IG
» dire beaucoup dans mes lettres O).» Il vivait, du reste, à une époque où la science cultivée pour elle-même n'était plus de saison. « Le caractère purement spéculatif de la philosophie, de la poésie, des lettres, des arts, a disparu; ce n'est plus le beau que l'on cherche ; quand on le rencontre, on s'en sert plus qu'on n'en jouit; TappUcation positive, l'influence sur les hommes, l'autorité, c'est là le but, le triomphe de tous les travaux de l'esprit, de tout le développement intellectuel (2). » Grégoire ne prenait donc la plume que dans l'intérêt de FEgHse et des âmes. Il ne séparait pas l'utile de l'honnête; c'était parce côté un Romain des anciens jours, mais un Romain qui avait mis au service du christianisme l'inflexible génie de sa race.
Est-ce un trompeur et un témoin suspect ? Ne devons-nous pas croire à ce vers de son épitaphe: « Il accomphssait dans sa vie ce qu'il enseignait par sa parole. « Pour ce qui regarde en eux-mêmes les faits auxquels il a été mêlé et qu'il rapporte, ils méritent toute créance ; par position, il lui était difficile de déguiser^ la' vérité ; par caractère, il était
(1) Ep. IV, 32.
(2) GuizoT, Histoire de la civilisation en France, leçon xvi'
l'homme qui a écrit cette admirable sentence : Mieux vaut le scandale que le mensonge W. Quant à ses appréciations des faits, elles sont souvent d'autant plus discutables, qu'il n'a pas pour les juger impartialement la hberté d'esprit réservée aux témoins désintéressés. A-t-il été injuste envers les Lombards, adulateur envers la reine Brunehaut ou l'empereur Phocas ? Ce sont là des questions qui se rattachent à l'examen de son caractère , et qui n'importent en rien à la certitude des faits rapportés par lui.
Il faut ajouter cependant qu'il a dû être plus d'une fois trompé, et que çà et là sa véracité, sinon sa bonne foi, peut être mise en doute. Grégoire était crédule et son imagination ne lui a jamais fait défaut, même au milieu des nécessités de la vie publique. Fleury dit avec raison qu'il a suivi le goût de son siècle, de raconter et de recueiUir des faits merveilleux. Il est donc utile, quand il s'agit de faits dont il n'a pas été témoin oculaire, de contrôler ses assertions à l'aide des documents trop rares
(I) Si autem de vcritate scandahim stimitur, 'iitilius permittitur nasci scandahim quàm veritas relinquatur. {Homil. in Ezechielem, lib. I, lioni. 7.)
que rhistoire de ce temps nous a laissés. Mais quand il s'agit d'événements où il a été, soit acteur, soit témoin, on peut se fier entièrement à sa parole.
C'est lui-même en conséquence qui est son meilleur et son plus sincère historien, quoiqu'il ait cherché autant que possible, par humihté chrétienne, à s'effacer dans ses écrits. C'est lui qu'il faut surtout interroger quand on veut le suivre, loin du cloître et de l'autel, dans cette vie active, presque mondaine, à laquelle il fut presque sans cesse condamné et courageusement résigné. Ses écrits lui ont valu une grande autorité dans la littérature théologique, mais ils trahissent aussi par mille révélations un homme d'action et de gouvernement. Or il n'a pas été encore considéré sous cet aspect, excepté par Pfahler, dont l'ouvrage est resté inachevé, et Baxmann, qui lui a consacré quelques chapitres intéressants dans son livre sur la pohtique des papes entre Grégoire I" et Grégoire VII W.
Le but de cette étude est de déterminer le rôle
(1) Pfahler, Gregor der Grosse und semé Zeit, 1. 1. Frankfurt,
R. Baxmann, Die Politfk der Papste vo7i Gregor I bis Gregor VIL EWerfeld, 1868, Erstes Bucli, capit. i, ii, m, iv.
qu'a joué Grégoire l'' dans le monde chrétien au début du moyen âge. Beaucoup de papes ont comme lui reçu le titre de saint; combien peu ont porté comme lui le titre de grand, et combien qui ne l'ont pas obtenu ont une renommée plus retentissante que la sienne ! Il importe donc de faire mieux connaître sa vie publique à l'aide de ses écrits, si l'on veut qu'il ait dans l'histoire la place dont il est digne.