‹ La politique de Saint Grégoire le Grand [microform]Chapitre 17 sur 22 · E}). \, 38; XI, 'J · texte numérisé non relu

E}). \, 38; XI, 'J

s'opposa à ce que rinstruction judiciaire prit lo caraelèiv iVmw vongeaiice. C'est à ee moment ({u'il prêchait en termes contenus à un évèque illyrien la résistance : « Ton devoir est de soutenir, autant » qu'il est en ton [)ouvoir, les pauvres et les oppri- » mes.... Dans toutes tes actions, cherche surtout » à gagner celui (pii lit dans les cceurs. N'omets » rien de ce qui |)om'ra lui })laire. Ouant aux ter- » reurs et aux laveurs humaines, ce n'est qu'une )) i'umée que le plus léger souffle emporte et fait » évanouir. Sois bien sûr (ju'il est impossible de » plaire en même temps à Dieu et aux méchants. )» Estime-toi d'autant [)lus agréable à Dieu que lu » te reconnais odieux aux gens pervers. Toutefois, » même en défendant les pauvres, sois grave et

» modéré (t). »

Trois ans après, une catastrophe inattendue, à Constantinople, vengeait l'Occident, et plaçait Grégoire dans une de ces situations délicates d'où les plus habiles ne sortent pas sans tache.

L'armée campée sur le Danube s'était révoltée sous la conduite de l'écuyer d'un patrice, Phocas. Les rebelles marchèrent en tumulte sur Gonstan-

(I) Ep. \, 36.

tinople ; le beau-frère, le fds même de Maurice, étaient en correspondance avec eux. La capitale s'agitait; un moine, l'épée à la main, parcourait les l'ues en criant ([ue Dieu avait délaissé l'empereur, et le peuple, traitant Maurice de marclonlte, accueillait à coups de i)ierre une [)rocession qu'il conduisait. Celui-ci, ne pouvant compter sur ses propres gardes, monta, pendant la nuit, sur une barque avec sa femme et ses enfants pour gagner les côtes d'Asie. Pendant ({u'il abordait à grand'peine près de Chalcédoine , dans la ville tout retentissait d'exclamations dejoie et de triomphe. Phocas, i)roclamé par le sénat et le clergé, était coiu'onné j)ar le palriarchf Cyriaiiue dans l'église de Saint-Jean- Baptiste. Entré à (kmstantinople, il se rendit à rhi[)podrome, où les Bleus lui firent entendre ce cri : Souvenez-vous que Maurice est toujours vivant ! Phocas eut peur; ce lâche devint assassin. Ses affidés cjururent à Chalcédoine, arrachèrent Maurice et les siens de l'église où ils s'étaient réfugiés, et les mirent à mort. L'enqiereur fut tué le dernier, et moiu'ut en prononçant des paroles de résignation et de pardon. Les corps furent jetés à la mer, et les têtes exposées sur les murs de Constantinople. Le '25 avril ()()3, les images de Phocas et de la

nouvelle impératrice Léontia arrivèrent à Rome et y lurent reçues avec pompe. Vive l'auguste Phocas! rive ïauffuste Léontia! criaient les Romains W. Leur évêque s'associa à cet enthousiasme ; il fit transporter les images impériales dans son oratoire de Latran. Sept mois après le crime, il écrivait à Phocas une lettre qui commençait par ces mots : (iloire à Dieu au plus haut des cieux ! et qui était conçue en ces termes: « La mystérieuse volonté du » Tout-Puissant fait passer de main en main le gou- » veruement des choses de ce monde : quelquefois, » quand des crimes multiphés appellent un châ- » timent, il s'élève un homme dont la dureté fait )) peser sur ses sujets un joug qui les éprouve. Ce )) iouo-, nous ne Pavons dans notre aiihction que » trop longtemps éprouvé. Quelquefois aussi, quand » Dieu a résolu de soulager le cœur des affligés par » sa miséricorde, U élève au souverain pouvoir nii )) homme dont la générosité répand dans le cœur » de tous la joie de la grâce divine. Nous espérons » être bientôt fortifiés par l'abondance de cette

(1) C'est aussi ce peuple qui refusera de donner un successeur à Martini", captif; qui empêchera le pape Sergius (093) d'être emmené à Constantinople ; qui, en 713, refusera de recevoir le duc Pierre, envoyé par l'empereur.

'Sà.

)) joie, et c'est pourquoi nous nous réjouissons de » voir votre bonté et votre piété assises sur le trône » impérial. Qu'il y ait donc fête dans les cieux et » allégresse sur la terre ; que tout le peuple de la >) république, cruellement atiligé jusqu'ici, se ré- )) jouisse de vos généreuses actions ! Que nos or- )) nueilleux ennemis courbent la tète sous votre )) joug! Que votre clémence relève les âmes de vos )) sujets brisées et abattues ! Que la grâce céleste » vous rende terrible à vos ennemis, et votre pro- )) pre piété bienveillant pour vos sujets !.... Faites » cesser les fraudes testamentaires et les donations » extorquées! Que les propriétaires recouvrent la » possession tranquille de leurs biens et jouissent » sans crainte de ce qu'ils ont acquis sans fraude ! )) Que, sous la domination d'un pieux empereur, » chacun recouvre la liberté ! )>

Un peu plus tard, le pape reprend la plume (1) ; il place sous les yeux de Phocas le contraste qui éclate à ses propres yeux entre les abus du règne précédent et les espérances que donne l'avenir ; il implore de lui un secours eliicace contre les Lombards. Enfin il s'adresse à l'impératrice Léontia :

(1) £p. Xiii, 38.

« Aucune langue ne saurait exprimer, aucune âme » ne saurait imaginer la reconnaissance que nous ., devons à Dieu de c.^ que Votre Sérénité est arrivée ., à l'empire, et que nous sommes délivrés du poids ,, si dur que nous avons si longtemps enduré, et de » ce qu'il nous survient le doux joug d'une puis- » sance que nous pouvons supporter. Que les chœurs » des anges et que la voix des hommes se réunis- » sent pour en remercier le Créateur ! Car la répu- » blique entière, accablée [.ar ses soulfrances et ses » blessures, trouve en vous de quoi la consoler et ., la ..uérir. » Puis il lui souhaite de défendre, ainsi que son époux, lu foi catholique et Im primauté romaine, et de devenir pour les chrétiens une nouvelle Hélène (0.

La lecture de ces lettres cause à première vue une douloureuse stupéfaction. Quoi! l'ami de Maurice, le conseiller de sa famille, le parrain de son fds, tend la main à son meurtrier ! Non content de saluer en lui la dignité impériale, il le comhle d'éloges

et d'adulations !

Ecartons d abord ces exclamations, ces témoiona-es d'allégresse qui paraissent moins sortir du

(1) Ep. XI, 39.

c(nur (pi'empruntés au formulaire courant de l'entourage des Césars. En hsant attentivement ces lettres, en no considérant que les faits qui y sont rappelés, on comprendra mieux, sans toutefois l'excuser complètement, le langage du pape. Il ne pouvait guère en tenir un différent, dans les circonstances où il se trouvait, à un homme en qui le monde reconnaissait son maître.

Il entendait encore retentir à ses oreilles les acclamations des Romains, qui attendaient tout du nouveau prince, le repos pour l'Italie, la liberté et la sécurité i)our eux-mêmes. Peut-être vit-il s'élever au mdieu du Forum la colonne triomphale consacrée à Phocas, dont l'inscription adulatrice était un encouragement plutôt encore qu'un témoignage de reconnaissance. A chaque Ugne de ses lettres, on voit qu'il parle en homme qui a longtemps souffert s*ous une domination insupportable, et qui n'a trouvé que néghgence et dédain là où il espérait trouver affection et secours. Il se souvenait de ses déJjats continuels avec Maurice ; il avait été contraint par lui à l'inertie dans sa querelle afec les schismatiques de l'Istrie ; il lui avait demandé son concours contre les invasions lombardes, contre les violences et les exactions des Grecs, contre les pré-

tentions des patriarches de Constantinople, et il n'avait rien obtenu. Enfin les relations diplomatiques avaient été interrompues entrerOccidentet l'Orient, le pape avait cessé d'éci^ire à l'empereur afin de n'avoir pas à lui faire le reproche adressé plus tard par Grégoire II à Léon l'Isaurien : « Une seule chose » nous afflige , c'est que les barbares deviennent » doux et charitables, tandis qu- vous, de poli que » vous étiez, vous devenez grossier el sauvage (1). » L'Itahe était restée en proie aux armes étrangères et aux vexations des agents impériaux, le patriarche bvzantin était demeuré inébranlable. Tous ces outrages faits aux plus chères convictions du pape avaient brisé depuis longtemps les hens d'affecLion qui rattachaient à Maurice ; seuls ils lui revinrent à la mémoire, pendant qu'il écrivait à l'usurpateur; les allusions à un passé douloureux percent à chaque Hgne. Ses accusations voilées contre l'empereur déchu, ses conseils cachés sous la forme de demandes suppliantes, tout concourt au même but. Il veut, il espère, il sollicite un meilleur avenir avec une ardeur qui fefiit croire qu'il craint de se tromper encore. Gomme on l'a dit, c'est Priam aux pieds d'Achille.

(l)LABr>E, Concil.,i. Vil, p 22.

En dehors même de ces circonstances particuhères, Grégoire, comme citoyen et comme évêque, ne se croyait pas le droit de protester contre l'avénement de Phocas. Il respectait dans le nouveau César le successeur de Constantin et d'Auguste, et il ne pouvait qu'imiter le papeGélase, qui, au milieu de ses démêlés avec l'empereur, lui écrivait : « En quahté de Romain, j'aime, je respecte, j'admire en vous le prince romain (i). » Il pensa donc devoir se soumettre quand Constantinople et le reste de l'empire se furent soumis. Evêque, il croyait (pie le choix du souverain appartient à la société séculière, et il voulait garder envers les souverains de Constantinople cette déférence absolue que les mauvais procédés ne décourageaient pas, et qu'il ne regardait pas comme inconcihable avec sa propre indépendance. Selon son biographe (2), il prodigua ainsi ses louanges au tyran pour l'adoucir et le rendre favorable à l'Eghse romaine. Non pas qu'il

(1) Epistola Gelasii papœ ad Anastasium imperatorem , ap. Labbe, t.lV, p. 1182.

(2) His Gregorius laudibus aut ideo novos principes demulcebat, ut audientes quales esse dehehant , puèrent mitiores quàm

Mauritius fuerat aut quia eos sibi suœque Ecclesiœ devo-

tissimos cernens , non eos ad tyrannidem esse ruituros putabat. (J. DiACiiE, IV, 23.)

craignit le sort de ses prédécesseurs Silvère et Vir-ile, mais en toute occurrence il voulait être d'accord avec l'empire, institué par Dieu, comme le sacerdoce ; et si l'empereur était le fléau de Dieu au lieu d'en être le ministre, le pape n'avait encore qu'à se soumettre. Il u'avait pas iiésité à notifier aux gouverneurs de province la loi de Maurice sur l'admission des soldats dans les monastères, (pioiipi'elle lui parût contraire à la justice et à la loi divine. De même ses successeurs resteront jusqu'au bout, en lace des émeutes populaires et en déiiit de l'ingratitude byzantine, les défenseurs de l'autorité impériale à Rome et en Occident (i^.

Les espérances de Grégoire ne devaient pas élre complètement déçues ; car Phocas, [lar politiqm^, se montra très favorable à l'Eglise romaine. Mais on a lieu dedouterdesa sympathie pourritalie, envoyant rexarque Gallinicus remplacé par Smaragde, déjà tristement connu en Occident. Smaragde, par ses paroles inconsidérées, se créait gratuitement des ennemis ; le pape, presque mourant, se crut

(l) Grégoire 11, qui se résigna à affranchir les Romains du jou- de Constantinople,ne consentit à coUe séparation qu'après ae Ton-s etYorts pour la prévenir. Ne désistèrent ah amore vel fide liomani imperii admonebat, dit Anaslase lo bibliothécaire.

obligé de l'avertir de ses imprudences, et l'invita une dernière fois à porter secours à la république (1). Il tachait en même temps d'agir directement sur l'empereur, et envoyait un de ses défenseurs plaider à Gonstantinople la cause des propriétaires de la Sardaigne, accablés d'impôts.

Pendant ce temps, la vengeance d'Agilulf continuait (2). Arichis de Bénévent et Théodelap, successeur d'Ariulf à Spolète, inquiétaient toujours Ravenne et Rome. En juillet 603, Agilulf, avec des bandes auxiliaires d'Esclavons , parut devant Grémone. La ville fut prise le 21 août et rasée. 11 traita de même Mantoue (13 septembre) , la garnison ayant capitulé et s'étant rephée sur Ravenne. Le château de Volturne se rendit, et les troupes qui gardaient Brissello n'attendirent pas même l'ennemi. L'exar- (pie eifrayé mit en liberté la fîUe et le gendre d'Agilulf, et l'on convint d'une trêve jusqu'en avril 605. Elle fnt confirmée à Gonstantinople, et le roi des Lombards en reçut le prix.

Pendant ces dernières luttes, le pape sauvegardait les intérêts de son peuple en sollicitant des

(1) Ep. XIV, V).

(î2) Grégoire renouvelle ses plaintes sur les ravages des Loiuljards, xii, 50; xiii, ±)j t2.

chefs (le bandes qui erraient sur le territoire romain des trêves particulières. Il parvenait à se faire rendre les prisonniers, et les ducs qui se montraient le i)lus irrités contre la perfidie grecque cédaient à ses prières. Il agissait enfin auprès de Théodelinde, et, par l'intermédiaire d'un jeune Ligurien, Jean- Gamillus Bonus, qui devint plus tard évoque de Milan (l) , il obtint réparation de beaucoup de dommages faits par les Lombards. Si les évéques catholiques continuaient à être persécutés, c'était moins par le roi que par les seigneurs, qui voyaient en eux les alliés secrets des Romains (2). La reine finit par triompher de la défiance d'Agilulf, elle fit restituer et augmenter les biens des éghses, et elle éleva, à Monza, la basihque nationale de Saint-Jean- Baptiste. Encore quelques années, et saint Colomban, chassé de la Gaule, allait fonder dans les Apennins le monastère de Bobbio et achever, par ses prédications et ses controverses, la ruine de l'arianisme.

On croit que Théodelinde réussit à ramener Agilulf à l'orthodoxie. Lorsque naquit son fils Adaloald, elle reçut du roi, comme Clotilde de Glovis,

(1) BOLL., 10 janv.

P) BoLL., 13 juin.

la permission de faire baptiser l'enfant selon le rite cathohque. Le pape, en janvier 604, la félicita de cette naissance, lui envoya pour elle et ses enfants une croix d'or et des médaillons enrichis de reliques W. Il la priait en même temps de remercier le roi d'avoir donné la paix à l'Italie.

On eût dit qu'il n'avait attendu que ce moment pour mourir. Sa lettre à Théodehnde fut le dernier acte de sa vie politique. Les austérités du cloître et les travaux du pontificat avaient ruiné sa santé avant l'âge. Depuis plus de douze ans, il était en proie à des infirmités presque continuelles, qui le condamnaient à l'inaction , surtout en été. Dès l'année 596 la goutte l'obligeait de s'ahter presque sans interruption : u Mon mal, disait-il, ne veut ni me quitter ni me tuer. » Amaigri parles insomnies, retenant à peine les cris que la douleur lui arrachait, il attendait la mort avec impatience, car pour ce corps brisé comme pour cette âme déchi-

^1) On conserve encore dans le trésor de la basilique de Monza les trois phylacteria ou reliquaires envoyés par Grégoire. On y voit également un papyrus du temps, où le diacre Jean, venu à Bome de la part de Théodelinde, énumère les tombeaux des martyrs à la lampe desquels il a recueilli quelques gouttes d'huile , rapportées ensuite comme autant «le reliques à la pieuse reine.

rée par raille soucis divers, la mort, c'était la paix. Epuisé et mourant, il continuait sa correspondance, il achevait ses Commentaires sur JohW, dictant quand il ne pouvait écrire, jusqu'au moment où la parole elle-même s'éteignit sur ses lèvres.

Il quittait le monde avec le regret de voir 1(3 siècle qui s'ouvrait recueillir le triste héritage du siècle précédent, c'est-à-dire la guerre dans les Etats, le trouble dans les esprits. Il avait cru lire dans le ciel et sur la terre les signes terribles i^rédits par l'Evangile, et il croyait à la fin prochaine du monde. Il parlait de cette catastroi»he suprême, av(^c une résignation sereine, aux clercs et aux laï- (lues, aux empereurs et aux rois barbares (^2) ; il en réveillait la pensée pour presser la conversion ou exciter le repentir des uns, pour enflammer la piété des autres. Mais, par instants, il ne songeait pas sans mélancolie aux temps de ghjire et de félicité

(-1) ... Crebris viscmim doloribas cracior, lioris momentisquc omnibus fractà stomachi virtute lassesco , lentîs quidem, scd tamen continuis febribus anhelo. [Moral, Pncf., cap. v.) 11 n'y a presque pas d'année, durant son ponliticat, où il no se plaigne de la maladie qui l'accable.

(^2- Ep. Ml, 29, au clergé de Milan; v, 2!, à n.'tipéralrice; VII, 21), à André; ix, 123, à Venantius; xi, GO, à KUielberl. [Oial. Ml, 37; MomL, Pnri.)

qu'avaient vus ses [lêres : « N'allez point considé- » rer ce quo vous avez, mais ce que vous êtes, » disait-il un jour aux llomains rassemblés autour de » lui dans la basilique des saints Nérée et Achillée. » Ce monde ({ui vous charme s'en va. Les saints » dont nous entourons les tombes l'ont méprisé et » l'oulé aux pieds dans tout son éclat. Alors la vie » humaine était longue , la sécurité complète , » l'abondance assurée; la fécondité régnait dans » les fomilles, la paix dans l'Etat. Mais cette ileur .) du monde était déjà fanée dans leurs cœurs : la » voilà desséchée, et elle refleurit dans les hôtres ! » Voyez pourtant : ijartout la mort, le deuil, la dé- » solation ; partoul nous sommes frappés, partout » abreuvés d'amertumes. Et cependant Faveugle- » ment de nos convoitises est tel que nous aimons » nos amertumes, nous poursuivons ce qui nous » (H'happe, nous nous attachons à un(^ épave, el, » ne nouvant retenir ce monde chancelant, nous » nous engloutissons avec lui. Hélas ! il nous a » charmés jadis ; ses maux sont tels à cette heure, » (pi'il nous jette malgré nous entre les bras de » Dieu (1). )) Pour lui, en eifet, Dieu allait se lever

(1) llomil. in Evangel, 28,

Page 1