‹ La politique de Saint Grégoire le Grand [microform]Chapitre 2 sur 22 · III · texte numérisé non relu

III

crime, et purifié par une longue pénitence avant d être élevé au suprême pontificat (0.

Telle était la renommée (|ui s'attacha longtemps à celui qu'on appelait un des quatre Pères de l'Eglise latine. La peinture religieuse, interprète de la piété publique, aimait à le représenter, à coté de Jérôme, d'^mbroise et d'Augustin, la plume à la main, la tète levée, semblant écouter la colombe aux ailes déployées qui lui apportait les enseignements divins dont il était l'organe. Jusque dans les temps modernes, son nom et ses écrits alimentent les controverses religieuses. Les protestants l'attaquent avec plus ou moins de ménagements, le critiquent avec plus ou moins de sévérité. Les gallicans, comme Fleury ou Maimbourg, opposent sans cesse sa conduite à l'égard des souverains à celle de ses successeurs. Le livre le plus complet qui ait été composé sur lui dans notre siècle, celui du pasteur Lau, est encore plus théologique qu'historique (2).

(i) Voir la note A à la fin du volume. (2) Fleury, Histoire ecclésiastique. Paris, 1701 , t. VII et Vlll, liv. xxxiv-xxxvi.

Maimboihg, Histoire du pontificat de saint Grégoire le Grand. Paris, 1086, 1 vol. in-4«.

Lau , Grcgor der Grosse nach seinem Leben und nach seiner Lehre. Leipzig, 1845, 1 vol. in-8".

On peut donc croire que ce grand pontife a été pendant longtemps à la fois très célèbre et très imparfaitement connu. C'est toujours le Père de l'Eglise qu'on invoque; ce sont ses hvres d'édification ou de controverse qu'on consulte; ce sont ses vertus monastiques ou épiscopales qu'on rappelle. Mais Grégoire a été en outre sur le siège romain un vigilant administrateur ; il s'est occupé des choses de la politique et de la guerre. Roi sans en porter le titre, il a été l'adversaire ou l'alhé des souverains de son temps ; s'il ne parle pas encore aux princes avec l'accent dominateur de Grégoire VII, il n'a plus devant eux l'humble attitude d'Innocent I" ou de saint Léon en face des chefs barbares. Il a déjà sa politique ; seul parmi tous les pasteurs de i^euples, il sait ce qu'il veut et où va le monde, au miheu de cette anarchie générale qui suivit l'écroulement de l'empire romain; et cette partie de son rôle ne parait pas avoir été suffisamment mise en lumière.

Gomment s'en étonner ? Pendant les deux siècles qui ont suivi sa mort, il n'a point eu d'historiens. Deux moines contemporains, l'un de Charlemagne, l'autre de Charles le Chauve, furent les premiers.

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Ce fut d'abord le Lombard Paul Warnefrid, diacre d'Aquilée, puis religieux du Mont-Gassin. En écrivant l'histoire de ses compatriotes, il avait rencontré à plusieurs reprises le pape Grégoire I", et le désir de rendre hommage à un des fondateurs de son ordre le rendit le panégyriste d'un homme qui avait été Tardent ennemi de sa nation. Une notice I)articuhère qu'il avait rédigée sur lui devint comme l'appendice nécessaire de son hvre (t). Mais cette notice est plutôt une collection d'anecdotes sur saint Grégoire qu'une biographie complète ; quoique l'auteur eût à sa disposition des documents importants, il n'a tracé qu'une ébauche, dont Jean Diacre a essayé depuis de faire un tableau.

Jean Diacre était aussi moine du Mont-Gassin. Son hvre, composé vers 880, était un ouvrage en quelque sorte officiel, écrit à la demande du pape Jean VIII. Il fut approuvé depuis par beaucoup d'autres pontifes et jouit pendant le moyen âge

(1) làcb atitem de beato Gregorio phira dicere omittimus, quia jam antê aliquot an?ios cjus vitam, Deo auxiîiatifey teoeuimuSy in quà quœcumque diccnda fucrant, juxtà tenuitatis Jiostrœ vires, universa descripsimus. (Paulus Diaconus, De gestis Langohardorum , lib. III, c. xxiv.) La Vie de saint Grégoire y par Paul Diacke, a été insérée au tome IV des œuvres, p. 2-1 G.

d'une popularité incontestée (*). Jean Diacre a lu Paul, dont il va jusqu'à transcrire les phrases; souvent il le suit en le développant, et ne le contredit jamais. Gomme lui, il a eu entre les mains des lettres de Grégoire, mais sans doute en bien plus grand nombre que lui, car les archives du palais de Latran lui avaient été ouvertes. Dans son récit, un ordre factice recouvre la confusion la plus complète, les anecdotes légendaires se mêlent aux pièces authentiques, et c'est presque toujours le pontife ou le religieux qui est en scène. Nous savons, après l'avoir lu , pourquoi Grégoire a été appelé saint; nous ne voyons pas assez pourquoi il a obtenu de la postérité, comme Léon P'*', le titre de grand.

Pourtant, quelques pages éparses dans les annales

[{) Quâ ratione enim vitam beati Gregorii quilibet christia- 71US apocrypham dicat, quam attestante Roinâ éditant, tôt sa7ictissimi doctissimique Romani pontifices, nullo dissonante, hactenùs probavenint, eorumque auctoritatem secutœ tôt ecclesiœ, cimcto populo christiano consonante, nunc usque susccperunt ? (GuiTMUNDUS DE AvERSA, De corpove et sanguine Domini, lib. III ; dans Migne, Patrol., t. CXLIX, p. 1479.)

L'ouvrage de Jean Diacre a été imprimé au tome IV des Œuvres de saint Grégoire, p. 19-188, et dans les Bollandistes, t. II de mars.

(lo dill'ércnts peuples accusent la portée du rôle qu'il a joué dans le monde chrétien. En Italie, en France, en Angleterre, les pères de l'histoire nationale ont dii lui donner une place spéciale dans leurs œuvres. Paul Diacre revient à [)lusieurs reprises sur son éloge au milieu du récit des invasions lombardes (1). Grégoire de Tours interrompt l'exposition des malheurs de son pays pour raconter le voyage d'un de ses diacres à Home, au moment de l'élévation de ce pontife (2). Bédé le Vénérable ne se contente pas de raconter les conversions opérées par ses missionnaires, il l'appelle « un homme grand par sa science et par ses actes, » et il repasse avec complaisance, en signalant sa mort, sur les principaux traits de cette grande vie qui sont arrivés jusqu'à lui i'^).

Le véritable historien de ce temps, c'est Grégoire lui-même. Son époque, à cause de la rareté des documents, est mie des plus obscures de l'histoire.

(1) Pallls Di.vconus, De rjestis Langobardorum, u\, 13, 24, 25; IV, V), 8,9, 10, 20, 30.

(2) Ghegokii Tl'ronexNsis Ilistoria ecclcsiastica Francorum,

(3) Bed^ Venerabilis Ilistoria cccksiastica Angîorum , II, 1.

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Non-seulement la littérature ancienne a péri, mais la littérature chrétienne , illustrée par les Pères , est en pleine décadence, et le siècle de Charlemagne est encore loin. Heureusement, Grégoire était un des hommes les plus instruits et les plus laborieux de son temps ; il est celui des papes qui a le plus écrit ; ses ouvrages sont , à des degrés divers, des sources abondantes où l'on peut puiser à pou près exclusivement, quand on veut le

connaître.

Les bénédictins modernes, en donnant l'édition critique de ses œuvres, ont travaillé de la façon, sinon la plus brillante, du moins la plus utile, à rajeunir sa renommée. Un texte établi sur une collation minutieuse des manuscrits, un ordre des matières rectifié, des notes nombreuses, une biographie qui est plus une discussion qu'un récit, tels sont les secours qu'ils ont fournis aux historiens futurs de saint Grégoire. Mais ni Sainte-Marthe, dans sa Vie de Grégoire le Grand, ni Mabillon, dans ses Annales Bcnedlcllni, ni dom Celher, dans son Histoire des Auteurs ecclésiastiques, ne se sont piqués de révéler quelque aspect nouveau dans la physionomie du saint. Ils s'en tiennent à la tradition ; les vues d'ensemble leur échappent ; il kur

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sulïit de constater et de justifier la vénération de leur ordre et de l'Eglise envers ce grand pontife W.

Adressons-nous donc à Grégoire lui-même et consultons ses écrits.

Voici d'abord les Momies ou Commentaires sur Job, en trente-cinq livres, vaste répertoire pour le théologien et le prédicateur, rempli d'interprétations allégoriques de l'Ecriture. C'est le fruit des méditations du cloître; aucun écho du monde n'y a prolongé son retentissement. Il n'y a pour ainsi dire pas un passage se rapportant aux événements du temps où il fut composé ; à peine si, dans la préface, l'auteur fait un retour personnel sur luimême.

Vingt-deux homélies sur Ezéchiel, quarante homélies sur les Evangiles, offrent un peu i)lus d'intérêt. Celui qui les a prononcées devant le peuple de Home a plus d'une fois ressenti le contre-coup des impressions du dehors ou trahi l'émotion causée par les tristes spectacles qu'il avait devant les yeux. Il n'y a rien à tirer du Sacramcnlaire et de tous les

(l) Sancti Gregorii papœ I... opéra omnia.... studio et labore monachorum ordinis Sancti Bemdicti è Congrcgatione Sancti Mauri.... Parisiis, Rigaïul, 1705, 4 vol. in-folio.

écrits concernant la liturgie; du Pastoral, traité théorique sur les devoirs des évoques, presque rien. Les Dialogues, et surtout les Lettres, doivent nous arrêter plus longtemps.

Les Dialogues sont des mémoires religieux et populaires sur les églises d'ItaUe pendant les invasions barbares. Tous les personnages qui, dans ce siècle de désordre, se sont élevés au-dessus des autres par les vertus ou les miracles de leur vie v jouent un rôle, et Grégoire s'est plus d'une fois luimême mis discrètement en scène. Au miheu d une foule d'anecdotes merveilleuses, il y a à recueillir dans ce hvre beaucoup de traits précieux nous faisant connaître l'état des esprits, des mœurs, des croyances, et encadrant ainsi d'une façon très pittoresque et très naturelle à la fois la figure du saint qui nous les a transmis.

Les lettres, au nombre de huit cent quarantecinq, divisées en quatorze livres, sont un recueil sans prix pour le canoniste et l'historien ; encore n'est-il peut-être pas complet. Rangées par les éditeurs dans l'ordre chronologique, elles peuvent être distribuées dans plusieurs séries.

1*" Les plus nombreuses ont été adressées à des évêques, à des prêtres ou aux délégués du saint-

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siège en vue de l'administration de l'Eglise universelle; elles ont fourni au droit canonique un grand nombre de décisions.

2® D'autres concernent l'administration des biens de l'Eglise romaine; elles font juger de l'état de l'Italie et comprendre comment le plus riche propriétaire de la Péninsule a fini par devenir un souverain puissant et respecté.

3° Les lettres écrites à des personnages politiques ou à des souverains, aux empereurs ou aux rois barbares, sont malheureusement trop peu nombreuses; mais toutes, par le ton qui y régne, par les sujets dont elles traitent, sont très instructives pour ce qui regarde la situation des papes au miheu delà société naissante du moyen âge.

4"* Quelques-unes sont des écrits de spiritualité ou de direction ; elles éclairent du moins une face du caractère de Grégoire. D'autres sont do trop courts témoignages d'amitié ou des billets de recommandation.

Toutes offrent donc un genre particuher d'intérêt, et les renseignements qu'elles fournissent peuvent être acceptés avec confiance. Grégoire est un homme de parti dans le sens le plus élevé de ce mot, mais ce n'est ni un déclamateur ni un trom-

peur. Aucun écrivain sacré n'a moins prétendu que lui à la renommée littéraire. Plus d'une fois, avec une sincérité qu'on n'a aucune raison de croire suspecte, il se plaignit de la popularité de ses écrits, il en défendit même la lecture publique. Ce n'est pas qu'il mérite toute créance quand il s'écrie : « Je n'é- » vite point la confusion du barbarisme, je dédai- » gne les constructions, l'ordre des mots, les cas » des prépositions, car je trouve souverainement » indigne de faire plier les paroles de l'oracle cé- » leste sous les règles deDonat (i). )> Se souvenaitil alors de ses rustiques aïeux, ou plutôt craignaitil de s'entendre dire, comme saint Jérôme, par une voix invisible : Tu n'es pas un chrétien, tu n'es qu'un cicéronien. Confondait-il dans son mépris, comme Grégoire de Tours, le beau style et le paganisme ? Ce qui est vrai, c'est que les loisirs manquaient ordinairement à Grégoire le Grand pour examiner ses fautes contre la rhétorique, et sa correspondance était trop active pour qu'il eût le temps de polir ses phrases. « Excusez la brièveté de mes lettres, dit- )) il quelque part; les tribulations qui m'accablent » sont telles que je n'ai le temps ni de lire, ni de

(i) Moral,, prîBf., cap. v.

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