CHAPITRE X
Grégoire 1". — Conversion des Anglo-Saxons au christianisme (1).
Grégoire avait les yeux souvent tournés vers la Gaule ; c'est qu'il aimait à regarder au delà, du côté de la Bretagne, occupée par les Anglo-Saxons. Avec les Lombards, c'était le seul peuple établi dans l'empire qui fut encore païen. Ou'il ouvrit les yeux à la lumière du Christ, et l'unité du monde romain était reconstituée au profit de l'Eglise. Le pape le savait bien: aussi, depuis le jour où il avait racheté
(1 ) Sources particulières :
BEDE, éd. de Cologne, 1612, l. 111, p. 15-32. - L'Histoire ecclésiastique de Bède est, pour la vie entière de Grégoire, la source, sinon la plus abondante, du moins la plus pure. Quoiqu'il ait vécu loin de Rome , quoique les actions du saint pape ne forment qu'un court épisode dans son bistoire, cet écrivain mérite toute confiance. H a le sens critique plus développé que les historiens de son temps et même des âges sui-
et recueilli de jeunes esclaves angles, l'image de ces peuples barbares et plongés dans les ténèbres ne le quittait pas. Pour arriver jusqu'à eux, la Gaule était le chemin nécessaire, les Francs d'Austrasie des auxiliaires indispensables.
Quand le pape reprit en 596 le dessein conçu par lui vingt ans auparavant dans un élan de ferveur apostolique, sa dignité et aussi la maladie lui interdisaient de l'accomplir en personne. Il succombait sous le poids d'infirmités précoces, et c'est de son lit de douleur qu'il allait présider à la conquête spirituelle de l'Angleterre. Mais les souffrances n'avaient rien oté ni à l'ardeur de son zèle ni à la lucidité de son esprit : ses vues s'étaient agrandies, et ce qu1l savait de la Bretagne ne lui faisait désirer que plus vivement l'exécution de ses
projets.
Depuis deux siècles, l'aigle romaine avait repassé
vants. Pour ce qui regarde les origines de l'Eglise de Cantorbéry, il avait envoyé à Rome le prêtre Northelme qui consulta, avec la permission du pape Grégoire II, les archives de l'Eglise romaine. Paul et Jean Diacre lui ont emprunté beaucoup.
GOTSELINUS, Vita S. Augustinh ap. Bolland., 26 mai.
Cf. réloquent récit de Montalembert , au t. III des Moines d Occident.
le détroit, et le pays était abandonné à lui-même. Les Bretons, menacés par les montagnards de la Galédonie, avaient appelé les Saxons et les Angles de la Germanie à leur aide, et ils avaient dû bientôt les combattre. Une lutte à mort s'était engagée entre les indigènes et les pirates venus des bouclies de l'Elbe et des côtes de la Baltique, et sous les pas des envahisseurs victorieux, les traces de la civilisation romaine allaient s'effaçant de jour en jour. Ces peuples, superstitieux et impudiques, avaient rempli l'île de deuil. Grâce à eux, la Bretagne, ce grand marché d'esclaves du monde au temps de l'empire, avait retrouvé sa triste renommée. Ils vendaient non-seulement leurs prisonniers, mais jusqu'à leurs fils et à leurs filles. En face d'eux, les Bretons vivaient refoulés dans les montagnes de la Gambrie et du CoruAvall, se souvenant à peine des traditions de Rome , plus fidèles au christianisme , qui dès le second siècle avait pénétré parmi eux. Ils s'y attachaient comme un naufragé à la dernière épave de son vaisseau, mais ils l'interprétaient d'une manière étroite, car leur foi se confondait dans leurs cœurs avec le sentiment farouche de leur indépendance, et la croix pour eux était moins le signe du salut que le signe qui
distinguait entre eux le Breton et le Saxon, Télu et le réprouvé. Ils avaient emporté dans leur exil leurs autels et leurs livres sacrés, et, groupés autour des monastères épiscopaux de Bangor, de Saint-Asaph, de Landaff , de Llancarvan , ils refusaient de faire connaître à leurs ennemis une religion qui eût pu les réconcilier avec eux W. Leurs pasteurs reculaient aussi ; en 586, les évéques de Londres et d'York, isolés au milieu des Saxons, s'étaient réfugiés à leur tour, les derniers de tous, derrière la Severn. Ils n'auraient ni compris ni accepté la médiation héroïque du prêtre gaulois ou italien, debout entre l'épée du barbare et le Romain désarmé. Le moine de Saint-André avait lïmie plus large et plus élevée ; il connaissait la conduite plus patriotique que chrétienne des Bretons ; il voulait détruire le paganisme germanique sur une terre qui avait été déjà chrétienne, et reporteries frontières de l'Eglise jusqu'à celles de l'ancien empire.
Il voulait en outre sauver les Bretons des dancTPrs de leur isolement, et maintenir avec eux des relations, devenues rares et dilhciles. Tandis qu'en
(l) Ce fait est conslalé par BèJe (I, 22; U, 20) , «l'après Gildas (De excidio Britanniœ), comiiie un acte coupable.
Orient Procope considérait leur pays comme une île à moitié fantastique, hantée par les ombres des morts, les prêtres de Gaule s'en écartaient comme d'une terre maudite (l). Grégoire de Tours ne trouvait qu'une seule occasion de la mentionner dans son livre i^).
Durant le \' siècle cependant, l'Eglise bretonne était restée en rapports continuels avec l'Eglise des Gaules. On avait vu les évêques d'York, de Londres et de Lincoln siéger, en 313, dans le synode national d'Arles. Plus tard, les évèques Lupus de Troyes et Germanus d'Auxerre passèrent la mer pour combattre l'hérésie de Pelage. A leur tour, les moines celtiques, pèlerins infatigables, vont jusqu'à Rome et même à Jérusalem. L'un d'eux, David, disciple d'un i)rètre d'origine latine, reçoit au pied du tombeau du Christ la dignité archiépiscopale G^). Quand même la plupart de ces voyages n'ont rien d'authentique, leur mention répétée dans les biographies de saints confirme d'une manière générale rexistence de conununications fréquentes entre les
(1) Pervenit ad nos Anglonm gentem saccrdotes vestros
é vicino negliyere. (Ep. \i, 58.)
(2) Lors (lu mai-inge do. Borilie avec le roi Ethelbert. (ix, 20.)
(3) Bolland., mars, t. 1, p. 44.
monastères bretons et les Eglises du continent. A côté des voyageurs légendaires, paraissent les apôtres venus de l'Irlande, comme saint Golom-
ban.
A la même époque, tandis que des Gaulois cherchaient un refuge dans la péninsule armoricaine, plusieurs iamilles anglo-saxonnes s'étabUssaient dans l'Austrasie maritime; elles fuyaient un pays déjà surchargé de population. Dès lors, par l'Océan et le Rhin, des relations commerciales s'établissaient entre les deux nations. Le roi Théodebert P' croit volontiers que sa puissance doit s'étendre sur les deux rivages ; et, en envoyant une ambassade à Justinien, il a soin de joindre aux seigneurs francs plusieurs Angles (1) : témoignage apparent, aux veux de la cour impériale, de la soumission de leur patrie. Plus récemment, une princesse franque
(1) Tanta est hominum multuiido , ut indè singulis annU non pauci mm uxoribus Uberisque migrent ad Francos, qui in suœ ditiojiis solo, quod desertum vAdetur, sedes illis adscrihunt, ex quo fieri dicitur, ut sibi quoddam jus in insulam arrogent. Certè Francorum rcx non ità pridem, ciim nommUos ex intimis Byzantium legatos ad Justiniamm Augustum mitteret, Anglos illis adjunxerat, ambitiosè ostendens se huic etiam insulœ dominari. (Pkocope, Goth., iv, 20.) Dans Muratohi-, Rer. ital. script., t. I, p. 354.
avait porté sa foi et l'exemple de ses vertus chrétiennes au miUeu des Anglo-Saxons ; Berthe, fille de Garibert, roi de Paris, avait épousé le roi de Kent, Ethelbert, et elle avait amené avec elle un évêque gallo-franc, Liudhard deSenhs, qui lui servait de chapelain. Ne dut-elle pas solhciter de ses parents de Gaule quelques etfor ts pour la conversion de ses nouveaux sujets ? Et ce vœu, en passant par le palais de Metz, ne parvint-il pas jusqu'à Rome ? Grégoire, en l'accueillant, aurait saisi avec joie l'occasion d'accomphr un dessein qui avait été le rêve de
sa jeunesse.
On se rappelle les jeunes Angles qu'étant simple moine, il avait achetés sur le forum et élevés dans son monastère. En 595 il en fit acheter d'autres en Gaule (1), employant à cette acquisition les revenus de son patrimoine dans cette contrée. L'année suivante, il choisit un certain nombre de missionnaires parmi les rehgieux de Saint-André, dont il était resté le père spirituel. Peut-être parmi eux y avait-il quelques-uns de ces beaux et blonds enfants qui avaient jadis sollicité sa pitié; car l'habitude de l'Eohse romaine était de changer les noms des
(1) Ep. VI, 7.
prêtres qu'elle avait consacrés (D. Ils s'en allaient donc, dans leur maturité, lui payer la rançon de leur liberté temporelle et de leur salut, en âmes éclairées et converties. Leur chef était le prieur même du monastère, un llomain de noble race nommé Augustin, inconnu à tous jusque-là, si ce n'est au pontife dont l'amitié intelligente avait distingué ses éminentes qualités.
Sortis de Rome pour n'y plus rentrer, les futurs apôtres de la Bretagne débarquèrent en Gaule et demeurèrent quelque temps à l'abbaye de Lérins (2). Déjà leur courage laibUssait, et il fut bientôt à bout, quand ils eurent pénétré dans Finterieur du royaume d'Austrasie. Ils recueillaient en chemin d'effrayants récits sur le peuple qu'ils allaient évangéhscr, et dont les Bretons réfugiés en Gaule avaient sans doute exagéré lescrimes. Ilsentendaient railler leur audace insensée ; on les plaignait d'affronter les dangers du plus pénible des voyages pour trouver au b.)ut les persécutions et la mort, chez un peuple dont ils ignoraient même la langue. Habitués jusque-là à la tranquilhté sédentaire du cloître,
(1) Jean Diacre (II, 46) affime leur conversion.
(2) Ep. VI, 56.
ils se troublèrent, n'osèrent aller plus avant. Augustin dut retourner en leur nom auprès du pape pour obtenir de lui la permission de rentrer à Rome.
Il reparaît au miheu d'eux avec une lettre de Grégoire adressée à ses chers /ils allant oi Angleterre. Ce titre suffisait à leur en expliquer le sens. Le ton en était affectueux et paternel; mais le pape, tout en les rassurant, continuait à avoir pleine confiance dans leur succès. Sa lettre, datée de la quatorzième année du règne de Maurice, était, sous une forme mystique, une vraie proclamation avant la bataille. « En avant )) donc, au nom de Dieu, disait-il en terminant.... » Plus vous aurez de peine, et plus votre gloire » sera belle dans l'éternité. Que la grâce du Tout- )) Paissant vous protège et m'accorde de voir le » fruit de votre travail dans l'éternelle patrie ; si » je ne puis partager votre labeur , je n'en serai » pas moins à la récolte, car Dieu sait que ce n'est » pas la bonne volonté qui me manque (1). »
Ce qui devait rassurer encore davantage les voyageurs , c'étaient les lettres de recommandation dont ils étaient pourvus pour les évêques dont ils devaient traverser les diocèses ; c'était aussi la si-
(1) Ep. VI, 51.
tuation de la Gaule. Depuis la bataille de Latofao, il y avait trêve forcée entre l' Austrasie et la Neustrie. Ghildebert II venait de mourir; ses deux fils régnaient, l'aîné Théodebert à Metz, l'autre Thierry à Ghâlons, et Brunehaut plus que jamais dirigeait la politique austrasienne. Tous trois reçurent par rmtermédiaire d'Augustin des lettres expansives et pressantes de Grégoire. Le pontife les pressait de donner aux Angles la vraie foi, comme si ces païens d'outre-mer leur eussent été soumis. c( J'ai pensé, » leur disait-il, que vous deviez souhaiter avec ar- » deur l'heureuse conversion de vos sujets à la re- » hgion que vous-mêmes professez, vous leurs sei- » ^neurs et maîtres; c'est ce qui m'a déterminé à » faire partir Augustin, le porteur des présentes, » avec d'autres serviteurs de Dieu, pour y travail- » 1er sous vos auspices. »
Le chef des Francs de Neustrie fut aussi bienveillant pour eux; ils traversèrent ses Etats sous sa protection attentive. Munis de sauf-conduits royaux pour traverser les Gaules, les missionnaires s'adjoignirent, pour pouvoir se faire entendre des Saxons , plusieurs interprètes de race franque , et, comme tels, habitués aux idiomes germaniques. Puis, au heu de gagner les embouchures de TEs-
caut ou do la Meuse, ils tournèrent brusquement vers l'ouest, descendirent quelque temps le cours de la Loire, puis remontèrent par l'Anjou vers la mer. Les populations regardaient passer avec étonnement, quelquefois avec colère, ces voyageurs mconnus ; les femmes elles-mêmes ne leur eparsnaient ni les sarcasmes ni les injures, et ils furent menacés , presque assaillis, jusque sous les arbres où ils s'arrêtaient pour prendre un mstant
de repos (*). . .
Après une traversée dont on ignore les mcidents , Augustin et ses compagnons abordèrent dans l'île de Thanet, à l'embouchure de la Tamise. Ils envoyèrent aussitôt leurs interprètes à Canlorbèry, pour avertir le roi Ethelbert de leur venue. Ils comptaient sur le concours de la reine Bortho, nièce de Brunehaut et cousine de cette Inoonde qui était le premier auteur de la conversion des Visigoths. Ethelbert ordonna aux étrangers de rester dans l'île, évitant de les recevoir dans son palais, pour échapper, disait-il, à leurs sortilèges ; au bout de quelques jours, il vint les visiter. Les moines s'avancèrent au-devant de lui en procès-
(i) GOTSELINUS, C. X.
sion , portant en guise (Vétendard une croix d'argent et une image peinte du Sauveur , et répétant comme leur chant de guerre les hymnes de Rome. Augustin prit la parole, et annonça la bonne nouvelle qu'il était chargé d'apporter aux Saxons ; le roi et ses fidèles formaient un grand cercle autour de lui. Après l'avoir entendu : « Voilà de belles paroles et de belles promesses, dit Ethelbert, mais tout cela est nouveau et incertain pour moi.... Puisque vous êtes venus de si loin.... nous ne vous ferons aucun mal; au contraire, nous vous donnerons l'hospitalité et nous aurons soin de vous fournir de quoi vivre ; nous ne vous empêcherons pas de prêcher votre rehgion, et vous convertirez qui vous pourrez.... »
Bientôt après, les missionnaires étaient établis à Cantorbéry; ils célébraient leurs offices et prêchaient dans une petite éghse abandonnée par les Bretons et réparée par leurs soins (i). La pureté de leur vie,
(1) Cette église de Saint-Sauveur existe encore, et en dehors des remparts, comme au temps de Bède. Elle a été rebâtie au commencement du xiii* siècle. On voit à l'entrée de la nef une vieille cuve de marbre grisâtre où, selon la tradition, Ethelbert aurait été baptisé. A gauche, dans le sanctuaire, un massif cercueil de pierre passe pour celui de Berthe.
leurs austérités, la curiosité même, tout concourut à attirer à eux les néophytes; bientôt ils conférérent le baptême à un grand nombre de Saxons. Le jour de la Pentecôte 597, Ethelbert se présentait a son tour devant Augustin et devenait chrétien. Il abandonna son palais aux moines romains; on commença les travaux d'une basilique; quelques religieux se constituèrent en communauté hors des murs de la ville, et fondèrent le monastère qui sera la olorieuse abbaye de Westminster. Augustin multipliait les prédications et les prodiges, et les Saxons se présentaient par miUiers au baptême (D, entraînés les uns par l'exemple de leur roi, les autres par les charmes de la vérité.
Telles étaient les nouvelles que deux des missionnaires, Laurent et Pierre, apportèrent au pape, en venant lui demander des auxihaires. La joie de celui-ci fut extrême; il avait donc ramené dans le giron de PEgUse une ancienne province romame, une terre où Septime-Sévère était mort, où était née sainte Hélène, d'où Constantin était parti pour apporter à Rome l'étendard triomphant de la croix. Il se hâta d'annoncer la grande nouvelle dans cet
(1) Ep- vin, 30.
Orionl où elle devait réjouir tous les cœurs romaius et chrétiens, et, à Gonstantinople comme à Alexandrie, il faisait demander des prières plus ardentes que jamais pour l'entière conversion des païens de Bretagne. En 601, il envoya de nouveaux missionnaires, entre autres Juste et Mellitus, deux futurs archevêques de Gantorbéry, et Pauhn, Fapôtre de la Northumbrie. Gomme leurs prédécesseurs, ceuxci traversèrent les Gaules sous la double protection des évêques et des rois (l). Ils étaient porteurs de lettres du pape aux chefs spirituel et temporel de la nouvelle nation chrétienne.
Ges lettres sont curieuses et Grégoire y revit tout entier, avec son génie d'administrateur et son
cœur d'apôtre.
Encore tout idein d'étonnement et d'allégresse à la pensée des miracles que la renommée attribuait à Augustin, il exhorte ce dernier à l'humiUté et au mépris de soi, mais sans oublier la grandeur de sa victoire : « S'il y a plus de joie au ciel, lui » dit-il, pour un pécheur pénitent que pour quatre-
(l)ns sont munis de lettres pour Brunehaut, Thierry et Théodebert, Clotaire de Neustrie, et pour les évêques d'Arles, Toulon, Marseille, Gap, Vienne, Châlons, Metz, Angers, Paris, Rouen.
» vingt-dix-neuf justes, quelle joie n'y aura-t-il pas » pour tout un grand peuple qui, en revenant à la » foi, fait pénitence de tout le mal qu'il a fait ? „ Et cette joie , c'est toi qui l'auras donnée au » ciel(i).»Lasuitedeses mesures pour l'organisation de l'Eglise anglaise décèle en lui cet esprit d'ordre et de prudence que les consuls avaient constamment montré dans le gouvernement des provinces conquises (2). Augustin avait reçu primitivement l'ordre de fixer sa résidence à Londres, première ville du pays sous les empereurs, située dans le royaume d'Essex; il jugea plus utile de rester à Gantorbéry, non loin d'Ethelbert, alors bretimlda ou chef suprême de la confédération anglo-saxonne. Le pape l'institua métropolitain des douze sièges à ériger dans l'Angleterre méridionale (3). Pour les populations du nord, un autre archevêché devait être fondé dans l'antique cité romaine d'York, sous la
(1) Ep. XI, 28.
(2) « A ne considérer ces arrangements que sous leur aspect matériel , on croit voir se renouveler, avec d'autres formes, les partages de province conquise ou à conquérir, qui, dans les siècles antérieurs, avaient si souvent occupé le sénat romain. » (A. Thierry, Hist, de la conquête de l'Angleterre par les NormandSf liv. ^^)
(3) Ep. XI, 65.
juridiction de Cantorbéry, durant la vie d'Augustin ; il passerait ensuite sous la juridiction immédiate du pape.
Augustin, selon les instructions de Grégoire, passa sur le continent et se fit sacrer par l'archevêque Virgile d'Arles (1). Dans la pensée pontificale l'Eglise de la Grande-Bretagne devait-elle être rattachée à celle des Gaules, comme le diocèse de Bretagne Favait été à la préfecture des Gaules ? Le nouvel archevêque de Cantorbéry semble avoir ignoré quelque temps quelle était sa situation à l'égard des prélats gaulois, et avoir cru qu'il serait primat en deçà et au delà du détroit; car le pape se croit obligé de lui marquer la limite de ses pouvoirs sur le continent ; il ne lui confère' là d'autre pouvoir que celui qui se manifeste par de fraternelles exhortations.
Il ajoutait: « Quant à tous les évoques de Bre- » tagne, nous t'en commettons entièrement le soin ; » pour instruire les ignorants, fortifier les faibles » et corriger les mauvais. » Il connaissait mal le caractère des Bretons, leur attachement passionné
(1) Data à me licentià, à Germaniarum episcopis episcopus fadus. (Ep, VIII, 30.)
à leurs coutumes, leur haine irréconcihable envers les Saxons ; il ne prévoyait pas les résistances qu'il rencontrerait de ce côté. Augustin, livré à lui-même, demanda aux moines et aux évêques de Gambrie de célébrer la Pâque à l'époque indiquée par Rome, et de prêcher avec lui l'Evangile aux Saxons. Mais il fut sans doute moins modéré dans son langage qu'il ne l'était au fond du cœur, et son autorité ne prévalut pas contre l'orgueil celtique. Les Bretons refusèrent de reconnaître l'apôtre de leurs ennemis, et ce fut le signal d'une dissidence qui dura près
de deux siècles.
Grégoire rêvait la conquête de l'île entière ; durant sa vie , l'apostolat des moines romains ne dépassa guère les limites du royaume de Kent. Il faut en effet considérer comme apocryphes les récits qui nous les montrent en présence du grand abbé d'Iona saint Golumba, ou qui font aller à Rome l'évêque de Glasgow Kentigern, pour soumettre son élection à Grégoire. Du moins ils laissèrent à leurs successeurs l'esprit de modération et de prudence qu'ils tenaient eux-mêmes de leur maître; ils leur léo'uèrent comme règle de conduite cette sage parole prononcée par lui : « Il est impossible de tout re- )> trancher d'un seul coup à des âmes sauvages ; on
» ne gravit pas une montagne par sauts et par » bonds; on y monte pas àpas(l). »
Grégoire avait fait le premier pas. Il avait essayé de résoudre quelques-unes des difficultés que la foi avait à surmonter sur cette terre lointaine. Il eut le talent d'en préparer la solution par ses décisions sages, parfaitement appropriées au caractère des barbares nouvellement convertis. Il désirait sans doute corriger leurs lois en même temps que leurs mœurs, et par conséquent faire pénétrer parmi eux les principes du droit romain transformé par le christianisme. Mais d savait qu'un peuple , même après avoir abattu ses idoles , leur reste encore longtemps attaché presque à son insu par les traditions , les coutumes de famille , les préjugés populaires. Il laissa avec abnégation aux générations suivantes le soin de couronner son œuvre , satisfait d'en avoir jeté les fondements inébranlables.
Il est probable que, parmi les livres envoyés par Gréf^oire à Augustin , se trouvaient les codes romains, et que ces codes furent connus du roi Ethelbert. Celui-ci voulut en effet donner des lois à son peuple
(l)Ep. XI, 76.
selon des modèles empruntés aux Romains, dit Bède; et il promulgua bientôt après, dans une assemblée de la nation, ses Booms ou Jugements, Presque toutes les dispositions paraissent encore inspirées par l'esprit germanique (l). Le principe de la compensation, entre autres, continue à être appliqué à l'homicide; les conséquences en sont même poussées si loin que le séducteur est obhgé d'acheter et d'ammov une autre épouse à l'homme qu'il a offensé. On sait pourtant que les missionnaires ne furent pas étrangers à la rédaction de ces lois; ils se sont souvenus des recommandations de leur père spirituel, et ils ont laissé au temps et à la persuasion le soin de faire triompher leur cause. Les adoucissements apportés à la i)eine de l'adultère, les garanties stipulées on faveur des biens ecclésiastiques, sont les seuls indices qui témoignent de leur participation à ces réformes législatives.
Grégoire lui-même avait préparé ces changements par ses lettres au roi et à la reine de Kent (2), et par l'écrit célèbre où il répond avec détail aux
(1) V. Leges Mtheîberti , apud Canciani, t. IV, p. 225. Cf. Savigny, Uisfoire du droit romain au moyen âge, t. I^'.
(2) Ep. XI, 29, 6G.
nombreuses questions qui lui étaient adressées par Augustin. Il s'adresse d'abord à Bertlie avec un accent particulier de tendresse, comme à sa première et à sa meilleure auxiliaire. Il rend grâce à sa patiente sollicitude pour la conversion d'Ethelbert et de ses sujets, et lui demande de redoubler d'efforts pour affermir leurs récentes résolutions. On s'étonne de ne pas rencontrer sous sa plume un nom qui se présentait naturellement à sa pensée, celui de la bisaïeule de Berthe, Glotilde, qui avait converti Glovis et les Francs. La situation des deux reines était presque la même ; mais Grégoire, tout rempli des souvenirs de l'empire, pense être bien plus agréable à Berthe en la comparant à la mère deGonstantin, l'impératrice Hélène. En l'entendant ajouter qu'on prie pour elle jusqu'à Gonstantinople, et que la renommée de ses bonnes œuvres est parvenue jusqu'aux oreilles du sérénissime empereur, on croirait presque qu'il voit déjà l'empire romain reconstitué en Occident par la fédération chrétienne des rois barbares.
Sa lettre à Ethelbert a le même caractère. Le roi de Kent est comparé à Gonstantin; comme lui, il doit procurer par tous les moyens, à son peuple d'abord, puis aux peuples et aux rois ses vassaux,
5.Hri —
le bienfait de la foi (i). La liberté qu'Augustin avait réclamée ne suffit plus à Grégoire ; dans son impatience, il invoque l'appui du bras sécuher. Il faut renverser les temples des faux dieux ; il faut, par caresses ou par menaces, faire passer dans le camp chrétien les adorateurs des idoles. G'était se souvenir mal à propos du code théodosien (2) ; après avoir réfléchi, il rétracta ses premiers ordres. Il se contenta de prescrire qu'on abattît les idoles, qu'on bénît l'enceinte, qu'on y plaçât des autels et des reliques; les sacrifices devaient être remplacés par des agapes fraternelles, sous des tentes de feuillage autour du heu saint, les jours de fête.
Ses mesures pour la conservation des biens ecclésiastiques ne furent pas moins heureuses. A en juger par sa réponse, la loi romaine dut leur être appliquée, car il prévoit une double action contre le voleur, ayant pour objet, l'une de lui infliger une peine, l'autre d'exiger de lui une indemnité (3j. Dans le pre-
(1) Vestra gloria cognUionem unius Deiy Patris, Filii et Spi' tûs Sandi regibus et populis sibimet subjectis festinet infundere.
(Ep. XT, 6G.)
(2) Cunda eomm fana, delubra,..,. prœcepto magistratuum destrui, conlocationeque venerandœ religionis christianœ signi expiari prœdpimus. {Cod. Theod., De paganifi, lex 25.)
(3)CeUc disposiUoii est aux Jnstitutes (iv, i , 19). Vadio
mier cas il faudra tenir compte de la pauvreté ou de la richesse du coupable, dans le second, l'Eglise répudiera d'avance toute pensée de gain. Et il ajoute : « Nous devons toujours traiter les fidèles comme » les bons pères traitent habituellement leurs fils » selon la chair ; s'ils ont failh, ils les frappent de » verges, et cependant ils veulent avoir pour héri- ,) tiers ceux-là mêmes qu'ils font souffrir; ils gar- „ dent ce (ju'ils possèdent pour ceux qu'ils pa- » raissent poursuivre de leur courroux (l). »
Grégoire, dans ses réponses aux questions d'Augustin, touche à divers points de législation civile et domestique. C'est par la réforme de la famille qu'il espère arriver peu à peu à celle de la société et de l'Etat. Tout en reconnaissant à la femme quelque chose de divin, les barbares païens l'abaissaient par la i)olygamie et vendaient sans scrupule leurs enfants. Grégoire veut régénérer la famille; en multipUant les empêchements pour cause de parenté, il interdit les alhances entre belles-mères et beaux-fils,
furti, pénale, a pour but d'infliger une peine au voleur. La restitution sera du double si le vol est non manifeste, du quadruple si le vol est manifeste. La condictio furtiva est une action en indemnité.
(1) Ep. XI, (34.
et s'oppose même aux unions eiilre beaux-frères et belles-sœurs, (|u'il savait ce[)endant autorisées par les lois de Justinien W. Il s'élève avec indignation contre les mères trop nombreuses qui dédaignent d'allaiter leurs enfants. La loi posée, il l'apphquera encore avec autant de modération que de sagesse; il admettra à la communion ceux qui, antérieurement à ses dècn^ls, auront contracté des mariages illicites (2).
C'est ainsi qu'une législation chrétienne allait |)énétrer peu à peu en Angleterre, et, comme l'a dit M. Mignet, diviser le territoire, former la famille et adoucir l'individu (3).
Grèi'oire en esl le ijremier auteur. Il a donc été, (lu fond de ce mouaslère romain où son devoir renchainail, le vérilable apôtre de l'Angleterre (^).
(1) In$tifutes,\. V', tit. x, § Ti.
(2) Los célèbres réponses de Grégoire aux (luestions d'Augustin (xi, ()i) sont devenues eu quelque sorte, au moyen âge, un code à Tusage des peuples barbares réceumient convertis. Saint Nicolas l", dans sa lettre aux Bulgares (Labbk, t. Vlil, [>. r;i()), y a beaucoup puisé. Voir §s^ 0, 10, 64, ()8.
Ci) Mémoire sur V introduction de la Germanie dans la société
civilisée.
(i) Bède rappelle ainsi (iï, 1). C'est le titre principal que lui donnent Jean Diacre, dans la préface de sa biograpbie,
— î258 — C'est lui qui a rappelé au monde chrétien l'existence de cette lie, qui y a envoyé presciue nial-ré eux Augustin et ses compagnons, qui les a, pour ainsi dire , suivis pas à pas dans leur périlleux voyage ; il a relevé leur courage à la veille du combat, et, par ses instructions détaillées, a réglé chacun de leurs mouvements sur le champ de bataille. Il garde donc devant les hommes comme devant Dieu le principal honneur de la victoire.
Uuantàlui, loin de se l'attribuer, d le reportait tout entier sur la reine d'Austrasie : « La renom- » mée, lui écrivit-il, ne nous a pas laissé ignorer les » grands secours ({ue vous avez procurés à notre » frère Augustin. Ceux qui ne connaissent pas vo- » tre piété en seront dans l'admiration ; pour nous, » qui en avons vu tant de preuves , il n'y a plus » ;i admirer, mais à nous réjouir ;ivec vous. » Vous savez déjà quels miracles éclatants le Sau- » veur ;i opérés pour la conversion de cette nation; » et ce doit être pour Votre Excellence un grand » sujet de consolation, puisipie personne n'a phis )) de part ([u'elle à cette bonne œuvre. Car si ce
pt saint Piorre Onmien, on tcte de l'hymne qu'il lui a con-
sacrée.
» peu[)le a eu le bonheur d'entendre la prédication » de l'Evangile, c'est à vous, après Dieu, qu'il en » est redevable (t). »
En dépit de ces protestations, c'est à lui que l'histoire reportera cet éloge. Bien plus, elle rappellera qu'outre le bienfait de la foi chrétienne, Cré- .-oiro V a répandu parmi les Anglo-Saxons (h^s nolions de justice, (h' liberté (4 (rhumanilé (pi'ils avaient jus(pir-là ignorées ou méconnues. Il a lial)ihuWeurs législateurs à jeter l(s yeux sur ce droit romain purihe qui a pénétré chez eux plus qiuî certains historiens ne le croi(MU et plus (ju'ils ne le croient eux-mêmes. Il a contribué à former i^et esprit de famille (jui est resté jus(iu'à nos jours un des éléments de force de la société anglaise. Il a introduit chez ces barbares l'esprit profondément reliieux ([ui n'a jdus (juitté leurs descendants. Dans l'oriianisation de la nouvelle Eghse, ses actes furent si conformes à ce qu'exigeaient la nature du pays et le caractère des habitants, que les Anglais, en refusant d" obéir à ses successeurs, ont respecté ses institutions. Ils ont renié la foi de (irégoire, substitué à son Sacmmcnfaln' le livre de prières de
J) Ei>. XI, ()t2.
Thomas Cranmer, et profané les reliques de sou ami Augustiu ; les théologiens de Henri VllI ne se sont souvenus de lui que pour torturer le texte de ses écrits en faveur du divorce de leur maître ; l'historien de la réformation, l'évéque Burnet, n'a su rappeler que ses complaisances pour les princes : et pourtant aucun des actes du parlement qui ont transformé l'Eghse nationale n'a touché à la hiérarchie créée par lui. Son nom est resté dans le calendrier liturgique ; les Anglais reconnaissent encore deux primats, celui de Gantorbéry pour toute l'An- .'leterre , celui d'York pour l'Angleterre ; celui-ci consacré, celui-là inlronisè [enthroncd,, et ils conservenl soigneusement ù leurs prélats schismatiques les biens assurés ù l'Eglise par la prévoyante autorité de Grégoire. Leur constitution, œuvre des siècles , se fonde sur les titres les plus divers ; mais avant la Déclaration des droits et la Grande Charte, surtout avant le Bill des trente-neuf articles, ils devraient donner place aux lettres adressées par saint Grégoire à leurs rois et à leurs pasteurs d'autrefois. Ce sont en etfet leurs lettres d'introduction dans l'Europe civilisée, signées par un étranger qui a autant de droits à leur reconnaissance qu'un saint Dunstan ou un Etienne Langton.
Grégoire prévoyait-il cet avenir? 11 est sûr du moins que la conversion des Anglo-Saxons lui stnnblail à lui-même l'(euvre ca[)itale de sa vie. Elle avait été le rêve de sa jeunesse, elle fut la consolation de ses vieux jours, troublés par mille occupations et mille douleurs. Malade, il se relevait do son lit de soutfrance pour la saluer. La douce pensée de ses conquêtes spirituelles se mêlait à ses méditations pieuses, et dans son livre sur Job, tout rempli des choses du ciel, il traçait ces lignes enflammées, où la contemplation des victoires de la croix se confondait avec le souvenir de César et d'Agricola: « Oui, le Seigneur tout-puis- „ saut a étendu ses nuées lumineuses jusiiuc sur „ les derniers contins de la mer; car, parles mira- „ clés éclatants de ses prédicateurs, il a amené à la « foi même les extrémités du monde. Voici iiu'U » pénètre enfin dans le cœur de presque toutes les ., nations ; il a réuni dans l'unité de foi les frontières >> de l'Orient et de l'Occident. Voici (pe la langue ,, des Bretons, qui n'avait que des frémissements „ barbares, fait retentir les divines louanges et ré- >, pète l' Alléluia des Hébreux. Voyez cette mer, ja- „ dis furieuse : la voilà qui s'aplanit comme une es- „ clave sous les pas des saints ! Et ces races sauva-
» ^es que les princes de la terre n'avaient pu domp- » ter parle fer, les voilà enchaînées dans la crainte » de Dieu par la simple parole des [)rêtres! Ce peu- » pie qui, encore païen, se riait des bataillons armés, w le voilà fidèle et tremblant devant la langue des » humbles! Il a peur, mais c'est du péché, et toutes » ses convoitises sont tournées vers la gloire éter- » nelle (0! »
(1) Moral, XXV M i^ 11.
CHAPITUE XL
..éso.c Vr, Ses dernières années. - Ses rebt.ons avec r.n.n.rPnr Phocas et la reine Tliéodelhule -Sa niori.
l'empereur Phoci
I/allianco des Francs et la conversion des Anglais furent des consolations puissantes ponr l'âme de (Iréooir.^ et restent des épisodes heureux dans son histoire. Mais ce ne sont que dos épisodes : cet homme, qui paraissait fait pour prêcher au loin l'Evau-ile ou pour le méditer dans sa cellule, fut sans cess"!} distrait de ses préoccupations apostoliques ou do ses mystiques aspirations par des devoirs in- „,.ats et multipliés. Home , dont il était malgré lui le pasteur, l'Italie, où les événements les plus divers avaient concouru à le rendre, malgré lui, l'égal des souverains , réclamèrent jusqu'au hout son héroïque sollicitude. Les Italiens à protéger, les païens de Corse et de Sardaigne à convertir, les rois ou les empereurs à ménager, l'exarque et ses agents à démasquer, les Lombards à repousser ou à apaiser.
telles étaient les tâches diverses auxquelles il était voué et ([u'il [)Oui'suivil , à travers les souITrauces de ses derniers jours, jusqu'à sa mort prématurée. « Il y a, dit avec raison un historien, dans la réorganisation patiente de l'Eglise itahque , si maltraitée par l'invasion lomharde, et dans les eilbrts incessants tentés par Grégoire pour convertir les maîtres de l'Itahe supérieure, quelque chose de plus pénible et de plus méritoire que dans la conversion de rAngleterre i^).»
Plus qu'aucun autn* [>ape, il a souffert toute sa vie le martyre sans en recevoir la couronne. Aucun supplice ne lui a manipié ; les fléaux, les misères, les trahisons, se multipliaient autour de lui. Un jour, c'était Uome qui était envahie par une fièvre epidémi({ue : un autre jour, c'étaient, dans certaines villes qu'on croyait sures, des citoyens qui s'enfuyaient et passaient à l'ennemi. Les communications avec Ravenne étaient difflciles, et les [)assages des Apennins dangereux : on ne s'y aventurait qu'avec une bonne escorte (2).
Le pape, au milieu de ces épreuves, continue à
(1) Hevillout, L Arianismr. des peui>hs germaniques, p. 3(i2. i2) Ep. IX, 123; X, 6, 11.
gouverner en père les colons de ses domaines, sachant à propos remettre à celui-ci une partie du paiement de son fermage, accordant à celui-là du temps pour se libérer, et arrêtant les exactions toujours renaissantes (1). Avec les Juifs, il se maintient dans les termes stricts de laloi, pressantleur conversion et réprimant les vexations dont ils sont victimes, au nom de l'intérêt de la religion et du sentiment de l'équité, en vue de l'union de tous les citoyens devant l'ennemi(2) . Il poursuit avec les armes légales les sorciers de Sicile, et il s'appuie sur l'autorite civile pour achever la destruction du paganisme enSardaigne (3). Lncouragé sans doute par les succès obtenus en Angleterre, il se proposait d'employer à l'évangélisation des idolâtres les esclaves achetés dans cette île et instruits à Rome.
Ces préoccupations apostohques ne le détournaient pas de son devoir de protecteur de la Péninsule contre les Lombards et de défenseur des pauvres et des opprimés contre les Grecs.
La trêve avec Agilulf ne fut pas, selon ses prévi-
{\)Ep. XII, il; xiii, "21,31.
f2) Ep. vm, 2ri ; IX, 55; xiii, 12.- Héraclius allHitfaire baptiser par Dagolierl les Juifs de Gaule. (bRÉl)ÉG*iRE,6-..) (3) Ep. XI, 22, 2.1.
sions, de longue rlurée. Elle devail ex[>irer en mars 601; dès le mois de janvier, elle fut violée [>ar l'exarque, qui craignail de se laisser surprendre. (]elui-ci se jeta brusquement sur Parme, qu'il emjiorta d assaut et où il lit prisonnier le duc Godescalc, gendre d'AgiluU', et sa femme. Le roi, irrité de cette perfidie, la vengea en attaquant Padoue, qui fui prise, malgré les fortifications récemment élevées par Longin, et réduite en cendres. La garnison put se ]-etirer à Ra venue, et les habitants rejoignirent dans les lagunes de Venise les victimes de tant d'autres invasions antérieures. Pendant ce temps Ariulf de Spolète inquiétait Ravenne et battait l'exarque à (]amerino. Les Esclavons et les Avares donnaient la main aux Lombards, et attaquaient sur d'autres points le territoire de l'empire, en Dalmatie, en Pannonie, en Thrace. Les Lombards de Bénévent menaçaient la Sicile.
En face de la guerre rallumée tout autour de lui, l'évéque de Rome devait se borner à protéger son territoire; et encore, dans cette tâche restreinte, n'avait-il guère d'autre arme que le respect qu'il inspirait, et ne comptait-il que sur la Providence. Ses ressources matérielles étaient minces, et les procédés des magistrats impériaux à son égard les
diminuaient encore. Ici, c'était un agent de l'exarque (lui confisquait sans motif les revenus de la diaconie de Naples ; là, c'était un commandant militaire qui, pour se venger de ce ([u'un moine avait passé aux Lombards, brisait les portes et pillait les biens d'un couvent (1); c'était l'exarque lui-même qui puisait dans le trésor de l'église de Ravenne et qui se faisait réclamer le paiement de sa dette.
Rapines, malversations, violences, Grégoire subissait tout. En (^.orse, il continuait à plaider la cause des pauvres; il envoyait au préfet d'Afrique la lettre où un évêque de Sardaigne accusait les juges qui exigeaient double tribut, il priait l'évéque d(^ Carthage de faire veiller par son défenseur à ce qu'on rendît bonne justice à ceux qui s'étaient réfugiés dans leséghses(2).
Il y eut cependant, de la part du gouvernement impérial, quelques tentatives de réformes. En 600, un délé«nié de Maurice vint en Sicile pour rechercher les fraudes des employés publics, et Grégoire, avec son impartialité habituelle, intervint pour protéger un fonctionnaire justement populaire. Il
(\)Ep. X, 11,21.