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CHAPITRE I

Les inconvénients du mandat pour la diplomatie Française et pour les intérêts Français dans le Levant

La France occupe depuis plusieurs siècles non seulement en Syrie mais dans tout le Levant une situation privilégiée, due non seulement à son prestige sur les populations levantines, mais surtout au protectorat religieux qui lui était reconnu par la Porte et dont elle ne manquait pas de s© réserver jalousement les avantages à rencontre des prétentions des autres puissances.

L'origine de' cette situation privilégiée de la France en Orient remonte à Charlemagne qui reçut vers l'année 797 du calife Haroum El Rachid non seulement le protectorat des Lieux-Saints mais encore la souveraineté sur la Terre- Sainte, « le Calife ne se réservait que le titre de lieutenant de l'Empereur » fi).

Les Croisades rendirent pendant deux siècles notre protectorat inutile' en transformant ce droit de possession en occupation réelle. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter l'origine du prestige énorme qu'exerce le nom de la France sur les populations orientales, chrétiennes ou musulmanes. Pendant ces

(1) F. Rey. — La protection diplomatique et consulaire dans les Echelles du Levant et de Barbarie (p. 308).

doux siècles d'occupation du pays par des Croisés venus de tous les points de l'Europe, mhis où les Français étaient en majorité et avaient le commandement de l'ensemble, les Orientaux s'imaginèrent que les rois de France étaient les rois de toute la chré tieinté, et aujourd'hui encore c'est le mot Franjini (dérivé de Franc) qui en Arabe sert à désigner les Européens. La langue, les lois et l'influence françaises ont laissé dans toute la Syrie des traces profondes que l'on retrouve encore aujourd'hui.

La tradition des faits et gestes des Francs est restée encore très vivace chez certaines populations de Syrie et de Palestine et c'est sons la forme de preux vengeurs des torts et défenseurs des opprimés que de nombreux villages perdus dans la montagne s'attendaient à voir paraître les troupes françaises de 1919.

Après l'installation des Turcs en Asie-Mineure et la prise' de Gonstantinople, la France, à l'exemple des autres nations chrétiennes, se considéra comme en état d'hostilité continuelle avec le nouvel Etat mécréant. Mais c'est François Ier qui le premier de tous les souverains rechercha l'alliance de la Turquie. En février 1535, son ambassadeur, Jean de la Forest, obtenait du sultan Suléiman la première capitulation ; cet accord reconnaissait implicitement à la France le droit de protection sur tous les chrétiens établis en Orient à quelque puissance qu'ils appartiennent. Les capitulations furent régulièrement renouvelées par ses successeurs en 1569, 1581, 1597, 1604, 1673, 1740, 1802, 1838 et

Les autres pays d'Europe réussirent les uns après les autres à soustraire leurs nationaux à cette protection française en obtenant également des capitulations à leur profit ; l'Angleterre en 1583, puis les Pays-Bas en 1612, l'Autriche en 1761, l'Espagne en 1782, la Russie en 1783.

C'est dans la première moitié du XYIIP siècle, au moment où la plupart des pays entraient en relations avec la Turquie que .s'affirme hautement l'influence de la France en Orient. Notre «diplomatie, qui était parvenue au traité de Belgrade à sauver la Turquie menacée dans son existence même, obtint de sa reconnaissance la capitulation de 1740 qui est restée le monument de notre protectorat dans le Levant.

« Ce document confirme les capitulations antérieures et contient 82 articles nouveaux. Il précise définitivement notre situation dans le Levant : tous les cas sont prévus avec netteté, tous les points litigieux résolus et de plus Mahmoud, qui l'a signé, s'engage pour ses successeurs et déclare que cette Capitulation vaudra toujours. Elle fut, en effet, confirmée par tons nos traités postérieurs avec la Porte. Le droit de protection de la France sur les nations étrangères qui n'auraient pas de représentants .auprès du Sultan est rappelé dans les articles 32 et 38 » (1).

La Sardaigne en 1823, les Etats-Unis en 1830, la Belgique en 1838, le Portugal en 1843 ayant passé des accords avec l'empire ottoman, la clientèle européenne de la France ne se composa plus que des sujets suisses et des sujets des Etats Pontificaux jusqu'à la suppression de cet Etat en 1870. Elle conserva la protection des chrétiens d'Orient et son prestige considérable dans toute l'étendue de l'empire ottoman.

Les capitulations qiu furent au début un régime de faveur octroyé gracieusement par la Porte devinrent rapidement des traités bilatéraux : elles sont d'ailleurs considérées aujourd'hui par les puissances européennes comme des traités ordinaires et ne peuvent donc pas être dénoncées par la seule volonté de la Porte. Elles ne tardèrent pas à créer un droit stable et à devenir

(1) Cf. Aubès. — Le protectorat religieux en Orient (p. 14).

la base du régime civil et administratif dont jouissent les Européens établis dans l'empire ottoman.

La protection française s'étend sur trois catégories de personnes : Les protégés religieux, les protégés français et étrangers et les protégés indigènes.

Les privilèges des protégés sont les suivants : Droit de s'établir et de circuler sur le territoire ottoman, inviolabilité du domicile, exemption des taxes et impôts autres que l'impôt foncier, liberté de costume et de religion, juridiction du tribunal consulaire en matière mobilière et personnelle et en matière pénale quand ne sont en cause que des Français on des protégés français.

La France protégeait officiellement les missions cathodiques, les religieux latins, le Patriarcat Latin et le pavillon de Jérusalem, auxquels étaient reconnus tousl les avantages accordés à nos nationaux.

La protection officieuse s'étendait à tous les catholiques orientaux, Maronites, Grecs catholiques, Arméniens catholiques, Ghaldéens-Unis, Syriens catholiques, Coptes-Unis d'Egypte ; à leur égard elle n'intervenait qu'exceptionnellement et pour sauvegarder leurs privilèges.

Les autres puissances, l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie ont maintes fois essayé de soustraire leurs religieux à la protection française et d'obtenir de l'assurer elles-mêmes. Le Saint-Siège s'y est toujours refusé et a renouvelé à plusieurs reprises aux établissements latins d'Orient l'ordre de respecter les droits du protectorat de la France.

lies attaques contre le protectorat religieux français furent menées d'abord par les Russes, qui se firent reconnaître par la Porte, un privilège analogue sur les Grecs orthodoxes. Les Anglais ont aussi travaillé activement à y asseoir leur influence aux

dépens de la France par l'envoi de missions protestantes ; cette propagande n'a obtenu de succès appréciable qu'en Asie-Mineure où elle a gagné environ 40.J00 Arméniens à la Réforme et en Egypte,

Mais c'est en Palestine, autour des Lieux- Saints, que la lutte contre l'influence française' a toujours été la plus vive. Cette région était convoitée par les Russes qui rêvaient d'une Palestine orthodoxe et y organisaient de grands pèlerinages, les Anglais et les Allemands, qui établirent un évéché protestant à Jérusalem. Et cependant malgré leurs efforts conjugués la situation delà France est encore prépondérante et justifie ce mot qui échappa à Guillaume II, lors de son voyage' en Orient : « La France tient beaucoup de place ici ».

Son protectorat, la France l'a de tout temps exercé jalousement ; sous la Révolution même, les instructions envoyées à nos représentants à Constantinople leur commandent de veiller au maintien de tous nos privilèges.

Cette prépondérance en Orient qu'elle avait su conserver sous tous les régimes, aux heures troubles comme dans les périodes de prospérité, la France victorieuse de 1919 y a renoncé implicitement au Pacte de Versailles en appuyant de sa politique le projet anglais de démembrement de l'Empire Ottoman et en se désistant implicitement au profit de l'Angleterre de la situation acquise qu'elle avait jalousement conservée pendant plusieurs siècles et qui avait jusqu'à ce jour été la base de notre politique orientale. La victoire des Alliés en Orient et les pactes de 1919 ont consacrés définitivement l'hégémonie anglaise en Orient et la fin de l'influence plusieurs fois séculaire que la France y avait exercée.

Voici comment dans « L'organisation de la Syrie sous le Man-

dat Français » est expliquée cette échéance de l'influence française en Orient :

« La formule du mandai répond d ailleurs merveilleusement à notre passé en Orient, comme à l'idée que nous devons nous faire de notre avenir dans cette partie du monde. Depuis les croisades, notre Nation n'a, jamais recherché dans le Levant de domination territoriale. Elle y est venue parfois armée, parce qu elle devait mener sur ce théâtre comme ailleurs une guerre dans laquelle elle était engagée partout, ou en 1860, comme soldat du droit et redresseur de torts. Son domaine n'y était pas territorial, mais intellectuel et moral ; il lui. était assuré non seulement par le souvenir du passé prestigieux, mais encore par l'effet des œuvres de charité et d'enseignement qui ont le plus lait pour relever l'Orient. Aucune domination matérielle n'était nécessaire à cette emprise, et la guerre n'a rien changé sur ce point aux fondements de notre politiqque dans le Levant, où nous n'avons pas plus aujourd'hui qu'hieir d'empire a gagner ou à défendre. Notre politique n'eut pas souhaité autre chose que de maintenir, en l'améliorant, l'Empire Ottoman qui avait été un cadre si favorable (à l'expansion de notre influence. Mais la Turquie s'était lancée dans la guerre, il ne dépendait pas de nous de lui en éviter les conséquences, et il nous fallait adapter notre politique à des circonstances nouvelles, si nous ne voulions pas que la victoire elle-même, payée plus cher par nous que par aucun de nos Alliés, eût pour résultat d'effacer notre empreinte de pays où elle est profondément marquée . Du moment où des Etats nouveaux devaient surgir sur les ruines de l'Empire Ottoman et se développer à l'abri d'une tutelle étrangère, il nous fallait revendiquer cette tutelle sur une partie de ces nouveaux venus dans la famille des nations ». (1).

(1) L'organisation de la Syrie sons le Mandat Français (Extrait de la Revue des Deux-Mondes, dée. 1021).

L'auteur de cet article semble assez embarrassé pour expliquer que la politique ou mandat répond merveilleusement à notre passé en Orient. « Le domaine » de la France qui s'étendait sur tout le Levant « n'y était pas territorial mais intellectuel et moral » aucune domination matérielle n'était nécessaire à cette emprise ». Nous n'avions doue pas intérêt à occuper la Syrie. Notre politique n'eut pas souhaité autre chose que de maintenir, en l'améliorant, l'Empire Ottoman qui avait été un cadre si favorable h l'expansion de notre influence ; si nous avons souscrit à som démembrement c'est donc parce que nous avons renoncé à une politique française dans le Levant et avons acquiescé à une politique anglaise, c'est-à-dire nécessairement anti-française puisque les Anglais, pour la réaliser, avaient d'abord à lutter contre notre influence dans ce pays. Dans tout le Levant nous avons été; ainsi amenés à remplacer notre conquête, morale par la conquête territoriale d'un lambeau de Syrie qui n'est pas viable et, lâchant la proie pour l'ombre, à renoncer en fait à notre situation privilégiée sur tout ce qui n'est pas la Syrie sous Mandat Français.

L'influence française ne s'exerçait pas seulement sur les populations assujetties à l'Empire Ottoman, les Turcs eux-mêmes n'ont jamais oublié que la France avait été la première Nation chrétienne à leur tendre la main, et peu à peu s'étaient nouées entre les deux pays des relations de1 cordiale et solide amitié que n'ont pu rompre aucune opposition d'intérêt, aucune difficulté internationale, aucune guerre, si longue et si cruelle qu'elle fut.

Non seulement les Turcs respectaient les oeuvres françaises en Orient mais souvent même ils les ont encouragées et beaucoup

<d'entre-eux, profitant de l'éducation donnée dans les établissements français ou à l'école des maîtres français, ont reçu une culture française.

La France n'a malheureusement pas su profiter de son influence sur les Turcs, qu'elle n'a d'ailleurs rien fait pour entretenir. Dès la fin du XIXe siècle l'Allemagne seule avait compris l'importance pour une nation européenne d'une entente étroite avec la Turquie dans laquelle cette dernière jouerait immanquablement le rôle d'un Etat vassal. Elle réussit à gagner les sympathies d'une élite tapageuse, à culture européenne qui, avec la révolution Jeune Turque, arriva au pouvoir. Malgré l'hostilité marquée de la plus grande partie de L'opinion publique ottomane qui regrettait ouvertement l'absence de politique française en Turquie, elle lia solidement à ses intérêts le parti au Pouvoir, au point qu'en 1914, malgré l'impopularité générale d'une guerre contre les puissances alliées et surtout contre la France, la Turquie entra en guerre à ses cotés.

Au cours des hostilités les Turcs ne se sont jamais départis de leurs sentiments amicaux vis-a-vis de la France, et nous en ont donné de nombreuses preuves, soit par la bienveillance marquée à l'égard de nos prisonniers et de nos internés civils, soit .par l'humanité avec laquelle ils ont fait la, guerre et à laquelle le général Gouraud, qui a commandé le corps expéditionnaire des Dardanelles, s'est plu à rendre un éclatant témoignage.

La défaite des Empires centraux devait, aux yeux de tous, marquer la fin de l'Empire Ottoman. Les Turcs eux-mêmes l'ont reconnu et se sont résignés avec un fatalisme tout, oriental à se soumettre à l'inévitable en acceptant à l'avance toutes les conditions du vainqueur. Mais c'est en Loccurence à la justice de la France qu'ils ont alors fait appel et c'est des troupes françaises

qu'ils ont demandées pour l'occupation de leur territoire. Malheureusement il n'entrait sans doute pas dans les vues du Gouvernement français d'alors de faire une politique française en Turquie, et nous l'avons abandonnée à la politique et à l'occupation anglaise.

Cette politique anglaise a trouvé son expression dans le traité de Sèvres qui n'a jamais été ratifié. Il ne l'a pas été parce que l'Angleterre, les Alliés et les Turcs eux mêmes s'étaient trompés dans leurs prévisions : la Turquie n'était pas morte. La menace de mort que la politique anglaise faisait planer sur la Turquie a réveillé dans ce pays toujours patriote, saigné à blanc par dix années de guerres presque sans interruption, un sentiment national d'autant plus vivace qu'il était désespéré. Les Alliés avaient édifié sur la carence de la Turquie un monument qui reconstituait l'Orient sur de .nouvelles bases. Le réveil du nationalisme turc, la régénération de la Turquie risque d'anéantir un jour l'édifice fondé sur une base qui s'est déjà effondrée.

Dès le début de l'insurrection nationaliste, le maréchal Foch, pressentant le danger qu'elle représentait pour la paix, déclarait que 400.000 hommes seraient nécessaires pour le réduire, or ni la France, ni l'Angleterre n'étaient disposées à envoyer une armée aussi forte en Orient. Les nationalistes exaspérés contre la politique anglaise d'anéantissement de la Turquie, politique défendue par les armées françaises et grecques qui occupaient leur territoire, ont réussi à écraser les Grecs. Quant aux Français, qui n'ont pu réussir à les vaincre ils ont perdu dans cette guerre où ils luttaient contre leurs intérêts nationaux une partie du prestige qu'ils exerçaient sur les Turcs d'abord et sur tous les Orien-' taux ensuite. Ils étaient les étrangers, les envahisseurs, alors que les nationalistes défendaient héroïquement leurs pays : mais sur-

tout dans cette guerre difficile de guérillas où nos soldats luttaient contre un ennemi! insaisissable, nous avons laissé l'impres sion clans ces pays que nous n'étions plus la grande puissance de jadis, que noire politique était subordonnée à celle de l'Angleterre et que seule l'Angleterre dirigeait la politique des Alliés.

L'accord d'Angora par lequel nous rendions aux nationalistes tous les territoires habités par des Turcs, y compris la Cilicie, a été considéré dans tout l'Orient comme une victoire de Kémalistes qui, fiers d'avoir vaincu les Français (tous les Orientaux en sont convaincus ; l'accord d' Angora est d'ailleurs tout à l'avantage des Turcs) sont sortis grandis de cette" guerre et les sympathies de leurs anciens sujets arabes se sont tournées veirs eux ; car en Orient les sympathies vont toujours vers celui qui se montre le plus fort, et le faible est toujours méprisé.

Par l'occupation de la Syrie et l'acceptation du Mandat Fr&n çais sur ce pays notre diplomatie se trouve dans une; situation bien embarrassante vis-à-vis des Turcs. D'un côté à Constantinopie nous sommes redevenus leurs amis traditionnels et dès le signature de l'accord Angora, si officiellement nous restions les Alliés des Grecs et si nous nous soumettions à la politique exclusivement anglaise qu'elle représentait, nous n'en avons pas moins marqué notre sympathie pour les nationalistes, et notre politique tend nettement aujourd'hui à les protéger. A Beyrouth au contraire nous sommes les anciens ennemis des Turcs ; chargés de défendre la Syrie contre les ennemis extérieurs et intérieurs nous avons à y redouter surtout les menées des Turcs de Turquie d'abord, et des très nombreux turcophiles de Syrie d'autre part qui regrettent la souveraineté ottomane et font de la propagande pour obtenir la suppression du mandat et le départ des Français. Quelles crue soient les apparences notre politique Sy-

Tienne est nécessairement tournée contre la Turquie : ïo Haut- Commissaire' est obligé de» prendre toutes sortes de précautions pour y brimer tout ce qui rappelle le nom turc et pour surveiller de très près par des mesures vexât cires les relations entre Turcs et Syriens : surveillance! par la police des Turcs qui habitent ou voyagent en Syrie et des Syriens soupçonnés d'être tureophiles, expulsion de ceux qui font de la propagande poiur la Turquie, interdiction des collectes pour l'œuvre du Croissant Rouge, etc..

Les Turcs se rendent bien compte de cette politique' double vis-à-vis d'eux, amicale à Constantinople et même à Paris, méfiante et hostile à Beyrouth mais ils n'en comprennent pas les causes ; aussi nous reprochent-ils fréquemment de manquer de loyauté, d'avoir un double visage à leur égard, et n'ont-ils qu'en partie confiance en nous. Ils ne comprennent pas que si la politique de la France est plutôt turcophile, si la France est revenue à sa politique traditionnelle vis-à-vis des Turcs elle a d'autre part accepté le mandat sur la Syrie. Ce mandat est donc en opposition avec notre politique traditionnelle en Orient ; c'est un boulet que traîne notre diplomatie et qui l'empêche d'agir librement. Nous nous sommes trouvés et nous trouverons fréquemment en Orient dans la nécessité de choisir entre nos intérêts nationaux et les intérêts syriens, de sacrifier les uns aux autres. Nous avons déjà vu combien a coûté à nos intérêts en Orient notre politique syrienne ; si notre influence' s'y trouve gravement compromise, il ne faut pas oublier que c'a été le prix du mandat sur la Syrie. Par contre dans l'accord d'Angora les intérêts économiques des1 Syriens ont été délibérément sacrifiés par nous, cet accord laissant aux deux parties la liberté de ses tarifs douaniers et prévoyant seulement pour une époque ultérieure la signature d'une convention douanière. Les Turcs se sont empressés de profiter

de cette liberté pour arrêter par des droits de douane souvent prohibitifs l'introduction des marchandises syriennes en Anatoilie : la France a eu roccuremce sacrifié à sa politique les intérêts de ses protégés et a manqué à ses devoirs de puissance uian dataire. Les Syriens s'en sont d'ailleurs bien rendu compte ; ils ont rejeté sur le Gouvernement français la responsabilité de la crise commerciale consécutive à rétablissement de la barrière douanière turque et dont la Syrie ne s'est pas encore relevée. Beaucoup d'entre eux ont compris que leur pays n'est susceptible de se développer économiquement que dans le cadre de l'Empire Turc. Cet accord d'Angora et la crise commerciale que tous les Syriens considèrent comme étant la cor séquence l'une de l'autre ont marqué un recul de l'influence française en Syrie.

La continuation de notre politique traditionnelle vis-à-vis de la Turquie et le maintien de notre mandat en Syrie sont donc pour nous deux choses contradictoires. Noire diplomatie continuera à se trouver fréquemment dans la nécessité ou de sacrifier nos intérêts nationaux à ceux des Syriens, ou en sacrifiant les leurs de manquer à nos devoirs de mandataire, ce qui ne manquera, pas de provoquer à nouveau le ressentiment des populations syriennes.

Si nous envisageons maintenant l'influence du Mandat Français sur notre- politique vis-à-vis des Arabes, l'avenir apparaît peut-être encore plus sombre pour notre diplomatie.

Le mouvement pan-arabe est né d'hier ; il est l'œuvre de l'An gleterre qui Fa créé pendant la guerre pour l'opposer à l'influence- turque. Elle l'a fait en facilitant l'insurrection de l'Emir de la Mecque, qui s'est proclamé roi du Hedjaz et en lui prêtant des

troupes pour soulever contre la Turquie tous les Arabes de l'Empire Ottoman. Cette politique pan-arabe de F Angleterre, qui est surtout l'œuvre du colonel Lawrence, était dirigée contre la Turquie. Le plan du colonel Lawrence consistait dans la formation d'un grand Etat arabe, allié àT Angleterre mais réellement indépendant. Le Gouvernement anglais a compris tout le parti qu'il pouvait tirer d'une propagande pan-arabe favorisée par ses agents et en a fait la base de la politique anglaise en Orient. Il a mis la main sur l'Emir Hussein, l a reconnu roi du Hedjaz, et avait projeté de faire proclamer par une assemblée de jurisconsultes musulmans la déchéance du Khalife de Constantinople et la dévolution du Khalifat au roi de la Mecque. Ce plan a jusqu'à présent échoué ; mais la politique anglaise n'en a pas moins persisté à faire de la famille de celui-ci les instruments dociles de sa, politique orientale. Les Turcs vaincus, seuls les Français en occupant la Syrie s'opposaient à la réalisation de ses visées ; la politique pan- arabe a dès lors été dirigée contre eux. Elle a d'abord lancé FayçaL le fils du roi Hussein, contre les Français en Syrie. Après avoir réduit à une étroite bande côtière la zone réservée à l'influence française, se posant en champion de l'indépendance arabe, elle a créé un Etat Arabe de Damas sous la souveraineté de Fayçal. La maladresse de ce dernier a seule empêché ce plan de réussir; avec la victoire des troupes françaises au combat de Khan Meysseloun s'est effondré l'Etat Arabe et Fayçal a dû prendre la fuite. Mais les Anglais n'ont pas renoncé pour cela à leurs projets, il s ont créé pour leur protégé en Mésopotamie un Etat de l'Irak et l'ont fait proclamer roi par des notables et chefs indigènes du pays. Ils ont en même temps formé un Etat de Transjordanie et ont donné la couronne au second fils du roi Hussein, à l'Emir Abdallah. Cette politique ne trompe

évidemment personne ; Fayçal et Abdallah ne sont que des hommes de paille aux mains de « l'Intelligent Office » les Etats de l'Irak et de Tran s Jordanie ne sont que des formations essentielle ment provisoires auxquelles personne, ni leur souverain, ni les Anglais, ne songe à donner une base définitive. Ce que les Anglais se sont proposés en créant ces deux Etats, c'était d'en faire des centres de propagande pan-arabe, et cette propagande devait viser surfout la Syrie. Celle-ci est sillonnée de partout par les agents de Fayçal et d'Abdallah qui trouvent dans les Consulats britanniques un appui des plus chaleureux. Des sociétés secrètes pan-arabes, largement subventionnées par le Gouvernement de Bagdad, existent dans les principales villes de Syrie ; partout on s'ef force de gagner les notables à la cause arabe ; les principaux fonctionnaires de Bagdad et de Transjo<rdanie sont des Syriens exilés de Syrie par les Français, et tout ennemi du Mandat Français menacé par la police de la puissance mandataire est assuré de trouver dans foute la zone sous Mandat Anglais appui, protection et souvent une fonction publique.

La propagande pan-arabe, bien organisée en Syrie, ne se borne pas à chercher la réalisation de ses projets dans une propagande pacifique ; elle s'efforce de fomenter des soulèvements, et les troubles de mai 1921 à Damas et à Homs, etc., ont montré le danger de cette propagande Fayçalienne. Elle est d'autant plus dangereuse qu'elle se réclame de grands principes qui produisent toujours une grosse impression sur les foules ; elle revendique l'indépendance complète des pays arabes, dénouée « l'impérialisme » du gouvernement français, sa politique « d'oppression » en Syrie, expose à la lumière des faits que !a Syrie dépend du point dee vuei économique des territoires qui en ont été séparés et qu'elle ne pourra prospérer qu'au sein d'un grand Etat Arabe. Enfin elle s'appuie surtout sur le sentiment

religieux, lequel constitue un levier excessivement puissant pouf soulever les masses musulmanes.

Cette propagande pan-arabe et anti française nuit beaucoup à l'influence française dans le monde. En Egypte, où nous avons bénéficié de tout temps des sympathies de la population, non seulement la presse anti-française, mais l'opinion publique dénonce l'impérialisme français en Orient, et d'autre part les journaux arabes d'Amérique se répandent tous les jours en insultes grossières contre la France et contre son administration en Syrie. Ce mouvement pan-arabe devient de plus en plus puissant, et il est d'autant plus dangereux pour nous que l'Angleterre, qui dirige secrètement cette propagande, semble avoir une politique libérale et protectrice des nationalités asservies, et apparaît comme le champion de l'indépendance arabe.

La diplomatie' française n'a rien trouvé a opposer à cette politique anglaise du pan-arabisme, et cela parce qu'elle était gênée par son mandat sur la Syrie. Une politique également pan-arabe opposée à celle de l'Angleterre nous est interdite ; nous ne pouvions trouver des instruments aussi commodes que la famille de l'Emir Hussein qui jouit d'un grand prestige religieux sur les Arabes ; il a été question à une époque dans la presse orientale des intentions du Gouvernement français de fonder un royaume de Syrie et de mettre sur le trône l'ancien khédive d'Egypte, C'eût été évidemment répondre du tac au tac à la politique britannique, en opposant à Fayçal un ennemi acharné des Anglais ; mais la question n'eut pas été résolue par là. Il semble bien qu'un mouvement pan-arabe n'a de chance de réussir que s'il est dirigé par des personnages jouissant sur le musulman d'un grand prestige religieux, et seuls sont qualifiés pour le diriger, après le Khalife, les princes de la Mecque, descendants du Prophète.

Pour lutter efficacement contre le danger de la propagande pan-arabe il est nécessaire d'appuyer également notre politique sur le sentiment religieux des musulmans.

Les Anglais voulaient renverser le Khalife de Constantinople et la domination turque ; il ne noius restait plus qu'à faire une politique tureophile non seulement en Syrie, mais dans tous les pays musulmans, Notre diplomatie a compris que tel était notre intérêt et nous avons fondé l'ensemble de notre politique musulmane sur le respect du Khalife de Gonstantinople. Cette politique nous l'avons eue partout sauf en Syrie, parce que là nous étions gênés justement par le mandat, qui nous y a fait les ennemis des Turcs et nous a mis dans la nécessité d'y lutter contre l'influence turque aussi bien que contre l'influence fayçalienne ou pan-arabe.

Il a plusieurs fois été question de projets du Gouvernement français de créer un royaume de Syrie sous la souveraineté d'un prince turc. C'eût été sans doute là une très sage politique et la seule à opposer à la politique Angle- Arabe ; elle eut vraisemblablement réussi car aux yeux de tout musulman le prestige du Khalife de Gonstantinople et de sa famille est bien au-dessus de celui de n'importe quel prince musulman et le point de vue religieux passe avant tous les autres, Mais le Gouvernement français ne s'est pas engagé dans cette voie ; il a redouté sans doute les conséquences d'une politique turque en Syrie, au moment où la Turquie régénérée réclame sa place au soleil.

Nous n'avons donc rien trouvé à opposer à la politique Anglo- Arabe en Orient. Luttant contre la propagande turque d'un côté, contre la propagande Anglo-Arabe de l'autre pour conserver un pays qui ne peut se développe! que dans le sein de l'un de ces deux groupements, nous faisons figure d'oppresseurs tant devant.

les Turcs, qui n'ont pas perdu l'espoir rie reprendre possession de ces territoires, qu'aux yeux des Arabes, qui se réclament du principe des nationalités. Les efforts et le prix que nous a coûtés depuis trois ans et que ne manquera pas de nous conter encore le maintien de notre domination toute temporaire et si précaire sur ce coin de l'Orient où nous étions jadis respectés et aimés partout sont la preuve la plus manifeste de notre déchéance dans ce Levant où a triomphé contre nous la politique anglaise des mandats.

Notre politique d'après-guerre dans le Levant a été maladroite. Nous avons cru que le mandat sur la Syrie serait une compensation équivalente à la perte de notre influence sur les autres régions de l'Orient et nous nous sommes proposés d'y cou denser tous nos efforts de propagande jusque là dispersés et d'en faire une véritable France extérieure. Nous pensions y aboutir en multipliant dans le pays nos fonctionnaires et nos maîtres d'école. Le résultat a été à l'apposé de celui qu'on espérait.

Les populations même les plus francophiles, se sont toutes plus ou moins détachées de nous. C'est qu'en effet nous avons commencé par supprimer ou par abaisser les éléments même qui avaient été les pionniers de notre influence. Ces deux éléments c'étaient les Consuls et les Ecoles Françaises.

Nos Consuls ont été supprimés en Syrie. Il faut avoir été dans le Levant pour s'y rendre compte du prestige dont y jouissait un Concul de France. Si l'on questionne des habitants ils n'hésitent pas à nous répondre qu'ils étaient plus puissants que le Vali (gouverneur de province) et c'est lui que fréquemment les chrétiens et beaucoup de musulmans prenaient comme intermédiaire

pour transmettre leurs requêtes à L'Administration turque. Le véritable mandat tel qu'il a été conçu, et tel qu'il devrait exister, c'est avant la guerre qu'il existait réellement, non seulement en Syrie, mais aussi en Turquie, en Palestine. Les Consuls de France collaborent pour ainsi dire à L'administration locale comme de véritables conseillers mandataires pour toutes les affaires concernant les chrétiens unis. Connaissant à fond les usages du pays, les principales familles (les mêmes Consuls font généralement toute leur carrière en Orient; ils exerçaient une action féconde dans L'intérêt de la France. Leur prestige est devenu légendaire, au point qu'il a servi de thème à plusieurs proverbes ; nous en citerons un très fréquemment employé à Damas pour rappeler leur véritable condition aux personnes qui oui, tendance à l'oublier : « Tu n'es pas la femme du Consul de France ».

D'autre part les habitants étaient habitués k cette forme do l'action française dans leur pays, au moyen des consuls.

En les supprimant nous avons peur ainsi dire consacré la fin de notre rôle moral et intellectuel en Syrie, et l'avènement d'un régime nouveau auquel les habitants n'étaient pas habitués, trop compliqué pour qu'ils le comprennent. Ils s'attendaient à une Administration française soit sous la forme ancienne des Consulats ayant des attributions plus étendues, soit sous celle d'une administration directe. Aucune de ces deux méthodes n'a prévalu. Dans la forme d'administration que nous avons adoptée le caractère syrien a compris que nous cherchions à exploiter le pays à notre profit, niais que ne nous sentant pas suffisamment forts pour faire de L'administration directe., nous cherchions à endormir leur méfiance en abritant notre administration derrière la façade d'un gouvernement indigène. Dès ce moment nous jugeant faibles, en bons Orientaux, ils ont. commencé à nous

mépriser comme ils méprisaient jadis les Turcs qui ne savaient pas résister aux puissances européennes.

Tandis que les Consuls connaissaient à fond le pays et ses coutumes, les nouveaux fonctionnaires chargés d'appliquer le mandat, ont eu à administrer un pays d'une civilisation très différente de la notre et qu'ils ne connaissaient pas,

Enfin cette multitude de fonctionnaires français qui n'étaient pas entourés de cet apparat qui est aux yeux des Orientaux la véritable manifestation de la, puissance publique n'en a pas imposé aux indigènes, habitués cependant à regarder avec une crainte respectueuse les fonctionnaires turcs.

En collaboration avec nos Consuls, nos Ecoles et nos établissements religieux sont les véritables fondateurs de notre influence en Syrie. Ils jouissaient de privilèges spéciaux, échappaient au contrôle de l'administration locale et ne dépendaient que du Consul. Cette situation pour ainsi dire au-dessus des lois contribuait en grande partie à leur succès ; et c'était un honneur d'avoir été élevé dans une école française. Après l'établissement du mandat, le Haut-Commissariat s'est empressé de développer l'influence française en Syrie par renseignement du Français dans toutes les écoles publiques et privées. Tontes les écoles, mêmes étrangères où le Français est enseigné reçoivent une subvention du Haut-Commissariat. Quant aux établissements français d'avant guerre, obligés de partager leurs subventions avec les autres écoles, ils ont vu réduire leurs moyens d'action en même tentps que le prestige dont ils jouissaient en leur qualité d'établissements français. Le Haut- Commissariat, qui se propose de répandre l'usage de la langue française, réussira certainement ; mais langue française et culture française sont deux choses

toutes idfférentes : seuls les élèves qui continuent à fréquenter les écoles françaises reçoivent une culture française, à condition toutefois que ces établissements continuent à faire venir leurs professeurs de France et ne préfèrent pas, ce qui serait moins coûteux, les recruter dans le pays. Avec l'extension de renseignement du français il est à craindre que disparaisse le prestige atta ché à la culture française dont se montrait fière auparavant l'élite chrétienne et même musulmane de Syrie.

Par un curieux paradoxe, les Français domiciliés en Syrie sont parmi ceux qui ont le plus perdu à la chute de la domination ottomane et à son remplacement par un Mandat Français. Seul leur patriotisme les empêche de se plaindre ; mais ils se plaisent à évoquer l'heureux temps où ils profitaient du prestige de la France et on ils bénéficiaient des privilèges auxquels leur donnaient droit les capitulations. Ces privilèges (nous les avons mentionnés plus haut) existent toujours mais ils ont perdu toute leur efficacité. Avec la disparition de l'Administration turque, ils ont perdu une administration toujours pleine de bienveillance pour eux, qui au surplus redoutait l'intervention de leur Consul et était toujour empressée à faire droit à leurs requêtes. Au point de vue judiciaire ils ont perdu les avantages du tribunal consulaire. Certes il en existe bien un à Beyrouth, mais la distance, les frais énormes de procès ne permettent de s'adresser à lui que pour les causes importantes.

Vis-à-vis des excès de pouvoir des fonctionnaires locaux ils ne sont protégés en Syrie que par le délégué du Haut-Comimissaire lequel n'ayant jamais exercé les fonctions de Consul, n'a pas le

temps ctei protéger efficacement les Français qui viennent soit lui demander un appui soit lui exposer leurs doléances.

Enfin s'il est vrai qu'ils sont exemptés par les capitulations des taxes et impôts autres que l'impôt foncier, l'autorité française les met indirectement dans l'obligation de les payer au moins en partie pour satisfaire l'opinion publique indigène. Obligée de choisir entre la protection de ses nationaux et les intérêts des pays sous mandats, ce sont les intérêts de ses nationaux qu'elle sacrifie, sacrifie.

Telles sont en résumé les conséquences de la politique du mandat sur la diplomatie française en Orient. Politique' essentiellement opposée à. notre politique traditionnelle, elle nous met dans une mauvaise posture vis-à-vis des Turcs et vis-à-vis de l'opinion publique mondiale qui tend de plus en plus à ne voir dans notre occupation de la Syrie qu'une manifestation de l'impérialisme et du militarisme français dont une habile propagande, ne manque pas de dénoncer les défauts et les prétendus dangers pour la paix du monde.

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