‹ La politique de Saint Grégoire le Grand [microform]Chapitre 18 sur 22 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le [):i[)c sailli Crcgoirc Ir Grand a paru dans le monde à un monienl criliiiue et solennel; sa vie couronne le siècle qni a vu définitivement tomber remi)ire romain. L'Italie est passée aux mains des Lombards, (pii n'aiïectent même plus l'hypocrite resDect des Ostro-oths pour Taiitorité impériale :

les Francs de Gaule et les Visigoths d'Espagne traitent d'égaux à égaux avec les successeurs de Théodose. A (lonstantinople, la langue et les traditioiîs latines vont tous les jours s'effacant devant la lan"iie et les traditions de l'Orient, et ces Grecs dégénérés, (Fui se disent encore des Romains, tournont volontairement le dos à l'Europe et s'enfonceni dans le schisme. Encore trente années, et l'empire byzantin aura perdu les deux tiers de son territoire. Mahomet est né dans une oasis de l'Arabie: aujour-

d'hui conducteur de caravanes ou rêveur solitaire, il sera demain le fondateur d'une rehgion nouvelle, et la chrétienté croira voir en -lui l'Antéchrist. La Syrie, l'Egypte, l'Afrique, seront conquises par ses disciples, et alors disparaîtront ces grands patriarcats, ces Eglises florissantes qui seules rivalisaient avec l'Eglise de Rome. Les guerres, les épidémies, les catastrophes de tant genre, se succèdent sans relâche pour la ruine du peuple chrétien.

Les malheurs dont la longue série se déroulait depuis la chute de l'empire d'Occident avaient accru la [irépondérance de l'évèque de Rome dans le monde. Symbole et centre de l'unité religieuse, re- [)résentant de la primauté ecclésiastique, il était devenu une puissance morale avec qui tout le monde devait compter ; et son arbitrage était souvent invoqué là où il y avait un vainqueur et un vaincu, un oppresseur et un opprimé. Tout contribuait à lui donner confiance en lui-même et h le grandir aux yeux des hommes, son origine, son éducation, le lieu d'où il parlait. Toujours de race romaine, ordinairement de maison patricienne, il pouvait se croire, au miheu des ruines qu'il habitait, le véritable successeur des consuls et des Césars.

Grégoire L''" se trouva donc investi, par le con-

sentement tacite du monde, d'une autorité qui à aucune autre époque n'a été plus complète ni mieux respectée. « Jamais .aucun pape, dit Thomassin, n'a porté si loin la plénitude et l'universalité de la puissance apostolique que lui ; mais il faut reconnaître, en même temps, que jamais on n'en a usé ni plus saintement, ni plus humblement, ni plus purement pour les seuls avantages de l'Eglise (i). » En effet, ce n'est qu'aux intérêts spirituels que Grégoire s'attache, et s'il fait de grandes choses dans l'ordre pohtique, il ne paraît pas s'en apercevoir. Souverain sans en porter le titre, il défend le peuple italien contre les violences des conquérants lombards et contre la tyrannie de ses maîtres orientaux, préparant ainsi entre ce double fléau la puissance temporelle de ses successeurs ; mais il agit ainsi sans arrière-pensée, avec un désintéressement complet, par amour pour cette justice absolue qui avait son expression humaine dans le droit romain et sa sanction divine dans l'Evangile. Cette influence cachée, mais puissante, qu'il exerce, n'est elle-même pas son œuvre ; U l'a trouvée attachée déjà à son titre, et les maîtres de l'itahe avant sa

il) Ancienncet nouvelle Discipline de VEgltse. 1. 1, liv. i, c. 0.

naissance ont salué dans l'évêque de Home le défenseur de tous les intérêts dei:'> peuples W. Aussi, quand il administre les biens de son Eglise avec une économie tempérée par sa charité, quand il les protège contre les empiétements du dehors, il se souvient avant tout que ces biens sont le patrimoine des pauvres. Quand il se hasarde à donner des conseils aux rois, c'est non point comme un maître, mais comme un directeur de conscience discret et sûr d'être écouté. Les comparaisons hyperbohques et les anathèmes d'un Innocent III sont loin de ses lèvres , et les puissants ne s'incHncnt que plus volontiers devant ce pontife doux et humble de cœur. Conquérant sans armes, Grégoire combat, non pour assurer l'avenir du monde, mais pour remplir le ciel ; il attend l'heure prochaine du jugement dernier, et il veut augmenter le nombre des âmes que le souverain juge fera passer à sa droite. C'est pourquoi il presse le retour

(1) Vos enim speculatores christiano populo prœsidetis: vos

patris nomine omnia dirigitis Pascitis quidem spiritmliter

commissum vobis gregcm; tamen nec ista potestis negligere, quœ corporis videntur substantiam continere, nam, sicut homo constat ex dualitate, ita boni patris est utroque refovert. (Cassiodore au pape Jean 11, Epist., lib. XI, ep. ii.)

(les Lom])ards à l'orthodoxie, il accélère la chute de rarianisme chez les Visigoths d'Espagne, il envoie Auo-ustin au delà de la mer dompter les âmes sauvages des païens de Bretagne. Il crée ainsi l'unité religieuse des nations occidentales, et à son insu constitue la répubhque de l'avenir, qui se nomme déjà la chrétienté.

Aussi Grégoire a-t-il été appelé non-seulement saint, mais grand. Il est pour la papauté du moyen âge ce que fut saint Louis de France pour la royauté. Assurément, rien de plus différent dans l'histoire que le tableau de la vie de ces deux grands hommes, et pourtant ils sont l'un et l'autre l'exemple le plus éclatant de ce que peut la sainteté appli(iuée à la direction des choses de ce monde. Leur conduite intérieure est la même. Tous deux paraissent nés pour le cloître, et ils ont été jetés, contre leur volonté, au milieu des orages de la vie sécuhère. Ils se dérobent, dès qu'ils le peuvent, à leurs occupations mondaines, pour chercher la retraite, la prière, l'extase. Ils jeûnent en secret, se frappent de verges et traitent leur corps avec une telle rigueur qu'il viendra un temps où leur santé leur interdira des austérités devenues nuisibles. Un moment ils songent- à abandonner, le roi son pen|)le,

le pasteur son troupeau, pour s'ensevehr dans un monastère. Ils s'agenouillent avec la même ferveur devant les reliques des saints, ils vénèrent avec la môme humilité le Sauveur dans ses pauvres.

Suivez-les maintenant dans leur vie publique ; chez le souverain et chez le pontife, c'est la même fermeté, la même ardeur au travail, la même solUcitude pour les grands intérêts qui leur sont confiés. Ils joignent l'un et l'autre la vertu la plus haute à la suprême puissance, et ils veulent laire régner avec eux la paix et la justice : la paix que Louis accordait d'aussi bon cœur à ses ennemis abattus que Grégoire la soUicitait ardemment de ses adversaires victorieux ; la justice qui faisait rendre spontanément par Louis au roi d'Angleterre des provinces qu'il ne croyait pas légitimement lui appartenir, a Je me ferais injure, eût-il pu dire alors après Grégoire, si je portais atteinte aux droits de mes frères (0. » Le pontife romain prêchait familièrement à son peuple, sous le portique des églises ; le roi rend la justice à ses sujets sous un chêne. Enfin, malgré la différence de leurs titres et de leurs devoirs, tous deux, sous la même inspiration , sont

(1) Ep. II, 52.

conduits à agir sur un terrain qui devait leur être étranger. L'ùvèque en vient à exercer tous les droits dun souverain ; le roi gouverne ses sujets en vue de leur salut éternel, et il dit comme un apôtre aux Sarrasins qui l'ont fait prisonnier : « .le suis venu pour gagner à Dieu vos âmes, qui sont en péril. »

Cette comparaison entre le plus grand pape et le plus grand roi du moyen âge, quelque singulière qu'elle paraisse, peut être poursuivie jusque dans l'histoire de leur renommée. La société chrétienne a salué dans le premier un de ses fondateurs. En France, au milieu des malheurs des siècles suivants, on ne cessa de réclamer les bonnes institutions du roi saint Louis, et la vénération répandue sur son nom s'étendit au titre qu'il avait porté. Enfin l'un et l'autre sont peut-être les deux seuls personnages historiques sur qui le jugement favorable de la postérité soit unanime.

Bornons là ce rapprochement entre le chevalier du treizième siècle et le pontife du sixième ; aussi bien, si leurs caractères et leurs rôles se ressemblent par certains côtés, combien diffèrent d'autre part les temps au milieu desquels chacun d'eux vécut! Louis IX ne désespérait nullement de l'avenir, et c'était un mot d'ordre donné à ses successeurs

({ue le cri de Jérusalem exhalé sur le lit de cendres de Tunis [)ar ses lèvres mourantes. Grégoire P'"", au contraire, ne se doutait pas de la portée de son œuvre, lui qui criait aux deux bouts do l'univers chrétien : La fin du monde arrive. Il se trompait sans doute, et le genre humain avait encore de longs siècles à vivre ; mais, à tout bien considérer, il y avait un monde qui , dans sa forme primitive, touchait à son dernier jour ; c'était le monde romain. Grégoire assistait avec désespoir à sa ruine.

(c Celle-là même, s'écriait-il, qui semblait autrefois » la reine du monde, Rome, qu'en reste-t-il sous nos » yeux? La voilà écrasée de plusieurs manières, » sous des douleurs immenses, par la désolation )) des citoyens, par l'empreinte des pas de l'en- » nemi, par d'innombrables ruines. Où est le sé- » nat ? Où est le peuple ?.... Où sont ceux qui ti- » raient vanité de sa gloire? Où est leur pompe? «> Où est leur orgueil? Où est leur joie sans mesure » ni trêve ? En elle s'est accompli ce que le prophète » disait sur Ninive détruite : Qu'est-il devenu, cet » antre de lions, ce repaire où les lionceaux trou- )) vaient leur pâture? Est-ce qu'ils n'étaient pas des » li(jns, ces chefs et ces princes qui s'en allaient â

» travers les provinces du monde , pillant, tuant , ,) ravissant leur proie? Et elle était bien, elle aussi, ,, le repaire où les petits lions trouvaient leur pâ- » ture ; car c^était là qu'accouraient de toutes parts „les enfants, les adolescents, les fils des gens » du siècle, quand ils voulaient faire fortune dans )) le monde. Et voilàRome désolée, foulée aux pieds, » opprimée et dans les larmes.... Son peuple n'existe » plus: tous ces hommes puissants qui dépouil- » laient à son profit l'étranger sont morts : elle » ressemble à l'aigle dont parle le prophète ; son » front est dénudé, ses plumes tombées , ses ailes, » qui lui servaient naguère à s'élancer sur sa proie,

)) dégarnies (l).... »

Grégoire, en parlant ainsi, suivait ce penchant, naturel à l'homme, qui nous fait tantôt souhaiter, tantôt craindre de voir tout disparaître autour de nous, avec ce qui a été l'objet de nos afl'ections ou de nos espérances. Les chrétiens du temps de Néron, pressentant la chute prochaine de Jérusalem , se croyaient sous le règne de l'antechrist et attendaient comme prochain le jour où l'esprit du mal succomberait , et où commencerait la royauté du

(1) Homil. in Ezech., lib. H, homil. 6, c. 22, 23.

Fils de Dieu. Les derniers païens proclamaient bien haut qu'une fois l'autel de la Victoire renversé, le monde entier serait enseveh dans la ruine de l'empire. Les Pères de l'Eghse eux-mêmes, comme saint Gyprien, pensaient que la terre était parvenue à l'âge de la décrépitude, et s'imaginaient que c'en serait fait de l'humanité le jour où la paix romaine lui manquerait. Grégoire, persuadé comme eux de l'éternité de sa patrie, pleure sur Rome comme les prophètes d'Israël sur leur cité , sans pressentir, après les temps de ténèbres et d'exil, la délivrance et la résurrection. Il s'incline devant l'empereur byzantin, successeur lointain d'Auguste, quand même il voit ses mains tachées de sang ; il combat sans relâche ces farouches Lombards, acharnés à la destruction de la civiUsation antique; il chérit, au contraire, ces souverains de Gaule et d'Espagne qui s'attachent maladroitement, mais sincèrement, à maintenir debout les restes du monde impérial. Demôme que ses pères venaient entasser dans les temples de Jupiter les dépouilles de l'univers vaincu, il eût voulu amener au pied de l'autel de Saint-Pierre, comme des conquêtes plus nobles encore, les nations barbares converties, transformées , revêtues de la toge pour ainsi dire ; et, non content de faire

épclor rEvangilo aux destructeurs de la société antique, il leur apporte ces lois romaines que le pape Jean Ylll a[)pelait plus tarda vénérables, inspirées par Dieu, révélées par Torgane des princes (^). » Il ollre à leur respect ces confesseurs, ces martyrs, sortis des rangs du palriciat romain ; il leur donne comme instituteurs et comme guides ces moines qui ont transporté dans le cloître l'austérité et Finébranlaljle discipline des légions romaines. Il parle sans cesse de l'ancienne république, comme si elle était encore florissante , et de foit, si elle vivait encore, c'était au fond de ce cœur obstiné dans ses patriotiques croyances. Il eût volontiers répété ces piU'oles de saint Avit à un Romain : « Je vous prie moi-même comme sénateur romain, comme évéqne chrétien, faites (jue l'Eglise ne soit pas moindre à vos yeux (|ue la république ; vous avez la [)uissance, rendez-la utile entre vos mains, et n'aimez [)as moins votre Eglisi^, comme le siège de Pierre, que votre cité comme la tète du monde (2). »

Il fallait un homme attaché comme Grégoire aux

— 29ri — vieilles traditions par sa race et son éducation, [tour faire réussir la révolution qui substituait la républi(|ue chrétienne à l'empire romain, et cette révolution s'est d'autant mieux opérée, qu'il croyait, on la favorisant, sauver un édifice à demi détruit. Voilà le trait distinctif de sa politique, voilà aussi l'originaUté de son caractère. Oubliez un moment en lui le pontife et le saint, vous croirez voir revivre un de ces patriciens du temps où la ville avait à défendre un territoire de quelques heues contre des ennemis multipliés. Il les rappelle par ses mœurs austères, par son économie prudente, par son inflexible justice, par son courage infatigable, par son ardeur conquérante ; vertus fécondes, qui ont valu à la cité des papes, comme à la cité des consuls, l'empire du monde. Aussi est-ce avec raison que Grégoire était surnommé par ses contemporains le « consul de Dieu, » et qu'il a mérité de passer, aux yeux de la postérité, [)Our le dernier des Romains.

(1) Johanyns VUl epist. V ad Ludoviium regem Gcrmaniœ (Ap. Git.vTiANi.)!, Décret., pars II, causa 1(), q. 3, c. 17.)

(2) EpistoJ. Fanslo et SymmachOy senatoribus.

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