22.

fois même il reparaissait dans les villes. Une peuplade de l'intérieur, d'origine africaine, les Barbariciens, étaient restés attachés au culte des bois et des pierres. Leur chef, Hospiton, fut gagné le premier ; le pape le pria d'aider dans leurs travaux apostoliques deux prêtres quïl lui envoyait, et en même temps, à son instigation, le duc qui commandait les troupes grecques dans l'île offrait la paix aux Barbariciens , s'ils voulaient cml)rasser le christianisme. Quant aux colons païens, Grégoire, impatient (le les voir disparaître, ne recula devant aucun moven. Dans ces idolâtres obstinés, il redoutait des reb(,'lles , des complices de l'étranger. 11 associa à sa campagne les nobles et les propriétaires du pays : « Si je puis trouver, écrivait-il, (jue quelque évêque do Sardaigne ait un paysan idolâtre, je punirai cet évêipie sévèrement ; si lo paysan s'obstine dans son infidéhté, il faut le charger d'une imposition si forte, qu'elle l'oblige à entendre raison (i). » Au dire de son Ijiographe, il aurait même employé la contrainte, les châtiments corporels (2).

{\)Ep. IV, 26.

(2) Jàm Barbaricinos, Sardos et Campaniœ rusticos tàm prœdicatiombiis quàm verberibus cmendatos à paijanizandi lanitaferemoverat. (Jeais Diacre, m, 1.)

C'est ainsi que Grégoire représentait en Italie, avec la suprême autorité de l'Eglise, le vieux génie romain, le génie du travail et de la conquête, transporté dans le monde des âmes. Ce génie avait eu sa dernière expression dans quelques grands empereurs, Trajan par exemple. Trajan, accueillant simplement tous les citoyens , en entretenant des milliers par ses libéralités, correspondant activement pour le bien public avec des magistrats qui étaient en même temps ses amis, était digne d'être admiré par Grégoire, et il ne faut pas s'étonner si, . dans la tradition populaire, le saint pontife a demandé à Dieu pour un aussi bon prince l'entrée du ciel des chrétiens (i).

(1) Le premier auteur de cette fable est Jean Diacre (ii, 44), qui affirme l'avoir apprise par la tradition des églises d'Angleterre. Elle a été reproduite par saint Jean Daraascène, par Jean de Salisbury {Polycraticus, \, 8), saint Thomas {Simma, pars m, quaest. 71, art. 5, ad. 5), Dante (Purgat., c. 10). On a voulu en prouver la fausseté en rappelant certains passages des œuvres de Grégoire relatifs au salut des païens, qui rendent incroyable Tintervention du saint pape en faveur du grand empereur. Au fond, il n'y a pas de contradiction véritable; Grégoire, dans un élan de fierté patriotique, a pu oublier un jour la sévérité de la doctrine chrétienne dont il était l'interprète. En face de la colonne Trajane, il ne s'est plus souvenu que des miséricordes infinies de Dieu et des gloires éteintes de sa patrie.

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