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sie, qui contrastent avec les jugements plus sévères de Grégoire de Tours, ont paru quelque peu étranges. Brunehaut est loin d'être la reine sans tache et sans reproche. Si elle n'a pas emporté dans l'histoire la sinistre renommée de Frédégonde , ses mains sont néanmoins souillées de sang, sa vieillesse fut scandaleuse. Elle entoura, dit-on, son petit-fils Thierrv de concubines afin de l'amoUir, de le détourner à son profit des affaires sérieuses. Aucune allusion à ces tristes détails n'apparaît dans la correspondance de Grégoire , qui du reste mourut peut-être avant que les débauches de Thierry fussent connues au loin (1). Il ne dit rien non plus des querelles entre Brunehaut et son autre petit-fils Théodebert. A quel point en fut-il instruit? Considérait-il comme l'expression rigoureuse de la vérité ces formules cérémonieuses dont il avait pris l'habitude en Orient? C'est ce qu'il y aurait d'abord lieu de se demander. Et ensuite, quand même il aurait parlé avec respect et aliection à une reine dont il n'ignorait pas les crimes, la connaissance des mœurs ecclésiasti(j[ues de ce tem[)S ferait com[)rendre parlaite-
(1) Il est en effet à remarquer que saint Colomban ne s'est élevé contre elles qu'en GIO.
ment son langage. Un roi barbare était pour lui, s'il était chrétien, un protecteur d'3 la vraie foi, rien de plus; sa conduite privée n(^ lui appartenait pas; c'était à l'évéque ou au i)r(Hre devant qui le souverain s'humiliait à le reia'cudre et à labsoudre. Si l'on ne rappelait celte distinction, on ne s'exphqueraitpas la singulière tolérance des chefs de l'Eglise, (m ne comprendrait pas Grégoire de Tours disant de Clovis, meurtrier de ses proches: « Il marchait avec un cœur pur devant Dieu, et c'est pour cela que Dieu faisait tomber devant lui tous ses ennemis. » On chercherait en vain pourquoi les rois francs ont répudié par caprice et imi)unément leurs femmes ou en ont même gardé plusieurs à la fois dans leurs [)alais. D'autre part, Grégoire se garda bien d'invo- (juer encore leur intervention en ItaUe ; il savait ce ([u'elle valait et ce qu'elle coûtait ; du reste il venait (le conclure la paix avec les Lombards. Il se contenta donc d'armer les maîtres de la Gaule contre tout ce qui, dans leurs Etats, arrêtait les progrès de hi foi et de la civilisation chrétienne.
Il les associa à sa campagne contre les vices du clergé, poursuivant avec leur concours les prélats simoniaques, mettant sous leur protection les synodes dont il provoquait la réunion, leur deman-
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dant de soutenir son légat, l'archevêque d'Arles Virgile, et de faire observer chez eux les décrets du saint-siége W. Il les priait surtout de veiller à la sécurité du j)etlt patrimoine que l'Eglise romaine possédait dans les Gaules.
Un intérêt plus général était présent à la pensée de Grégoire, quand il recommandait aux rois francs tantôt la sévérité, tantôt la douceur dans leurs actes. Il voulait achever en Gaule la destruction de l'idolâtrie, et la tâche n'était point encore devenue aisée, si Ton pense aux prescri[)tions répétées dont les lois et les conciles avaient frappé durant le cinquième siècle les superstitions païennes. Ces superstitions étaient d'autant plus tenaces qu'elles avaient une double origine ; il fallait poursuivre à la fois les demeurants du culte de Janus et de Diane et les sectateurs obstinés des divinités germaniques. Plus d'un converti, associant ses anciennes et ses nouvelles croyances, adorait le Christ dans l'église et les dieux de ses pères à son foyer et à l'ombre des forêts. C'est à cette confusion profane que le pape s'attaque quand il écrit à Brunehaut : « Empêchez » vos sujets de sacrifier aux idoles, de faire des hu-
(I) Ep. V, t)4; IX, 109; xi, 09.
>> locaustes sacrilèges do têtes coupées, d'adorer „ des arbres, car beaucoup do chrétiens sont bvros „ ù ces pratiques. Pour les en détourner, employez „ une contrainte salutaire, de peur que la grâce du „ baptême, au lieu de les arracher au mal, ne ,> tourne à leur perle (•). « Et la reine, docde à ces conseils, promulguait une constitution sévère contre les derniers croyants du paganisme, menaçanl du fouet et de la torture ceux qui rèsisteraienl aux avertissements dos prêtres chrétiens (^).
Grèooiro eût également voulu faire passer dans les coutumes Iranques les gran.ls principes d'é.iuite de la loi romaine ; c'est ainsi ,iuil souhaite von- Brunehaut interdire en Austrasie, à l'exemple des empereurs, la possession .Vesclavos chrétiens par les .luifs. Plusieurs constitutions pubhèes ù la lui de ce siècle eu Gaule attestent on etlet linllnonce visible des Pandectes. Dans celle d.'^ Cologne, rendue
iUEn « 11. Poul-ètre même Grégoire pensait-il aux ILl . >Ue peuplaae, ,ui habitaU au deU> du Rtùn et c,u. était sounùse à ïhéodebeft, adorait les arbres et le. llems, ir faisait ,les saerUices de tètes coupées. (A.vrHus, dans MuuAiOHi, nerum ital. script., t. l'S p. ^^'^•) . .^ , ,
(2) ClMeberU régis consiUatio de al^olendis reU.ims iMoa triœetdefestintatihusceleYa^^^^^ Bal.ze, Cap.iu/., t. 1,
on 595, qui les résume toutes, on lit l'interdiction des mariages incestueux sous peine de confiscation et de bannissement, et même de mort dans certains cas. Le rapt et Thomicide sont aussi punis de la peine capitale. La peine du icchrgeld devient plus rare : si les parents d'une victime veulent se contenter d'une indemnité pécuniaire, nul ne la paiera que le cou- [)aljle. Le petit-fils est admis à prendre part concurrt^mmenl avec ses oncles à la succession de
l'aïeul (i).
Grégoire faisait sans doute allusion à ces lois et à leur application quand il prêchait à Childebert la modération en ces termes : « Vous devez surpasser » les autres par les (euvres comme par la foi: que » Voire Excellence ne cesse donc pas de se montrer » clémenltî envers ses sujets. S'il y a des choses » dont votre cœur ait lieu de s oifenser, ne les » punissez point sans qu'il y ait procès. Vous com- » mencerez à plaire davantage au lioi des rois, c'est- » îi-dire au Seigneur tout-puissant, quand, restrei-
(1) Decrctio CJiildeberti régis, ap. Baluze, CapituL, t. I«% p 47. M. HuGUENiN, dans son Histoire du royaume mérovingien dWustrasie, p. 005, note A, a fait des rapprochements inléressanis entre les lois romaines et le décret de Childebert II.
» gnant votre autorité, vous vous croirez moins de » droit que de pouvoir (i). » Et il lui donnait l'exemple de la mansuétude et de la charité en faisant racheter des chrétiens esclaves des Juifs à Narbonne ; il lui enseignait la tolérance en interdisant aux évêques d^Arles et de Marseille d'imposer le baptême aux Juifs, précaution d'autant plus utile, que récemment le roi deNeustrie n'avait pas reculé devant cette violence (2).
Malgré sa réserve habituelle, le pape fut amené à se m'êler, dans une certaine mesure, aux actes de la politique austrasienne. Pendant le xf siècle, les rois de Metz s'étaient mis plus d'une fois au service de Byzance, et même dans leurs Etats voisins de la Germanie, tout ce qui n'appartenait pas à la race conquérante favorisait cette alliance. Autant les évêques étaient réservés avec les chefs à demi barbares de la nation franque, autant ils étaient prodigues d'hommages envers le successeur de Constantin , « ce bien-aimé prince , cette lumière de l'univers (3). » Le refus de Maurice d'employer
(1) Ep. VI, 0.
(2) Grégoire de Tours, yi, 17.
(3) .... In integro mundo splendehas ut sol.... dukis etdulcis
Childebert contre les Avares commença à rendre pénibles les relations entre Gonstantinople et l'Austrasie : elles finirent par être interrompues , et ce fut encore le clergé qui intervint comme médiateur, quand Brunehaut voulut les reprendre. Cette reine, alors maîtresse en Bourgogne au nom de Thierry II, songea à recommencer, pour la sécurité commune de l'Orient et de l'Occident , la guerre contre les Avares, et, en 603, le pape fut son intermédiaire auprès de l'empereur.
Quoiqu'il eût aussi rappelé son nonce, il n'avait pas tout à fait rompu avec Maurice, dont il ne mit jamais un instant en doute les droits sur le gouvernement ecclésiastique ou sur lui-même. C'est ainsi qu'avant d'accorder à l'évêque d'Autun le pallium, demandé pour lui par Brunehaut, il avait eu soin de se munir du consentement impérial (l). Cette fois, il s'agissait de réconcilier les Francs et les Grecs, et Grégoire, heureux de tout ce qui pouvait contribuer à rétabhr dans le monde la suprématie romaine, gage d'unité , de sécurité et de gran-
noster Justiniane..,. (NiceUus de Trêves à Justinien, dans D. Bouquet, t. IV, p. 78 ) (1) Ep. IX, 11.
(leur, l'élicila avec effusion le jeune Thierry : « Je )) vois, lui (lit-il, que vous voulez assurer l'avenir )) par une paix perpétuelle avec^ la république (^). » Il promit aux ducs francs venus dans cette intention à Rome d'agir auprès de Maurice; la chute de ce prince empêcha les négociations d'aboutir.
L'intervention du pape dans les affaires de la Gaule se bornait à ses conseils et à ses bons offices. Faut-il croire qu'il a été plus loin? A-t-il écrit dans les chartes où il confirmait les privilèges de l'hospice Saint- Andoche, des monastères de Sainte- Marie et de Saint-Martin à Autun, les paroles suivantes :
u Si quelqu'un des rois, des évèques, des juges » ou autres personnes sécuhères, ayant connais- » sance de cette constitution, ose y contrevenir , » quil soit privé de la dignité de sa jiuissance et de » 6*0/1 honneur, et qu'il sache qu'il s'est rendu cou- » pable au tribunal de Dieu, et, s'il ne restitue pas » ce qu'il a méchamment enlevé, ou ne déplore i)ar » une digne pénitence ce qu'il aurait fait d'illicite, » qu'il soit éloigné du très saint corpset sang de notre » Dieu et Sauveur, et qu'il demeure assujetti dans le
(I) Ep. xm, T.
)> jugement éternel à une vengeance sévère.... (^). » De telles paroles, prononcées au vi*' siècle, sont curieuses; sont-elles authentiques? Comment croire (|u'un pontife si respectueux pour le pouvoir temporel ait parlé aux rois non-seulement d'excommunication, mais de déposition? G(^ privilège n'aurait-il pas été fabriqué par un faussaire inconnu, au i\' siècle, à l'époque do l'apparition des fausses Décrétâtes , pour servir d'arme aux précurseurs de Grégoire VII, comme la Pragmatique attribuée à saint Louis s'est trouvée soudain un jour entre les mains des légistes de Charles VII? On ne reconnaît plus ici ni les expressions habituelles ni la tournure du style de Grégoire (2). Malgré ces critiques,
(1) Si quis veràregum, sacerdotamjudicum, personarumque secularium hanc constitutionis nostrœ paginam agnoscens, contra eam venire tenlavcrity potestatis hoiiorisque sui dignitate careat, reumque se divino judicio existera depcrpeiratà iniquitate cognoscat. Et nisi vel ea quœ ah illo maU abJata sunt, restituerity vel dignà pœnitentiâ illicite acta defleverit, à sacratissimo corpore ac sanguine Dei et Domini Redemptoris Jesu Christi alienus fiât, atque in œterno examine districtœ ultioni subjaceat. Cunctis autem eidem loco justa servantibus, sit pax Domini nostri Jesu Christi , quatenùs et hïc fructum bonœ actionis recipiant, et apud districtum judicem prœmia œternœ pacis inveniant. [Ep. xm, 8.)
(2) C'est du moins l'opinion de Launoy. Mabillon (Diplo-
roi)inion -eiiérale a maintenu l'autheiiLicité du diplôme d'Aiitmi; (m a fait remarquer que cette pièce a été insérée immédiatement dans les archives rovales («) : «pie la clause comminatoire dedéposition a été insérée à la demande même de Brunehaut. c( Afin de participer en quelque sorte à vos » bonnes ceuvres, dit le pape cà la reine, nous avons ), accordé auxdits lieux les privilèges tels que vous » les désiriez pour le repos et la sûreté des habi- )) tants. » Cette clause ne paraîtra pas étrange, si l'on pense que chez les peuples germaniques, le roi paraît justiciable dans ses propres Etats de l'assemblée de la nation. Nous ne sommes plus dans Tempire ; les souverains barbares acceptent la tutelle des évèques «2), exemptent d'impôts les biens ecclé-
mat , M, 9) (lit que ce privilège se trouve dans des manuscrits du ix« siècle, dans la Vie de samt Hugues, dans Frodoard, dans un privilège accordé à Tèglise de Beauvais, confirmé
par Charles le Chauve.
(1) lîœc autem constitutio gestis est publicis inserenda : quatenùs sicut in nostris, ità quoque in regalibus scriniis servetur.
(xm, 6.)
(2) Cf. au privilège accordé par Grégoire le canon 15 du 4« concile d'Orléans (en 541), par lequel les évèques, à la demande de Childehert 1", défendent à toute sorte de personnes, de quelques condition et dignité quelles soient, de toucher aux
siastiques, et auprès d'eux TEgUse tend à faire prévaloir à son profit une législation nouvelle. Grégoire aurait donc, dans cette circonstance, parlé le premier le langage des pontifes du moyen âge, sans revendiquer pourtant à cette occasion la moindre part de cette puissance séculière envers laquelle sa soumission ne s'est jamais démentie.
Ses relations amicales avec les souverains de Gaule eurent pour efîet de rattacher plus étroitement à l'Eghse romaine les Eglises particuUères de ces contrées. Ce n'était pas seulement l'administrateur des biens du saint-siège qui était en correspondance avec le pape, c'était l'abbé de Lérins, qui lui envoyait des présents pour ses pauvres; c'était l'abbé de Luxeuil, saint Golomban, qui solUcitait ses avis. D'autres passaient la mer, comme les évèques de Tours et de Gap, et venaient en pèlerinage au tombeau de saint Pierre. Des prêtres et des moines romains se montraient à leur tour en Gaule. En 598, Gyriaque, abbé de Saint-André, y vint au nom du pape pour presser la tenue des synodes provinciaux et pour veiller au rétablisse-
biens de l'hôpital de Lyon, sous peine d'être frappées d'anathème irrévocable, comme meurtriers des pauvres.
ment de la discipline ecclésiastique. Deux ans auparavant, d'autres religieux, descendus du mont Cœlius, avaienttraversé la Bourgogne etl'Austrasie;
ils allaient accomplir, au delà de la mer, en Bretagne, un grand dessein du pape, à l'exécution duquel Brunehaut ne resta pas étrangère ; ils allaient annoncer l'Evangile aux Saxons, et conquérir pacifiquement a Dieu une terre arrosée jadis du sang des légions romaines.