CHAPITRE P
Grégoire I". — Sa naissance. — Sa jeunesse. — Etat de Home et de rUalie au milieu du vi* siècle (1).
Grégoire I" appartenait à une des familles sénatoriales les plus anciennes et les plus illustres de Rome, la famille Anicia (2). Cette famille avait fourni des consuls et des généraux à la république, plusieurs préfets de Rome et du prétoire à l'administration impériale, et enfin, comme renaissant d'elle-même, elle introduisit le christianisme dans le sénat, et donna plus de vierges et de pontifes à TEglise qu'ellen'avait donné de grands serviteurs à la patrie (3). Saint Benoît sortait de son sein. Grégoire
(i) Les sources particulières, outre les œuvres de saint Grégoire, sont :
Procope, Gothica, lib. III, IV.
Paul Diacre, De gestis Langobardorum.
(2) TiTE-LiVE, XLiv, :W 32.
(3) S. Augustin, Ep. cl, Probœ et JuUanœ
comptait parmi ses aïeux un pape, Félix IV. Ses tantes Pateria, Tharsilla, Emilienne et Gordienne, suivant la tradition des Paule, des Eustochie, vécurent loin du monde, dans la chasteté et la pénitence.
Son père s'appelait Gordien, et jouissait d'une fortune considérable ; il avait à Rome un palais sur le mont Cœhus, et possédait de grands biens dans diverses provinces de l'ItaHe. Sa mère avait nom Sylvia. Il naquit entre 530 et 540, pendant les plus tristes années du sixième siècle. Rome était alors la première victime de la guerre qui déchirait la Péninsule. Les Ostrogoths et les Grecs, qui se disputaient ritahe, convoitaient les uns et les autres la possession de son ancienne capitale. Elle avait été six fois prise et reprise W, et pendant les sièges qu'elle avait subis, tous les fléaux avaient fondu sur elle.
En moins de vingt ans, ce qui restait du patriciat romain dut à peu prés disparaître. Vitigès, pendant qu'il bloque la ville en 537, fait massacrer
(1) En 536, par les Grecs; en 537, elle est assiégée par Vitigès; elle est prise en 546 par Totila; en 547, par Bélisaire; en 548, par Totila ; en 552, par Narsès.
les sénateurs qu'il détenait comme otages. Totila, dix ans après, emmène la plus grande partie des survivants dans les forteresses de la Gampanie, où il les tient prisonniers pendant plusieurs années W. Un peu plus tard, trois cents jeunes gens des meilleures familles, envoyés au delà du Pô par Teias, sont mis à mort. Ceux qui avaient échappé à ces déportations ou à ces massacres subirent, de la part des Grecs, leurs protecteurs naturels, les plus indignes traitements. On vit, pendant un siège, le commandant de la garnison de Rome vendre à haut prix aux habitants les vivres dont il frustrait ses soldats affamés. On vit un citoyen, égaré par le désespoir, se jeter dans le Tibre à la vue de ses cinq enfants. Une fois, la ville resta pendant soixante jours le repaire des loups et des bêtes fauves descendues des montagnes.
Grégoire, qui se dit contemporain de Totila, dut assister à ces scènes lamentables, et, comme avant lui saint Benoît, quitter Rome pour échapper aux massacres. Puisque son père ne périt pas entre les
(i) Romanos senatores sccum habens, cœteros cives omnes cum uxoribus liberisque in Campaniam misitf nec Romœ quemquam morari passus, urbem reliquit penitùs vacuam. (Procope, Goth., III, 22.) Dans Muratori, JRer. italic. script. ^ t. I", p. 320.
mains des Goths, il est à croire qu'il trouva un refuge dans une de ses terres éloignées, sans doute en Sicile W. L'enfant parcourut donc la Péninsule, il vit le déplorable état où la guerre l'avait réduite : les Francs descendus des Alpes en 554, ravageant tout sur leur passage jusqu'en Galabre ; la peste de 565 s'étendant de la Ligurie à toutes les provinces, les paysans mourant de faim sur leurs cabanes en ruine et leurs sillons abandonnés, les moissons interrompues, les habitations vides. « On eût dit le monde retombé dans son antique silence (2). » Et au miheu de cette soUtude, les survivants, exaltés par leurs souffrances, croyaient entendre dans les nuées le son des trompettes célestes et comme le bruit d'une armée en marche. Le livre des Dialo-
(1) Quoique la Sicile vint d'être dévastée par Totila (Pro- COPE, Goth.t III, 39), il est probable que Grégoire y fut conduit, à cause des nombreuses terres que sa famille y possédait. Pirro décrit dans la deuxième partie de sa Sicilia sacra les abbayes bénédictines de cette île, et il consacre une dissertation spéciale aux six monastères que Grégoire bâtit en Sicile avant son pontificat. A Ven croire, la plus grande partie des biens de leur fondateur appartenait au territoire de Palerme. {Sicilia sacra, éd. de 1643, 1 vol. in-folio.) Grégoire conserva depuis un grand nombre d'amis en Sicile ; Venantius , Maurentius, Rusticienne, etc.
(2) Paul Diacre, ii, 4.
gues de saint Grégoire est rempli de ces récits terribles et de ces prodiges. Il accuse dans son auteur une imagination vivement frappée non moins qu une résignation profonde aux mystérieux décrets de la Providence. Il ne fut écrit que bien plus tard, et pourtant on le dirait composé sous l'impression récente de ces terribles catastrophes.
Grégoire touchait sans doute à ladolescence quand le pouvoir impérial fut rétabli définitivement à Home ; il put dés lors habiter sans interruption le palais paternel. Rien ne manqua à son éducation ; Rome était en Occident la ville où la culture intellectuelle était le moins tombée. Partout ailleurs rinvasiun barbare avait fermé les écoles et détruit un grand nombre de livres ; les idiomes germaniques avaient achevé de corrompre la langue latine, devenue entre les mains des Romains eux-mêmes un instrument rebelle. En Gaule, par exemple, Grégoire de Tours s'excuse à plusieurs reprises de la dureté et de l'incorrection de son style ; il gémit de voir les ténèbres ainsi ré[)andues sur le monde. Grégoire était plus heureux dans sa ville natale ; près de sa maison, sur le Forum, on lisait encore pubhquement Virgile ; les poètes du temps célébraient devant le sénat la nouvelle royauté de Rome
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chrétienne, et étaient honorés d'une récompense publique pour leurs vers (l). Le jeune patricien trouva donc des écoles ouvertes autour de lui; il y étudia la grammaire, la rhétorique, la dialectique ; il ne se laissa même, dit son biographe, dépasser en science par personne, et Ton trouve dans ses ouvrages la preuve de ses connaissances sur les divers systèmes de la philosophie antique (2). De même ses lettres le montrent possédant à fond cette science du droit, remise en honneur par Justinien. Quant au grec, qui était la langue des nouveaux maîtres de l'Italie, toute sa vie il dédaigna de l'apprendre, ou tout au moins refusa-t-il de s'en servir (3). Enfin, ce fut toujours un ami des lettres, s'entourant volontiers de gens instruits. Il trahit lui-même les scrupules de sa conscience d'écrivain, quand il avoue, dans la préface de ses Dialogues, qu'il a corrigé le langage rustique de ses héros. Mais la science qui lui plaisait surtout et qu'il
(1) FoRTUNAT, Carm., m, 20; vi, 8.
(2) Un passage des Morales (u, 1G) porte les traces de sa connaissance du stoïcisme. Il a entendu parler de Platon. {Ep. m, 54.)
(3) Nos nec grœcè 7iovimus, ncc aliqaodopus aliqaawJù grœcê couscripsimus. (Ep. xi, 74.) Çà el là, dans ses œuvres, il cite des mots grecs en indiquant leur origine et en les traduisant.
connut très jeune, c'était celle de la religion. La piété devait être précoce dans une famille aussi attachée à l'Eglise que la sienne. Son père, peutêtre dégoûté comme tant d'autres à la vue des malheurs du monde, était entré dans le clergé, et, sous le titre de diacre régionaire, était chargé de l'administration ecclésiastique d'un quartier de Home. Sa mère venait d'embrasser la vie solitaire. Luimême était nourri de la lecture des Pères, surtout de saint Augustin, de saint Ambroise et de saint Jérôme (l). La pensée de son salut éternel l'agitait, et il conçut dés lors le projet de se retirer du monde. Toutefois, sur les conseils de ses amis, il résista à ses penchants pour la sohtude et la retraite; l'habitude, le désir d'être utile à ses concitoyens, l'arrêtèrent longtemps (2).
Ce n'était pas trop du concours de tous les Romains ayant un nom, quelque fortune, quelque talent ou quelque influence, pour sauver Rome et la malheureuse Italie des plus grands désastres. Malgré ses vices, malgré l'esprit et l'accent étranger
(') ^^ beatorum patrum Ambrosii et Augiistini torrenti-
bus prof anda ac perspicua fluenta assidue bibere. {IIomiL in Ezechicl Vrœf.) Plus loin il cite saint Jérôme (lib. I, 7 j II, 9j.
(2) Moral., Prœf., cap. i.
des fonctionnaires venus de Gonstantinople, le gouvernement des empereurs d'Orient paraissait un gouvernement national, et, en Itahe comme à Rome, Narsès avait été proclamé le restaurateur de la hberté. Grégoire, issu d'une vieille famille patricienne et orthodoxe, ne pouvait voir qu'avec faveur le retour de la domination grecque. Aussi, vers 574 (i), accepta-t-il de l'empereur Justin II la dignité de préfet de Rome, dont plusieurs de ses ancêtres avaient déjà été honorés, ou plutôt peutêtre celle de vicarlus urbls, à laquelle les fonctions de préteur étaient échues (2).
Nous n'avons aucun détail particulier sur son administration. Sa tache devait être difficile. Rien n'était plus triste que l'aspect extérieur et la condition de Rome, après tant d'années de guerre. Le mausolée d'Auguste converti en forteresse ; les
(1) Pagi, Critica in annales Baronii, adopte la date de 573. (T. H, p. G65 )
(2) Grégoire dit en parlant de lui (Ep. iv, 2) : urbanam prœturam gerens. La leçon qu'on trouve dans un manuscrit : prœfecturanif est préférable. En effet, Cassiodore (Var., vi) ne nomme pas le préteur urbain parmi les fonctionnaires publics ; il nomme un prœfectus urbis et un vicarius urbis Romœ. Il dit de ce dernier : Habes enim cum prœfectis aliquam portionem , partes ad te sub prœtorianâ advocatione confligunt. (Formula vicarii urbis Romœ. Patrol. Migne, t. LXIX, p. 696.)
connut très jeune, c était celle de la religion. La piété devait être précoce dans une famille aussi attachée à l'Eglise que la sienne. Son père, peutêtre dégoûté comme tant d'autres à la vue des malheurs du monde, était entré dans le clergé, et, sous le titre de diacre régionaire, était chargé de l'administration ecclésiastique d'un quartier de Home. Sa mère venait d'embrasser la vie solitaire. Luimême était nourri de la lecture des Pères, surtout de saint Augustin, de saint Ambroise et de saint Jérôme (t). La pensée de son salut éternel l'agitait, et il conçut dès lors le projet de se retirer du monde. Toutefois, sur les conseils de ses amis, il résista à ses penchants pour la sohtude et la retraite; Tliabitude, le désir d'être utile à ses concitoyens, l'arrêtèrent longtemps (2).
Go n'était pas trop du concours de tous les Romains ayant un nom, quelque fortune, quelque talent ou (|uel(|ue influence, pour sauver Rome et la malheureuse Italie des plus grands désastres. Malgré ses vices, malgré l'esprit et l'accent étranger
(1) De bcatoriim patrum Ambrosii et Aucjustim lorrcnti-
bus profunda ac perspicua flucnta assidue biberc. ( llomiJ. in Ezevhiel Prœf.) Plus loin il cite saintJérôme (lib. I, 7 ; II, 9i. ' (2) Moral., Prœf., cap. i.
des fonctionnaires venus de Gonstantinople, le gouvernement des empereurs d'Orient paraissait un o-ouvernement national, et, en Italie comme à Rome, Narsès avait été proclamé le restaurateur de la liberté. Grégoire, issu d'une vieille famille patricienne et orthodoxe, ne pouvait voir qu'avec faveur le retour de la domination grecque. Aussi, vers 574 W, accepta-t-il de l'empereur Justin II la dignité de préfet de Rome, dont plusieurs de ses ancêtres avaient déjà été honorés, ou plutôt peutêtre celle de vicarlus urbis, à laquelle les fonctions de préteur étaient échues (2).
Nous n'avons aucun détail particuUer sur son administration. Sa tache devait être difficile. Rien n'était plus triste que l'aspect extérieur et la condition de Rome, après tant d'années de guerre. Le mausolée d'Auguste converti en forteresse ; les
(1) Pagi, Critica in annales Baronii, adopte la date de 573.
(T. Il, p. cor) )
(2) Grégoire dit en parlant de lui (£p. iv, 2) : urbanam prœturam gerens. La leçon qu'on trouve dans un manuscrit : prœfecturam, est préférable. En effet, Cassiodore [Var., vi) ne nomme pas le préteur urbain parmi les fonctionnaires publics ; il nomme un prœfectus urbis et un vicarius urbis Romœ. Il dit' de ce dernier : Habes enim cnm prœfedis alîqmm portionem , partes ad te sub prœtorianà advocatione conftignnt, (Formula vicarii urbis nomœ. Patrol. Migne, t. LXIX, p. 696.)
frises i)récieusos, les statues transformées en projectiles et lancées par les Grecs du haut des murailles ; les aipieducs coupés et le tiers de l'en- (^einte démoli par Totila, voilà ce qu'on avait vu après les dévastations desGotlis et des Vandales (i). Malgré le zélé des Romains à entretenir leurs monumenls[)ublics (2), partout on voyait « des murs croulants, des maisons renversées, des édifices fatigu»'s de leur longue vieillesse {^). » Leséglises seules conservaient (pielque splendeur : on en bâtissait de nouvelles, (|u'on ornait de peintures. Les reliques des apôtres Pierre et Paul, qui attiraient les pèlerins, étiuentla seule richesse de la ville. La population était découragée, décimée par la guerre, la famine et la peste. Les divisions religieuses se perptMuaient ; les ariens erraient avec colère autour de leur église du quartier de Suburra récemment fermée W.
(1) Cassiodore disait déjà au conimenceineiit du vi*^ siècle : Nunc autem potcst cssc veridiciun, si iinivcrsa lioma dicatur csscmiraculum. [Var., vu, 15 )
(2) Procope, Goth., IV, 22.
(3) In h(k iirbe dissolata mœnia, eversas domos , dcstructas cccksîas turbine cernimus, cjusquc œdificia Jomjo senio ïassata. {Dialog. n, 15.)
[l] Dialog. lu/M.
Tel était le théâtre de l'administration de Grégoire. Sans trahir aucune de ses fonctions, il vivait dés lors dans le monde comme n'y étant pas, se faisant au fond de son cœur une sohtude où rien ne retentissait que le nom et les louanges de Dieu W. On le voyait pourtant, sous sa toge brodée de soie et d'or, vaquer avec zèle à ses fonctions, et conquérir parmi ses concitoyens une popularité à laquelle le cloître ne le dérobera pas (2).
Malgré son dévouement à la chose publique, il ne devait pas tarder à céder à son penchant secret et à se retirer découragé du monde. En dehors des mobiles religieux, le spectacle do ce qui se passait autour de lui était bien fait pour abattre un esprit plus énergique que le sien. Deux sentiments paraissent avoir précipité sa retraite : son dégoût de l'administration grecque, son désespoir à la vue de l'invasion triom[)hante des Lombards.
Tout d'abord, ses instincts naturels de justice et de générosité furent froissés par l'arbitraire de la domination impériale : les paroles amères qu'il
(1) Si verô prematur aliquis corporaliter popularibus tiirbis, et tamen nullos curarum sœcutarium tumultus in corde patituVy non est in urbe. (Moral., \xx, 10.)
(2) Jean Diacre, 1, 6.
laissa tant de fois échapper le prouvent. Comme tous les Romains, il pensa bientôt que mieux eût valu vivre sous les Ostrogotlis. Rome n'était i)lus une capitale, mais une colonie délaissée de l'empire, la velus lioma, sur laquelle les historiens ^recs, si prolixes quand il s'agit des Perses, disent à peine (juelques mots (l) : il le sentait bien, et son âme patriotique était révoltée de cette situation. Quel citoyen ne l'eût pas été en vovant l'Italie devenue une province d'un Etat oriental, négligée, pressurée, mal défendue ? Les exarques résidaient loin de Rome, à Ravenne; les appels des jugements étaient portés à Constantinople ; les fonctionnaires de tout rang ne , s'exilaient en Occident que pour chercher à faire fortune aux dépens de leurs administrés ; les soldats grecs se livraient à la débauche et au pillage comme en terre conquise. Dans son dévouement aux institutions du passé, Grégoire ne [)ensait plus pouvoir vivre utilement pour sa patrie au milieu du monde; le Romain se réfugiait dans
(1) Théopuylacte Simocatta, Histoire de l'empereur Maurice, Cet historien, dans tout son livre, ne consacre pas même lin chapitre aux événements d'Italie. Procope connaissait à peine la géographie de l'Occident, à en juger par sa description de la Bretagne.
l'Eghse, où il voyait la seule force vivante de la société et de l'empire.
D'autres malheurs, bien capables de troubler les âmes les plus viriles, le jetèrent dans un complet découragement. Survint l'invasion de ces Lombards qu'il a toujours tant redoutés, tant haïs et tant combattus. Depuis 568 (D, cette tribu guerrière, hommes, femmes, enfants, était descendue des Alpes, sous la conduite d'Alboin. Celui-ci avait promptement soumis l'Itahe du Nord et établi sa capitale à Milan, puis conquis la Ligurie, excepté les villes maritimes (2). S'avançant ensuite dans l'Ombrie, il avait placé un duc dans la ville de Spolète, pour séparer Rome de Ravenne; peut-être môme fonda- t-il dans le sud le duché de Bénévent, destiné à intercepter les connnunications entre Rome et Naples (3). Quand Pavie eut succombé en 572, après un siège de trois ans, Alboin posséda la plus grande partie de la Péninsule ; les principaux
(1) Grégoire dit dans une lettre de 595 : Viginti autem et scptem annos ducimus, quod in hàc urbe inter Langobardorum gladios vivimus. (Ep. v, 21.)
(2) P. DiACRK, îUst. des Lombards, W, 25.
(3) Grégoire, en 592 (Ep. ii, 46) , parle du duc Aréchis de Bénévent comme régnant; or, Aiéchis succéda à Zotton, qui, selon Paul Diacre, régna vingt ans.
duchés étaient ceux du Frioul du Trentin, d' Yvrée, de Turin, do Lii^urio, de Lucques, de Toscane. Les Lombards n'occupaient dans l'Emilie que Reggio, Plaisance et Parme ; dans l'Italie méridionale que les territoires de Spolète et de liénévent. Le successeur d'Alboin, Cleph, fut assassiné après un règne de dix-huit mois, et les trente-six ducs qui s'étaient [partagé le pays conquis jugèrent inutile de lui donner un successeur.
Malgré cette anarchie, leur [puissance n'en était pas moins redoutaljle. Quelques ducs avaient embrassé le catholicisme, déjà [)rofessé auprès d'eux i)ar Clotsinde, femme d'Alboin et fdledu roi des Francs, Glotaire. Le plus grand nombre était entré dans l'Eglise, comme les Gotlis, par la [)orto de l'arianisme, et leur religion était mêlée d'une foule de superstitions païennes. Ils adoraient les arbres et offraient des sacrifices sanglantsaux puissances invisibles (1). Leur fureur se Ujurnait surtout contre les populations orthodoxes. Ici ils tuent quarante paysans qui ont refusé de manger des viandes consacrées ; là ils égorgent quatre cents prisonniers qui n'ont pas voulu adorer la tête d'une chèvre immolée par
(1) Vita sancti Barbât i, Boll, 19 fév.
eux (1). S'ils montrèrent quelque modération, ce fut dans le Frioul, livré à un clergé schismatique ; tant ils redoutaient l'inlUience de l'Eghse romaine! Ailleurs ils essayaient d'établir et de maintenir par la force desévèques ariens (2). Au moindre prétexte, ils pillaient les villes et dévastaient les campagnes vouées aune stériUté continuelle. Beaucoup de Romains, de l'aveu de Paul Diacre (•^), furent tués par cupidité, d'autres répartis entre les vainqueurs pour devenir tributaires : les églises furent dépouillées, les prêtres égorgés, les cathohques ûdèles obligés de fuir dans les forêts. Envers les moines, les Lombards furent implacables, d'un bout à l'autre delà Péninsule. Novalèse en Piémont, Farfa en Sabine, Classe aux portes de Ravenne, le Mont-Gassin près de Naples, furent presque en même temps livrés aux flammes. Aussi avides que cruels, ils poursuivaient les religieux qui ne pouvaient se racheter à prix d'or et les pendaient aux arbres des chemins.
Quelle différence avec les Ostrogoths ! Les invasions du cinquième siècle avaient paru bien moins
{\)Diaîog.y 111,28, 29.
(2) Bialog., lu, 29.
(3) Paul Diac, De gestis Langolardomm, m, 32.
L'ii'myantes, car lours auteurs se disaient les alliés de l'empire et se montraient respectueux pour l'Enlisé. Alaric s'était arrêté devant l'enceinte des basiliques romaines ; Théodoric mettait ses Etats aux pieds de l'empereur d'Orient et portait avec orgueil la pourpre consulaire ; sous sa domination, on pouvait encore croire à l'éternité de la puissance romaine. Mais voici venir la barbarie sauvage et ardente, à la suite des Lombards et de leurs alliés, Gépides, Bulgares, Sarmates, Pannoniens, Suèves. Leur tête rasée par derrière, leurs cheveux tombant du front le long de leurs joues peintes en vert et s'unissant à la barbe, eussent suffi pour épouvanter; leurs cruautés et leurs dévastations faisaient croire à la fin prochaine du monde.
Triste situation de Rome et de ses habitants au miheu de ces invasions ! L'âme de Grégoire en dut être navrée. Devant lui, un ennemi implacable; à côté de lui, des hommes en proie à la famine, à la peste et encore plus à la peur. Les Grecs n'avaient conservé qu'une partie de leurs conquêtes sur les Ostrogoths, et, soit manque de résolution, soit faute de forces suffisantes, ils étaient incapables de reconquérir le reste. Ils se bornaient à se défendre derrière les murailles des villes qui leur restaient.
Le territoire où séjournait l'exarque reçut, comme dernier refuge des Romains, le nom de Romagne ; il comprenait les villes de Ravenne, Bologne, Forh, Gesène, et la Pentapole maritime, Ancône, Rimini, Pesaro, Fano, Sinigagha. L'exarque continuait à nommer des maîtres de la milice à Rome, Gaëte, Svracusc, Tarente. Le duché de Rome s'étendait de Gività-Vecchia à Terracine, et en remontant le Tibre, d'Ostie à Ameria et Narni. Le duché de Naples était resserré entre Capoue et Amalfî; la population italienne s'était accumulée sur ce petit espace.
Parmi les fuyards qui venaient y chercher un abri contre le glaive des Lombards, il y avait un grand nombre de moines ; Grégoire en vit arriver à Rome plusieurs, que le pape installa prés du mont Gœlius, dans son propre palais de Latran. Le pieux patricien fut donc à même de les connaître et de les entretenir souvent. En les entendant raconter les miracles de la vie de saint Benoît, il se sentit peu à peu porté à les imiter, et leur conversation, leurs exemples, fortifiaient chaque jour en lui une vocation qu'il portait déjà dans son cœur.
Enfin, il vint prendre place dans leurs rangs W,
[]) Grégoire fut bénédictin, quoi qu'en ait dit Baronius. En
rtr. plulôl, ce semble, [nmr y trouver le repos de l'ùtne et du corps que pour y conlinucr sa vie militante et laborieuse. Son père venait de mourir (i) ; il cmplova une partie do son immense héritage à bîitnsix monastères dans la Sicile, jusque-là ménagée par l'invasion étrangère. Il en établit un septième, dédié à saint André, dans sa maison du Gœlius, et il y commença son noviciat. « J'ai abordé au port ,, du cloître, écrivait-il, j'ai abandonné tout ce qui „ est du monde... Me voici nu, échappé au grand ,, naufrage (2). « Il y vécut humblement, sous la conduite d'un abbé élu, selon la règle, par la communauté. Il fit ainsi du palais de ses ancêtres une maison de prière où rien ne rappelait son ancienne splendeur, excepté l'oratoire, orné de peintures et de saintes images (3). La méditation et le travail se
eiret, le pape Bouitace IV, au concile de 610, voulant réfuter ceux qui interdisaient l'épiscopat aux moines, se sert de ee argument : Grégoire Va bien accepté, car la règle de samt Benoit ne lui imposait aucune défense à cet égard.
(1) Vers 573. (Jean D.acre, 1, ri.) Cette date, acceplee par MabiUon, est beaucoup plus vraisemblable que la date de ,.81 , mise en avant par Baronius.
(») Portum monasterii peê»', et veKcHs qnœ muruh smt..... exhujus mundi naufragio mdiis evasi. {Moral, Prœf c^i^. ..)
(3) Lettre du pape Adrien 1" à Charlemagne. ( Patrol. MlGNE, t. XCVllI, p. 128li )
partageaient ses longues heures de solitude. Esprit porté au mysticisme, tantôt il s'abîmait dans la contemplation des choses divines, tantôt, commentant les Ecritures, il en tirait une foule de considérations utiles pour la pratique de la vie intérieure. Par ses lectures, il cherchait plutôt à fortifier sa piété qu'à enrichir son esprit; môme la plume à la main, il avait renoncé d'avance à toute gloire et ne songeait ([u'à l'édillcation de ses frères.
Grégoire soumettait son corps comme son esprit à une discipline rigoureuse. Sa mère, retirée dans un couvent voisin, s'était chargée de sa nourriture et lui envoyait chaque jour dans une assiette d'argent, seul reste de sa richesse d'autrefois, des lén-umes cuits à l'eau. Bientôt les jeûnes fréquents, les austérités volontaires eurent altéré sa santé ; il devint incapable de supporter l'abstinence, môme durant la semaine sainte. Il tombait dans de longs évanouissements, et ses frères le forcèrent à grand'peine de prendre une nourriture qui réparât ses forces. Combien cette satisfaction donnée à luimême lui coûtait, il nous l'a dit lorsqu'il se peint à genoux dans son oratoire près du saint solitaire Eleutherius, et obtenant par les prières de son ami le rétablissement de sa santé. Pour lui, ce n'était
guère que le droit de reprendre ses imprudentes macérations.
Et pourtant, à de telles mortifications, les troubles de l'âme avaient survécu. Il fut en proie aux angoisses du doute, et alla un jour jusqu'à se demander si l'âme était vraiment immortelle. Dans la Bible, la mystérieuse histoire de Job l'attirait surtout ; dans ce tableau des épreuves infligées à un homme, il cherchait à hre le sens des malheurs dont Dieu frappait le monde. Il voyait l'Italie, l'univers entier en proie à mille fléaux : à quelques pas de lui, les plus grands monuments de Rome antique tombaient en ruine. Sur la terrasse de son monastère, il était en face du plus splendide et du plus triste des horizons : ici le Golysée dégradé et silencieux, le Forum vide de citoyens et devenu un marché d'esclaves, là le palais des Césars abandonné, le grand Cirque désert. Autour de lui du moins , plus d'un lieu vénérable, plus d'un édifice sacré, lui parlaient des choses éternelles; c'étaient la basiUquo et la maison épiscopale de Latran; c'était la colline de l'Aventin, où les patriciennes du temps de saint Jérôme avaient donné à Rome les premiers modèles de la vie monastique; c'étaient les éghses des saints Nérée et Achillée, de Saint-Etienne-le-Rond, où il
prêcha dei)uis, et où l'on montre encore avec respect la chaire qu'il a occupée. A la fois humihé et plein d'espérance entre ces monuments si divers, muets témoignages de la fragilité des cités terrestres et des espérances de la cité divine, Grégoire attendait en tremblant l'approche annoncée dos derniers temps. Les signes en effet se multiphaient : l'évéque de Fcrentinum avait vu un vénérable martyr lui apparaître en songe et lui dire à plusieurs reprises : La fin de toute chair est venue (1). Les saints disparaissaient du monde ; n'était-ce pas encore un
prodige ?
Quel heu pour l'attendre était plus favorable à Grégoire que sa retraite, jusque-là inviolable! Aucune ville n'était moins menacée et plus tranquille que Rome. Là, un monastère, suivant son expression, était le port où Dieu rassemblait ses élus, loin des tempêtes et des naufrages, où il les maintenait parfois malgré eux. On se racontait parmi les frères qu'un d'eux, ayant voulu fuir, avait été frappé en plein visage par la lumière céleste et aveuglé (2).
(1) Dialog.y m, 38.
(2) Jean Diacre, 1, i2-U. Des miracles otfrant des circonstances analogues sont racontés, Ep. xi, 44.
— iO -
Ils vivaient au milieu des apparitions et des miracles. Jésus-Christ, la Vierge, les prophètes, les saints, se montrent au chevet des mourants pour adoucir leur agonie ; les anges leur tendent des couronnes de fleurs. Tel religieux, en pleine santé, les a vus passer dans ses rêves, lui prédisant une prochaine déhvrance; tel autre pendant la nuit s'est entendu appeler par son nom, et une voix lui a annoncé sa dernière heure. Ils sont d'autant plus détachés de la terre que la vie leur apparaît comme la plus dure des épreuves et qu'ils en demandent à Dieu la fm pour ceux qui leur sont chers. Les concerts célestes ou les clameurs infernales retentissent déjà à leurs oreilles, et on en cite qui sont revenus un instant de l'autre monde pour en redire les terrcursou les merveilles (l). Combien de moines obscurs, dans ces siècles troublés, ont été emportés par la foi dans ces régions sublimes, parcourues depuis par l'imagination d'un grand poète! Combien de i)récurseurs inconnus a eus le chantre de la Divine Comédie, sans compter saint Grégoire, qui nous a redit les ravissements de ses compagnons de sohtude, et qui les a sans doute partagés !
(1) Uialug., imssïm.
Ainsi se continue, dans le monde mystique des âmes, une tradition non interrompue jusqu'àDante, ({ui en sera le subhme interprète.
Tel était le monastère au milieu duquel Grégoire passa les plus tranquilles années de sa vie. Appelé aux fonctions d'abbé par ses religieux, il veilla avec rigueur à l'observance de la règle. Ayant trouvé sur le corps d'un moine qui venait de mourir trois pièces d'or, il punit cette infraction aux lois monastiques sur la propriété (1) par la privation des honneurs de la sépulture ; puis il pria et fit prier avec ferveur pour le salut de l'âme du coupable (2^ C'est assez dire quelle tendresse de cœur s'unissait en lui à une inflexible justice. Dans ses lettres il regrette avec effusion les jours heureux (ju'il a passés dans la compagnie de ses frères. Ses Dialogues nous révèlent quels austères et doux souvenirs idusicurs d'enlre eux avaient laissés dans son âme, et combien leurs derniers moments l'avaient édifié. Son ardente charité s'étendait à tous, et surtout aux pauvres, qui venaient frapper en foule à la porte du monastère , et qui recevaient
(l) Berjula S. Bcnedidi, c. xxxiii.
[H) Dtalog., iv, 55.
de lui une humble et infatigable hospitalité. Grégoire croyait échapper ainsi aux épreuves qui affligeaient sa patrie, et il allait être rejeté dans les tempêtes au milieu desquelles s'était écoulée sa jeunesse.