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CHAPITRE II

Grégoire I". — Sa mission à Constantinople. — L'empire byzanUii et les royaumes barbares au vi« siècle (1).

La pensée de la gloire de Dieu et de la propagation de l'Evangile liront bientôt sortir volontairement de sa retraite le jeune moine du mont Gœlius.

Un jour qu'il se dirigeait vers l'intérieur de la ville, sans doute vers Saint-Pierre , il passa sur le Forum, rendez-vous ordinaire des marchands juifs qui amenaient des extrémités de l'Occident des convois d'esclaves. Il vit exposés et en vente quelques enfants d'une beauté et d'une blancheur extra-

(1) Sources particulières :

Beua, Anglorum Historia ecclesiastica; éd. de Cologne, 1612,

Gkegohii Turonensis Fra7îcorum Ilist. ecclesiastica (édition

de la Société de rHistoire de France).

Jean de Biclar, Chronique (apud Florez, Espana sagrada,

t. VI, p. 382),

ordinaires et d'un type étranger. Il s'arrêta et demanda de quelle nation ils étaient. On lui répondit : Ce sont des Angles. — Beaux comme des anges, reprit-il, et dignes d'être leurs concitoyens. Etleur pays, comment Tappelle-t-on? — Deira. — Eh bien ! le Seigneur tournera son ire en miséricorde à leur égard. Et leur roi, comment se nommet-il? —/Ella.— Alléluia! nous ferons en sorte qu'on chante chez eux TAUeluia du Seigneur (i).

Il racheta, dit-on, les enfants captifs, les logea dans le triclinium où il servait les pauvres, et, après les avoir instruits et baptisés, il voulut les mener à sa suite annoncer la vérité à leurs compatriotes. Il alla donc trouver le pape Benoit, lui demanda d'envover des missionnaires en Bretagne, et comme personne ne se présentait, à cause de l'éloignement et des diilicultés de tout genre, il s'offrit lui-même. Les Lombards étaient pourtant aux portes; qu'importait à Grégoire? Les Romains ses i)êres avaient rêvé des conquêtes en face du camp d'Annibal. Il partit. A cette nouvelle, les citoyens s'agitent; on entoure le pape pendant qu'il se rendait àréghse:

(1) Paul. Diac, 17-20. - Joann. Diac, I, 21-24. - Bi:DiE Uist. eccl. Anglomni, W, l.

Vous avez olfensé saint Pierre, lui criait-on, vous avez ruiné Rome en laissant partir Grégoire. Le pape envoie aussitôt à sa poursuite; l'apôtre est rejoint à trois journées de marche de la vihe, et rentre dans son monastère, au milieu d'un peuple (jui ne souhaitait pas de plus puissante protection (jue celle de ses prières.

Cette i)opularité constante fixa sur lui les regards du pontife romain. Benoît L'^ comme lui, appartetenait à une famille patricienne, et peut-être avaitil été moine. Il ordonna diacre le reclus de Saint- André, et lui confia l'administration ecclésiastique (fune des sept régions delà ville (l). C'était une manière adroite de ramener dans la vie publique un bon citoven et de rendre utile son expérience. Les Lombards reparurent bientôt aux portes de Rome. La garnison était insuffisante et sans chef; les convois de blé avaient manqué et les greniers ecclésiastiques étaient vides ; lafamine se ht bientôt sentir.

Le peuple criait au sénat : Si tu n'es pas capable de nous délivrer des Lombards, délivre-nous du moins de la faim. Le pape, malgré le blocus, put transmettre l'expression de ses plaintes à l'empereur Tibère. Il

(1) J. DiACRK, I, 2r>.

— 4(i mourut peu après, et son successeur Pelage II reçut la réponse. C'était une flotte chargée de blé et de provisions qui réussit à pénétrer dans le Tibre. Ce secours inattendu força les Lombards à s'éloigner. Pelage, délivré, se souvint qu'il avait pris possession de son siège sans l'agrément de l'empereur, et il lui envoya une lettre d'excuses par l'apocrisiaire ou nonce qu'il se choisit près de la cour byzantine. Ce nonce, c'était Grégoire (l^.

La mission qui lui échut était pour lui le présage du souverain pontificat; mais elle était diiïicile , presque redoutable. Le nonce était l'intermédiaire entre l'empereur, protecteur armé des catholiques, et le premier des patriarches, sujet fidèle de César. Beaucoup de qualités lui étaient nécessaires; il lui fallait un caractère ferme pour résister aux prétentions souvent déplacées de remi)ereur, un esprit souple pour ne pas heurter de front ses préjugés , une âme droite pour ne pas s'égarer au milieu des

(1) La coutume d'envoyer des nonces à Constantinople remonte à saint Léon le Grand. Ce pape, dans une lettre à

Pulchérie, détermine le but de leur mission : Vt nec ca-

tholicis vestrum prœsidium, nec vobis meum desit obsequium, (Ancienne et nouvelle Discipline de l'Eglise, par Tuomassin, !»• partie, liv. II, cli. cvni.)

- n intrigues du palais, un cœur patriotique pour plaider avec quelque chaleur la cause délaissée de l'Italie. Grégoire ne devait pas être inférieur à sa

tâche.

Il arriva à Constantinople au commencement de 579. Il passa six ans en Orient, mêlé à presque toutes les aflaires politiques et religieuses. Logé dans le palais impérial (l), il y afl'ectait les habitudes monastiques et passait dans la retraite tout le temps qu'il ne consacrait pas aux devoirs de sa mission. Ouelques-uns de ses moines l'avaient accompagné, et il vivait avec eux dans l'exercice des lectures et des études saintes (2). Malgré sa santé ailaiblie, il leur expliquait longuement, dans des homélies familières, divers textes de l'Ecriture. Il donnait ainsi carrière aux effusions de son imagination et de sa piété. Ces sermons remaniés sont devenus une partie du hvre des Morales.

Une pieuse émulation accroissait sa ferveur; il avait devant lui ces monastères d'Orient, qu'il appelle quelque part des fontaines de grâce (-i). Il

(1) Ep. xin, 38.

(2) Moraly Prcef., cap. i, ii.

(3) Ep. vu, 30.

enviait sans doute ces religieux qui [)0uvaicnt louer Dieu en paix, à l'abri des invasions, dans le tumulte de la ville impériale comme dans la paix du désert. Il entendit au moins parler du célèbre Jean Glimaque, de ses solitaires, les uns dans des prisons, les autres au grand air, s'empéchant de dormir, se liant les mains, immobiles et l'ceil fixe, ou sanglotant, implorant les plus atroces maladies, se frappant la poitrine de cailloux jusqu'à vomir le sang, se criant les uns aux autres : « Croyez-vous, mon frère, que nous obtenions enfin miséricorde ? )> Sans être insensible à ces déUces mystiques, il ne s'oubliait pas dans la vie contemplative (»). C'était, il est vrai, pour lui la vie parfaite, mais il ne se sentait pas digne de la mener sans cesse, et il la regardait (!omme la récompense accordée de temps en temps à son activité et à son travail. Son âme était à la fois celle d'un Romain et d'un fils de saint Benoit. Le moine d'Occident ne s'anéantit pas dans la pénitence solitaire ; aussi fort contre les épreuves extérieures que contre lui-même, il laboure la terre

(1) Il met en parallèle {Moral, vi, 37) la vie contemplative et la vie active. 11 montre (Ilom. in EzechieL, lib. 1, hom. 5) que la vie contemplative ne peut être pour Thomme qu'un accident ou une récompense passagère.

comme saint Brieuc, il écrit ou copie des livres comme Gassiodore, il prêche la foi comme saint Golomban. Plus tard il s'appellera Grégoire Vllpour agiter et réformer toute l'Eglise, et saint Bernard pour ramener le peuple chrétien en Asie, sur le chemin delà Thébaïde et du Carmel.

Mais le temps des croisades n'était pas encore venu: l'Orient était encore, en apparence du moins, le centre du monde. Gonstantinople était la capitale réelle de l'empire, et restait jalouse des prérogatives spirituelles de Rome. Les documents nous manquent sur le séjour de Grégoire dans cette ville; il est probable néanmoins qu'il y acquit une connaissance complète de l'état reUgieux et politique de l'Orient. Quoiqu'il ignorât le grec, il fut bientôt en relation avec un grand nombre de personnages éminents de la société byzantine, qui désiraient s'édifier et recevoir ses conseils. C'étaient l'évêque Domitien, frère de l'empereur Maurice ; Théotiste et Gurdia ses sœurs ; Marinus et Christodore, qui appartenaient aussi à la famille impériale ; le comte des gardes PhiHppe ; les patrices Jean Priscus et Narsès, ce dernier célèbre par ses exploits contre les Perses ; l'Illustre André, les médecins Théotime et Théodore ; le religieux Narsa : Gregoria, camé-

— r.(t — riste impériale, et son mari Eudoxius. A ce groupe se joignaient plusieurs patriciennes romaines, telles que Dominica et Eudochia, llusticienne et sa fille Eusébie, exilées volontaires, qui avaient cherché depuis longtemps en Orient la sécurité et lo repos. Telle était la cour spirituelle du nonce do

Home (1).

C'est surtout l'hommo d'Etat « battu sans cesse parle flot des affaires séculières (2) » qu'on voudrait voir il l'œuvre. Il était arrivé pour féhcitcr l'empereur Tibère sur son avènement, et il ne se retira qu'au bout de cinq ans, quand Laurentius l'eut remplacé auprès de Maurice. On ignore quelles furent ses relations avec Tibère ; elles durent être bonnes, car les écrivains ecclésiastiques ont comblé ce prince d'éloges. Maurice, à son tour, accueillit bien le nonce, et entre autres marques do sa faveur, le désigna pour être parrain d'un de ses fds. Grégoire se trouva donc attaché à l'empereur par la reconnaissance et l'amitié ; comme prêtre et comme citoyen, il puisait déjà dans sa conscience des motifs do lui être inviolablement fidèle. Chrétien, ilhono-

(1) E|.. ., C, 30, .•»!, .ta ; II, 27 ; iii, «2 ; v, 'M ; vu, 2rj, 28,

(2) y.i'fn'.. Vi-Tf.. cnp. i.

rait le successeur de Constantin, Févêque du dehors; tant il regardait comme nécessaire à la société l'alliance intime de Tempire et de TEglise ! Sa raison, son cœur, les monuments de la tradition ecclésiastique, tout lui parlait en faveur de cette alliance.

Où en voyait-il du reste de plus éclatants témoignages? Il avait quitté une ville illustre entre toutes, délaissée et dévastée par ses maîtres ; grande encore par ses évêques, elle était pourtant bien tombée aux yeux du monde, depuis que César n'habitait plus le Palatin. Constantinople, la nouvelle Rome, où n'avait jamais pénétré le paganisme officiel, était la vraie capitale de l'empire chrétien ; bâtie, elle aussi, sur sept colUnes, ayant son Colysée dans l'Hippodrome, son Saint-Pierre à Sainte-Sophie, ses bibhothèques, ses basihques, enrichie des dépouilles de toutes les autres villes, elle offrait un spectacle bien digne de méditation (i). Grégoire y put admirer ces palais que n'avait pas encore profanés le pied des barbares, ces statues d'empereurs armés de la croix qui décoraient les places pubU-

(1) Gyllius , De Topographie Constantinopoîeos , dans le Thésaurus ofitiquitatum grœcarum de Gronovius, t. VI.

ques, ces couvents, ces églises innombrables pavées de mosaïques et couvertes d'or, remplies de reliques vénérables, ces hôpitaux élevés pour les malades et les pauvres, et multipliés par l'humanité de l'empereur Tibère. Du haut des terrasses du palais, ses yeux rencontraient au delà du golfe, sur la côte d'Asie, toute une suite de chapelles somptueuses dispersées le long du rivage, et ce bourg de Chalcédoine où s'étaient jadis agitées les destinées du monde chrétien.

Les écoles étaient nombreuses; beaucoup de jeunes gens venaient d'Afrique ou d'Espagne étudier le latin et le grec à Byzance(l). Us s'y rencontraient avec des hommes venus de l'autre extrémité de l'univers. Les rois barbares de l'extrême Orient accouraient aux bords du Bosphore pour demander le baptême ou la confirmation de leur couronne. Les transfuges de la Perse, qui servaient en grand nombre dans les armées impériales, les émigrés arméniens, coudoyaient sur les places et sous les portiques de la grande cité les ambassadeurs des Visigoths, des Francs, même des Anglo- Saxons.

(1) s IsiDORF, De vmsiUnstrif>n% Ai,

L'empire n'était pas seulement l'empire catholique, il était l'empire apostolique. Gomme tout Romain transformé par l'Evangile, Grégoire devait souhaiter à la république chrétienne des conquêtes plus étendues encore que celles de la répubhque consulaire. Il ne put pas ne point se préoccuper des progrès du christianisme dans l'Asie centrale. Ses relations avec Narsès, le vainqueur des Perses, avec l'évoque Domitien, peut-être avec la colonie arménienne de Gonstantinople, le mirent à même de connaître l'état de ces contrées lointaines. L'Arménie, partagée depuis plus de cent ans entre les Perses et les Grecs, était le centre de la propagande cathohque. Justin II avait fait transporter dans les provinces occidentales de l'empire toute la population de Méhtène, et ses successeurs cherchaient à étabhr dans ce pays un poste avancé du christianisme, une marche de leur Etat, d'où ils espéraient arriver à la conquête poUtique et spirituelle du royaume de Perse.

Cette union étroite de l'EgUse romaine et de rempire d'Orient était-elle la seule condition de salut de la société chrétienne ? Quoi qu'ait pu penser Grégoire à cet égard, plus d'un fait qu'il eut sous les yeux devait, malgré lui, ébranler sa convie-

tion. Il voyait resprit grec déborder au milieu des traditions romaines, la langue grecque prendre le dessus sur la langue latine, qu'elle allait bientôt chasser des tribunaux. Gàet là, dans Gonstantinople, certains monuments lui rappelaient de tristes souvenirs (i). Telle statue qui décorait une place, tel bas-relief suspendu au fronton d'un temple, était une dépouille arrachée à sa patrie ; telle basihque avait vu le pape Silvèreetle pape Vigile prisonniers, frappés, outragés par les sicaires de Justinien, et sous le grand portique qui limitait la Propontide s'élevait, sur une colonne de porphyre, l'image triomphante de leur persécutrice, l'impératrice

Théodora.

Cet exemple de l'immixtion des Césars dans les choses spirituelles n'était pas le seul. Ils y étaient encouragés par un clergé austère dans ses mœurs, servile envers le prince, hostile au patriarcat romain. Grégoire constata la vérité de ces paroles, écrites quelques années auparavant par les évêques d'Italie : « Les évêques grecs ont de grandes et opulentes égUses, et ils ne supportent pas d'être

{\) Constantinopolis dedicatur pœnè omnium urhhm nudiiate. (S. Jérôme, Chronique.)

suspendus pendant deux mois du gouvernement des affaires ecclésiastiques; aussi, s'accommodant au temps et à la volonté des princes, consentent-ils sans débat à faire ce qu'on leur demande (i). » Il comprit ce que Rome avait à craindre de ce patriarche de Gonstantinople, qui rêvait le titre d'évèque universel. Il connut deux futurs possesseurs de ce siège, Gyriaque et Jean le Jeûneur, et dès cette époque il devinait dans ce dernier , sous le masque d'une austérité ardente, une ambition effrénée. Il vit aussi de près les troubles causés dans le clergé oriental par la passion des controverses théologiques ; les plus saints s'y laissaient prendre. Il eut à combattre une erreur du patriarche Eutychès sur la résurrection des corps. Durant leurs conférences , Eutychès ne tarissait pas en textes sacrés à l'appui de son opinion ; mais Grégoire, instruit depuis son arrivée des finesses de la dialectique byzantine , lui répliquait à propos par des textes non moins nombreux et non moins concluants. Eutychès ne voulut pas céder; ils cessèrent de se voir. Il fallut que l'empereur intervînt , du consentement des deux adversaires, et tranchât de

(1) Labbe, Concil.y t. V, col. 407,

son autorité privée la question en faveur de Grégoire (^).

L'abîme se creusait donc tous les jours entre l'Ot cident et l'Orient , entre l'Occident renouvelé par des races étrangères et l'Orient énervé et vieilli. César devenait un grec , un ennemi du monde latin, et c'était encore un bienfait pour l'Italie qu'il fût incapable de traduire son hostilité autrement que par une feinte indifférence. Grégoire ne recueillit f^uère qu'un résultat certain de son séjour à Gonstantinople; ce fut d'être instruit complètement de l'état politique et religieux du monde. Au milieu de cette société mélangée qui peuplait la capitale de l'empire , il s'initiait d'avance à son rôle d'arbitre pacifique entre les nations.

En 584, il vit paraître à la cour de Maurice un évêque étranger avec lequel il se lia promptement, et dont il devait rester l'ami. G'était Léandre, évêque de Se ville. Leur âge était à peu près le même ; tous deux étaient de race latine ; leur goût commun pour la vie monastique acheva de les rapprocher. Léandre fit partie du cénacle du palais impérial; il inspira à son ami le grand ouvrage des Morales.

(i) Jean Diacre, ï, 28-30.

Mais Léandre était en outre un homme poUtique chargé d'une mission importante. Il appartenait à une nation qui, malgré son éloignement, devait avoir de plus fréquentes relations avec Gonstantinople, depuis que les Grecs étaient établis sur les côtes orientales de l'Espagne. Une guerre civile et reUgieuse désolait le royaume visigoth (l). Herméné^-ilde, fils du roi, associé à la couronne par son père Léovigilde, avait, sous l'inspiration de sa femme Ingonde, princesse franque , abandonné l'arianisme, et il s'était fait instruire par Léandre dans la foi catholique. Menacé dans ses croyances nou velles et dans sa Uberté par son père, il avait pris les armes (2). Les hommes de race romaine prirent parti pour lui, le gouverneur grec du httoral lui accorda son alhance. Enfin Herménégilde envoya son oncle Léandre à Gonstantinople, soit pour solliciter la médiation de l'empereur Tibère entre lui et Léovigilde, soit pour se ménager un asile en cas de défaite. Cette ambassade dut n'être guère plus heureuse que celle de Grégoire en faveur de Tlta-

(1) Jean de Biclar. — Greg. Tur., V, 39.

(2) Grégoire de Tours (VI, 43) bkime cette révolte. Grégoire le Grand n'en dit rien, et son silence est significatif.

lie. Arrivé en Orient au moment d'un changement de règne, Léandre n'obtint pas sans doute tout d'abord pour son neveu la protection impériale. Pendant ce temps, Herménégilde était assiégé dans Séville. Après deux ans de résistance, n'ayant reçu aucun secours, il prit secrètement la fuite sur le territoire romain ; mais les Grecs le livrèrent pour trente mille sous d'or. L'infortuné prince, réfugié dans une église, consentit enfin à se remettre entre les mains de son père (i).

La mission de Léandre ne put donc avoir d'effet; du moins sa rencontre fortuite avec le nonce de Rome ne fut pas sans résultats. Il instruisit en effet Grégoire du misérable état de la nation visigothe , livrée à la tyrannie, à la barbarie, à l'hérésie. Les traits du tableau étaient tristes : c'était l'exil et la confiscation pesant sur la plupart des grands, les évêques proscrits ou assassinés , l'esclavage augmenté plutôt que restreint , le paganisme encore debout çà et là (2) ; partout de grands maux et aussi de grandes espérances, de grands progrès se pré-

(1) Greg. Tur., V, 39.

(2) Concile de Narbonne (589), can. 15. - Dans Labbe,

t V, col. i027.

parant sous la double influence romaine et chrétienne. Le roi Léovigilde, retenu dans l'erreur par la politique, par les sollicitations de sa femme, confessait déjà la vérité dans le secret de son cœur (l). L'orthodoxie conservait ses prosélytes dans les couvents et les écoles peuplés par la race romaine ; Recarède, le frère d'Herménégilde, était un fervent cathohque. Les entrevues de Léandre et de Grégoire ne furent donc pas étrangères, on peut le croire, à la révolution rehgieuse dont le royaume visigoth allait être le théâtre.

Grégoire acquit aussi facilement à Gonstantinople des notions précises sur les Francs. Un fils présumé de Glotaire PS Gondowald, s'y était réfugié, après avoir été quelque temps au service de Narsès en Italie • il V vivait en prince et recevait de l'empereur

une pension considérable, parce qu'on espérait que, devenu roi, il reconnaîtrait la suprématie orientale. Deux ambassades franques se montrèrent à cette époque à Gonstantinople, l'une en 578, envoyée par Ghilpéric de Neustrie, qui resta trois ans, l'autre en

(1) s. Grégoire [DiaL, m, 31) dit, contrairement à Grégoire de Tours (YIII, 46), que Léovigilde mourut n'osant se dire catholique.

580, envoyée par les régents d'Austrasie pour déterminer Gondowald à revendiquer ses prétendus droits. Selon ce que nous pouvons conjecturer d'après sa conduite postérieure, Grégoire fut dès lors informé complètement de l'état religieux et politique des Gaules.

L'Eglise y souffrait plus qu'au temps de Dioclétien , dit Grégoire de Tours, qui semblait préférer ainsi aux rois francs un des pires empereurs. Les dignités ecclésiastiques étaient vendues à des hommes plus habitués à manier la framée qu'à feuilleter les saints livres. On citait tel prélat qui ne passait pas un jour sans s'approprier quelque chose du bien de ses vassaux ou sans leur susciter quelque querelle, tel autre qui combattait le casque en tête. Le paganisme était encore redoutable. L'esclavage s'était aggravé : ce honteux trafic d'hommes prospérait entre les mains des juifs (i). Les conciles avaient beau régler les conditions du droit d'asile, excommunier les meurtriers d'esclaves ; tout ce que pouvaient faire les moines, les évêques, les laïques pieux, c'était d'encourager les affranchissements , de racheter les captifs écossais, bretons, saxons.

(1) Ep. IX, 36.

que la guerre amenait en Gaule. Cependant plus de deux cents monastères fondés, quarante-neuf conciles tenus de 500 à 589 « pour les affaires publiques et les nécessités despauvres (i), » les vertus de Germain à Paris, de Gésaire à Arles, de Radegonde dans le cloître, les travaux de Sulpice Sévère, de Fortunat, de Grégoire de Tours, parlaient haut en faveur de cette Eglise, et il ne faut pas s'étonner que Grégoire, devenu pape, ait vu là le centre de la vie religieuse en Occident, et se soit appliqué à rattacher par des hens plus étroits l'Eglise gaUicane à

l'E^hse romaine.

Il y voyait aussi, du moins en Austrasie, un royaume destiné à un grand avenir. Peut-être devinait-il en lui le germe d'un nouvel empire romain; il lui accordera en effet des éloges qu'il n'a donnés ni aux Visigoths ni aux Lombards. L'Austrasie était plus rapprochée de l'Italie que la Neustrie ; seule elle touchait à la Méditerranée et aux Alpes, et contenait quelques parcelles du patrimoine de saintPierre.Sonsouverainétaitdéjàintervenuàmain

armée entre les Grecs et les Goths, et l'empereur

(1) Expression du concile de Mâcon, (581) dans Labbe, t. V, p. 907.

Justinien lui avait accordé des privilèges tels qu'aucun roi barbare n'en avait encore obtenu de semblables (1). Que put apprendre Grégoire des cruautés de Frédégonde et de Chilpéric? Que savait-il même des luttes violentes de Brunehaut contre les leudes d'Austrasie? Il paraît avoir toujours évité de faire même allusion aux guerres civiles des Francs ; il ne jettera les yeux sur la Gaule que pour veiller aux intérêts de l'Eglise, et comme Romain pour applaudir aux mesures restauratrices de Brunehaut.

Rencontra-t-i] à Gonstantinople quelques-uns de ces barbares de la Bretagne, venus d'ordinaire à la suite des ambassades franques (2) ? Il est certain toutefois qu'il parla des Angles païens à ses amis d'Orient, car c'est à eux qu'il annoncera avec le plus de joie leur conversion. Dès cette époque il put recueillir sur leur état moral et social des renseignements propres à l'encourager dans ses desseins apostoliques, qu'il mettra à profit quinze ans plus tard.

(1) Justinien consentit à ce que les rois d'Austrasie présidassent dans Arles aux jeux du cirque; il laissa la monnaie à leur effigie circuler dans tout Verapire, ce qu'il n'avait encore accordé à aucun souverain, pas même au roi de Perse. (Pro- COPE, Goth , 111, 33.)

(2) Procope, Goth., IV, 20.

Quant aux résultats qu'il espérait de sa mission en faveur de l'Italie, ils restèrent presque nuls. Il put tout au plus obtenir quelques adoucissements à la condition de ses compatriotes, comme lorsqu'il obtint de l'empereur confirmation des privilèges de la cité de Naples W. Mais les secours efficaces qu'il sollicitait contre les Lombards lui furent peut-être promis, jamais accordés. Les frontières de l'Euphrate et du Danube occupaient toutes les forces de l'empire. Vers 582, Tibère est en butte à de nouvelles supplications; le patrice Pamphronius lui apporte de la part des Romains trois mille livres (for, et lui demande quelques troupes en échange. L'empereur renvoya l'argent en conseillant de s'en servir pour corrompre quelques ducs lombards ou tout au moins pour soudoyer les Francs.

En 584 , Pelage II fait entendre lui-même sa voix ; il envoie à son nonce l'évêque Sébastien avec une lettre pressante, la seule de cette correspondance diplomatique entre les papes et Grégoire qui nous ait été conservée. En voici un passage : (( Parlez donc et agissez de manière à pouvoir nous » aider promptement dans nos périls : ici la répu-

(1) Ep. X, r)3.

» blique est aux abois ; si le très pieux prince n'est » pas inspiré de Dieu, et s'il ne répand sur ses » sujets sa pitié naturelle ; s'il ne daigne nous » accorder un maître de la milice et un duc, nous » sommes réduits à toute extrémité. Le territoire » de Rome surtout est dépourvu de toute garnison, » et l'exarque nous écrit qu'il n'y a pas de remède )) à cela, car il affirme ne pouvoir suffire lui-même

)) à la garde des autres provinces W »

Quand cette lettre arriva en Orient, Maurice venait de succéder à Tibère ; il crut beaucoup faire en rappelant l'exarque Longin et en lui donnant Smaragde pour successeur. Grégoire reprit avec celui-ci le chemin de l'Occident ; il l'accompagna peut-être jusqu'à Ravenne, puis il rentra à Rome avec le nouveau délégué nommé par l'exarque. Il rapportait, et c'était pour lui la plus précieuse des richesses, un grand nombre de reliques recueilhes dans les sanctuaires de l'Orient. Heureusement il n'était pas de ceux qui s'oubhent dans la contemplation des choses célestes, et qui, les yeux et la pensée perdus dans l'infini, restent la poitrine découverte et le bras désarmé devant les ennemis de leur patrie.

(1) L^^Ure citée par Jean Diacre, I, 32.

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