RENOMMÉE DE SAINT GRÉGOIRE AU MOYEN AGE
Le moyen âge n'a point cherché en dehors du sanctuah-e les litres de grandeur de saint Grégoire; c'est là qu'il a appris k connaître et h vénérer ses vertus monastiques et ses écrits de théologie populaire. Les témoignages de son admiration sont innombrables et appartiennent à toutes les nations chrétiennes. Les Bulgares, les Grecs et les Arméniens euxmêmes, ces opiniâtres ennemis de la suprématie romaine, ont traduit ses Dialogues ou sa biographie (Siméon Métaphrasie à Constantinople, Nierses en Arménie), et ont inscrit son nom dans leurs Ménologes. (V. Labbe, t. XllI, p. 714.)
A Rome, si l'on en croit Jean Diacre (iv, 69), au lendemain de sa mort, les Romains, irrités de ses prodigalités prétendues, eussent brûlé ses livres, si le diacre Pierre, son collaborateur et son ami, n'eût plaidé leur cause : A quoi bon, aurait-il dit, détruire ces ouvrages, qui ont déjà fait le leur du monde? Ce serait un sacrilège, car j'ai vu' souvent b' Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, planant sur la tèto
de leur aiileur. (Cf. Paul Diac , Vita S Gmiorii, 28.) Livrez tout aux tlanimcs, aurait- il ajouté, si ma mort immédiate ne confirme pas mon dire. Et il aurait expiré à Tinstant même. Le successeur de Grégoire, Sabinien, parut céder à l'inévitable réaction qui alteint, au lendemain de leur mort, l'œuvre des bommes de génie. Il rendit au clergé séculier la plupart des cbargcs ecclésiastiques et lit cesser les distributions gratuites de blé. Mais ce ne fut qu'un instant. Boniface III, qui vient ensuite, a été nonce de Grégoire en Corse, puis auprès de Pbocas. \^n peu plus tard , Honorius I^-", se souvenant des bacons qu'il a renies dans le monastère de Snint-André, recommande .\ Edwin, roi de Nortbumbrie, la lecture et la méililalion des écrits du grand pontife qu'il a eu pour prédécesseur et poiu' maître : « Gravez sa doctrine dans votre àme, njoute-t-il, en souvenir de l'amour qu'il portait à la Bretiitme. » Enliii ii mérite qu'on inscrive sur sa tombe une épitaphe qui fait de lui à la fois le disciple et l'émule de Grégoire le Grand. (GiuJïi^u, Corp. inscrip., p. 11G6.)
Dans les siècles suivants, les papes ne cessent d'interroger les décisions de Grégoire, de suivre ses exenqiles. Adrien l*"' le traite de « C(jrcfjius cloctor, sagacissimus verbi I)d indagator etvmerabilis Pater. » (Labbe, t. Vil, p. iOlT.) Léon IX met en musique son oftice. Innocent III l'exalte en termes mystiques. {Sermo 13 , in festo D. Gregorii papœ.) Son souvenir est attacbé au monastère du Cœlius et à près de vingt basiliques où il a prêché la parole divine. Son nom reste gravé aux portiques de Saint-Pierre et de Saint-Paul hors les nmrs, sur deux tables de marbre qui témoignent à la fois de sa dévotion aux apôtres et de sa richesse territoriale.
L'Angleterre fut tardivement mais largement reconnaissante envers son apôtre. En 747, le concile de Clef (c. xvii) ordonne
à tous les monastères de célébrer sa fcte, qui devint, à partir du concile d'Oxford (122^2), d'obligation pour tout le royaume. En Belgique , le souvenir des jeunes Angles rachetés et instruits par ses soins le fait choisir comme patron des écoliers. (/?()//., t. II de janvier, p. 3G3, note.)
En Espagne, sa fête parait aussi avoir été de bonne heure en usage. (/?o//., t. Il de janv., p. lOGO.) Saint Ildefonse le met au-dessus de tous les Pères, saint Isidore le loue et lui fait de fréquents enquniiits. Ferreras rapporte {Histoire dEspagnc, t. II, p. 328) que, dès tUO, Tajon, évêque de Saragosse, était venu à Home pour rechercher ce livre des Morales envoyé à Léiuidre, déjà perdu en Espagne, et qu'il désespérait de le retrouver, même dans les archives romaines, quand Grégoire lui apparut en songe et lui indiqua la place oVi reposait son livre. Le plus célèbre pèlerinage de l'Estramadure, Notre-Dame de Guadalupe, doit son origine à une vierge en bois attribuée à saint Luc, et donnée par Grégoire à Léandre de Séville ; cette image, cachée, dit-on, lors de l'invasion arabe, fut retrouvée au xiii'^ siècle i)ar un berger dans une vallée où s'éleva depuis le célèbre couvent de Guadalupe.
Enlin, en Gaule surtout, l'institut monastique propagea la renonunée de Grégoire ^^ Peu de temps après sa mort, un de ses disciples, Oswald, vint s'établir sur le versant oriental des Vosges, dans une vallée qu'il appela du n^m de son maître, et 011 il fonda une abbaye longtemps prospère. (Munster au val Saint-Grégoire.) Ailleurs, on plaçait sous son invocation des églises (BuU,, 27 août), on invoquait des chartes de fondation qui lui étaient attribuées (Id., t. I de fév,, p. 84^)), on corrigeait son Sacramentairc, on abrégeait ses Morales, on mettait en vers ses Dialoyaes. {Uist. litt. de la France, passim.) C'était, avec saint Augustin, l'autorité su-
de leur auteur. (Cf. Paul Diac, Vita S Grngoni, 28.) Livrez tout aux tlamnies, aurait- il ajouté, si ma mort inimédiate no confirme pas mon dire. Et il aurait expiré à l'instant mètuc. Le successeur de Grégoire, Sabinien, parut céder à l'inévitable réaction qui atteint, au lendemain de leur mort, l'œuvre des hommes de génie. Il rendit au clergé séculier la plupart des charges ecclésiastiques et lit cesser les distributions gratuites de blé. Mais ce ne fut qu'un instant. Boniface 111, qui vient ensuite, a été nonce de Grégoire en Corse , puis auprès do Phocas. Un peu plus tard, Honorius 1", se souvenant des leçons qu'il a reçues dans le monastère de Snint-André, recommande ^. Edwin, roi de Northumbrie, la lecture et la méditation des écrits du grand pontife qu'il a eu pour prédécesseur et pour maitre : « Gravez sa doctrine dans votre àme, njoute-t-il, en souvenir de Tnmour qu'il portait à la Bretagne. » Enlin il mérite qu'on inscrive sur sa tombe une épitaphe (pii fait de lui à la fois le disciple et l'émule de Grégoire le Grand. (GîU3ïlu, Corp. inscrip.y p. 11G6.)
Dans les siècles suivants, les papes ne cessent d'interroger les décisions de Grégoire, de suivre ses exemples. Adrien 1" le traite de « cjrcrjius doctor, sngacisswms verbi Dd iiidmjator etvenerabilis Pater. » (Labbe, t. Vil, p. 1017.) Léon IX met en musique son oflice. Innocent H! l'exalte en termes mystiques. (Sermo 13 , m festo D. Gregorii impœ.) Son souvenir est attaché au monastère du Cœlius et à près de vingt basiliques où il a prêché la parole divine. Son nom reste gravé aux portiques de Saint-Pierre et de Saint-Paul hors les nuirs, sur deux tables de marbre qui témoignent à la fois de sa dévotion aux apôtres et de sa richesse territoriale.
L'Angleterre fut tardivement mais largement reconnaissante envers son apôtre. En 747, le concile de Clef (c. xvii) ordonne
à tous les monastères de célébrer sa fête, qui devint, à partir du concile d'Oxford (1222), d'obligation pour tout le royaume. En Belgique , le souvenir des jeunes Angles rachetés et instruits par ses soins le fait choisir comme patron des écoliers. [Bail., t. 11 de janvier, p. 36:i, note.)
En Espagne, sa fête parait aussi avoir été de bonne heure en usage. {BoU., t. II de janv., p. 1060.) Saint lldefonse le met au-dessus de tous les Pères, saint Isidore le loue et lui fait de fréquents emprunts. Ferreras rapporte {Histoire d'Espagne, t. II, p. .328) que, dès 040, Tajon, évêque de Saragosse, était veim à Home pour rechercher ce livre des Morales envoyé à Léandre , déjà perdu en Espagne, et qu'il désespérait de le retrouver, même dans les archives romaines, quand Grégoire lui apparut en songe et lui indiqua la place où reposait son livre. Le plus célèbre pèlerinage de l'Estramadure, Notre-Dame de Guadalupe, doit son origine à une vierge en bois attribuée à saint Luc, et donnée par Grégoire à Léandre de Séville ; cette image, cachée, dit-on, lors de l'invasion arabe, fut retrouvée au xm^ siècle i)ar un berger dans une vallée où s'éleva depuis le célèbre couvent de Guadalupe.
Entin, en Gaule surtout, l'institut monastique propagea la renommée de Grégoire ^^ Peu de temps après sa mort, un de SCS disciples, Oswald, vint s'établir sur le versant oriental des Vosges, dans une vallée qu'il appela du nom de son maître, et où il fonda une abbaye longtemps prospère. (Munster au val Saint-Grégoire.) Ailleurs, on plaçait sous son invocation des églises (Bu//., 27 août), on invoquait des chartes de fondation qui lui étaient attribuées (Id., t. I de fév., p. HirJ), on corrigeait son Sarramcntaire, on abrégeait ses Morales, on mettait en vers ses Dialoyucs. {Uist. litt. de la France, passim.) C'était, avec saint Augustin, l'autorité su-
preme en théologie. Hincmar l'appelle « sanctœ sedis romance ornatus prœcipuus, » et déclare vouloir marcher sur ses traces. Gerbert rappelle ce qu'il a fait pour la musique sacrée. A Soissons, l'abbaye de Saint-Médard s'enorgueillit longtemps de posséder une partie de son corps. A Tours, saint Odon, ayant refusé de commenter ses Morales, voit dans un songe Grégoire lui apparaître au milieu d'une troupe d'anges et lui tendre une plume d'or, comme pour confirmer le choix que ses frères ont fait de lui et vaincre sa résistance.
A ces légendes monastiques viennent se joindre les légendes populaires. M. Littré a analysé dans le Journal des Savants (févr., mars, avr., juin, août 1858) un curieux poëme en langue d'oil, du xi^' ou du xii^ siècle, écho des traditions bizarres qui circulaient alors sur Grégoire l". Dans ce poëme, l'illustre pape est né de l'alliance incestueuse d'un frère et d'une sœur; lui-même est devenu sans le savoir l'époux de sa mère, et depuis le jour où l'horreur de sa situation lui a été dévoilée, il s'est condamné à une pénitence rigoureuse, qui dure depuis dix- sept ans quand les suffrages des Romains l'appellent au siège apostolique. 11 se laisse fléchir à grand'peine, et il lui est donné d'absoudre du crime qu'il a déjà, expié, sa mère qui, sans le connaître, est venue se confesser à lui. Une imitation de ce poëme en anglais a été signalée par Walter Scott; une autre en allemand (par Hartmann von Owe) a été publiée par M. Greith en 1838 dans son Spidlegium Va-
ticanum.
Après la fin du moyen âge chrétien, le nom de Grégoire, conmie celui de tous les Pères, est mêlé aux controverses religieuses; il cesse d'être une autorité pour devenir une arme de combat. Constatons toutefois qu'il impose un certain respect ; que Luther, dans ses Tischreden, daigne appeler Gré-
goire « un assez saint homme, » et que Bayle, dans son Dictionnaire, avoue que, « tout bien compté, il mérite le nom de grand. »
Les peintres de la Renaissance, continuateurs capricieux de la tradition chrétienne, lui gardent du moins son auréole mystique. (Voir au Vatican le Miracle de saint Grégoire le Grand, par Andréa Sacchi; chez M. le prince de BaulTremont- Courtenay, un diptyque d'Holbein le Vieux représentant le même sujet; à Vicence , au palais Chiericati, les restes d'un grand tableau de Paul Véronèse, rei)résentant Jésus- Christ en pèlerin assis à la table de saint Grégoire. Cette toile a été coupée en morceaux par les Autrichiens pendant la guerre de 1848.)