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IL - Obstacles d'ordre économique

La première condition d'existence d'un Etat comme pour un particulier est qu'il puisse vivre. Il ne peut même pas se borner à végéter, car avec le. développement qu'a pris depuis quelques dizaines d'années le commerce international, créant une concurrence terrible entre les Nations, un pays qui végète est con-

(î) Cf. chapitre ÏIII.

damné à subir tôt ou tard la domination économique d'abord, politique ensuite d'une nation plus riche et partant plus forte.

Or la Syrie est un pays commerçant. « Dans l'économie Syrienne, la question commerciale avait et conserve encore une part prépondérante. Jusqu'à la guerre, la Syrie a vécu de son commerce. Elle en a vécu exclusivement. Elle en a vécu pendant de très longs siècles » (1). La Syrie est un pays qui a toujours joui d'une situation priviégiée par sa situation sur une des plus grandes routes commerciales du monde. Mais ces avantages peuvent disparaître soit par suite des progrès de la science qui par la construction de travaux gigantesques permet le percement de routes nouvelles beaucoup plus économiques et plus rapides, soit par suite de révolution du commerce international et du jeu de la concurrence.

Placée à un des carrefours les plus importants du monde, sur la route de l'Europe en l'Orient, et en Extrême-Orient, et sur celle d'Afrique en Asie et en Europe Orientale, la Syrie, qui dans l'antiquité et au moyen -âge était un des pays les plus commerçants du monde, avait perdu peu à peu la plus grande partie des avantages de sa situation à la suite du percement du canal de Suez qui ouvrait une voie plus rapide et plus économique entre l'Europe et l'Orient.

Jusqu'à la guerre de 1914 et jusqu'à rétablissement du mandat elle conservait encore une situation géographique privilégiée qui lui donne une large vue sur la mer et qui en faisait l'aboutissement des courants commerciaux allant et venant à travers la Palestine, la Transi ord an ie, la Mésopotamie, l'Anatolie, vers les régions plus lointaines encore, « un très vaste éventail dont les rayons se réunissaient sur les côtes syriennes » (1).

(1) La Syrie et le Liban en 1922 : public, du Haut-Commissariat de la R. F. en Syrie et au Liban.

La proclamation de l'autonomie de la Syrie soms mandat français a porté un dernier coup au privilège qu'elle tenait de sa situation géographique ; elle lui a fait perdre les marchés de Palestine, d'Analolie et de Mésopotamie. Un des premiers soucis des Anglais en Palestine a été, de la libérer de cette servitude économique vis-à-vis de la Syrie, servitude qui ne prêtait pas a conséquence alors qu'eues étaient deux provinces d'un même Etat, mais qui devenait gênante peur le nouvel Etat en le privant de son autonomie commerciale d'abord et ensuite de tous les bénéfices que représente ce commerce de transit ; la Palestine était desservie en grande partie par le port syrien de Beyrouth, les ports de Jaffa, et de Caïffa n'étant accessibles qu'aux petits tonnages. Les Anglais ont entrepris hâtivement la, construction à Caïffa, d'un port muni d'un outillage moderne, assez profond et abrité pour recevoir des bateaux de fort tonnage. Actuellement le transit par Caïffa est tellement plus avantageux que non seulement ce port reçoit toutes les marchandises qui auparavant transitaient par Beyrouth à destination de la Palestine; mais qu'il concurrence victorieusement Beyrouth pour le commerce de la région de Damas.

Les Anglais n'en sont pas restés là : ils sont en train de préparer la construction d'un chemin de fer reliant Caïffa à Bagdad: ils draineront ainsi au profit de la Palestine tout le commerce qui se faisait par caravane entre la Mésopotamie et les villes Syriennes de Damas et Alep.

En ce qui concerne l'Anatolie, qui était le principal débouché de la Syrie, ce qui assurait la prospérité de la ville d'Alep, l'autonomie de la Syrie devait amener les Turcs comme les Anglais en Palestine à prendre des mesures pour se réserver les avantages de leur commerce et se débarrasser de cette dîme qu'ils

payaient jusqu'à présent au commerce syrien. Ils ont donc commencé par établir à l'entrée des marchandises provenant de Syrie, une barrière douanière destinée à favoriser le trafic par les ports de Turquie (i) ; ils se proposent en outre d agrandir le port de Mersine et d'en faire le grand port de commerce de toute rAnatolie. Ils espèrent arriver ainsi à se rendre les maîtres et à profiter seuls de leur trafic commercial.

Mais, dira-ton, la Palestine et rAnatolie doivent souffrir également de cette scission de l'Empire ? Ce serait une erreur de le croire. La Syrie dans cette association économique jouait le rôle d'intermédiaire ; la Palestine et i'Anatolie sont des pays agricoles. Or, il est bien difficile pour un pays commerçant comme la Syrie de modifier brusquement son activité économique, de devenir agriculteur ou industriel, comme nous le verrons par la suite. Un pays agricole ou industriel, à condition que sa situation géographique le lui permette, n'aura besoin que de capitaux suffisants pour entreprendre les travaux publics nécessaires (routes, chemins de fer, ports, etc.) au percement d'une route nouvelle, pour qu'aussitôt le commerce naisse et se développe dans cette nouvelle direction : au contraire de l'industrie et de l'agriculture le commerce' est une brandie de la, production qui se déplace très facilement pour suivre les courants commerciaux. Il est probable que les commerçants syriens seront les premiers (quelques-uns se sont déjà installés à Mersine) à aller au devant de ce nouveau courant commercial afin d'être les premiers à s'y faire une clientèle.

Resterait une autre ressource : s'entendre avec les pays limitrophes pour continuer dans le domaine économique l'union

(1) Rapports mensuels de janvier, février et mars du conseiller pour les affaires économiques de l'Etat d'Alep.

antérieure, conclure une union douanière entre les parties détachées de la Turquie et la Turquie elle-même.

Cette suggestion présente de sérieux inconvénients. On pourrait d'abord se demander pourquoi on a détaché de la Turquie des pays qui ne peuvent pas set développer sans une union économique avec elle. Au surplus elle serait très dangereuse' pour l'autonomie des nouveaux Etats. Les unions douanières constituent en réalité une phase préparatoire à une union politique.

La Turquie, si elle' est impérialiste et a l'intention de reprendre possession des provinces qiu lui ont été arrachées, souscrira avec empressement à ce modus vivendi. Si, au contraire, elle reste décidée à limiter sa souveraineté à la Turquie proprement dite, une telle combinaison serait pour elle un marché de dupe, car elle a tout intérêt à se rendre économiquement indépendante de la Syrie. Les Kémalistes se sont fait reconnaître formellement dans l'accord d'Angora toute liberté dans l'élaboration de leur régime douanier à la frontière de Syrie ; ils en ont aussitôt profité pour frapper de droits très élevés, dont certains étaient véritablement prohibitifs, la plupart des marchandises syriennes ou européennes transitant par la Syrie (1). L'accord douanier qu'ils se sont engagés à passer avec le Haut -Commissaire français, doit dans leur esprit rester étroitement protectionniste.

Pour ce qui est d'une union douanière avec la. Palestine, maintenant que celle-ci a réussi à se débarrasser du transit par la Syrie, elle ne serait plus une solution au problème, d'autant

(1) Certains produits originaires de Syrie comme les tissus de soie étaient frappés de droits supérieurs à 100/100 de la valeur de la marchandise. — Rapports du conseiller économique d'Alep de janvier, février et mars 1922.

plus que les deux pays ont à peu près les mêmes productions et les mêmes besoins.

La situation est d'autant plus critique pour la Syrie que la Turquie et la Palestine, étant des pays relativement pauvres, et obligés de faire faoe aux charges écrasantes qu'impose la création de services publics et de travaux publics de première importance, chercheront et cherchent déjà dans des droits de douane élevés une: des principales sources de recettes.

D'après les évaluations du Haut-Commissariat la valeur moyenne des marchandises annuellement importées de l'étranger en Syrie allait de 120 à 135.000,000 de francs dans les années qui ont précédé la guerre. Une bonne partie de ces marchandises servaient à son commerce intérieur avec les régions citées plus haut. Quelle est la proportion de ces marchandises qui restait en Syrie ? Quelle était la part de bénéfice qui revenait au commerçant syrien pour son commerce de transit ?

Les exportations se montaient seulement à 60.000.000 de francs ; elles représentaient en valeur moins de 50 % des importations et en poids environ 30 %. Dans l'ignorance des chiffres du commerce intérieur de la Syrie avec les régions limitrophes il est impossible d'évaluer sa balance commerciale d'avantguerre ; on est obligé de s'en tenir aux signes extérieurs. Ceux-ci sont concluants : les commerçants très nombreux dans les villes gagnaient largement leur vie ; il s'était même édifié d'assez grosses fortunes dans le commerce (1).

Après la guerre le commerce de la Syrie a été de nouveau relativement très florissant jusqu'en 1921 : cela tient en partie à ce que, privés pendant quatre ans des marchandises européennes

(1) Chiffres donnés par : La Syrie et le Liban en 1922 (Publ. du Haut-Commissariat de la R. F. en Syrie et au Liban).

qui constituent le. fond du coimmerce syrien, les commerçants avaient à reconstituer leurs stocks ; mais cela tient surtout à ce que les conséquences économiques de l'autonomie de la Syrie ne pouvaient pas encore se faire sentir : les travaux d'extension du poirt de Caïffa ne faisaient que commencer, quant aux Turcs ils avaient assez d'embarras avec les alliés pour chercher à se protéger contre l'invasion des produits transitant en Syrie.. D'ailleurs tous ces pays manquant de produits manufacturés d'Europe, il importait avant tout de se ravitailler le plus rapidement possible.

La crise commerciale, qui a commencé dans les derniers mois de 1920, est une crise mondiale ; mais en Syrie elle s'est doublée d'une crise à caractère essentiellement local qui a sa source dans l'isolement économique où ce pays se trouve aujourd'hui. Les commerçants d'Alep, dont le chiffre d'affaires a de ce fait considérablement baissé, ne s'y sont pas trompés ; ils ont vu la cause du marasme des affaires dans la scission turco'-syrienne, et dès ce jour ils n'ont pas caché leur bienveillance pour la propagande turque et le retour de la Syrie sous la souveraineté ottormane.

Si l'on consulte, les statistiques des ports syriens, on se rend compte que la Syrie est tributaire de l'Europe pour la presque totalité des produits manufacturés. « Plus encore que d'autres pays elle a besoin de tout, depuis la cotonnade, le drap et les soieries, jusqu'au fil qui lui servira à les transformer en vêtements ; elle importe le charbon pour se chauffer ou alimenter ses quelques usines, les machines qui leur sont nécessaires, le pétrole pour ses besoins de toutes, sortes, les ustensiles de quincaillerie, de faïencerie, la, verrerie., les conserves qu'elle consomme, le bois, le ciment, le plâtre, le fer qui servent à ses constructions, les produits chimiques et pharmaceutiques dont elle

usera pour les soins de ses habitants, l'exploitation de son sol, l'alimentation de ses industries. A l'heure présente nous retrouvons une situation sensiblement la même que celle d'avantguerre. Et, bien que l'on puisse considérer la période actuelle comme un temps d'évolution vers une organisation un peu différente de la structure économique de la Syrie, il faut néanmoins compter encore, et cela pour bien des aimées, que le pays syrien restera tributaire de l'étranger, auquel il devra s'adresser pour la presque totalité de ses fournitures » (i).

La Syrie ayant perdu tous les bénéfices de sa situation privilégiée pour le commerce de transit, la puissance mandataire se devait de détourner l'activité économique du pays vers une autre source de richesses, l'agriculture ou 1 industrie, et tâcher d'y trouver des éléments pour alimenter le commerce extérieur syrien, pour payer les nombreuses marchandises par lesquelles la Syrie est et restera longtemps encore tributaire de l'Europe'.

Le Haut-Commissariat a fait un effort louable dans ce sens. Il a commencé par faire dresser l'inventaire des richesses exploitées et inexploitées que renferme le sol syrien. L'impression d'ensemble est donnée- dans une page de « La Syrie et le Liban en 1922 » (p. 203).

« L'examen des statistiques d'exportation des divers ports de la Syrie et du Liban, celui aussi des ressources budgétaires des gouvernements qui se partagent le territoire placé sous le mandat de la France, font ressortir que l'exploitation du sol domine, pour le moment, d'une façon très nette, l'économie générale du pays. Quand on étudie celui ci, on acquiert la conviction que c'est sur le développement de son agriculture que s'édifiera sa prospérité.

(1) La Syrie et le Liban en 1922 (p. 170).

« Si, en effet, abstraction faites clés produits manufacturés provenant de l'étranger que réexporte la Syrie, oui recherche quelle est la nature des produits manufactués d'origine purement, locale qui alimente le commerce d'exportation et quelle est leur importance dans ce commerce, on constate' que les produits de l'exploitation agricole du sol, qu'ils proviennent de l'agriculture, de l'élevage ou de la récolte des productions spontanées, qu'ils soient à l'état naturel on à un degré! plus ou moins élevé de transformation, forment en moyenne 95 % en poids de produits locaux exportés.

« Si à leur tour on examine les ressources budgétaires des gouvernements locaux on constate que les précisions de recettes d'ordre agricole, dîme sur les récoltes, taxe sur le travail, taxe sur les produits forestiers, impôt foncier des terrains non bâtis, etc., entrent pour 50 % environ dans les budget de ces gouvernements.

« En Syrie l'agriculture est susceptible d'un large développement ; à bon escient il y a lieu d'escompter que l'exploitation agricole du sol sera le substratum sur lequel s'édifiera la prospérité syrienne, que quelque jour, moins éloigné peut-être que l'on croit à juger par le mouvement qui se dessine' en faveur de la culture, le pays dédommagera la France des sacrifices que lui impose l'exercice du mandat qu'elle a accepté et disposera de ressources suffisantes pour faire face aux besoins de l'administration de la nation qu'elle aspire à être ».

Nous ne comprenons pas très bien par quel processus le Haut-Commissariat a été amené à conclure de l'examen des statistiques d'exportation des divers ports de la Syrie et du Liban que. l'exploitation du sol domine pour le moment d'une façon très nette l'économie générale du pays, Il semble d'ailleurs qu'il y ait

une contradiction flagrante dans le même ouvrage entre cette affirmation et les lignes suivantes relatives au commerce syrien : « Dans l'économie syrienne la question commerciale avait et conserve encore une part prépondérante. Jusqu'à la guerre la Syrie a vécu de son commerce. Elle en a, vécu presque exclusivemien t » (1).

Si nous nous en tenons aux chiffres d'avant-guerre nous constatons que le chiffre des importations est supérieur de plus de 50 % à celui des exportations ; l'exédent de marchandises importées ne faisait que transiter chez les commerçants syriens d'où elles étaient expédiées dans les provinces voisines ; et c'était ce commerce qui constituait la véritable richesse du pays.

Si, au surplus, nous examinons le détail des exportations de Syrie nous voyons que sur une exportât] oui moyenne de 60.000.000 de francs par an :

La soie figure pour 25.000.000 de francs.

La laine pour 10.000.000 de francs.

Les peaux pour 3.000.000 de francs.

Les tabacs pour 5.000.000 de francs.

Les céréales pour 4.000.000 de francs.

Divers pour 13.000.000 de francs.

Or, de toutes ces productions, seule la sodé est en totalité d'origine syrienne. Les autres, et plus particulièrement la laine et les peaux, sont pour la plus grande partie originaires des régions limitrophes et ne font que transiter en Syrie, de même que la plupart des marchandises importées d'Europe. Ce chiffre de 60.000.000 doit donc être réduit approximativement de 50 % si on veut se rendre compte de l'exportation des produits d'origine purement syrienne. Dans l'économie' générale de la Syrie le com-

(1) La Syrie et le Liban en 1922.

merce de transit figurait donc pour une proportion de 70 à 80 %-, le reste 20 à 30 % devant se répartir entre l'agriculture et Tin dustrie.

Si l'on fait abstraction du commerce de transit il est bien évident que dans un pays sans industrie, ou doté seulement d'une petite industrie locale au rayon d'action très limité, l'agriculture constitue ensuite la plus grande richesse du pays. Mais dans l'économie générale de la Syrie, la part de F agriculture est évidemment peu importante.

Pour ce qui est de l'examen des ressources budgétaires des gouvernements locaux institués par la puissance mandataire, ils ne prouvent qu'une chose, c'est que la. terre est écrasée d'impôts (dîme sur les récoltes, aghnam sur les bestiaux, impôt foncier sur les terrains non bâtis, etc.). Les nouveaux gouvernements ont fait supporter la plus grande partie des charges publiques aux paysans uniquement par politique parce que ceux-ci ne comptent pas dans l'opinion publique, et un peu aussi parce que dans ce pays de commerçants, le travail, et plus particulièrement le travail de la terre est regardé avec mépris. D'autre part, la perception de l'impôt étant affermée, la ferme se paye beaucoup plus cher dans les campagnes où les percepteurs peuvent se livrer impunément à toutes sortes d'abus et d'exactions et donne ainsi un meilleur rendement. Les impôts sur la terre sont tellement lourds que beaucoup de villages reçoivent les percepteurs à coups de fusils et ne se soumettent qu'à l'arrivée d'un détachement de gendarmes qu'il est nécessaire quelquefois de faire appuyer par une colonne française.

En 1921 et 1922 les contribuables syriens étaient beaucoup plus frappés que les contribuables turcs, lesquels avaient cependant à supporter les frais d'une nouvelle guerre contre les Grecs.

Jusqu'à ce que la frontière eût été délimitée (en 1922) les paysans de la région frontière' préféraient payer 1 impôt aux percepteurs turcs, moins exigeants, qu'aux percepteurs syriens.

Il est donc incontestable que l'agriculture n'a jusqu'à présent été qu'un facteur de second ordre dans l'économie syrienne (nous parlons bien entendu du territoire placé sous mandat français). Est-elle susceptible d'un développement tel qu'elle puisse compenser le déficit dû à la perte des débouchés commerciaux que constituaient les provinces voisines.

Le Haut-Commissariat, a la suite de son enquête sur les ressources naturelles de la Syrie a publié une série de brochures des plus rassurantes. Elles sont malheureusement beaucoup trop optimistes : l'auteur de ces publications semble avoir admis en principe que toutes les circonstances concourront à la réalisation de son plan ; il n'a pas voulu tenir compte- des contingences.

Voici une statistique qui à la suite de cette enquête a été publiée par le Haut-Commissariat sur la valeur agricole de la Syrie et du Liban :

Population : 2.700.000 habitants

Superficie totale 15.000.000 hectares

Superficie cultivable 4.000.000 hectares

Superficie cultivée 965.000 hectares

Superficie irrigable 400.000 hectares

Superficie irriguée 65.000 hectares

Ce qui frappe le plus dans cette statistique c'est le chiffre donné pour l'étendue des terres cultivables. Nous savons que la Syrie est un pays pluvieux en hiver et complètement sec en été ; il ne faut danc pas compter sur la culture d'été dans des régions qui ne sont pas irrigables. Or, la superficie susceptible d'être irriguée» à la suite de travaux envisagés par le Haut-Commissariat étant seulement de 400.000 hectares et la superficie cultivée de 965.000 hectares ; si les travaux très onéreux envisagés sont

exécutés, l'étendue des terres irriguées, c'est-à-dire susceptibles d'un bon rendement, ne s'accroîtra guère que de 40 %.

Le problème de l'intensification et de l'extension de l'agriculture n'est pas seulement du ressort des techniciens, des agronomes, surtout quand il s'agît, comme c'est le cas, d'opérer une révolution dans la production agricole. Une multitude de facteurs (économiques, sociaux, financiers, politiques, etc., etc.) entrent en jeu ; et ils ne sont pas toujours très malléables.

D'ailleurs en se donnant à tâche d'augmenter la production agricole de la Syrie, le Haut-Commissariat a trop préjugé de ses forces. Sans entrer dans les discussions entre économistes et socialistes au sujet du rôle de l'Etat dans la production, nous ferons seulement remarquer que tandis que ces derniers se placent exclusivement au point de vue social quand ils précoalisent l'extension de l'ingérence de l'Etat en matière économique, les économistes, eux. envisagent plus particulièrement le développement économique, le seul qui nous intéresse en l'occurence, quand ils sont d'accord pour réduire son intervention au minimum ; ce qu'ils proscrivent surtout c'est son intervention directe, Or, il semble bien à la lecture des publications du Haut-Commiissariat que l'administration française en Syrie compte agir directement et jouer le principal rôle dans le développement agricole du pays.

Et cependant l'expérience montre que presque toutes les fois que l'Etat veut mettre sa puissance au service de l'activité économique, son action s'est révélée à peu près nulle. Celle-ci dépend rie l'ensemble des individus qui y concourent ; or ces individus travaillent isolément, ont des intérêts différents, souvent même opposés ; l'intérêt général leur échappe presque toujours ; d'ailleurs quand l'intérêt privé est en jeu, il est bien rare qu'ils s'in-

clinent volontiers devant L'intérêt supérieur du pays qu'ils n'entrevoient pas toujours très clairement,

Cette action directe de l'administration est possible, elle est même nécessaire, dans les territoires coloniaux, dans les pays neufs, on de grandes étendues de terre, n'étant la propriété de personne, font partie du domaine de l'Etat. Sur ces territoires l'Etat ou la Colonie agissant en qualité de propriétaire beaucoup plus que comme souverain, n'étant lié par aucune condition juridique, aucun droit acquis, concède à des Sociétés capitalistes, ponr une durée pouvant s'élever jusqu'à 75 et 95 ans, l'exploitation d'une certaine étendue de territoire. Dans les clauses du contrat qu'elle passe avec ces Sociétés l'administration impose certaines conditions ponr la mise en valeur du terrain au mieux des intérêts de la colonie : obligation d'exécuter certains travaux publics, de consacrer une partie du terrain à la culture; d'un produit déterminé. Un des exemples les plus typiques de ce mode de développement agricole d'une colonie, c'est le contrat passé entre le Gouv. Gén. de l'Afrique Occ. Franc?, et la Société Cotonnière du Niger dans le but de réaliser industriellement la culture du coton dans la vallée de ce fleuve.

Mais la Syrie n'est pas un pays neuf : elle n'est pas non plus un pays de peuplement où on puisse attirer l' immigration européenne. Les terres y appartiennent toutes à. quelqu'un, ou sont l'objet de droits plus ou moins étendus de La part d'individus ou de communautés. Le domaine de l'Etat, ancien domaine de la Couronne, est insignifiant, et d'ailleurs il est donné en location à des familles de paysans qui l'ont toujours cultivé de père en fils.

La situation juridique des terres s'y oppose encore beaucoup plus qu'en France à ce mode d'exploitation par de grandes Socié-

tés. Il est généralement impossible de se reconnaître dans Les droit? de propriété ; les successions restant la plupart du temps indivises, la plupart des terres appartiennent à plusieurs propriétaires à la fois, chacun d'eux ignorant le plus souvent l'étendue de ses droits. D'autre part, les registres officiels dés mutations de propriété ne mentionnent jamais les noms de tous les propriétaires d'une même terre ni l'étendue de tous les droits dont elle est grevée, ni les limites de chaque parcelle (1). Dans ces conditions la régénération agricole de la Syrie par le système des concessions à des Sociétés capitalistes est impossible.

Cette situation juridique des terres est par elle-même un gros obstacle à l'essor agricole du pays. L'exploitant n'étant pas seul propriétaire, n'ayant pas le jus abutendi, n'a aucun intérêt à l'amélioration du fonds et se contente de cultiver dans la mesure de ses besoins. Elle rend très difficiles les m nations de propriété ; l'acquéreur n'est jamais sûr de traiter avec le ou les véritables et seuls propriétaires du fonds et risque d'être plus tard inquiété dans sa possession par un copropriétaire inconnu. La mobilisation du sol en est également plus difficile car le capitaliste en présence d'un gage sur lequel l'étendue des droits du débiteur est loujours plus ou moins incertaine, est obligé d'exiger un intérêt plus élevé.

Un deuxième obstacle au développement agricole1, se trouve dans l' affectation d'une grande quantité de terres à des fondations pieuses ou wa.kfs. La Wakf est une institution particulière au droit musulman, c'est la consécration perpétuelle d'un bien à des œuvres pies, selon des modalités toutes spéciales.

Le Haut-Commissariat s'est très bien rendu compte, quoique

(1) Rapport général sur les études foncières effectuées en Syrie et au Liban (publ. du Haut-Commissariat, 1922).

assez tard, de la nécessité de reviser la législation foncière pour favoriser l'essor de l'agriculture. Le problème était certainement un des plus compliqués et des plus délicats que la puissance mandataire avait à résoudre : il s'agissait en effet non seulement de réviser la législation ottomane, mais aussi de réglementer des matières" régies le plus souvent par la coutume locale> et enfin, ce qui était infiniment plus grave, en ce qui concerne les wakfs de réglementer des matières réservées à la loi religieuse, laquelle est sacrée et immuable aux yeux de tous les musulmans. Il s'agissait de reformer le régime de la propriété foncière et des wakfs en vue du développement économique du pays, sans froisser les susceptibilités des indigènes.

Le chef du Service de l'Immatriculation Foncière du Haut- Coimmissariat, qui s'était fait attribuer également le contrôle des Wakfs musulmans, s'en est admirablement bien tiré. En roccurence il est parti de ce principe, que nous préconisons plus haut, que les peuples évoluent suivant leur propre mentalité, que toute législation qui ne respecte pas cette règle est destinée à mécontenter l'indigène et à échouer. Au lieu de reformer la loi indigène, au lieu même de ne modifier que les parties de la loi contraires au principe de toute bonne législation moderne, il l'a fait évoluer suivant la mentalité même qui l'avait inspiré, suivant la mentalité des indigènes.

Le programme qu'il se proposait était le suivant : « Les réformes à introduire en Syrie, en matière immobilière, afin d'assainir la situation foncière du pays., doivent être en même temps poursuivies dans l'ordre législatif, administratif et technique.

1° Réformes d'ordre législatif destinées à améliorer et à adapter aux besoins du pays la législation foncière actuellement en vigueur.

2° Réformes d'ordre administratif ayant pour but de réorganiser sur des bases modernes les services actuels de la propriété ainsi que le régime foncier et hypothécaire.

3° Réformes d'ordre technique destinées à donner à la propriété par la constitution d'un cadastre une base certaine et au régime fiscal une assiette meilleure.

Ces trois séries de réformes s'effectuent parallèlement ; leur élaboration demandera quelques années.

Toutefois l'établissement d'un cadastre n'est envisagé que dans les régions où les frais relativement élevés qu'entraîneront les travaux pourront être payés rapidement par une augmentation de la valeur des terres, c'est-à-dire dans les plaines riches.

En matière de wakfs également une' réglementation s'imposait. Depuis longtemps les efforts des jurisconsultes musulmans s'étaient attachés à en tourner par des artifices juridiques le caractère d'inaliénabilité, afin de justifier la constitution de droits réels de toutes sortes, illégaux et même frauduleux contre lesquels le pouvoir souverain se trouvait désarmé. Ce démeimbrement des wakfs s'accentuait d'une façon inquiétante depuis l'organisation du mandat français sur la Syrie. Le pays étant aux yeux des musulmans sous la domination d'une puissance non musulmane n'est plus considéré par eux comme un Etat musulman : les communautés musulmanes craignent que les revenus de1 ces biens confondus avec les biens publics, soient détournés ainsi du but pieux auquel ils sont destinés. Or les wakfs jouent en Syrie, comme dans tous les pays musulmans un rôle important ; ils constituent une source de revenus considérable qui sert à entretenir, en dehors du culte musulman et des établissements

(1) Rapport général sur ies études foncières effectuées en Syrie et au Liban (1922) op. cit.

destinés au culte, de très nombreuses fondations de bienfaisance ou d'intérêt public ou social : la doctrine considère en effet comme pie toute œuvre qui a en vue un intérêt politique ou social.

Considérés au point do vue du développement économique, les wakfs représentent un facteur qui est loin d'être négligeable.

« Les Wakfs généraux comprennent de très nombreux immeubles bâtis ou non bâtis, productifs de revenus importants (maisons d'habitation, boutiques, moulins, fours, bains, vergers, vignobles, terres de culture et de labour). A Damas une grande partie des jardins de l'Oasis appartiennent à des fondations pieuses.

« Les Wakfs comprennent en outre', en dehors des mosquées et des établissements réservés au culte, de nombreux établissements d'utilité publique (fondouks, lavoirs publics, hôtelleries, bibliothèques, écoles, établissements de bienfaisance de toutes sortes).

« Les Wakfs privés sont encore plus importants. Si leurs reve^ nus consacrés aux personnes expressément désignées ne bénéficient pas directement à des œuvres de bienfaisance, il n'est pas moins vrai que leur mise en valeur rationnelle, selon des métho^ des perfectionnées, permettrait d'intensifier la production et de contribuer dans une large mesure à la prospérité et à la richesse du pays ».

« Le caractère très spécial des wakfs nous imposait en conséquence de procéder dans ce domaine avec une extrême prudence. Il s'agissait strictement de s'inspirer des principes juridiques et coutumiers admis et appliqués en cette matière, de ne rien introduire dans les dispositions réglementaires qui soit contraire à la tradition religieuse. Tout ce qu'il a été possible de faire dans cette voie c'est la réorganisation de l'administration des Wakfs par des

fonctionnaires musulmans sous le contrôle d'un organisme central musulman, placé à côté du Haut- Commissaire de la Rép. Pranç. en Syrie et au Liban, agissant comme représentant de l'Etat, tuteur des collectivités. C'est dans ce sens qu'a été conçu, élabore, après consultation et accord des jurisconsultes musulmans, et promulgué l'arrêté créant un contrôle général des wakfs musulmans pour l'ensemble des territoires de Syrie et du Liban », Ce contrôle comprend :

1° Un organe délibérant composé de deux Conseils : le Conseil Supérieur des Wakfs et la Commission Générale ;

2° Un organe d'exécution représenté par le Contrôleur Général des Wakfs chargé de l'application des décisions prises par les organes délibérants, ainsi que des règlements ou des lois spéciales applicables aux Wakfs (1).

Le principal but de cette réforme c'est d'empêcher le démembrement des Wakfs ; elle n'intéresse le développement agricole du pays que parce qu'elle n'aura que d'heureux effets dans ce domaine ; le Contrôle des Wakfs veillera à ce que toutes les terres constituées en wakfs soient cultivées. Mais cette réforme ne supprime pas les inconvénients, beaucoup plus graves, résultant de leur qualité de biens de main-morte. Une réforme de la législation des wakfs qui eût été conçue dans un sens spécialement économique se serait inspirée de celle qui a été effectuée en Tunisie peur mettre les biens habous (synonyme de wakf dans l'Afrique du Nord) à la disposition de la colonisation.

En Tunisie rinaliénabilité des biens habous présentait de graves obstacles à la colonisation. On ne commit pas la faute qui non- avait coûté si cher en Algérie où ils furent tout simplement supprimés : les habous publics furent réunis au domaine de

(1) Cf. Rapport o-énéral sur les études foncières effectuées en Syrie et au Liban (1022;.

l'Etat et les habous privés déclarés aliénables par dévolution. En Tunisie on maintint l'administration chargée des habous (la Djemaia, des habous) mais nous en contrôlons la gestion en veillant à ce que les revenus soient affectés à des œuvres d'utilité publique (d'assistance ou d'éducation).

La mise des terres habous à la disposition de la colonisation est une œuvre de longue haleine ; avant même l'occupation française on s'était déjà attaqué doucement et par étapes successives à l'inaliénabilité de cette catégorie de biens. On décida d'abord qu'un immeuble habous pourrait être échangé contre un autre immeuble mulk (1) qui deviendrait habous à sa place. Puis on fut amené à reconnaître la validité de l'échange môme avec une terre mjulk de valeur inférieure ; dans ce cas la différence de valeur devait être compensée par une soulte. Cette solution en entraîna une autre : l'échange' en argent sous cette condition que l'argent provenant de l'échange devrait faire l'objet d'un remploi : on admit ensuite la location à long terme des habous d'abord pour trois ans ensuite pour dix ans. Le habous put enfin donner lieu à un contrat spécial au droit tunisien : lenzeL

L'enzel est une location moyennant une rente perpétuelle, sorte de démembrement du droit de propriété ; le propriétaire du bien conserve le domaine éminent qui lui donne le droit de toucher proportionnellement le prix de la location, la rente denzel ; quant au domaine utile, il passe à l'acquéreur. L'extension aux habous de la cession enzel fut le moyen le plus commode pour mettre les habous à la portée de la colonisation ; la rente d'enzel étant ordinairement très faible, le colon pouvait avec un modeste capital se procurer' une terre ; et comme l'enzel avait le caractère d'une rente perpétuelle, il était sûr de consrver la jouissance de

(1) L mulkj immeuble de pleine propriété.

l'immeuble tant qu'il payerait la rente. L acquéreur à enzel pouvait se substituer un tiers et lui céder ses» droits ; toutefois il restait garant vis-à-vis du propriétaire du payement de la rente convenue.

Tels étaient les usages à notre arrivée. Nous les avons maintenus ; nous nous sommes efforcés surtout de réglementer l'enzel . Nous avons décidé que les biens habous ne pourraient être loués à enzel qu'aux enchères et sous le contrôle de l'autorité publique, cela afin d'assurer la loyauté et la moralité des transactions.

La Direction de la colonisation s'est arrangée avec la Djemaia des habous pour que celle-ci soit tenue d'échanger avec elle soit en nature contre des terres de l'Etat, soit contre de l'argent une certaine quantité de terres faisant partie des habous publics afin qu'elles soient mises à la disposition de la colonisation européenne..

Enfin par un décret beylical du 22 janvier 1905 les rentes perpétuelles de toutes natures, notamment l'enzel, furent déclarées rachetables. Les conditions du rachat seraient en principe fixées par l'acte constitutif de la rente si cet acte ne contient pas d'indication ; l'indemnité de rachat consisterait en 25 annuités de la rente si le chiffre de celle-ci ne dépasse pas 20 francs et en 20 annuités s'il est supérieur a cette somme. Toutefois s'il s'agit d'un habous privé ce chiffre de 20 annuités est un minimum, le véritable prix devant être débattu entre les intéressés sous le contrôle de la Djemaia.

C'est grâce à ces différents procédés que la plus grande partie des habous, qui antérieurement étaient entre les mains soit de. la Djemaia., soit des indigènes et généralement très mal exploités ont été transformés en terres de colonisation (1).

(1) C. Perkevu. Professeur à la Faculté de Droit de Paris.— Cours sur la Tunisie à l'Ecole Coloniale (1919-1920) op. cit.

Une telle réforme n'a pas demandé moins d'un quart de siècle à s'accomplir en Tunisie. En Syrie il ne faut donc pas en vouloir au Chef des Services Fonciers représentant du Haut-Commissaire auprès du Contrôleur Général des Wakfs de n'avoir pas usé de son influence auprès de ce haut fonctionnaire indigène pour lui faire brûler les étapes et modifier brusquement la législation actuelle des wakfs dans un sens exclusivement économique.

D'ailleurs si cette transformation progressive du régime des wakfs a été possible en Tunisie c'est parce qu'elle simposait pour satisfaire les besoins croissants de la colonisation. Or la Syrie n'est pas un pays de colonisation, les terres qui auraient pu par ce moyen servir à amorcer un mouvement d'immigration de colons européens n'auraient pas été assez nombreuses et leur prix de vente en raison de la valeur de la terre en Syrie aurait été trop élevé. Tout ce qu'om pouvait demander à une réforme c'était d'organiser une bonne administration des wakfs qui veillerait à ce que ceux-ci soient bien exploités et produisent le maximum de revenus. C'est ce qui a été fait ; il ne faut donc pas en attendre, comme en Tunisie une augmentation sensible de la production agricole du pays ; on peut même la considérer d'ores et déjà comme insignifiante.

Un deuxième obstacle au développement agricole de la Syrie est d'ordre social. La Société syrienne dans les campagnes vit sous un régime qui offre de grandes analogies avec celui de la. féodalité dans l'Europe du moyen-âge. Dans certaines régions, qui sont parmi les plus fertiles, la presque totalité de la terre est possédée par de véritables seigneurs féodaux : les « Beys » dans la. plaine d'Akkar, les « Agiras » dans l'Amouk, ailleurs les « Sheiks ». Ces personnages jouissent d'un prestige énorme sur

les paysans qu'ils sa,vent habilement maintenir sous le régime du servage : ils les fixent au sol généralement en leur donnant gratuitement la maison où ils habitent, et surtout en leur prêtant de l'argent et en veillant à ce que ceux-ci restent toujours pauvres et ne puissent jamais s'acquitter' de la totalité de leurs dettes. Ailleurs, dans la plus grande partie du pays, la terre est possédée par les notables des villes ; elle se trouve presque en totalité, à l'exception du Liban, entre les mains des musulmans. Les notables des villes, s'ils sont moins en contact avec leurs métayers, n'en usent pas moins vis-à-vis d'eux des mêmes pratiques.

Le système féodal est incontestablement un procédé défectueux d'exploitation du sol. Le propriétaire qui possède une grande quantité de terres, lesquelles lui rapportent un revenu bien supérieur à celui qui lui est nécessaire à la satisfaction de ses besoins, cherche plutôt à étendre sa puissance par l'acquisition de nouvelles terres qu'à en intensifier la, production, d'autant plus que tonte inovation venant d'Europe est considérée avec méfiance par les musulmans.

Quant au paysan, presque toujours complètement illettré, il vit comme- une brute, le plus souvent dans, des huttes misérables et dans des conditions d'existence' qui ne diffèrent guère de celles des populations du centre de l'Afrique. Maintenu dans une sujétion très étroite vis-à-vis du propriétaire qui veille à ne lui laisser comme, gain que le strict nécessaire, pour mener son existence misérable, il n'a pas intérêt non plus à accroître le rendement de la terre puisque tout le bénéfice en serait pour le propriétaire.

« Le villageois qui réside sur les « latifundia » en cultive le sol sons apparence de métayage ; il fournit son travail et celui de sa famille. Du propriétaire il reçoit la jouissance du fond, les instruments de travail, — combien peu nombreux et rudimentaires,

— les bêtes de trait, la semence, etc., des avances que, la récolte faites il remboursera à un taux que nous qualifierons spontanément d'usuraire, ne cite-t-on pas des. remboursements effectués au taux de 400 % !

« Mais ce n'est point tout : la récolte faite, le cultivateur ne sera pas plus riche qu'avant. Quand il aura payé la dîme de 12,5 % que les exactions des fermiers élèvent à un taux sensiblement plus haut, quand il aura donné au propriétaire le double de la semence reçue, quand sur sa part du tiers du reliquat des produits il aura amorti sa dette, il lui restera... la perspective de contracter de nouvelles dettes pour vivre jusqu'à la récolte prochaine à moins qu'il ne préfère chercher ailleurs des conditions d'existence aussi précaires. Serf d'un grand propriétaire terrien il est, serf il restera, attaché' à la terre par la tradition ancestrale » (1).

La petite propriété paysanne n'existe guère que' dans la montagne, surtout dans le Liban où elle est la forme normale de possession du sol. La guerre s'est répercutée cl une façon très fâcheuse sur cette petite propriété libanaise : sous la pression de la famine, la plupart des propriétaires se sont vus contraints d'emprunter dans des conditions désastreuses puis de vendre à des capitalistes de Beyrouth, de Tripoli ou d'Alep la totalité de leurs terres pour une somme qui ne dépassait pas généralement le dixième de leur valeur. Le Haut-Commissariat français s'est ému de cette situation qui faisait passer la terre des mains de celui quil a cultivait dans celles de capitalistes qui, ne connaissant rien des travaux agricoles, feraient exploiter par des mercenaires ; le maintien de cet état de choses ne pouvait que réduire la produc-

(1) Note sur la Syrie et la Cilicie par M. Achvrd, conseiller agronome du Hjaut-Commissariat de la R. F. en Syrie et Cilicie.

tion. A une situation due à des circonstances exceptionnelles, le Haut-Commissariat remédia par une mesure exceptionnelle : il prit un arrêté annulant de plein droit toutes les ventes de propriétés passées dans le Liban pendant la guerre. S'inspirant uniquement de préoccupations économiques, il limita, cette mesure à la montagne du Liban, la seule région où la presque totalité de ces ventes avaient été faites par de petits propriétaires cultivant eux-mêmes à des capitalistes qui spéculaient sur la famine e>t profitaient du bas prix exceptionnel des terres pour se tailler de vastes latifundia (1).

Le Haut-Commisariat s'est donc efforcé par toutes les mesures que nous venons de citer d'arriver à une meilleure exploitation du soi ; il a fait sienne cette formule : la, terre aux paysans, c'està-dire à celui qui la cultive ; et il se propose de la mettre à la base de sa législation foncière.

Mais s'il est possible de favoriser par une législation appropriée l'accession du paysan à la propriété, les progrès dus à cette léglislation sont excessivement lents, surtout quand, comme c'est justement le cas en Syrie, il est nécessaire de modifier aussi l'état social du pays. Ces transformations sont très lentes et surtout très délicates, ca,r elles sont hors du champ d'action du législateur ; celui-ci ne peut pas y procéder directement, il doit y arriver par incidence. Or, c'est là une chose excessivement compliquée parce qu'il est obligé de prévoir très loin les conséquences et surtout les répercussions les plus lointaines des décisions prises ; et il est rare qu'il ne se trompe' pas au moins partiellement dans ses prévisions.

L'activité du Haut-Commissariat pourra s'exercer avec succès

(1) Arrêté sur les ventes effectuées dans le Liban pendant la guérie (J. Of. du H.-Com. de la R. F. en Syrie et au Liban juin 1921).

pour tout ce qui concerne la protection du paysan et la réglementation du contrat de travail. Mais cette réforme sera très lente et très délicate parce qu'elle est appelée à se heurter à l'opposition de l'opinion publique locale représentée exclusivemnt par les notables qui sont, nous i'avons dit, généralement des propriétaires fonciers. La masse paysanne est encore^ beaucoup trop arriérée pour songer à émettre la moindre revendication.

Poiur se rendre compte des obstacle» qui limiteront considérablement les conséquences des efforts du Haut-Commissariat en vue de l'intensification de la production agricole on ne saurait mieux faire que de comparer le problème foncier en Syrie à celui qui s'est posé en France, où cette tâche est cependant plus facile, les populations des campagnes étant beaucoup plus évoluées et à même de comprendre leurs intérêts et de faire valoir leurs revendications. En France aussi la législation a cherché à favoriser par tous les moyens l'accession du paysan à la propriété du sol ; les résultats ont été excessivement lents et à la veille de la guerre, la plus grande partie des terrains de culture appartenait à des capitalistes qui les faisaient cultiver par des fermiers ou par des métayers.

Une circonstance exceptionnelle a fait beaucoup plus que la meilleure des législations pour l'application de cette formule : la guerre. Par suite de la raréfaction et de l'élévation considérable de prix des denrées alimentaires, les paysans se sont presque tons enrichis ; doués au suprême degré de cette vertu éminemment française qu'est l'épargne, l'économie, ils ont épargné leur gain, et, peu familiarisés avec les placements en valeurs, ils se sont empressés d'acheter des terres dont les capitalistes cherchaient justement à se débarrasser pour acheter des valenrs mobilières, lesquelles les faisaient bénéficier d'un revenu bien supérieur.

Sur un point cependant l'autorité mandataire pourrait favoriser l'essor agricole du pays par la substitution à la dîme d'un impôt foncier. « Quant à la dîme, lourde est la part de responsabilité qui lui incombe dans l'état de stagnation de l'agriculture, syrienne. Elle se perçoit par priorité sur tous les produits du sol ; donc le propriétaire et le métayer en supportent également la charge ; elle est bien une manifestation de l'impôt sur le revenu, et, à cet égard, digne du respect d'un peuple aux idées démocratiques.

« Oui ! mais... n'avons-nous pas vu le propriétaire recevoir, exiger plutôt de son métayer à la récolte, une quantité de semence double dé celle qui lui a été remise à l'automne ? 100 % en huit mois. N'allèguera-t-il pas ainsi, ce propriétaire, la charge que lui impose la dîme pour en laisser tout le poids retomber plus lourdement sur le cultivateur ?

« Et comment se fait-elle la perception de cette dîme ? En théorie par les soins de l'Etat et au taux de 12,5 % ; en pratique par des fermiers de la dîme auxquels l'Etat vend ses droits et qui pour se rembourser des « Bachchich » (i) distribués, et rémunérer leur peine, perçoivent cette redevance à un taux sensiblement plus élevé que le taux officiel. D'aucuns, mal intentionnés sans doute, fermiers malheureux, disent 100 % de la taxe réelle ; admettons seulement 50 % et ce sera encore bien honnête.

« Uniquement prélevé sur les produits du sol abstraction faite de la superficie cultivée, la dîme n'incite en rien le propriétaire à tenter un effort pour étendre la culture. L'impôt foncier de 4 % qui pèse sur la terre non cultivée n'est pas davantage un stimulant.

(1) Bachchich. — Gratification, pourboire, pot-de-vin.

« Incombant en fait au cultivateur, qui, simpliste; voit passer aux mains des fermiers de la dîme une partie d'autant plus élevée de sa récolte qu'il aura produit davantage, la dîme ne l'incite pas, lui nom plus, à accroître la production du lopin de terre qu'il cultive.

« Fataliste, ne voit- il pas par expérience ancestrale, qu'en cas de besoin le grand seigneur terrien lui fournira les moyens de vivre jusqu'à la récolte prochaine pour conserver lui-même la source de ses revenus ?

« Tout autre serait la situation si un impôt foncier, proportionnel à la valeur du fond, grevait l'agriculture » (1).

Mais le rendement de la dîme est trop avantageux pour les caisses publiques pour que dans les circonstances actuelles il soit possible d'y renoncer. Les Etats syriens ont à faire face pour leur organisation politique et auront à faire face pendant longtemps encore plus tard, pour le remboursement des avances faites par la France, à des dépenses énormes qui nécessitent un gros effort fiscal. Or la dîme étant perçue par des fermiers, ne coûte rien à l'Etat comme frais de perception et le fermage se loue très cher. La substitution à la dîme d'un autre impôt plus équitable, mais de rendement beaucoup moindre, si elle a été envisagée par l'autorité mandataire, n'a pas pu être prise en considération, et la dîme subsiste malgré les vices de son mode de perception, et malgré les conséquences désastreuses qui en résultent pour le développement agricole du pays

Parmi les procédés d'accroissement de la production agricole d'un pays qui manque d'eau, l'irrigation artificielle tient eertai-

(1) Note sur la Syrie et la Cilicie par M. Achard, conseiller agronome du Haut-Commiîi sariat û*; la R. F. en Syrie et Cilieie.

nement le premier rang, bile se pratique sous deux formes différentes connues sous le nom de grande' et do petite irrigation.

La petite irrigation est depuis la plus haute antiquité pratiquée dans les campagnes syriennes, depuis les civilisations de Ninive et de Babylone auxquelles il faut faire remonter les vestiges de réseaux de canaux que l'on rencontre encore le long du Tigre et de l'Euphrate (depuis plusieurs siècles les « noiria » de la vallée- de l'Oronte irriguent les plaines que traverse cette rivière). Elle est certainement susceptible d'extension par l'amélioration des procédés par trop primitifs d'élévation des euux et par le forage de puits artésiens dans les régions où existe une nappe d'eau souterraine exploitable. Mais il ne faut pas compter là-dessus pour accroître sensiblement la production agricole ; l'augmentation de rendement par ce procédé serait également insignifiant pour la balance commerciale de l'ensemble du pays.

Le remède à la crise économique que traverse la Syrie et qui dans l'ensemble ne pourra, aller qu'en s'accentuant au fur et à mesure de la fermeture de ses débonchés ne peut se trouver en matière agricole que dans la mise en culture d'une grande étendue de terres en friches ou dans le remplacement de cultures vivrières par des cultures industrielles, plus rémunératrices, et susceptibles de servir plus facilement de monnaie d échange pour

l'achat des marchandises européennes.

L'amélioration de la technique agricole ne pourra fournir elle-même qu'un palliatif insuffisant. Le Haut-Commissariat a prévu la création d'écoles d'agriculture, de champs d'expérience et de fermes modèles pour la formation des agriculteurs et. a encouragé par tous les moyens en son pouvoir le perfectionnement de l'outillage. Il encourage plus particulièrement l'introduction dans le pays de machines agricoles.

« Au point de vue machinisme avant la guerre, quelques propriétaires, l'administration turque, la Société Allemande du Bagdadbahn avaient déjà tenté de faire adopter du matériel agricole moderne par les cultivateurs indigènes. Divers types de machines, les unes mal conduites, mal entretenues, ont été rapidement mises hors de service et sont restées inemployées faute de la pièce de rechange et de mécaniciens ; les autres, mal adaptées aux besoins du pays, ont été délaissées » (1).

Dès 1920 les divers conseillers agronomes français ont, soit dans le Grand-Liban, soit a Damas, soit à Alep ou aux Alaouites et sur l'impulsion du Haut- Commissariat, mené une campagne pour l'adoption de machines ; ils en ont même fait acheter par les gouvernements locaux pour faire des essais. Cette tentative, malgré l'encouragement officiel, qui se manifestait par des expériences auxquelles étaient conviés et se faisaient un devoir d'assister les plus hauts personnages tant français qu'indigènes du pays, a échouée aussi complètement que les précédentes et pour les mêmes raisons. A la foire de Beyrouth où une place très importante avait été réservée aux machines agricoles, pas une seule n'a été achetée malgré les expériences concluantes qui avaient été faites. Cela tient à ce que les machines agricoles correspondent à un stade plus perfectionné de l'évolution économique que celui de la Syrie d'aujourd'hui. Pour qu'elles puissent être employées utilement dans un pays qui n'est pas industriel, il faut qu'elles déchaînent brusquement une véritable révolution dans la technique agricole du pays en remplaçant dans presque toutes les fermes les machines à bras ou à traction animale. Le succès des machines est, en effet, fonction de certains facteurs tels que lei prix de l'essence, rengagement de bons conducteurs connais-

(1) H. C. de Syrie et de Liban en 1922, page 210.

sant le mécanisme de leur machine, l'existence dans le voisinage d'ateliers de réparations, lesquels n'ouvriront que • s'ils peuvent compter sur une clientèle suffisamment étendue. Enfin chaque pays a besoin de machines particulières adaptées à son sol ; et des essais malheureux faits jusqu'à présent par quelques rares propriétaires audacieux ont été loin de donner satisfaction et ont fait une mauvaise réclame à la transfoirmation de la technique' agricole. Une transformation brusque est impossible en raison du caractère même de l'agriculture : l'agriculturei est essentiellement routinière!, et les perfectionnements y sont excessivement lents.

Le paysan français qui est cependant beaucoup plus évolué que le paysan syrien a regardé pendant longtemps avec méfiance les machines nouvelles ; il est venu tout doucement. Quant à la motoculture elle n'est même, encore en France que l'exception. Cela tient d'abord à la routine, mais aussi à l'absence de capitaux. Les machines coûtent cher et ne sont pas à la portée du petit exploitant.

Le paysan syrien non seulement n'a pas de capitaux, mais il est généralement trop endetté pour trouver des capitalistes qui consentent à lui avancer dans des conditions convenables la somme nécessaire à l'achat d'un outillage mécanique. Quant au gros propriétaire, qui, lui, a des capitaux, il trouve dans: le prêt à intérêt un placement beaucoup plus avantageux de son argent. D'ailleurs les musulmans, qui constituent l'immense majorité des agriculteurs et des propriétaires fonciers, sont en général hostiles à toute innovation qui vient d'Europe.

l& motoculture, ou seulement la culture au moyen des charrues perfectionnées qu'on construit aujourd'hui en Europe est d'ailleurs impossible sur une grande partie des terres de Syrie. « On cultive là-bas des terrains sur lesquels, à la moisson, les

épis émargent à peine des pierres et des roches. Cette, culture est rendue possible par l'emploi de la charrue indigène, simple pièce de bois, munie d'une pointe de fer et pourvue d'un seul mancheron qui sert à la guider. Dépourvue de versoir, avec son âge élevé, elle peut passer partout, ; si elle rencontre une pierre d'un faible poids, elle la rejette sur le côté ; si elle rencontre une pierre plus résistante, elle se déplace et continue son sillon. La récolte se fait à la main, à la faucille, quelquefois au couteau ; les moissonneurs récoltent les épis un à un s'il le faut. Que feraient dans ces sols caillouteux nos charrues à soc large et effilé, à versoir, à âge bas, à avant-train ? Quel travail pourraient faire aussi nos moissonneuses ou les simples faux de la petite culture ? Si do)ic nous envisageons Vutilisation de notre matériel agricole moderne, la superficie cultivable de la Syrie est beaucoup moindre que ce que permet d'en cultiver le rudimenlaire matériel indigène (1).

Le remède à la crise économique que traverse la Syrie et qui dans l'ensemble ne pourra aller qu'en s'accentuant au fur et à mesure de la fermeture de ses anciens débouchés ne peut être trouvé en matière agricole que dans la mise en culture d'une grande étendue de terres en friche ou par le remplacement des cultures vivrières par des cultures industrielles, beaucoup plus rémunératrices et susceptibles de fournir un aliment intéressant à l'exportation.

Le Haut-Commissariat compte également sur ces deux procédés pour arriver à multiplier considérablement la productioui agricole de la Syrie.

Est -il possible de trouver dans le remplacement des cultures

(1) Etudes sur la Syrie et la Cilicie par M. Achard, conseiller agronome du Haut-Commissariat de la R. F. en Syrie.

vivrières par des cultures industrielles un moyen d'accroître la» richesse du pays,

Les cultures industrielles sont beaucoup plus rémunératrices ; elles ont d'autre part l'avantage, pour un pays surtout, importateur comme la Syrie de fournir un aliment à l'exportation et d'obtenir une balance commerciale moins défavorable.

Le Haut-Commissariat songe précisément à favoriser la culture du coton. Cette graminée qui fait la richesse de la Cilicie a été exploitée aux siècles passés dans certaines régions de la Syrie, Les rapports de techniciens font connaître que certaines plaines comme la plaine d'Akkar et la Békaa possèdent les qualités voulues pour cette culture.

« Sans compter la région euphratéenne et la Haute-Mésopotamie, dans laquelle les possibilités sont pour ainsi dire illimitées, on trouve en Syrie, à proximité de la. côte et des ports d'Alexandrette, de Lattaquié, de Tripoli, environ 300.000 hectares de' terres fertiles et irrigables sur lesquelles la culture du coton peut se développer et donner chaque année de 35.000 à 40.000 tonnes de fibres. En vue de faciliter ce développement, le Haut- Commissaire de la Rép. Franc, en Syrie et au Liban a décidé la création d'une station expérimentale dans la plaine d'Akkar » (1).

« Le blé n'est pas d'ailleurs la seule production d'un pays... qui, ce qui est particulièrement intéressant pour nous, pourrait produire une notable partie du coton dont ont besoin les filatures françaises, pour lesquelles l'achat du coton devient de plus en plus difficile » (2).

Un tel projet se heurte à trois sortes de difficultés : 1° D'abord il réduirait la production en cultures vivrières puisque les terri) La Syrie et le Liban en 1022.

(2) L'organisation de la Syrie sous le Mandat Français (p. 31).

rains les plus riches seraient perdus pour celles-ci. Or, la production du pays en céréales suffit à peine à la consommation locale . d'après les statistiques la Syrie est même plutôt importatrice. A Beyrouth, durant les seules années 1910-11-13, le mouvement des céréales a été le suivant .

BLÉ '. Tonnes Tonnes Tonnes

Importation 12.318 18.598 12.939

Exportation .. 1.213 187 1.255

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