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CHAPITRE IX

Grégoire 1". - Ses relations avec les Francs. — Grégoire et

Brunehaut (1).

Au milieu des labeurs multipliés de son pontificat, Grégoire restait au fond fidèle au sentiment qui avait décidé sa vocation monastique ; il eût voulu oublier dans les travaux de l'Eglise militante les malheurs qu'il avait espéré en vain fuir dans le cloître, c'est-à-dire l'abaissement de sa patrie et la victoire définitive du monde barbare. Mais la vue même de Rome, la pensée qu'il y vivait cerné par

(1) Sources particulières :

GuÉGOiui: DE Tours.

Lecointk, Annales ccclesiastici Francorum, Paris, 1G66, t. Il, p 40<S-r,02.

Les lettres de saint Grégoire adressées en Gaule sont dans D. BouQUKT, t. IV, p. 12-30, et dans Sirmond, Concilia antiqua Gallia^i. V% p. 411-469.

Jean dî. Biclar, Chronique (dans les Lectiones antiquœ de Canisius, t. I", p. 335).

rennemi, suspect au prince étranger qui portait le nom de César, renouvelaientchaque jour ses angoisses. L'exil n'est pas la peine la plus cruelle pour les âmes fières et possédées de Tamour de la patrie ; il est un autre exil plus redoutable, et ceux-là qui, au milieu d'une société vieillie, indifférente à sa propre chute, vivent isolés , condamnés à repasser solitairement dans leur mémoire les souvenirs glorieux dupasse, ou à donner d'inutiles exemples, ceuxlà le subissent, et Grégoire était du nombre. En dépit de ses protestations, de ses témoignages de fidélité, il ne croyait plus guère à l'éternité de l'empire ; comme patricien romain, il jugeait de son devoir de le soutenir jusqu'au bout; mais l'Eglise était la seule patrie dans laquelle il se sentît en sûreté et en paix, et c'est en elle seule qu'il espérait pour sauver l'Italie et le monde. Plus il vieillissait, mieux il comprenait quel parti elle pourrait tirer de ces tribus récemment baptisées qui campaient dans toutes les régions occidentales; et les dernières années de sa vie nous le montrent s'imposant une tache nouvelle, ef multipliant ses relations avec les rois barbares de l'Espagne, de la Gaule et de la Bretagne.

Jusque-là les relations de l'évèque de Home avec les Visigoths, les Francs et les Bretons avaient été

rares, difficiles et troublées. L'homme qui avait connu Léandre de Séville à Gonstantinople , qui avait assisté aux invasions austrasiennes en Italie, qui avait recueilli des esclaves angles dans son monastère du Gœlius, devait prendre une grande part à la conversion définitive de ces trois peuples. Il prépara et il confirma le retour des Visigoths à l'orthodoxie, et fit ainsi d'eux les dignes ancêtres du peuple espagnol ; il rendit permanentes les relations entre l'Austrasie et Rome, comme entre la fille aînée et la mère; il apporta par ses missionnaires la civilisation chrétienne aux xVnglo-Saxons.

Ce n'était pas que , sous l'impression des revers de sa patrie et des trahisons impériales , il se détournât complètement du passé et dît résolument : Passons aux barbares! Non, il restait franchement Romain , et c'était les yeux toujours fixés sur le Gapitole qu'il travaillait à reconstituer l'unité morale du monde. « Vous devez savoir et tenir pour » certain, écrivait, au huitième siècle, le pape Gré- » goire II à l'empereur Léon l'Isaurien, que les » évêques de Rome font une œuvre de concihation et » de paix, qu'ils sont comme un mur, une haie inter- » médiaire entre l'Occident et l'Orient , et qu'ils » servent entre les deux pays de modérateurs et

» d'arbitres W. » Les paroles de ce pontife indiquent très nettement le caractère de la p()liti([ae inaugurée par son grand prédécesseur envers les rovaumes barbares de l'Occident. Nulle p •••t, on est en droit de l'atiirmer, il n'y a eu de ompromis entre l'esprit cbrétien et les passions barbares; nulle part le clergé catholique, par haine contre les vices de la société romaine , n'a donné le moindre encouragement aux invasions , qu'il a toujours appelées un châtiment et une expiation. A peine furent-elles accomphes, qu'il regarda comme une tâche nécessaire de plier les m(ieurs germaniques sous le joug de ce droit romain qu'on appelait la raison écrite , et d'abriter les barbares sous les ruines de Timmense édifice renversé par eux. A la fin du sixième siècle, saint Grégoire le Grand travailla à cette œuvre avec une ardeur et un succès qui n'avaient pas encore été égalés.

On ignore quelles furent précisément, de 584 à 590, les relations de Grégoire et de son ami Léandre de Séville. Les communications, à en juger par le petit nombre de lettres qu'ils échangèrent plus tard entre eux, étaient difficiles et souvent inter-.

(1) Labbe, Concil, t YII, p. 19.

rompues entre Rome et l'Espagne, et encore n'avons-nous pas celles qui informèrent Grégoire soit des réformes introduites par Léandre dans la liturgie de l'EgUse visigothe, soit de la mort même de son ami en 596. On voit toutefois que le pape fut tenu au courant des événements fort graves qui s'accomphrent dans le royaume des Visigoths, et auxquels Léandre prit une part active. A l'en croire (0, le san«»- d'Hermenegild aurait bientôt porté ses fruits : Leovigild, atteint d'une maladie mortelle , aurait appelé l'évéque de Séville et lui aurait recommandé son fils survivant, Recared, en le priant de lui faire embrasser la foi orthodoxe.

Aussi l'avènement de ce prince (589) fit pressentir à tous la chute inévitable de l'arianisme. Le nouveau roi mit à faire triompher le cathohcisme un zèle qui n'excluait pas la prudence. Après dix mois, consacrés à préparer le grand changement qu'il méditait, il convoqua à Tolède les prélats ariens et cathohques, et les invita à discuter entre eux les points de foi qui les séparaient. Pour lui, son choix était fait, on le savait, et les ariens se laissèrent

(1) Dialog. m, 31. Grégoire de Tours dit aussi : Ut quidam asserunt...in legem cathoîicam transiit. (viii, 46).

facilement convaincre (»). On lui dans l'assemblée une profession de foi catlioliiiae, à laquelle tous les assistants adhérèrent, le roi le premier. Mais la nation ne se soumit pas aussi facilement; les nobles et les évéques aUachés à l'hérésie tramèrent des complots ou poussèrent le peuple à la révolte. La paix ne fut rétablie qu'au boni de trois ans. Dans un concile national tenu à Tolède, le roi, le clergé et le peuple, d'une voix unanime, abjurèrent l'erreur ; les livres ariens furent brûles sur la principale [dace de la ville, et Léandre, le premier auteur de cetttî lit^ureuse révolution, appela les bénédictions divines sur la nation ramenée à la vérité et rentrée dans la communion romaine.

Grégoire avait été le témoin attentif, quekiuefois inexactement informé (2), de la longue crise qui venait d'aboutir à ce grand événement. Il était papedei»uis quelques mois quand il en reçut la nouvelle, et, en mai 591, il écrivit à Léandre pour lui témoigner sa joie, et pour lui recommander de travailler, comme par le passé, à la conversion de

(!) IlationepotHis quàm imperio. (Jean de Biclar.) (2) Comme le prouvent ses contradictions avec Grégoire tle Tours, qui devait être mieux informé que lui.

ses compatriotes. Que Votre Sainteté, lui disait-il, veille donc sur le roi avec plus de solUcitude, afin qu'il achève ce qu'd a si bien commencé W. Cette œuvre de restauration catholique se continua en effet pendant les années suivantes. De nombreux conciles tenus dans diverses villes, l'exclusion des hérétiques des fonctions publiques et du service militaire, des mesures sévères prises contre les .luifs, attestaient à l'Eglise le zèle du nouveau roi. En 593 , llecared envoya au pape une ambassade officielle, composée d'abbés des monastères espa- ..nols. Le vaisseau (lui la i^ortait fit naufrage sur les côtes de Gaule ; ce ne fut que vers 599 que le prêtre Probinus apporta à Rome une nouvelle lettre du roi, à laquelle Grégoire répondit longuement et

avec effusion.

Le souverain des Visigoths venait d'accompUr d(^s réformes qui réjouissaient le cœur du pontife romain; il avait placé sur le même pied que les Goths devant la loi ses sujets de race latine ou

(1) Sanctitas vestra vigilet, ut henè cœpta perficiat, 7iec se de perfedis bonis operibus extollat, ut fidem cognitam vitœ quoqnc mentis teneat ; et quia œterni regni avis sit, operibus ostendat ; quateniis post milita annorum curricula, de regno ad regnwn transeat. [Ep. i,43.)

descendants des anciens Espagnols (>); il décorait de noms latins les principales fonctions de sa cour, et dans les actes publics il prenait le nom de Flavius , titre dont se décoraient les empereurs de Byzance, et qu'avait porté le grand Tliéodoric. Le pape, qui supportait les Juifs cii Italie, parce qao la loi civile prescrivait la tolérance envers eux, approuvait les mesures rigoureuses prises en Espagne contre leurs « perlidies. » H félicite Recarcd d'avoir refusé l'argent qu'ils lui offraient pour obtenir la révocation de son édit contre eux. Puis il lui adresse des conseils de direction spirituelle qui, tout en perfectionnant l'homme, devaient guider le souverain. Il n'a point l'accent dominateur de ses successeurs du moyen âge, sans doute parce qu'il se sent sûr d'être obéi; quant aux idées, elles sont les mêmes. Il recommande à Uecared l'humilité du cœur et la pureté du corps. « Il faut aussi, ajoute-t-il, qu'à l'é- » gard de tes sujets, ton gouvernement soit tempéré » par une grande modération, de peur que la puis- » sance n'aveugle ton esprit. Car un royaume est

(1) Anno regni sui sexto, gothicas leges compmdiosé fecit abrmiari ; antiques Ilispanos et Romanes sibi subditos unà mm Gûthis ejusdem conditioms esse institua. (Lucas Tudensis.)

» bien gouverné quand l'orgueil du commande- » ment ne domine point dans l'âme du roi. Il faut » encore , afm d'éviter la précipitation dans tes .. actes, te prémunir contre la colère ; c'est elle qui » t'excite à poursuivre les coupables, et alors, loin „ do te dominer en souveraine , elle doit , comme « une servante, obéir à la raison , marcher à sa ., suite, et attendre ses ordres pour se montrer. ., Une fois qu'elle se sera rendue maîtresse de ton « esprit, elle te fera croire justes des actes de » cruauté (i). » H n'eût pas tenu à un clerc un autre langage ; mais rappelons-nous, pour en comprendre\T portée, que le roi était déjà, en Espagne plus que partout ailleurs, l'évèque du dehors ; qu'il intervenait dans la convocation des conciles, donnait force de loi à leurs décrets, et sanctionnait l'excommunication par des peines corporelles.

Cette attitude de protecteur et de père envers Recared s'accuse encore davantage dans les négociations que le pape entama en son nom avec la cour

(1) Ep. IX, 122. Hincmar trouvait cette lettre si belle, qu'il renvoya à Charles le Chauve, sur sa demande, avec un ample commentaire, comme un résumé complet des devoirs des rois. (V. dans Hincmar, Opéra, éd. Sivmond, t. H, p. 29, le traite De cavendis vitiis etvirtutibus exercendis.)

de Gonstantinoplc. Le roi visigoth avait invoqué son intervention pour obtenir de l'empereur copie du traité conclu entre son prédécesseur Athanagild et Justinien. Ce traité déterminait la limite précise des possessions grecques sur la côte d'Espagne, et il y avait [)eut-étre débat à ce sujet. Grégoire répondit à Recared que les arcbives impériales avaient brûlé, et qu'il fallait chercher ce document en Espagne. Gomme on ne le trouva pas, il négocia entre l'empereur et les Yisigoths un nouveau traité qui interdisait aux Grecs toute conquête à l'intérieur, et qui leur garantissait la possession du littoral.

Il était mêlé bien davantage aux affaires politiques et rehgieuses des Gaules, surtout à celles du rovaume d'Austrasie. Il renoua avec les souverains de ce pays des relations languissantes depuis les triomphantes actions de grâces du pape Anastase à Glovis. On ne voit pas qu'il se soit beaucoup occupé des Francs de Neustrie. Son unique lettre au roiClotaire II a été écrite dans les derniers temps de son pontificat; Frédégonde était morte. Nulle part Grégoire n'a prononcé le nom de cette reine. S'il voulut lui demeurer étranger, était-ce par horreur pour ses crimes? Ge scrupule paraîtrait singulier de la part d'un homme qui devait louer Phocas, meur-

trier d'un empereur et usurpateur de Fempire. Peut-être n'aura-t-il pas voulu blesser l'ennemie mortelle de Frédégonde, Brunehaut, reine d'Austrasie. Gelle-ci méritait sa sympathie à bien des titres. Elle était d'origine espagnole; sa fille Ingonde, en convertissant Herménégild, avait préparé la conversion des Yisigoths ; son neveu Recared l'avait déterminée. Elle-même était une arienne convertie; elle avait reçu à Tolède une éducation toute romaine ; même du vivant de son mari, elle avait cherché à introduire au milieu des coutumes franques les dispositions des lois impériales. Devenue régente d'Austrasie au nom de son fils Ghildebert II, elle gouverna ensuite pendant trois ans à Metz au nom de l'aîné de ses petits-fils. Ghassée par les leudes, elle se réfugia en Bourgogne près du second, Thierry, et y reprit, avec une ardeur que l'âge n'éteignait pas, l'exercice du pouvoir. Ici et là, elle luttait avec autant de prudence que d'énergie, au nom des anciennes traditions, contre l'influence germanique. Elle rétablissait les vieilles routes et le système des postes romaines, avec leurs relais et leurs gîtes approvisionnés. Elle relevait çà et là les éghses et, comme une émule de Justinien, les ornait de colonnes de marbre et de mosaïques. Ses

conseillers, Lupus, Florentianus, étaient des Gallo-

Romains.

Aussi ne faut-il pas s'étonner de l'entendre louer par le pape, parce qu'elle gouverne bien l'Etat et élève bien ses entants. Il se réjouit de son zèle pour l'étude, et il lui envoie des livres, sur sa demande; il lui transmet des reliques ; jusqu'à la fin de sa vie, il félicitera les Francs d'avoir une si bonne reine (i). Les fils, les petits-fils de Brunehaut, ont part à ses élon-es. Childebert II reçoit de lui une lettre où il est dit : « Autant la dignité royale est élevée au des- » sus des autres hommes , autant votre royauté » s'élève au-dessus des autres royautés du monde. » Etre roi, ce n'est pas merveille ; il y en a d'autres » qui le sont, mais être catholique, quand d'autres » n'ont pas mérité del'ètre, voilà le comble. Comme » nw) grande lampe qui fait rayonner dans les té- » nèbres d'une profonde nuit les reflets éclatants » de la lumière, ainsi la splendeur d(^ votre foi » ravonne au milieu de l'obscurité volontaire des » autrespeuples et jette ses lumineux éclairs (2).... » Ces louanges accordées aux souverains d'Austra-

(l)£p. VI, 5,50; IX, ii;xin,6.

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