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CHAPITRE II

La Syrie avant le Mandat

Qu'est-ce que la Syrie ?

« La Syrie, écrivait avant la guerre le général de Torcy, occupe dans l'angle nord-est de la Méditerranée un quadrilatère très allongé qui court, presque directement du nord au sud, entre le haut-plateau d'Asie-Mineiure et les sables de l'Egypte sur un longueur qui n'est guère inférieure à 800 au 900 kilomètres si on la mesure de la pointe nord du golfe d'Akaba (corne orientale de la Mer Rouge) et une largeur qui dépasse rarement 150 kilomètres si on élimine les déserts pour ne compter que les terres exploitables.

« Quoiqu'on en ait dit quelquefois et bien qu'il soit exact que certaines de ses parties, notamimemt la Palestine, en aient été souvent et longtemps séparées, il n'est pas moins vrai que ce pays est un, géographiquement et militairement, et forme une région très bien délimitée par la nature. Les considérations dont on s'est parfois inspiré ponr baser sur un fractionnement de la Syrie certaines vues relatives à sa réorganisation ultérieure, sont d'ordre purement politique et leur caractère artificiel doit suffire à les faire écarter » (l).

(1) Général de Torcy. —

Notes sur la Syrie.

Telle est la Syrie' géographique. La Syrie historique possède incontestablement les mêmes frontières, car s'il n'y a jamais eu une nation syrienne, si ce pays a tantôt été séparé en plusieurs petits Etats, tantôt, et le plus souvent, été soumis à des conquérants étrangers, c'est sa situation géographique seule qui explique, qui a déterminé son histoire. « La Syrie, écrit M. A. Bernard, est essentiellement un carrefour ; c'est son trait essentiel. Là se croisent la route du golfe Persique, celle de l'Egypte et celle de l'Arabie ; là aboutit aussi l'isthme entre la Mer Noire et la Méditerranée. Ce rôle de carrefour explique toute l'histoire de la Syrie. Aux époques paisibles elle est le point de rencontre des marchands qui y échangent des produits de l'Asie et de l'Europe. Aux époques troublées elle est le champ de bataille des peuples et des religions » (1).

Les mêmes limites peuvent être également assignées à la Syrie ethnique : « La Syrie, dit M. Chekri-Ganem, est limitée par la Méditerannée, l'Euphrate et le désert, le Taurus et l'isthme de Suez. Elle comprend la province d'Adana, la Palestine avec la presqu'île du Sinaï, les provinces de Damas, d'Alep, de Beyrouth, Deirez-Zooi* et le Liban...

« Cette population est: syrienne toute, à l'exception de deux ou trois mille Kurdes et Turkomans, demi-nomades qui fréquentent la ligne de relief qui forme sa frontière septentrionale. Ses habitants sont donc des Syriens, des Syriens qui parlent l'arabe, mais ce ne sont pas des arabes proprement dits. Que d'autres se livrent à cette confusion des races pour s'en faire un prétexte à d'oibscures combinaisons. La race syrienne est bien distincte autant qu'elle peut l'être dans ce carrefour des races et des inva-

(1) A Bernard. — Annales de la Société de Géographie du 15 janvier 1919.

sions. Elle a ses moeurs et son caractère propre, son âme particulière. L'histoire le démontre. L'état actuel le confirme. Et ce n'est pas parce que des accords débattus entre quelques diplomates ont coupé la Syrie en deux ou trois tronçons que, par un coup de plume.., magique, la réalité a pu se transformer. Les chancelleries cousent et décousent et rassemblent. Leurs arlequins ne tiennent pas. Les parties, se rejoignent. Voyez l'Alsace et la Lorraine, Trente et Trieste » (lj.

Les nombreuses pétitions et protestations qui ont précédé et suivi le morcellement de la Syrie par les délégués des puissances alliées en 1919 sont une preuve éclatante que Syriens de Syrie et Syriens de Palestine se sentent de même race, ont réellement conscience de leur parenté.

Cette parenté entre Syriens de toutes les parties de la grande Syriei se remarque encore parmi les nombreuses colonies syriennes établies soit en Afrique occidentale, soit surtout en Amérique où ils se caractérisent par le même type physique, la même tournure d'esprit, les mêmes goûts et les mêmes aptitudes. « Tous ceux que nous avons vus en République Argentine et dans l'Uruguay, écrit M. Achard, où ils forment des colonies importantes, étaient commerçants, boutiquiers, colporteurs, mereantis ; nous n'avons jamais entendu dire qu'ils se soient intéressés à la culture du sol ; on ne. les y considérait nullement comme des facteurs de développement du pays » (2).

Nous étudierons plus loin la, Syrie au point de vue économique et nous constaterons à quel point les diverses fractions de l'ensemble du pays ont toujours été et sont encore étroitement solidaires les unes dés autres en matière économique.

(1) Conférence de M. Chékri-Ganem à Lyon, le 21 déc. 1918.

(2) M. Achard. — Etudes sur la Syrie et la Cilicie.

Par un curieux paradoxe ce pays qui est une région naturelle nettement délimitée, parfaitement homogène tant au point de vue ethnique et économique, qu'au point de vue géographique et historique offre, dès qu'on l'étudié en détail et malgré sa très petite superficie, la réalité d'un morcellement inouï, d'une bigarure de régions naturelles formant un contraste saisissant les unes avec les autres, d'une multiplicité de races, de mœurs et surtout de religions comme peut-être aucun autre pays n'en offre d'exemple aussi frappant.

La Syrie-Palestine est un pays montagneux divisé en deux dans le sens de la longueur (nord-sud) par une dépression longue, étroite et profonde qui va en s'abaissant en Palestine audessous du niveau de la mer. Cette disposition orographique détermine à la fois le climat, la végétation, les mœurs des populations et la vie économique du pays. Elle favorise les relations longitudinales (nord-sud) et s'oppose aux relations transversales (est-ouest). La côte, montagneuse, au climat et à la végétation méditerranéens, en contact continuel par ses ports avec l'Europe, se trouve profondément imprégnée de la civilisation occidentale. La Syrie intérieure, séparée de la côte par une puissante barrière montagneuse, jouit d'un climat continental ; c'est la région des céréales et des pâturages ; les populations, moins ouvertes a l'influence européenne conservent des coutumes fortement marquées par la civilisation arabe qui leur est venue de l'est. Enfin à l'est le désert de Syrie est la patrie des Arabes nomades, les Bédouins.

Sous l'effet de ces circonstances géographiques et grâce à la

facilité des relations à l'intérieur du même couloir les coutumes

des populations de chaque couloir se sont unifiées en même temps que s'accentuaient les oppositions ethniques entre les trois grandes parties naturelles de ce pays.

Par contre les relations économiques se îont exactement dans le sens opposé ; les marchandises allant du port à l'intérieur et vice^versa. Chose curieuse, ce mouvement transversal des marchandises n'a aucunement favorisé les relations entre habitants : le Syrien émigré' en masse, mais ne voyage pas dans son propre pays, surtout dans le sens transversal.

Une autre caractéristique très importante du relief syrien, c'est la disposition des montagnes et des plaines. Les plaines ne sont pas rares ; celles d'Alep, d 1 H oins et de Hama sont d'une certaine étendue ; d'autre part, les montagnes encadrent plusieurs petites plaines très fertiles : la plaine d'Antioche, la plaine d'Akkar, la Bukeya et la Bekaa en Syrie, et en Palestine la riche plaine d'Esdrelon. Dans ce pays qui a été souvent troublé par des luttes intestines et où la sécurité a fait fréquemment défaut, les populations se sont groupées par affinités ethniques ou religieuses dans les montagnes, véritables forteresses naturelles, les Maronites et les Chiites chacun dans une partie du Liban, les Druzes dans le Liban-sud et dans la partie du Hauran appelée aujourd'hui Djebel-Druze (montagne des Druzes), les Alaouites dans le massif des Ansarieh. Les petites plaines situées au pied des massifs sont à peu près inhabitées et les habitants doivent descendre des montagnes pour les cultiver. Quant aux habitants des grandes plaines ils n'ont trouvé une sécurité relative qu'en se soumettant au régime de la féodalité, le rôle de seigneur féodal étant joué soit par de puissantes propriétaires fonciers, soit même par les ennemis des sédentaires agriculteurs, par les Bédouins, qui consentent à respecter les cultures de certaines régions moyennant un tribut périodique.

Une telle répartition des populations, qui a groupé dans la même région les membres de chaque communauté à l'exclusion de tout élément étranger, a été le principal obstacle à leur fusion. Constituant chacune un petit fêtât au sein de l'Empire ottoman, obligées de vivre dans les montagnes arides, plusieurs d'entre elles, mal partagées et ne pouvant subsister des maigres ressources de leur sol, avaient pris l'habitude de descendre dans les plaines razzier les récoltes et les troupeaux. Cet état d'hostilité continue] entre les groupements voisins, entretenu par les différnces de religion, de race, de mœurs, etc., est encore l'état actuel de ces pays.

La situation de la Syrie à un des principaux carrefour du monde ancien suffit à expliquer les nombreuses migrations, invasions et dominations dont elle a été le théâtre. La plupart des nouveaux venus ou sont répartis sans laisser de traces ou se sont confondus dans la population locale chez laquelle l'apport phénicien semble prédominent. Seuls quelques éléments, les Ansarieh, les Chiites et les Druzes restés groupés autour de leurs chefs naturels, jaloux de leur religion et de leurs coutumes, ont été rebelles à toute fusion avec les éléments étrangers à leur groupe.

Mais la différence de race ne saurait suffire à expliquer la multiplication des sectes religieuses, au nombre de vingt-neuf, et surtout la division des habitants en un si grand nombre de communautés jalouses et ennemies irréductibles les unes des autres.

« Si tu vas en Syrie, a dit Pline, respecte les dieux ». La véritabe raison de la situation religieuse, et partant politique du pays doit être cherchée dans la tournure d'esprit du Syrien, dans

sa tendance à donner dans la vie publique la plus grande place aux questions religieuses, à s'y consacrer entièrement, âprement, à en faire le- fondement et la raison d'être de tonte politique.

La Syrie, province chrétienne de l'Empire d'Orient, était dans les premiers siècles de 1 Eglise le foyer de beaucoup le plus ardent du christianisme. C'est en Syrie que se sont tenus les premiers conciles mais c'est aussi de Syrie que sont parties les premières hérésies, Après le grand shisme d'Orient, l'esprit syrien donna libre cours à sa fantaisie et la population se scinda peu à peu en plusieurs sectes chrétiennes. Seuls les Maronites restèrent soumis à Rome : il se conservera, ainsi dans le Liban un foyer de catholicisme qui devait plus tard, au XVIIIe siècle, ramener sous l'autorité pontificale une partie des membres des différentes églises shismatiques. Ces derniers fondèrent dîe nouvelles communautés et devinrent les Grecs-Catholiques, les Arméniens-Catholiques, les Chaldéens-Catholiques, etc.

Les envahisseurs arabes, en faisant de la Syrie un pays musulman, en proclamant la terre syrienne terre musulmane, en introduisant dans le pays une nouvelle religion servie par la force, beaucoup plus sectaire, plus envahissante que les autres ont encore surexcité les passions religieuses. Ils ont dû, en effet, soit par nécessité, soit simplement par intérêt, composer avec les minorités chrétiennes, les autoriser à rester dans le pays, à pratiquer librement leur religion sous certaines réserves.

Mais l'Islam est à la fois une politique, une législation, une société aussi bien qu'une religion. Dans la société islamique celui qui n'est pas musulman est hors la loi, il n'a aucun droit eit ne bénéficie que des tolérances qu'on veut bien lui accorder.

La religion passait ainsi au premier plan de la vie publique.

L'autoirité musulmane voulut bien tolérer les communautés chrétiennes en territoire musulman mais elle leur imposa sa conception sur l'organisation des sociétés. Partant de ce principe que religion et Etat doivent être étroitement unis, posséder les mêmes chefs, elle traita avec les chefs religieux, les autorisa à organiser chacun leur communauté, leur donna certains pouvoirs sur leurs correligionnaires et les considéra comme seuls responsables vis-à-vis d'elle, comme des sortes de chefs d'Etat vassaux.

La religion islamique prescrivant le plus profond mépris pour tous les nom-musulmans, les Syriens convertis ne manquèrent pas d'observer ce précepte, d'autant pus qu'ils n'y étaient déjà que trop poussés par la tendance naturelle de leur esprit. Et désormais ce fut entre musulmans et chrétiens une guerre sourde, tenace, qu'ils poussèrent jusqu'à vivre soit dans des régions différentes soit dans les villes dans des quartiers distincts.

L'opposition des communautés qui ne se sont pas converties à l'islamisme a donc pris une forme essentiellement religieuse et c'est la. religion qui est le drapeau de ralliement, le lien politique, la patrie ou plutôt la « nation » comme ils le déclarent euxmêmes. <( Les grandes coupures qui viennent trancher en classes distinctes cette population sont les divisions religieuses. Les idées religieuses voilà ce qui là-bas créé, sépare, différencie et maintient les différents groupes d'hommes. Elles créent ces groupes non seulement parce qu'elles sont des motifs d'action commune et parce qu'elles donnent aux individus des intérêts communs, mais parce qu'elles agissent d'une façon cachée, si constante et si profonde sur l'individu qu'elles façonnent son type physiologique, son intelligence, sa volonté, sa sensibilité, et

modifient en partie jusqu'à son type physique. Entre ces Musulmans, ces Chiites, ces Druzes, ces Maronites, ces Grecs Unis, ces Grecs Orthodoxes, Syriaques ou Arméniens qui proviennent des mêmes croisements de race, du, même fonds ethnique, les différences sont si profondes, si manifestes dans les dehors, dans les gestes, les physionomies, les attitudes, dans le rythme visible de la vie, active, passionnée ou bien molle et nonchalante, qu'elles font vite douter de l'importance de la race et conduisent à cette vue que les grandes caractéristiques de l'individu proviennent des idées maîtresses, surtout des idées religieuses et morales dominantes dans le groupe auquel il appartient et dont ses ancêtres ont fait partie. En Syrie, des individus de même race, sous l'influence d'idées religieuses différentes, sont séparés en groupes distincts qu'on appelle à juste titre des « nations », différentes les unes des autres de la même façon que les peuples d'Europe.

C'est pour cela que le Musulman de Syrie ressemble beaucoup plus au Musulman de Tunis ou du Maroc qu au Chrétien de Syrie. Il est à Beyrouth ou à Damas ce qu'il est partout aujourd'hui : lent et digne dans ses gestes, inactif, obstinément attaché à la tradition, fermé à toute idée étrangère. Il reste oriental par le vêtement,, par le mobilier de sa maison, par toute sa, vie domestique, par son inerties par son inaptitude à la, culture scientifique, par son impuissance industrielle et agricole, par la haine instinctive, irraisonnée de toute innovation occidentale.

« I^es Chrétiens, divisés en groupes très distincts, forment une grande classe constituée par des caractères généraux et communs. Les montagnards, ceux qui habitent les plus hautes régions du Liban et qui ont victorieusement résisté à tout despotisme centralisateur, ont gardé des habitudes indépendantes et

fières. Mais partout ailleurs, comme le Juif en Europe au Moyen- Age, le Chrétien d'Orient porte l'empreinte dégradante de longs siècles d'oppression et de servitude. Ecarté des fonctions publiques, du service militaire, méprisé, bafoué, socialement inférieur, obligé de s'ingénier pour se défendre, de vivre d'artifices et de ruses, réduit aux longues sollicitations, aux résignations patientes, il est devenu à la fois très humble, très obséquieux et très intelligent. Intelligence non pas créatrice, non pas inventive et capable d'idées générales, mais étonnamment souple, celle d'un enfant précoce. On dit qu'en Angleterre il faut trois générations pour faire un gentleman ; un Syrien doit en prendre tous les dehors et tous les gestes en quelques années. Mais la volonté, l'initiative, la pensée originale et personnelle, tout ce qui fait l'homme supérieur manque.

« Au total, les Sociétés chrétiennes de Syrie et c'est là un phénomène très intéressant, appartiennent à un autre monde, à une autre formation que les Sociétés Musulmanes. D'une façon générale, les Chrétiens d'Orient obéissent aux mêmes centres d'attraction que nous... L Europe pour eux, c'est le paradis lointain et rêvé, c'est le pays où le Chrétien est maître, l'individu libre, la justice égale, les impôts légers, le commerce affranchi. Le Syrien compare le régime turc et il le maudit ». (1)

Cette description, qui date de 1898, est encore exacte aujourd'hui. Toutefois son auteur, "voyageant en Syrie, vivant au milieu des Syriens, manquant de points de comparaison avec des éléments étrangers, a été frappé surtout par les différences, nombreuses et profondes il est vrai, qui opposent les unes aux autres les diverses communautés syriennes. Il n'a pas observé, ce qui n'est pas moins frappant cependant, et dont se rendent compte

(1) André Chevrillon. —

Conférence sur la Syrie (1898).

d'abord les Syriens eux-mêmes, et aussi les personnes en relations avec les colonies syriennes établies à l'étranger, la très étroite parenté de dialecte, de mœurs, de goût, de caractère, parenté qui se retrouve dans le type physique et qui prouve l'unité de la race syrienne.

Une autre lacune de celte description c'est d'avoir trop simplifié le problème religieux en le limitant à la rivalité entre chrétiens et musulmans Les différentes sectes chrétiennes sont presque aussi rivales les unes des autres qu'elles ne le sont des musulmans. Cette rivalité entre sectes a toujours été et est encore d'autant plus vive que les Turcs, faisant de la devise : « Divido ut imperes » un principe de gouvernement, ne manquaient pas, pour se maintenir dans le pays, d'encourager les jalonsies, les haines et les rivalités religieuses.

On peut classer de la manière suivante les différents groupements religieux ou ethniques qui constituent en même temps des groupements politiques rivaux.

Les groupements religieux sont :

1° Les musulmans sunnites, de -beaucoup les plus nombreux, près de 1.500.000 (J) en Syrie sous mandat français, soit plus de la moitié de la population. Ils sont répandus dans toute la Syrie à l'exception du Liban.

2° Les Catholiques, an nombre de 430.000, comprennent tous les rites unis à Rome : Latins, Maronites, Syriaques, Arméniens et, Syriens-Catholiques. Les plus nombreux sont les Maronites (300.000) ; réfugiés depuis l'invasion arabe dans le Liban ils s'y sont rendus peu à peu, à peu près indépendants, et sont très jaloux de leur autonomie. Toutes ces communautés se trouvaient

(1) Les chiffres que nous donnons ci-dessus sont empruntés à : *« La Syrie et le Liban en 1922 » et ils ne s'entendent que pour la Syrie sous mandat français.

sous le protectorat religieux de la France.

3° Les Orthodoxes (270.000), auxquels il convient de rattacher les protestants, comprennent les Grecs Orthodoxes (225.000), les Arméniens-Grégoriens, les Jacobites et les Chaldéens-Nestoriens. Les Grecs-Orthodoxes étaient sous le protectorat religieux de la Russie. Les protestants, rattachés aux œuvres anglaises et américaines, sont au nombre d'environ 7.000.

4° Les Juifs (35.000) ne se trouvent guère que dans les . dles. Dans les villes chacune de ces communautés vit dans un quartier spécial (1).

A côté de ce premier groupe qui comprend les communautés essentiellement syriennes vivant côte à côte dans les mêmes régions et surtout dans les mêmes villes (à l'exception des Maronites qui sont presque tous concentrés dans le Liban et sur la côte libanaise), il convient de faire, une place à part pour certaines communautés ethniques qui sont toujours restées étroitement groupées et fermées à toute fusion avec leurs voisins. Ce *orit les Chiites, les Ansarieh, les Druzes et les Bédouins.

1° Les Chiites ou Métoualis (100.000) d'origine persane, pratiquent la forme persane de l'islamisme. Ils habitent une partie de la Bekaa et la région côtière autour de Tyr eit de Saida,.

2° Les Ansarieh (350.000) encore très primitifs ont des croyances et des coutumes très spéciales ; ils forment un groupe compact dans le Djebel Ansarieh où ils ont longtemps échappé à la domination turque.

3° Les Druzes (85.000) constituent une secte musulmane qui est une sorte de vaste confrérie. Ils sont groupés dans la partie-

(1) Les chiffres donnés par différents auteurs pour l'ensemble de la Syrie et de la Palestine avant la guerre sont tellement contradictoires que nous préférons ne pas les publier.

sud-est du Liban, le sud de la Bekaa, THermon eit surtout dans la partie du Hauran qui porte pour cela le nom de Djebel-Druze.

4° Les Bédouins, arabes nomades qui parcourent le désert de Syrie et toute la région des steppes de la Syrie intérieure, sont les seuls qui n'aient pas trouvé dans un rite relig eux un drapeau de ralliement. Leurs mœurs, leurs coutumes, spéciales aux populations nomades des pays désertiques, suffisent à empêcher leur fusion avec les populations sédentaires. Les tentatives faites par les Turcs pour les fixer au sol sont presque toujours demeurées sans résultat. Les Bédouins sont musulmans sunnites mais peu pratiquants.

La multiplicité des communautés religieuses n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus frappant comme opposition entre les divers éléments de la population Syrienne. En Syrie on rencontre, suivant les communautés, suivant les régions, tous les degrés de civilisation, depuis la civilisation européenne jusqu'au nomadisme et à la vie de tribu des plus primitives.

Sur la côte, au contact des voyageurs Européens et surtout grâce à l'extension de la culture européenne donnée dans les écoles religieuses à une population en grande partie chrétienne, tournée vers l'Occident par opposition systématique à tout ce qui est arabe et musulman, les habitants vivent presque à l'européenne et prennent les Européens comme modèles.

Il en est de même en partie des villes de l' intérieur , plus particulièrement Damas et surtout Alep où , surtout chez les communautés chrétiennes, l'influence occidentale tend peu à peu à l'emporter sur les coutumes imposées jadis par les conquérants Arabes.

Par contre les campagnes Syriennes sont encore soius le régime de la féodalité. Le paysan, miséreux, routinier et complète-

nient illettré, vivant dans des huttes grossières et malsaines, est lié à la glèbe dont il ne retire que le strict nécessaire pour faire vivre misérablement sa famille. Le propriétaire, véritable seigneur féodal dans certaines régions où ou lui donne même de véritables titres de noblesse (Bey dans l'Akkar, Agha dans l'Amouk) tient le paysan sous sa domination eu lui avançant de l'argent, ce qui lui permet de réduire la part de ce dernier à la portion congrue. A quelques exceptions près le gros propriétaire qui vit à la campagne n'est guère plus instruit que ses paysans et ne sait la plupart du temps ni lire ni écrire.

Les bourgeoisies Musulmane et Chrétienne, ou Juive, des villes jouent également leur rôle dans ce régime féodal des campagnes. Les riches Musulmans sont en général de gros propriétaires fonciers. Quant à la bourgeoisie Chrétienne et Juive elle tire la plus grande partie de ses revenus « du commeircei de banque », lequel consiste à prêter de l'argent à très gros intérêt soit au propriétaire Musulman soit au paysan en attendant la récolte.

Si les artisans et les boutiquiers des villes constituent une classe moyenne relativement instruite et aisée quoique vivant généralement au jour le jour, la grande tare des villes Syriennes est la constitution d'un prolétariat excessivement nombreux, complètement illettré, sans travail régulier, vivant le plus souvent de presque rien et s'entassant dans de misérables taudis.

Les Druses ont des coutumes patriarcales auxquelles ils sont très fidèles, au point que les Turcs n'ont jamais réussi à les soumettre à leur législation.

Il en de même des Chiites, qui ont également des coutumes assez primitives. Quant aux Ansarieh ils ne sont guère plus évolués que les populations du centre Africain.

Enfin les Bédouins, comme tous les nomades, continuent à

obéir à des coutumes millénaires et immuables. Pasteurs et pillards ils vivent des produits de leurs bestiaux et de leur vente ainsi que des razzias qu'ils font d'ailleurs plutôt pour se distraire et par goût de l'aventure que pour en tirer profit.

Toutes ces populations étaient depuis plusieurs années sous la domination d'une même puissance, ia Turquie. Quelle a été la politique de la Porte dans ces régions ? Comment a-t-elle pu réussir à maintenir tous ces éléments disparates sons son autorité ? Que valait cette administration ?

La Turquie, puissance Musulmane, a laissé à la Syrie le caractère d'un territoire Musulman. D'après les jurisconsultes de l'Islam toute terre conquise par des Musulmans devient terre Musulmane et la loi de l'Islam doit y être appliquée. « LTslarn, a dit Renan, qui a créé un empire immense, a détruit toute nationalité chez les peuples qu'il a subjugés et ne leur laisse plus d'autre patrie que leur mosquée et leur Zaonïa •>. Il n'est pas seule ment une religion, mais aussi une société ; une différence absow lue de mœurs, d'idées et de croyances, séparent les musulmans des chrétiens. La législation musulmane se lie d'une manière intime aux idées religieuses en sorte que quiconque est hors de la religion est hors de la Société Musulmane ».

Les principes islamiques ont été rigoureusement appliqués par les Turcs à la suite des Arabes. Ne jugeant pas à proops de chasser du pays les chrétiens ou de les forcer à se convertir à l'islamisme ils ont délégué aux chefs des communautés chrétiennes une partie de leur souveraineté, et les décisions prises par eux dans la limite de cette souveraineté avaient force de loi et étaient exécutoires comme celles des fonctionnaires locaux.

Chaque rite religieux a,vait ainsi été constitué, en administration semi-autonome au sein de l'Empire ottoman pour tout ce qui concernait le statut personnel. Toutefois, la terre, appartenant à la communauté musulmane, aucune délégation ne pouvait être accordée par le souverain en matière de statut réel.

Ces privilèges des chefs religieux étaint rarement violés par les autorités turques ; en effet la, Turquie avait reconnu à certaines puissances européennes le droit de protéger les communautés chrétiennes. La France la première se fit reconnaître, dès ie Moyen-Age, le protectorat, religieux sur tous les chrétiens d'Orient ; dans les siècles suivants d'autres nations ont obtenu de la faiblesse grandissante de la Porte des concessions analogues ; la Russie le droit de protéger les orthodoxes, l'Angleterre les Arméniens protestants (elle protégeait aussi officieusement les Druzes). Chacune de ces puissances ne manquait pas d'intervenir chaque fois que les privilèges de ses protégés étaient méconnus par l'administration ottomane.

Les communautés chrétiennes, dans ce pays on les querelles religieuses ont toujours été à la base de toute politique, se sentaient beaucoup plus en communion d'idées avec les nations qui les protégeaient, lesquelles pratiquaient la même religion et ne leur voulaient que du bien. 11 est, donc tout naturel qu'après la défaite turque en 1918, elles aient demandé l'occupation de leur pays par une puissance européenne qui relèverait leur situation an niveau de celle des Musulmans, alors que sous le régime turc elles étaient en réalité des parias dans leur propre pays.

Mais les Chrétiens (surtout si 1 on fait une place à part pour le Liban qui jouissait déjà d'une véritable autonomie) sont l'infi • me minorité.

Quant aux Musulmans ils n'ont jamais songé à protester contre la domination turque. Celle-ci était pour eux toute naturelle,

le Khalife est en droit musulman le chef religieux et politique de toute la communauté musulmane. Les Musulmans de Syrie et de Palestine considéraient et considèrent encore la domination turque comme la, seule légitime, tant que le Khalifat sera entre les miains d'un sultan turc ; et c'est là surtout, beaucoup plus que l'habileté de leur politique, le secret de la, puissance des Turcs d'ans ce pays : la, grosse majorité des habitants les considéraient comme leurs compatriotes.

Une administration et une législation rigide, à l'européenne, auraient nécessairement échoué. Les Turcs ont réussi à établir une organisation extrêmement souple. Au point de vue administratif tout© autonomie résultant, des coutumes locales était respectée, toutes les communautés groupées dans une même région et qui veillaient jalousement au maintien de leurs coutumes administratives, continuaient à rester administrées par leurs chefs naturels ; les fonctionnaires turcs se bornaient à leur réclamer le paiement de l'impôt et le maintien de l'ordre: sur le territoire occupé par elles.

C'est dans la législation que la politique ottomane' a fait preuve de la plus grande souplesse. Il existe- en Turquie deux législations, la loi Chérié (loi religieuse), immuable, que les législateurs n'ont même pas le droit d'interpréter, et qu'ils ne doivent pas violer dans leurs règlements ; et la législation ottomane proprement dite,. Cette dernière qui s'est efforcée d'empiéter par tontes sortes d'artifices juridiques sur le domaine de la loi Chérié, si elle est incomplète par suite de l'impossibilité de réglementer certaines matières réservées à la loi religieuse, est une législation moderne, mise à jour sous la direction de juristes européens, surtout Français, et peut figurer honorablement à côté des législations occidentales.

Mais la législation n'est pas une œuvre purement théorique ; elle doit se fonder sur les mœurs, le degré d'évolution et la mentalité des populations qu'elle régit. Cette législation moderne, le gouvernement turc ne l'a pas étendue à tout l'Empire. Chaque loi, après avoir été promulguée est appliquée successivement peu à peu à toutes les provinces auxquelles elle est susceptible de s'appliquer. D'ailleurs, les gouverneurs de province jouissent d'une très grande- latitude- pour l'application et même l'interpré tation des lois. Quelques-unes sont appliquées dans les villes et ne le sont pas dansles campagnes. C'est qu'en effet dans les campagnes, surtout che-z les Bédouins, les Druzes, les Ansarieh et dans toutes les" communautés encore peu évoluées ou cristallisées dans une civilisation encore primitive, c'est la coutume qui fait loi ; elle est connue minutieusement de tous, alors que la loi écrite est généralement incompréhensible pour la plupart ; la loi y était inapplicable et y était en fait inappliquée dans tous les cas où ses prescriptions entraient en concurrence avec celles de la coutume.

En 1914, la Syrie et la Palestine vivaient en paix. On a dit qu'elles ne prospéraient pas, qu'elles végétaient par la faute de l'administration turque, c'est ce que nous aurons à examiner plus loin. Au cours des siècles elle avait été le théâtre de- luttes sanglantes entre groupements, luttes dont les chrétiens, moins nombreux, faisaient généralement les frais. Le massacre des chrétiens du Liban en 1860 est resté toujours vivace dans la mémoire de leurs descendants. Ces massacres étaient généralement un prétexte d'intervention pour les1 puissances protectrices qui ne manquaient pas d'en profiter pour faire des représentations à la Porte et lui imposer de nouvelles concessions en leur faveur.

Les populations syriennes n'étaient donc reliées entre elles

que par un lien, le lien politique et administratif. Elis dépendaient toutes de l'Empire ottoman. I^e gouvernement turc, en effet, après s'être taillé par la conquête un immense empire qu'à a peu a peu reperdu, n'a pas colonisé, au sens où nous entendons ce mot, les pays conquis ; il n'a pas été arrêté par cette considération que certaines populations de l'Empire étaient encore très primitives et réclamaient une administration plus étroite ; il a étendu la constitution de la Turquie à tout l'Empire qu'il a divisé en vilayets (provinces), sandjaks (départements), cazas (cantons) et mudiries (communes ou groupements de plusieurs villages). Les habitants de l'Empire étaient tous des sujets ottomans et avaient en principe les mêmes droits que les Turcs d'origine. Gomme les Turcs, ils pouvaient être1 admis à occuper un rang élevé dans l'administration, les chrétiens comme les musulmans. Il est évident que les autorités de Constantinople n'usaient en fait de ce libéralisme que jusqu'à un certain point, et réservaient d'une façon générale aux Turcs d'origine la nomination aux postes les plus élevés de l'administration, les autres, étant très facilement confiés à des sujets appartenant à une autre race.

Les territoires actuellement sous mandat étaient divisés en trois vilayets (provinces) : Alep, Beyrouth et Damas et trois sandjaks autonomes : Jérusalem, Der Ey Zot et Mossoul et une province autonome, le Liban.

Chaque vilayet était administré par un gouverneur, assisté par un adjoint, un directeur des finances, un secrétaire général, un directeur des travaux publics, un directeur du cadastre, un directeur des forêts, un directeur des mines, un chef de la police et un officier commandant la gendarmerie. Le Liban était administré par un mutessarif Chrétien doté de vrais pouvoirs de chef d'Etat,

Les fonctionnaires Turcs étaient entourés par tous de respect et de vénération. L'administration turque était très tolérante et respectée. Les autorités religieuses chrétiennes de Syrie qui ne les aiment pas n'ont pas manqué plusieurs fois de rappeler leurs anciens privilèges aux autorités mandataires bien embarrassées devant cette indépendance et ce pouvoir laissés par les autorités turques aux chefs des communautés religieuses chrétiennes.

On reproche beaucoup aux Turcs d'avoir opprime les populations syriennes. Oe sont là des affirmations sans fondement ; partout où un gouvernement s'est montré despotique il c'est heurté à des résistances locales ; pour faire une politique d'oppression, il faut avant tout être fort. Or, ce n'était pas le cas du gouvernement de Oonstantinople qui, depuis 1820, a assisté impuissant au démembrement de son empire par la scission de la plus grande partie de son territoire.

Si le Syrien avait été opprimé, il se serait révolté, or il ne l'a jamais fait. C'est d'ailleurs un trait frappant de l'histoire de la Syrie que depuis deux mille ans elle a subi successivement de nombreuses dominations étrangères, toutes plus ou moins chancelantes que la. moindre émeute eut fait effondrer ; or, jamais les Syriens n'ont fait un geste pour se libérer.

Si donc la Turquie « agonisante » réussissait malgré sa faiblesse à conserver sous son administration les territoires qu'elle avait jadis conquis par les armes, c'est que les populations de ces territoires n'avaient pas à se plaindre de cette administration et qu'elle était merveilleusement adaptée à la situation.

Le principal reproche que l'on ait adressé aux Turcs est dans le domaine économique. Le rrurc n'a jamais su administrer, dit-

(1) L'organisation du mandat français en Syrie (R. des Deux Mondes, déc. 1922).

on (1). On a beaucoup trop dit depuis la guerre que les Turc? laissaient improductives les « merveilleuses richesses » du Levant. Tl appartient en effet à un gouvernement de travailler dans la mesure de ses moyens à développer les ressources de son pays.

Bien qu'on ait généralement tendance à exagérer le rôle de. l'Etat dans le développement économique d'un pays, nous admettons volontiers qu'il ait, dans une certaine mesure, les moyens de le faciliter. Mais il ne peut s'y intéresser qu'indirectement en facilitant le développement de grandes entreprises, de grands travaux, lesquels sont l'amoirce de l'industrie et du commerce. Or, qu'a fait le gouvernement turc ? Il a favorisé dans le Levant l'apport des capitaux étrangers et la création de lignes de chemin de fer, de routes, lignes de tramway, électricité, etc.. allant jusqu'à donner certains revenus d'Etat en garantie peur allécher les capitalistes. Ce que les détracteurs de l'administration turque ne se sont jamais demandé c'est pourquoi celle-ci n'a pas favorisé le développement de sociétés indigènes. La raison, la voici : les Syriens trouvant dans l'usure qui est la plaie de ce pays un placement autrement rémunérateur et autrement sûr que dans les Sociétés capitalistes, les Syriens qui n'ont pas et ne peuvent avoir de sentiment national et chez lesquel le souci de l'intérêt général ne saurait s'étendre au-delà de la famille et tout au plus de la communauté, se sont toujours désintéressés du développement de leur pays.

La souveraineté turque avait pour le Levant deux gros avantages : elle permettait d'attirer des capitaux étrangers dans le pays, l'Etat turc étant susceptible de donner des garanties suffi-

(1) L'organisation du mandat français en Syrie (R. des Deux Mondes, déc. 1922).

saminent solides ; mais surtout l'Empire ottoman formait un ensemble économique de nature à assurer le développement économique de chaque province. Si nous nous plaçons au seul point de vue de la Syrie nous constatons qu'elle vivait surtout du commerce de transit entre l'Europe d'une part, la Turquiei, la Mésopotamie et la Palestine de l'autre. Cette situation privilégiée dans l'Empire lui permettait de vivre surtout de ce commerce et de développer* son industrie de la soie pour laquelle avait des débouchés assurés dans les provinces voisines .

On a aussi quelquefois reproché à la Turquie de ne pas favoriser l'instruction. Ce reproche est sans fondement. Il existait en 1914 en Syrie un nombre très suffisant d'écoles officielles. D'autre part le gouvernement négligeait si peu l'instruction que, faisant preuve d'un rare libéralisme, il favorisait volontiers la créa tion et l'extension d'écoles européennes sur son propre territoire.

C'est ainsi que la France, les religieux français en particulier , avaient fait un très gros effort pour la création d'écoles françaises en Orient. A la veille de la guerre, le Français était étudié en Syrie par 40.000 élèves dans des écoles dirigées en majorité par des Français fi). Le Français est devenu la langue internationale de l'Orient et est même couramment parlé par l'élite du pays.

Il s'est ainsi formé au contact des écoles européennes et surtout françaises une élite à culture européenne. Cette élite, dont une bonne partie venait achever ses études en France, était composée surtout de chrétiens. Imbus au contact de la civilisation française d'idées avancées, ils étaient tenus en général à l'écart de l'administration. Aussi beaucoup d'entre eux allaient-ils chercher en Egypte soit dans l'administration, soit dans le commerce

(1) Rev. des Deux Mondes, déc. 1922 : L'organisation du Mandat Français en Syrie.

un avenir que ne pouvait leur assurer leur pays. C'est en Egypte probablement que, au contact du mouvement d'indépendance ils ont nourri l'ambition de- libérer la Syrie. Quoiqu'il en soit, à la veille de la guerre, la puissance de la Turquie s'affaiblissant chaque jour, tous les Syriens s'attendaient au partage de l'empire ottoman entre, les grandes Puissances. La domination turque s'effritait ; quel serait son successeur : l'Angleterre, la France ou l'Allemagne.

La déchéance de la Turquie pour l'administration de la Syrie et de la Palestine était inévitable non pas parce que les populations qu'elle administrait souffraient de sa domination, mais parce qu'elle était faible militairement, politiquement vis-à-vis des puissances européennes ; or pour tout oriental la faiblesse est la plus grande tare pour un Etat comme pour un individu. La Turquie était méprisée par une partie de ses sujets pour sa faiblesse ; aussi ceux-ci ont-ils accueilli volontiers l'occupation de leur pays par les puissances mandataires parce qu'elles arrivaient en vainqueurs et qu'elles étaient fortes.

Gela est tellement exact que du jour où les Nationalistes Turcs se sont insurgés contre, les Alliés, ils ont peu à peu regagné la confiance de leurs anciens sujets et la victoire turque sur les Grecs a été saluée en Syrie et en Palestine comme une victoire musulmane. Il est à craindre qu'à leurs yeux les Turcs ne soient de nouveau jugés dignes de les gouverner et cette transformation dans les idées des Syriens semble bien être en train de. s'opérer.

La Syrie- Palestine, est donc une mosaïque de communautés, en général de même! race, mais où les querelles religieuses et autres ont depuis longtemps creusé entre elles un fossé de haine et de jalousie et effacé pour longtemps tout sentiment national.

Depuis la guerre à la suite de la proclamation de l'autonomie

de ces deux territoires, pour les besoins de propagandes intéressées, il a été question de patrie syrienne, de patrie palestinienne, il a surtout été question de patrie arabe. Les pages qui précèdent suffisent à montrer que la notion de patrie syrienne ne correspond à rien de réel, qu'il n'y a pas et qu'il ne saurait y avoir une patrie syrienne1 ou palestrienne ; les Syriens et les Palestiniens eux-mêmes ne cherchent pas à se leurrer par l'emploi de cette expression. Si le mot Patrie est prononcé par eux, il a un sens tout différent, qui ne correspond qu'en partie à celui que nous lui donnons, nous Français, nous Européens. Pour les Syriens de Syrie, de Palestine, la Patrie c'est l'ensemble des territoires syriens ou même l'ensemble des pays arabes ou plutôt des pays où est parlé la langue arabe. Cette idée de Patrie arabe a été lancée pour les besoins d'une propagande étrangère, de la propagande britannique et les éléments Syriens on Palestiniens qui s'y laissent prendre, ne voient, dans cette union projetée' des pays de langue arabe qu'une nouvelle organisation de l'Orient qui servirait davantage leurs intérêts que l'organisation actuelle, et parce que dans la carence de la domination turque, c'est le seul groupement qui leur permette de former un Etat étendu et susceptible de prospérer .

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