II. — Le Mandat et les Populations sous mandat
Il est indiscutable que le Conseil Suprême a conçu le système des mandats comme étant « «le plus propre à assurer le bienêtre et le développement » des populations levantines. Cela ressort nettement de l'art. 22 et du protocole de la Conférence de la Paix. Cette conception s'impose au surplus puisque c'est la seule qui puisse justifier cette nouvelle politique.
A cet effet le Conseil Suprême non seulement énonce un certain nombre de principes généraux en matière d'administration coloniale mais prend des dispositions précises, exige du manda-
taire des garanties sérieuses en faveur de l'indigène ( prescriptions relatives à la traite, au commerce des armes, et des spiritueux, à la liberté de conscience, à l'égalité économique, etc..).
Dans le système du mandat A il a pris des dispositions encore beaucoup plus importantes en faveur des populations Syriennes et Palestiniennes. îl exige d'abord que le mandataire fasse des communautés sous mandat des nations indépendantes. Il décide en outre que les vœux des populations seront prix « d'abord en considération » pour le choix du mandataire.
Aucun de ces deux engagements n'a été tenu.
Les populations n'ont pas été consultées sur le choix du mandataire.
Le Conseil Suprême avait fait sien le principe des droits des peuples à disposer d'eux-mêmes, le principe qu'un plébiscite parmi les intéressés devait être préalable à toute modification territoriale. L'engagement de « prendre d'abord en considération les vœux des populations » sur lesquelles il était question d'attribuer un mandat A n'équivaut sans doute pas à une promesse de plébiscite ; mais il faut reconnaître qu'en l'absence de plébiscite cette stipulation n'a qu'un sens bien obscur.
Le Conseil Suprême na pas cru devoir en l'cceurence appliquer ses principes. Cétait d'ailleurs là, pensotns-nous, une sa^e décision. Pour être sincère le plébiscite doit mettre en ;<:n chez celui qui vote soit son patriotisme, soit de puissants intérêts ; en Haute-Silésie le plébiscite était entre Polonais et Allemand??, en Alsace-Lorraine en 1870 les habitants avaient à choisir entre la nationalité française et la perspective de l'exil d'une part et de l'autre leur intérêt matériel qui les faisait accepter de devenir Allemands en restant dans le pays.
Un plébiscite eût été possible dans certaines régions du
Levant pour limiter les territoires où prédominent certaines communautés religieuses ou ethniques. Mais il eut été maladroit de demander aux Syriens de choisir leur puissance mandataire parmi les deux ou trois candidats présentés : France, Angleterre, puis Etats-Unis.
La grosse majorité des Catholiques, reconnaissants à la Fram ce de sa protection séculaire étaient manifestement favorables à un mandat français.
Mais beaucoup de commerçants réclamaient au contraire un mandat Anglais ou Américain, parce que c étaient des nations riches et qu'ils espéraient profiter des largesses du mandataire.
L'imimteaise majorité des habitants, soit parce qu'ils étaient musulmans et par conséquent hostiles à toute ingérence européenne, soit parce qu'ils étaient trop incultes pour savoir exactement ce que signifiait cette notion de mandat et quels seraient les avantages de tel plutôt, que de tel autre mandat se désintéressaient complètement de la question. Le plébiscite eût tourné inmanquablemient dans ce pays où l'argent ouvre la porte de toutes les consciences, en un marchandage éhonté d'où le prestige de la S.D.N. serait sorti bien compromis.
Il n'y a donc pas eu de plébiscite, mais il a cependant été procédé à une sorte de consultation populaire toute officieuse faite par une Commission Américaine, et qui porte, à tort d'ailleurs, le nom de plébiscite. Voici comment elle a été amenée à agir :
En 1919 les Anglais avaient réussi à hisser Fayçal sur le trône de Damas ; et celui-ci grisé d'ambition, promenait de Damas à Jérusalem!, de Paris et à Londres ses revendications panarabes . escorté du major Lawrence, le véritable: créateur non seulement de cette politique, mais de Fayçal lui-même, il se présentait le 6 Janvier 1919 devant le Comité des Dix et réclamait la consti-
tution sous son égide de tous les pays de langue arabe, Cet Etat serait indépendant et jouirait de la garantie de la S.D.N. Fayçal réservait également à son gouvernement le droit de régler de sa propre autorité « la confirmation, des Etats existants, la délimi- « talion de leurs frontières et la formation éventuelle des nou- « veaux Etats ». (1)
Il avait très bien compris les aspirations de l'opinion publique syrienne : pour s'attirer leur appui, il se présentait en champion de T unité et de l'indépendance syrienne. Cette politique arrivant à un moment où étaient dévoilés les traités Anglo-Franco- Russes et Angloi-Français dépeçant la Syrie, les Syriens de Syrie et de Palestine le considérèrent comme leur seul soutien e<t adhérèrent en masse à sa cause, malgré leur répugnance pour une hégémonie arabe sur la Syrie.
Quant à l'Angleterre et la France qui représentaient aux yeux des Syriens le partage de la Syrie, elles étaient tenues en suspicion par une bonne partie de l'opinion publique.
C'est alors que le Président Wilson crut devoir intervenir et mettre' les Etats-Unis sur les rangs pour une candidature au Mandat. N'étant pas liés par les accords Anglo-Français ils auraient accepté le mandat sur l'ensemble de la Syrie et réalisé eux-mêmes l'unité syrienne. Fayçal sollicité en vue de l'attribution du mandat Syrien à l'Amérique donna son adhésion.
Il fut donc convenu entre les Alliés qu'une Commission Internationale composée d'Anglais, d'Américains et de Français serait chargée de recueillir en Syrie les desiderata de la population.
A la suite de l'abstention des membres Anglais, puis Français, ce fut une Commission Américaine seule qui, de sa propre initiative, procéda au plébiscite.
(1) Dr Samné. — La Syrie.
Cotte Commission n'avait rien d'officiel ; mais aucune autre initiative n'ayant été prise quant au plébiscite prévu par l'art. 22 du Pacte, il semblait admis que ce serait le résultat de cette enquête^ qui servirait de base à l'attribution du mandat.
La Commission Américaine, appuyée par Fayçal et les Anglais, commença ses travaux. Le Dr Samné, dans son ouvrage « La Syrie » et le comte de Gontaut-Biron dans « Comment les Français se sont installés en Syrie » exposent en détail les agissements anti-Français et dénoncent la pression qui fut exercée sur les populations pour obtenir un vote défavorable au Mandat Français.
La Commission, libre de mener son enquête à sa fantaisie, fut d'une partialité flagrante et fit son possible pour éviter les déclarations des personnalités francophiles. Dans le Liban, l'immense majorité des déclarations reçues furent favorables à un mandat français et à la formation d'un Etat du Grand Liban; les délégués des corporations, qui ne furent pas admis devant la Commission, protestèrent publiquement de leurs sentiments francophiles. A Damas, sous l'influence de Fayçal, les Ulémas demandaient l'appui d'une puissance riche, non endettée, non suspecte de visées colonisatrices. Leurs préférences allaient à l'Amérique ou à sou défaut à l'Angleterre et ils ajoutaient qu'ils repoussaient formellement l'aide de n'importe quelle autre puissance. A Saïda, à Tripoli, à Alexandrette, les notables entendus se montrèrent favorables au mandat Français.
A Jérusalem, où Fayçal se rendit en même temps que la Commission pour influencer les déclarations des notables, les musulmans réclamèrent le mandat américain et à son défaut le mandat anglais.
Les Chrétiens unis de Damas ne furent pas entendus par
suite de manœuvres de Fayçal niais ils manifestèrent publiquement leurs sentiments francophiles.
Le résultat de ce plébiscite n'a jamais été connu exactement, Malgré la partialité de la Commission et des autorités locales, il se révélait néanmoins, de l'aveu général, comme favorable' dans l'ensemble au mandat Français. Aucun compte d'ailleurs ne fut tenu de ces déclarations et ce sont les accords Franco- Anglais qui furent appliqués.
Dans les conditions où il a été effectué il ne signifiait d'ailleurs pas grand1 chose'. La Commission ne s'est arrêté que dans certaines localités à sa fantaisie ; elle ne recevait que des notables et des délégations de communautés, ou de corporations ou même se refusait à les recevoir. Le gros de la population n'a donc pas été consulté. D'autre part, aucune précaution n'avait été prise pour assurer la sincérité des déclarations et la corruption s'est donné libre cours, au point que de nombreux notables influents ont vendu leur voix et leur influence à telle ou telle puissance.
Il serait cependant inexact d'affirmer que ce plébiscite n'a rien prouvé. Il a, prouvé' au contraire deux choses, d'abord que les Libanais voulaient être indépendants dans un Liban agrandi, ensuite que la grosse majorité des Syriens était opposée à tout morcellement de la Syrie, à toute séparation de la Syrie avec la Palestine. C'est ce que la plupart des personnes entendues par la Commission sont venues lui réclamer, et c'est ce qu'elles semblaient avoir le plus à cœur.
Ceci nous amène à l'examen du deuxième engagement du Conseil Suprême, rengagement d'exiger du mandataire qu'il fasse des communautés sous mandat une nation indépendante.
La fondation d'une nation Syrienne était possible dans mie
Syrie étendue jusqu'à ses frontières naturelles englobant tons les Syriens, capable do se développer économiquement.
Les nombreuses pétitions, lettres, délégations, adressées au Conseil Suprême pour lui demander le maintien de l'unité syrienne attestent également la volonté de la grosse majorité des Syriens d'être formés en un seul et même Etat, (i)
Depuis le démembrement de la Syrie, les partisans de l'unité syrienne, très nombreux en territoire sous mandat Français, se détournent de la France qui ne les a pas aidés à réaliser leurs aspirations, se jettent dans le panarabisme et c'est de Fayçal, d'Abdallah, des serviteurs de la politique anglaise qu'ils attendent la formation de la nation syrienne que eur a promis mais que ne leur a pas accordé la Société des Nations.