I. — Le Mandat et les Puissances Mandataires
L'art. 22 du Pacte porte que le bien-être et le développement des peuples sous mandat forme une mission sacrée de civilisation. Si Ion se reporte aux discussions du Conseil relatives axix mandats, on constate que ce nouveau système politique a pour but essentiel le bien-être des populations indigènes et le développement économique du pays. C'est donc avec l'idée d'accomplir un devoir et dans un but désintéressé et humanitaire que les puissances mandataires semblent s'être chargées de la tutelle (1) des populations que la S. D. N. a confiées à leurs soins.
En réalité le principe du partage des colonies allemandes entre les puissances alliées et plus particulièrement l'Angleteirre et la France n'a pas son origine dans le Pacte de la S. D. N. C'est dans des discussions poursuivies au cours même de la guefrre, donc avant même la fondation de laS. D. N. que ce partage était décidé en cas de victoire.
(1) Discours de M. Viviani à la treizième réunion du Conseil à Londres (J. Off. de la S. D. N. avril 1922).
Quant à la question du partage de l'Empire Ottoman elle s'est posée bien avant la dernière guerre. Dès le XVIIIe siècle, dès le commencement de la décadence turque un des principaux soucis des diplomates des deux derniers siècles a été l'attente de ce démembrement préparé par les grandes puissances, voulu plus particulièrement par l'Angleterre, la, Russie et l'Allemagne qui convoitaient, outre des territoires nouveaux ouverts à leur activité, la domination sur les Détroits et par là sur la Mer Noire et la Méditerranée.
La, question se compliquait de l'hostilité des autres grandes puissances, lesquelles avaient tout intérêt à voir les Détroits sous la domination d'une puissance faible comme la Turquie plutôt que sous celle des Tsars, qui par la possession de. Constant i no pie se seraient rapidement rendus les maîtres de l'Orient, ou sous la garde: des vaisseaux britanniques, qui, tenant ainsi tous les débouchés de la Méditerranée, Gibraltar, Suez et les Détroits, auraient, fait de la Mer Latine un lac anglais.
La question d'Orient menaçait de ne jamais être résolue puisque la puissance qui aurait songe à s'emparer des Détroits était sûre de se heurter à une coalition de toutes les diplomaties Européennes. Aussi l'intégrité de l'Empire Ottoman avait-elle été érigée en un dogme proclamé intangible. Les bouleversements qui se sont succédés dans l'Empire, détachement de la Grèce, de la Roumanie, de la Serbie, de la "Bulgarie, de l'Albanie, érigées en Etats indépendants, amputation de la Bessarabie, de la Transylvanie, de la Caucasie, de la Bosnie- Herzégovine, de la Macédoine, de l'Archipel et du Dodécanèse, de l'Egypte, de la Tripotitaine, de Chypre, de la Crête, n'ont en rien modifié la politique européenne vis-à-vis de la Turquie. En réalité cette attitude « n'était qu'un manteau sous le couvert duquel chaque Etat ca-
« ciia.it ses propres intérêts, manteau qui serait jeté bas dès <( qu'une occasion paraîtrait favorable à ces Etats pour atteindre « leurs fins particulières > (1).
Pour tout le monde, au début du XXe siècle, la Turquie était tombée' dans une décadence complète et sa fin prochaine ne dépendait plus que de l'accord des puissances.
L'Allemagne, en relations d'amitié avec les dirigeants de Constantinople avait réussi à accaparer peu à peu le commerce d'une bonne partie de l'Anatolie. Concessionnaire des principales lignes de chemins de fer, des principaux travaux publics elle avait fait de toute une partie de l'Asie Mineure une colonie économique du commerce allemand.
La, France, qui avait également obtenu de la Porte de nombreuses concessions de grands travaux publics plus particulièrement en Syrie' et en Palestine y maintenait envers et contre tous son protectorat religieux et son influence morale et intellectuelle.
L'importance de l'influence française y était tellement incontestée qu'en 1912 M. Poincaré, ministre des Affaires Etrangères, faisait cette déclaration à la Chambre : « En Syrie et au Liban « nous avons des intérêts traditionnels que nous entendons faire « respecter. Le Gouvernement Anglais nous a formellement dé- « claré qu'il n'avait dans ces régions ni intentions, ni desseins, « ni aspirations politiques d'aucune sorte ». Une déclaration analogue ayant été faite^ quelques jours après aux Communes par le Ministre des Affaires Etrangères Anglais Sir Ed. Grey, il était évident qu'une entente avait été conclue entre les deux gouvernements aux termes de laquelle rAngletrre reconnaissait à la France toute liberté d'action dans ces régions et y renonçait pour sa part, à toute intervention (2).
(1) Cité par Nadra-Moutran. — La Syrie de demain.
(2) Dr Samné. — La Syrie.
La guerre survint. La Turquie, entrant dans la lutte aux côtés (te l'Allemagne, ne fut plus qu'un Etat vassal de l'empire germanique qui réalisa brusquement pour quelques années son rêve de domination sur l'Orient.
Du côté des Alliés, si la France, obligée pour la défense de son territoire à renoncer temporairement à toute politique' d'expansion à l'étranger, se désintéressa en partie des questions orientales, il n'en fut pas de même de la Russie et de l'Angleterre. La Russie reprenant le grand rêve de Catherine II voulait Constantinople, la Thrace du Sud et une partie de la côte de la Mer Noire. Ces droits lui furent reconnus par un accord secret, de 1916 (publié en 1918 par les journaux bolchevistes), signé de la France et de l' Angleterre. La révolution boleheviste anéantit les ambitions russes.
De toutes les compétitions jadis en lutte pour le partage de l'empire ottoman, il ne restait plus que la France dont tonte l'activité était occupée par la guerre contre l'Allemagne, et l'Angleterre. Celle-ci a très bien compris tout le parti qu'elle pourrait tirer de la situation. Alors que tous nos efforts étaient tendus vers la défense du territoire contre l'invasion allemande, l'expédition des Dardanelles d'abord, puis celle de Salonique, n'étant pour nous qu'un moyen de briser le bloc des empires centraux, l'Angleterre songeait surtout à l'après-guerre.
N'ayant plus en cas de victoire qu'à se heurter à la résistance de la France et de l'Italie, la doctrine de Monroë interdisant au Gouvernement Américain de se mêler des affaires d'Europe, elle s'employa pendant la guerre à préparer son hégémonie en Orient en mettant les autres puissances devant une situation de fait, devant une occupation militaire suffisante pour donner plus de force à ses prétentions sur le tapis vert de la Conférence de la
Paix. Elle le fit en organisant une armée destinée à envahir les parties les plus intéressantes pour elle de l'empire ottoman.
A soin action militaire comme à sa diplomatie elle donna dès le début trois objectifs : 1° les Détroits et Gonstanti.nople ; 2° la Palestine et l'arrière pays de la Syrie ; 3° la Mésopotamie avec Mossoul.
C'est l'Angleterre qui nous entraîna, au grand mécontentement de la Russie, dans l'expédition des Dardanelles à la tête de laquelle elle tint à mettre un Général Anglais, parce qu'elle visait à l'occupation des Détroits.
Le corps expéditionnaire du Général Allenhy avait surtout pour objectif d'attendre la débâcle des armées turques pour occuper aussitôt la Palestine et la Syrie, y apparaître en libérateur aux populations locales et tâcher de s'y implanter définitivement.
Enfin le corps expéditionnaire de Mésopotamie visait l'occupation, non seulement de Bagdad, mais aussi et surtout de la région pétrolifère de Mossoul.
Dès la signature de l'armistice, elle réussit, on ne sait pas exactement dans quelles circonstances, à faire retirer après l'armistice le commandement des troupes interalliées d'Orient au Général Franchet d'Esperay qui y avait été l'artisan de la victoire. Elle obtint que ses; troupes entrent les premières à Constantincple alors que les Turcs manifestaient leurs préférences pour une occupation française et craignaient qu'une occupation anglaise ne soit une source de troubles. L'Amiral Anglais Lalthorpe prenait en mains la direction de la police sans attendre la décision de la Conférence. L'Angleterre s'entendit avec les Etats-Unis pour réclamer l'internationalisation de Constantinople et des Détroits, espérant bien consolider sous ce régime la situation privilégiée qu'elle venait de s'y créer. Enfin en novembre 1921 après
la victoire des troupes Kémalistes sur les Grecs fortement soute^ nus par les Anglais, le gouvernement britannique, sentant les Détroits e»t Constantinople lui échapper, perdit toute modération, et malgré des mesures pacifiques des Gouvernements Français èt Italien provoqua presque les nationalistes en renforçant inconsidérément ses troupes et sa flotte d'occupation des Détroit-.
Mais les convoitises anglaises ne se sont pas seulement portées sur Constantinople et sur les Détroits. Au cours même de la guerre, alors que l'issue en était encore douteuse, elle a travaillé à créer une situation de fait à son avantage en Palestine et en Syrie.
Les déclarations simultanées de M. Poincaré et de M. Ed. Grey relatives à la Syrie en 1912 signifiaient que l'Angleterre nous reconnaissait une situation privilégiée dans cette région et s'engageait à ne pas y porter atteinte.
L'Angleterre a réussi au cours des hostilités et à la Conférence de* la Paix à se dégager de cette promesse et à étendre sa domination sur la Palestine.
En 1915, elle promet au chérif de la Mecque, Hussein, de reconnaître l'indépendance des Arabes résidant au Sud du 37° de lat. (Sud d'Alep et de Mossoul) si les Arabes se révoltent contre le gouvernement Turc. Elle disposait ainsi d'un territoire sur lequel elle avait reconnu en 1912 la primauté de l'influence française. Elle se gardait bien d'ailleurs de comprendre dans cet accord la Mésopotamie, sur laquelle elle avait des vues personnelles,
Dans une convention Franco-Russo-Anglaise, signée en 1916 (publiée par le journal bolcheviste la « Pravda »), elle amenait la France à renoncer à sa situation privilégiée sur la plus grande partie de la Syrie.
Aux termes de cet accord la Russie obtenait, les villes d'Erzeroum, de Tichzund, de Kan, de Bitlis et le Sud du Kurdesten. La. zone échue à la France était limitée à la bande littorale de la .Syrie, au vilayet d'Adana et à un territoire délimité au Sud par la ligne Aïntab-Karpouth, jusqu'à la frontière Russe et au Nord par la ligne Ala-Dagh-Kessaria-Ahr-Ladgo-Vildiz-Dagh-Zara- Oguine-Karpouth .
Quant à la Grande-Bretagne, elle se contentait de poser des jalons en recevant la Mésopotamie méridionale avec Bagdad et les Ports de Caïft'aet d'Acre en Syrie (Palestine).
Il appartenait dès loirs à l'Angleterre et à la France1 de s'entendre pour régler le soirt de la, Syrie, sous réserve de l'internationalisation des Lieux-Saints à laquelle les Russes tenaient absolument. Après des parparlers laborieux l'entente s'établit sur les bases d'un accord connu sous le nom : d'accord Sykes-Picot, conclu en mai 1916.
L'accord Sykes-Picot divisait la Syrie et la Mésopotamie en tranches parallèles ou zones, au nombre de cinq : zones bleue, rouge, brune, A et B qui se répart issaient de la manière suivante :
A | Zones dans lesquelles les puissances contractantes seraient autorisées à établir telle administration qu'il leur plairait : à la France la zone bleue (Syrie littorale et Cilicie), à l'Angleterre la zone rouge (Basse-Mésopotamie).
B) Zones dans lesquelles les puissances contractantes étaient disposées à reconnaître et à protéger un Etat Arabe indépendant ou une Confédération d'Etats Arabes : à la France la zone A (Syrie intérieure), à l'Angleterre la zone B (Désert de Syrie et Mésopotamie moyenne).
C) Une zone brune, la Palestine, dont l'administration serait internationalisée d'accord avec la Russie et les autres Alliés et après consultation du schérif de la Mecque.
La nature des visées de l'Angleterre1 sur la Palestine et même sur la Syrie intérieure dépassait largement le cadre d'une simple conquête de territoires coloniaux. Ses projets d'occupation de ces territoires se rattachaient très étroitement à l'ensemble de sa politique coloniale que leur réalisation était destinée à compléter et à consolider. Elle était poussée à occuper ce pays par deux puissants motifs. Par là elle réalisait d'abord le grand rêve de tous les coloniaux Anglais : la réunion en un seul bloc de toutes les parties de l'Empire Britannique, récemment encore disséminées en Afrique et en Asie. Le rêve d'un chemin de fer impérial du Gap aux Indes sur un territoire entièrement soumis à la domination ou au contrôle de l'Angleterre allait devenir une réalité.
D'autre part la politique anglaise a toujours considéré comme d'un intérêt vital pour son influence comme pour la sécurité de son empire la maîtrise de la route des Indes. Or, cette» route qui avait d'abord été celle du Cap qui est actuellement celle du canal de Suez, menaçait avant la guerre par l'effet de la politique allemande, de changer de direction: la construction du chemin de fer de Bagdad à travers l'Anatolie et la Mésopotamie suivant un plan Allemand ne tendait à rien moins qu'a faire passer cette route sous le contrôle germanique.
Ce projet de chemin de fer de Bagdad, le Bagdadbahn était le symbole et sa réalisation devait être l'affirmation de1 la domi~ nation économique de l'Allemagne sur l'Orient. Cette politique Allemande de la conquête des débouchés « par infiltration », par l'invasion du pays par les produits manufacturés allemands, par la concession des grands travaux publics à des sociétés allemandes sous Faction souple et tenace de la diplomatie allemande avait déjà placé l'Anatolie sous la dépendance économique de l'Allemagne. La Syrie, la Palestine et la Mésopotamie étaient sur
le point de suivre le même soit. « L'intérêt allemand demande « que la Turquie d'Asie au moins scit placée sous le protectorat « allemand. Le plus avantageux serait pour nous l'acquisition « en propre de la Syrie et de la Mésopotamie et l'obtention du « protectorat de l'Asie Mineure » (1).
Pour la construction d'un chemin de fer allemand de Berlin à Bagdad et au golfe Persique, l'Allemagne, de plus en plus puissante, écartait le* cercle de ses ambitions, elle se proposait la coinquête même du marché Indou. Les Anglais s'émurent et finirent par obtenir de la Porte la concession d"une ligne de chemin de fe<r Mossoul-Bagdad, ce qui reportait à l'entrée de la Mésopotamie le terminus de la ligne allemande et réduisait le danger de l'influence économique allemande dans l'Inde.
Les travaux du Bagdadbahn furent poussés activement et tandis que les Anglais construisaient de leur côté le tronçon Mossoul- Bagdad, les Allemands poussaient le leur jusqu'aux environs de Nissibin. Pendant la guerre, continuant à mettre dans ce chemin de fer tous leurs espoirs de domination en Asie, ils travaillèrent fiévreusement à son prolongement et, manquant de rails, ils n'hésitèrent pas à déboulonner la voie Tripoli-Homs et à la transporter1 sur le prolongement de leur ligne.
Aussitôt après la victoire de Palestine, l'Angleterre s'est empressée de faire occuper par ses troupes et par les troupes de Paycal, lequel était entièrement à sa solde, les terri toires sur lesquels sa domination plus ou moins déguisée lui paraissait nécessaire à ses intérêts.
Dès le 24 octobre 1918, l'Etat-Major Britannique procéda a une répartition des « territoires ennemis occupés » entre les autorités militaires chargées de les administrer provisoirememt. La
(1) Alldentsche-Rovue, 8 déc. 1895.
zone Nord (Syrie littorale) fut confiée à 1 ''administration militaire française, la zone Est (Syrie intérieure) à l'administration chérifienne.
Quant à l'Angleterre elle se réservait l'administration militaire de la zone Sud (Palestine).
Les fonctionnaires, français, chérifiens, anglais, de ces territoires relevaient tous du Général AUenby, commandant en chef des troupes anglaises.
Le zone administrée par les Français était elle-même occupée par les troupes britanniques, et ce n'est seulement qu'en novembre 1919 que fut exécutée la convention du 15 septembre 1918 déterminant la relève des troupes britanniques par les troupes françaises dans la zone bleue. Il fallut d'ailleurs une intervention énergique du gouvernement français, pour rappeler aux Anglais, lesquels avaient l'air de l'avoir oublié, que l'occupation par eux de cette région n'était que provisoire ; et ce n'est pas sans manifester leur mauvaise humeur que leurs troupes se sont retirées. (1)
Quant à la Palestine, qui devait primitivement être l'objet d'une administration internationale, les Anglais réussirent à la conserver. Le 25 avril 1920 à San Remo, les principales puissances alliées intéressées au règlement des affaires du Levant. France, Angleterre et Italie décidèrent en effet l'attribution à la France du mandat sur la Syrie et le Liban, et à la Grande-Bretagne du mandat sur la Mésopotamie et la Palestine, dans les conditions de l'article 22 du Pacte de la S.D.N. aux prescriptions duquel elles s'étaient engagées à se conformer.
De nombreuses modifications aux limites de chacun de ces territoires furent faites soit le 10 Avril 1920 par le traité de Sèvres qui est resté caduc, soit par l'accord triparti te signé à la mê-
(1) Correspondance d'Orient 1920.
me époque, qui accordait à la Franco et à l'Italie une zone d'influence en Asie-Mineure, soit par f accord de Londres du 11 Mars 1920, soit par l'accord d'Angora qui limite la, zone sous mandat France vers le nord aux régions habitées par les Arabes et au vilayet d'Alexandrette, soit par des accords spéciaux entre la France et l'Angleterre, notamment ceux par lesquels nous avons renoncé en faveur de l'Angleterre aux régions de Mossoul et des sources du Jourdain.
L'Angleterre avait donc obtenu le mandat sur la Palestine, ce qui lui permettait d'assurer la liaison par terre entre ses colonies d'Afrique et l'Inde et de pouvoir construire un chemin de fer à travers le désert de Syrie qui constituerait une route anglaise vers l'Inde plus courte que le canal de Suez. Grâce à la possession de la. Palestine « elle se procurait un accès facile vers la Mé- 'v sopotamie et la Perse par la construction d'un chemin de fer « partant de la côte pour se diriger sur Bagdad. Or ce chemin de « fer, raccordé à celui du Hedjaz, l'examen le plus sommaire « d'une carte d'Asie -M ineure nous montre immédiatement « quelles seraient les conséquences commerciales de l'ouverture « de cette voie de pénétration ? Elle drainerait facilement vers « la zone .britannique tout le commerce et toute l'activité de « l'intérieur ; elle accaparerait le trafic des 900 kilomètres de « chemin de fer français existant actuellement en Syrie ; elle « détournerait les marchandises de Beyrouth et de Tripoli, ré- « duisant ces ports à l'infime mouvement de transactions loca- « les. La concurrence serait impossible et finalement la victoire « française se traduirait par la, ruine des entreprises françai- « ses ». (1)
L'Angleterre a obtenu la Palestine : mais avant même qu'il
(1) Chekiri-Ganem. — Conférence à Lyon en 1918.
fut question de la lui attribuer, elle s était engagée vis-à-vis de gros financiers israëlites américains à en faire un Foyer National Juif. Elle s'employa et réussit à faire accepter cette politique par le Conseil Suprême' lequel lui donna mandat d'agir en son nom.
Ce Foyer National Juif, elle ne pouvait le constituer qu'en violant les intérêts les plus légitimes des habitants du pays ; elle est même allée jusqu'à exproprier les propriétaires de terrains, eh chasser les habitants dans les régions où elle a établi des colonies juives. La répugnance des Palestiniens contre cette politique a été telle que devant le danger qu'elle leur faisait courir, les Musulmans, les Chrétiens, beaucoup de Juifs palestiniens même, c'est-à-dire la presque totalité de la population s'est mise d'accord pour la première fois depuis des siècles, pour protester, en paroles d'abord (Congrès de Caiffa) puis par des émeutes, violemment réprimées d'ailleurs, contre cette violation si flagrante du principe du mandat et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. En confiant le mandat à l'Angleterre dans de telles conditions, le Conseil Suprême se faisait le promoteur d'une politique qui consistait nom pas seulement à sacrifier les intérêts d'une minorité, mais en favorisant l'immigration juive pour obéir aux prétentions d'une secte israëlite d'Amérique, à favoriser l'oppression des autochtones par une minorité d'étrangers.
Mais la Palestine ne suffisait pas à la sauvegarde des intérêts anglais ; il leur fallait aussi le contrôle du Bagdadbahn ; ils pensaient y être arrivés ern faisant reconnaître par la France la formation d'un royaume arabe de Syrie sous l'égide de Faycal qui était leur créature. Mal conseillé, Faycal se proposa de « dégoûter la France de la Syrie et du Liban » ; il réussit si bien à exas-
(1) Correspondance d'Orient, année 1921.
pérer les autorités françaises qu'après 1 envoi d'un ultimatum non suivi d'exécution, le général Gouraud, Haut-Gonimissaire de la République Française en Syrie et au Liban, envoya une colonne contre Damas, la capitale de Fayçal ; le 24 juillet 1920, sur les hauteurs qui commandent le défilé de Khan Meiseloun dans l'Anti Liban les troupes chérifiennes furent mises en déroute, et les français occupèrent la Syrie intérieure avec les villes de Damas, Homs, Hama et Alep. Le mandat français y fut constitué et la France obtenait ainsi le contrôle effectif du Bagdadbahn sur la plus grande partie de son parcours depuis Kum- Kalë jusqu'au terminus actuel à Nissibin.
La politique anglaise ne se considéra pas comme battue. Le mouvement panarabe qu'elle avait elle-même créé s'efforça de répandre parmi l'élément musulman la haine de l'étranger, tandis qu'à l'extérieur le dénigrement systématique de notre œuvre visait à pousser l'opinion publique à protester contre la politique^ « impérialiste » de la France à l'égard des Arabes.
Enfin en novembre 1920, un royaume de Transjordanie fut proclamé par l'autorité britannique au profit de l'émir Abdallah, frère de Fayçal ; ce territoire n'a encore jamais été organisé et se trouve dans un état complet d anarchie. Le premier geste d'Abdallah fut de s'entourer d'anciens partisans de son frère condamnés à mort par le Conseil de Guerre français. Des désordres graves ont éclaté à plusieurs reprises en Syrie' sous son instigation, et la Transjordanie sert aujourd'hui de refuge à tous nos ennemis politiques poursuivis par la justice française.
La proclamation de Fa\cal comme roi de l'Irak, complète cette politique anglaise de panarabisme, politique dirigée pendant la guerre contre les Turcs, mais actuellement surtout contre la France et qui ne vise à rien moins qu'à l'établissement
d'un contrôle anglais sur le Bagdadbahn et sur les chemins de fer syriens. Les frais énormes qu'elle consacre à sa, propagande dans toute la Syrie sont une preuve suffisante de sa ténacité à poursuivre cette politique.
L'occupation de la Mésopotamie, contrefort avancé de l'Inde, était le complément de celle de la Palestine et était au surplus nécessaire à la protection de l'Inde du côté Nord-Ouest. Pendant la guerre un corps expéditionnaire Anglais a occupé la Mésopotamie inférieure ; à la paix le mandat sur la Mésopotamie a été comfié à l'Angleterre et celle-ci y a fondé le royaume de l'Irak à la tête duquel elle a placé Payçal.
Mais ce n'est pas seulement l'occupation du pays quelle visait. Avec le contrôle des Détroits, la, main-mise sur le chemin de fer dont l'achèvement constituerait une route nouvelle vers les Indes, elle voulait la possession de la région pétrolifère de Mossoul.
Pour bien comprendre l'importance de premier ordre qu'offrait l'occupation de Mossoul et l'exploitation de ses pétroles pour les Anglais il est nécessaire de donner un aperçu du danger qui menaçait la situation économique privilégiée du Royaume-Uni en 1919.
L'Angleterre, pays essentiellement commerçant, doit toute sa puissance commerciale et industrielle de même que sa maîtrise des mers à sa richesse en charbon. Les bateaux anglais, chargés de la, précieuse matière première comme fret de départ, vont concurrencer dans tous les ports du monde les bateaux des autres pays qui n'ont pas en quittant leur territoire un fret assuré de départ et sont souvent obligés de partir les cales plus ou moins vides.
Or, depuis une dizaine d'années il s'est accompli, et il eonti-
nue à s'accomplir lentement une véritable révolution économique qui tend à l'abandon du charbon pour le chauffage des navires et dans l'industrie et à son remplacement progressif par le mazout. Le mazout est aussi avantageux comme prix de revient, beaucoup moins encombrant et par suite beaucoup plus commode à transporter. L'abandon du charbon pour le chauffage des machines c'était un coup mortel pour la puissance anglaise et le commencement, de sa décadence économique.
Jusqu'à présent les cinq-sixième du pétrole consommé dans le monde viennent d'Amérique. L'extension de l'utilisation de cette matière première risquait de mettre les grandes puissances d'Europe vis-à-vis des Etats-Unis dans une dépendance dangereuse pour leurs intérêts commerciaux. D'autre part l'accroissement pour les mêmfes raisons, et dans une plus grande proportion qu'en Europe, de la consommation du pétrole aux Etats-Unis laissait craindre que la consommation américaine absorbe un jour la plus grande partie de la production.
L'Angleterre a répondu à cette menace en basant sa politique d'après-guerre sur la conquête financière et systématique des régions pétrolifères disséminées dans le reste du monde.
Depuis l'armistice elle n'a pas perdu son temps ; avec une ténacité et une suite dans les idées dont seule peut-être sa diploimatie est capable, en trois ans elle a réussi à se rendre maîtresse d'une bonne partie des régions pétrolifères du monde, et elle est aujourd'hui en état de produire tout le pétrole dont son commerce et son industrie pourraient avoir besoin.
En Mésopotamie les gisements de Bagdad, Bassorah, mais surtout Mossoul seraient parmi les plus riches du monde. Les accords de 1016 (accords Sykes- Picot) avaient placé la plus grande partie de ces gisements dans la zone bleue, qui devait être
soumise à l'influence française. Mais le Gouvernement anglaiss'était fait reconnaître des droits qui lui avaient été concédés avant la guerre par la Porte et qu'il avait rétrocédé à une Compagnie anglaise relatifs à l'exploitation de tous gisements connus et à venir dans les trois vdayets.
En 1919, la France voulut avoir aussi une politique du pétrole et s'employa à obtenir une part dans les pétroles de Mossoul. Par raccord provisoire de Mars-Avril 1919, sanctionné par la convention signée le 24 Avril à San-Rercnio, la France abandonnait Mossoul à l' Angleterre sans que la population de ce pays soit consultée ; en compensation celle-ci lui reconnaissait un droit à 25 % de la production des gisements de Mésopotamie s'ils étaient exploités par l'Etat et à une participation des sociétés françaises pour 25 % du capital si l'exploitation était concédée^ à des Sociétés, lesquelles seraient obligatoirement placées sous le contrôle britannique. La France s'engageait à autoriser la construction à travers le territoire Syrien de deux pipe-lines, dont le pétrole serait exempt de toute taxe, et à faciliter l'achat du terrain par les sociétés pétrolifères.
Ce même accord fixait la réparatio ndes intérêts pétrolifères de la France et de l'Angleterre en Roumanie, Russie, et dans les colonies françaises et anglaises de la Couronne.
A l'heure on nous écrivons ces lignes les délégués Alliés et Turcs réunis à Lausanne ne peuvent parvenir à s'entendre sur la question de Mossoul.
La population de cette petite ville, perdue au milieu du désert, a manifesté à maintes reprises ses protestations contre la domination britannique et Fayçalienne et réclamé tantôt un mandat Français, tantôt, et surtout maintenant, le retour à la souveraineté ottomane. La Turquie pour réclamer Mossoul invo-
que les sentiments de la population et accepte de soumettre la question à un plébiscite, conformément au principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'Angleterre, qui prévoit le résultat défavorable pour elle d'une consultation populaire et décidée malgré tout à garder Mossoul, a voulu soumettre le différend à la S.D.N. Elle est tellement décidée à conserver Mossoul que le « Times » du 30 Janvier 1923 a pu déclarer : « La S.D.N. a empêché l'Angleterre » de faire la « guerre à la Turquie au sujet de Mossoul ».
L'Angleterre avait donc de gros intérêts dans le Levant, mais c'étaient des intérêts impéralistes, des intérêts égoïstes. Si elle a contribué pour sa part à faire triompher la politique du mandat c'est parce qu'elle y voyait un instrument qui lui permettait plus facilement qu'aucun autre de les sauvegarder, de ruiner l'influence française dans ces pays et d'y substituer la sienne. Elle était tellement peu décidée à appliquer loyalement le mandat qu'elle s'était engagée par avance en \ iolation des intérêts des Palestiniens à favoriser l'établissement d'un Foyer Israélite en Palestine.
Quels étaient les intérêts de la France en Orient t « Depuis les Croisades notre nation n'a jamais cherché dans le Levant de domination territoriale. Elle y est apparue parfois armée, parce quelle devait mener sur ce théâtre comme ailleurs une guerre dans laquelle elle était engagée partout, ou en 1860, comme soldat du droit et redresseur de torts. Son domaine n'y était pus territorial mais intellectuel et moral. Il lui était assuré non seulement par le souvenir d'un passé prestigieux mais enco-
(1) Revue des Deur-Mondes : X.X.X. déc. 1921. L'organisation du Mandat Français en Syrie.
re par l'effet des œuvres de charité et d'enseignement qui ont le plus fait pour relever l'Orient. Aucune domination matérielle n'était nécessaire à cette- emprise ».
Nous bénéficions d'une influence morale et intellectuelle énorme dans tout le Levant. A l'abri de l'Empire Ottoman nous jouissions de privilèges très étendus que nous disputaient vainement les autres nations. Nos intérêts étaient donc de nous faire les champions de l'intégrité de l'Empire Ottoman, et de proclamer bien haut le maintien de nos privilèges.
En nous associant à la politique anglaise de démembrement de l'Empire Ottoman nous nous sommes associés à une politique •contraire à nos véritables intérêts. La conséquence de la politique des mandats orientaux est notre abandon de tous nos privilèges ; abandon de fait sinon de droit : car si ces privilèges avaient leur raison d'être sous une administration dissodue comme l'était celle des Turcs, ils ne sauraient aujourd'hui être revendiqués devant une administration européenne.
Nous nous sommes donc résignés à limiter notre action sur la Syrie et le Liban. Mais cette action n'est plus de la même nature. Alors qu'auparavant notre domaine y était tout intellectuel . et moral, aujourd'hui c'est la France oui administre ou du moins qui est responsable devant les habitants de l'administration et de la prospérité du pays.
Les difficultés sont beaucoup plus grandes elles le sont d'autant plus que nous sommes des étrangers, que nous avons une mentalité différente de celle des Syriens et des Libanais, et que les hommes chargés de l'application du mandat ne sont pas les mêmes et n'ont pas à jouer le même rôle que ceux qui ont établi et consolidé notre influence dans le pays.
Nous étions aimés en Syrie, par les chrétiens, que nous pro-
tégions, et nous étions respectés par les musulmans qui nous) voyaient nous dépenser dans leur pays en œuvres charitables au lieu de chercher à les exploiter. L'occupation du pays par les Français et rétablissement d'une administration dirigée effectivement par des Français nous aliène les musulmans, lesquels se considèrent comme opprimés dès qu'ils ne sont pas soumis à une autorité musulmane, et elle éloigne de nous les sympathies des chrétiens, ceux du Liban tout au moins, qui, ayant réussi grâce à nous à se constituer en Etat Indépendant, supportent difficilement le contrôle de nos conseillers et désireraient que l'action de la puissance mandataire se bornât à les protéger militairement et diplomatiquement. Quant aux chrétiens de la Syrie intérieure, ils nous conserveront leurs sympathies tant que nous leur laisserons leurs privilèges ; mais le jour où on estimera nécessaire de supprimer ces sortes d Etats dans l'Etat que sont les communautés et de retirer aux chefs religieux les privilèges d'ordre administratif que leur avaient octroyés les Turcs, il est probable qu'ils regretteront sincèrement la domination ottomane. Il est donc douteux que la France ait eu intérêt à accepter le mandat sur la Syrie.