‹ La politique du sultanChapitre 16 sur 106 · I. Livre Blea, 1896, I*, p. i33 et suiv · texte numérisé non relu

I. Livre Blea, 1896, I*, p. i33 et suiv

— de Kurdes et d'Arméniens, en proportions à peu près égales (i5 ooo Kurdes et 12 000 Arméniens), mais en districts nettement séparés par la barrière du Sovasor-Dagh, — les Kurdes à l'est, les Arméniens à l'ouest. Entre eux, la Porte elle-même déclarait ne connaître aucune différence, sauf celle de la religion. C'était la même vie pastorale, l'hiver dans les villages, l'été sur les sommets; le même régime à demi patriarcal de familles nombreuses et de clans ; la même indépendance de montagnards éloignés de l'autorité et sachant leur pays inaccessible ; la même fierté de pâtres toujours armés. Les Kurdes étaient musulmans, les Arméniens chrétiens. Mais les uns et les autres, jusqu'en 1890, étaient exempts de fanatisme : ils vivaient, a dit un témoin devant la commission internationale, comme des frères de terre et d'eau, c'est-adire que, fréquentant les mêmes sources et les mômes pâturages, il arrivait, il est vrai, que des injures ou même des coups de fusil fussent échangés et que du bétail fût tour à tour détourné et repris; mais ces disputes sans durée finissaient toujours par une intervention des anciens ou par un arbitrage des hommes influents, : les Arméniens du Sas-

LES MASSACRES Sg

soun, en 1890, déclaraîent n'avoir pas trop à se plaindre des Kurdes.

Il faut dire que, en leur qualité de musulmans, les Kurdes se considéraient comme les propriétaires-nés du sol et que les Arméniens semblaient reconnaître ces prétentions, en leur payant un certain nombre de redevances. C'était le même système et les mêmes relations qu'en Turquie d'Europe, par exem-.

pie, dans la plaine de Kossovo, entre Albanais musulmans et Chrétiens slaves. Chaque agita kurde, comme chaque bey albanais, avait un certain nombre de chrétiens, qu'il s'engageait à défendre ou du moins à ne pas attaquer et à ne pas faire attaquer, et qui s'obligeaient envers lui à des redevances, régulières comme le Iciafir, ou extraordinaires, comme le hala. Le kiajir était une contribution annuelle, un tant pour cent de la moisson, des troupeaux, des produits de l'industrie. Le hala était surtout la moitié de la dot que tout fiancé verse aux parents de la future. L'Albanais de Kossovo, outre cette moitié de la dot, prend souvent sa part de la fiancée. Les Kurdes étaient moins exigeants, et le sort des Arméniens beaucoup plus doux. Le Kurde disait «mes Arméniens », l'Arménien disait « notre

aglia ». Chaque village ou chaque maison chrétienne dépendait d'un ou de plusieurs aghas, qui pouvaient en disposer, comme de toute aulre propriété, par vente, contrat ou testament. Quant au pouvoir turc, représenté par les trois préfets de Mouch, Sassoun et Khoulp, ses droits de suzerain étaient en théorie reconnus de tous, en pratique méconnus de chacun. La plupart des villages, depuis vingt ans, n'avaient pas payé leurs impôts : aucun préfet n'eût songé à les réclamer avec insistance, avant l'établissement des lignes télégraphiques.

Le télégraphe, comme les autres inventions utiles, aura puissamment servi au renversement de la Turquie : voici tout le parti que le Sultan en a tiré. De tout temps, les impôts de l'Empire n'ont servi qu'à l'entretien du pouvoir central . L'administration , sous toutes ses formes, civile, militaire ou judiciaire, n'a jamais eu qu'un rôle et qu'un but, le drainage de l'argent vers Gonstantinople. On fait le tracé d'une route ou l'instruction d'un procès en vue de l'argent que, sous ce prétexte, on tirera des inculpés ou des corvéables. On détourne la conscription et l'appel des réserves sur les villages ou les

individus qui pourront se racheter. L'administration n'est qu'une pompe à impôts ou à rançons. Une partie infime de cet argent est dépensée pour les besoins locaux. Le reste prend la route de la capitale ou, plus exactement, du Palais. Mais il s'en perd une bonne moitié à travers les gouvernements généraux et les ministères. L'autre moitié n'est jamais suffisante pour les milliers de soldats, chambellans, secrétaires, mouchards, journalistes, eunuques, zouaves, fusiliers, bêtes humaines de garde ou de chasse, dont la terreur du Sultan entoure Yildiz-Kiosk. Plus de cent mille hommes, certainement, vivent de la peur du maître et touchent, pour leur dévouement ou simplement leur indifférence, un traitement régulier. Le nombre de ces parasites augmente chaque jour, car il faut une garde syrienne pour se défendre au besoin de la garde albanaise, et des mouchards chrétiens pour surveiller les mouchards musulmans. Le traitement de chacun augmente aussi, car il faut tenir tout ce monde en haleine par des avancements ou des faveurs. Chaque jour, les préfectures reçoivent du Palais de nouvelles demandes d'argent.

Autrefois les courriers mettaient deux et

trois semaines à transmettre ces demandes.

Le préfet répondait par des excuses ou des promesses : de lettres en lettres, on pouvait gagner plusieurs mois et ne pressurer les contribuables que deux ou trois fois par an.

Aujourd'hui, le télégraphe tient toute Tannée la machine sous pression. Dépêche du Palais : Envoyez cinq cents Uvres (12000 francs). — Réponse du préfet : Impôts déjà payés. — Dépêche du Palais : Envoyez cent livres. — Réponse du préfet: Caisses vides. — Dépêche du Palais : Cinquante livres absolument nécessaires. — Le préfet sait qu'un nouveau refus lui vaudra, par dépêche, la destitution ou même Fexil au Fezzan; il promet vingt livres (5oo francs), et il a la paix pour une semaine. Mais encore faut-il chaque semaine trouver ces vingt livres. Les impôts ont été levés plusieurs fois déjà : on a arrêté, puis libéré après rançon, tous les chrétiens un peu riches; on a chicané tous les musulmans notables sur leurs droits de propriété ou leur livret militaire; il faut inventer de nouvelles ressources.

En 1893, le préfet de Mouch, acculé, entreprit de faire rentrer les impôts du Sassoun, et il s'adressa aux villages arméniens de

Chenik, Semai et Gueliéguzan, qui dépendaient de lui. Les Arméniens répondirent qu'ils ne pouvaient servir deux maîtres à la fois, qu'assurément ils préféreraient le service turc, maïs qu'ils payaient déjà de lourdes redevances aux Kurdes : si le gouvernement désirait leurs impôts, il devait, en relour, leur assurer une protection efficace et les délivrer du hala et du kiajir. Le préfet parut se contenter, en 1892, de cette réponse d'ailleurs très juste; en 1898, il prit sa revanche.

D'abord, il réveilla le fanatisme des Kurdes par la propagande de cheiks indigènes et de hadjis (pèlerins), qui rapportaient de la Mecque un nouveau zèle pour le service du khalife et pour la défense de l'idée panislamique. A l'instigation d'un certain Mehemet, cheik de Zeilan et agent du Palais, ils réconcilièrent entre elles les tribus kurdes, supprimèrent les mésintelligences qui amenaient entre les aghas des querelles et des coups de fusil pour la possession ou la protection de leurs Arméniens, et ils excitèrent les tribus contre les villages révoltés : c'est le mot dont les auto-

rilés se serviront désormais. Les aghas étaient mal disposés envers leurs Arméniens de Chenik, Semai et Gueliéguzan. Un agitateur chrétien, du nom de Damadian, avait travaillé ces villages et les avait poussés a refuser le kiajir.

D'autre part, les tribus semi-nomades de Kurdes Bekranlis et Badikanlis, qui se tiennent rhiver dans la plaine de Diarbékir, ont l'habitude de monter chaque année, avec leurs troupeaux, vers les hauts pâturages. En 1898, le préfet de Mouch les dirigea sur le Sassoun chrétien, ou du moins les y laissa pénétrer, sans leur donner l'escorte de fonctionnaires et de gendarmes, qui, d'ordinaire, faisaient pour l'année le départ des sources et des pâturages. Les Bekranlis et les Badikanlis furent mal accueillis. On échangea des coups de fusil.

Il y eut vols de bétail et morts d'hommes.

Ils redescendirent, à la fin de l'été, en menaçant de se venger l'année suivante.

En 1894, les Arméniens, abandonnés de leurs aghas et tracassés par les préfets, se sentaient encore menacés de la vengeance des Kurdes nomades. Un certain Hamparsoun Boyadjian , originaire du vilayet d'Adana et qui avait fait quelques études de médecine

à Conslantinople et à Genève, les encourageait à la résistance. Le préfet de Khoulp, à l'exemple de son collègue de Mouch, réclamait les impôts dans les districts qui relevaient de lui, et en particulier dans les villages du Talori: mais en juin 1894 il essuyait le même refus, accompagné, peut-être, de quelques coups de feu. En juillet, les autorités déclarèrent les Arméniens rebelles, yîrmari/«5, et, quand les Kurdes nomades montèrent de la plaine, on rassembla, pour les escorter, les bandes des aghas ; on leur adjoignit des troupes de l'armée régulière, et Ton marcha contre les villages chrétiens. Ce qui se passa alors, la Revue de Paris (i®'^ septembre i895)ra raconté à ses lecteurs : si Ton veut apprécier la modération de ce récit, il suffît de lire le rapport des trois délégués russe, anglais et français. Les Turcs prétendaient qu'à l'arrivée des troupes, les Arméniens pour afficher leur rébellion, avaient brûlé leurs propres villages et s'étaient retirés sur un sommet nommé Antok-Dagh. Cette accusation, ridicule en soi (je cite les termes du rapport), fut démentie .par tous les témoins*. La vérité est que, en

I. Livre Bleu, iSgS, I*, p. i42- Rapport des délégués : « L'accusation ridicule en soi portée contre les Arméniens

présence et peut-être sur Tordre formel des autorités civiles et militaires, les Kurdes montèrent à l'assaut des villages. Mais ils furent repoussés. Alors Tarmée régulière, sous le commandement de ses officiers, enleva les maisons, les brûla, massacra tout ce qui ne s'était pas enfui, marcha contre l'Antok-Dagh, força les fuyards à se rendre et les égorgea.

Les délégués européens ont donné, à la suite et comme justification de leur rapport, une déposition que les commissaires turcs n'ont pas voulu admettre, mais que les délégués considèrent comme l'exposé le plus vraisemblable des faits. Elle est d'un Arménien, nommé Varlan, vicaire épiscopal à Guendj qui au moment des événements était chef de corvée au bas de la montagne du Sassoun.

Voici, abrégés, mais exactement transcrits, les principaux passages de celte déposition :

On m'avait désigné comme membre de la commission pour la construction du pont... Nous

d'avoir brûlé leurs propres maisons, leurs bergeries, etc., ne s'appujrant que sur des ouï-dire, les soussignés sont obligés de la repousser comme ne méritant aucune considération.* Est-il possible, d'ailleurs, que celte population de rite grégorien, particulièrement attachée à sa religion, soit allée jusqu'à profaner et saccager ses églises ? »

sommes allés dans la montagne faire couper les bois nécessaires, et nous les faisions descendre en bas par des Kurdes... Le bruit des détonations nous parvenait. A ma demande, on a répondu qu'il y avait combat à l'Antok-Dagh. Sur le chemin, près d*Ardouchen, on avait construit un four à chaux. Un soir du mois d'août, j'étais près du four; j'ai vu un sous-ofEcier qui venait des lieux des événements. De mon côté j'allais à Ardouchen. Il marchait devant moi, je le suivais. Nous sommes arrivés ensemble à Ardouchen.

Le chef de la correspondance, qui faisait l'intérim du préfet, le capitaine Hadji-Hafiz-EfFendi et le substitut du procureur général étaient assis dans le jardin, en face du local du gouvernement. Au passage du sous-officier, ils l'ont aussitôt appelé, et moi, descendant de cheval, je l'ai suivi. Il était presque douze heures du soir (six heures à la franque). Ils étaient assis dans la cabane du jardin. Ils ont pris le soldat à côté d'eux, et moi je me suis assis dehors, près de la porte. On ne me voyait pas à cause de l'obscurité. Ils ont demandé ce qu'il y avait de nouveau. Il a répondu : (( Vive l'Etat ! )) nous les avons dispersés ; d'ailleurs, des tribus innombrables s'étaient rassemblées ; il y avait ordre du commandant de les bloquer pour que personne ne s'échappât. Au préalable, ordre avait été donné aux tribus kurdes d'aller leur livrer combat pendant quelques jours. En plusieurs endroits, les tribus, battues et mises en déroute, n'en pouvaient venir à bout. Des soldats alors, vêtus de costumes de la tribu de Badikan, sont venus

prendre part au combat. Les adversaires n'ont pu résister aux fusils de guerre. Apres les avoir enveloppes de tous côtés. Tassant leur a été livré. Sur ces entrefaites, un ordre a été reçu, à la suite duquel les soldats ouvertement réunis aux Kurdes ont continué le combat; les autres n'ont pu résister et se sont enfuis. Ils étaient déjà entourés; ils se sont sauvés à la montagne d'Antok et dans les forêts. Tous ceux qui leur sont tombés sous la main, femmes, enfants ou jeunes filles, ont été massacrés, et Ton continuait à poursuivre les autres... Déjà antérieurement les Kurdes et les soldats réunis avaient incendié les maisons, pillé les meubles, les effets et le bétail ; les Kurdes emportaient leurs rapines, mais une partie du bétail était réservée à l'armée, qui le faisait abattre pour servir à la cuisine des soldats. Une partie des fuyards, restés sans ressources, est venue avec un prêtre se rendre aux soldats. On a fait creuser des fosses à ces gens qui étaient venus se livrer. La nuit venue, ils ont été massacrés à coups de baïonnette et jetés dans les fosses. Quelques-uns, n'ayant pas encore reçu les coups de baïonnette, se précipitaient tout vivants dans les fosses. Quelques-uns ont été couchés et cloués à la terre au moyen de baïonnettes, en même temps que les soldats les achevaient, toujours à coups de baïonnette. Un prêtre et quelques autres ont été écorchés vivants et mis en morceaux. A quelques femmes enceintes on a ouvert le ventre et embroché les enfants au bout de baïonnettes. Les soldats ont gardé des femmes plusieurs jours ; quand elles en devenaient malades à ne plus pouvoir conli-

nuer, alors ils leur appuyaient le canon de leur fusil sur la partie honteuse et pariaient qu'ils pouvaient faire sortir la balle par le crâne. D'autres étaient pendues aux arbres, pour servir ensuite de cible. A quelques hommes et enfants, on arrachait d'abord les yeux et on les tuait ensuite à coups de baïonnettes. Certains Kurdes et des soldats ont emmené un certain nombre d'enfants et de filles. » — Au moment où ce soldat parlait, en Técoutant en cachette, je pleurais. Je ne sais pas le nom du soldat ; seulement il est du village de Tchevelig de Djabakdjour. . .

Au mois de septembre, pour finir la construction du pont avant l'hiver, j'ai eu recours à l'autorité et lui ai exposé l'insuffisance des gendarmes mis à ma disposition. Alors Ismaïl de Mardevan et un autre gendarme de Guézo ont été laissés près de moi, et Ismaïl me racontait, lui aussi, te qu'il avait vu de ses propres yeux. Il me répéta les faits que j'ai cités plus haut, en ajoutant que « des choses impitoyables ont eu lieu dans les villages derrière Mouch. Après les avoir achevés, les soldats et les Kurdes sont allés vers Talori , que les Kurdes des environs avaient déjà assiégé. D'abord les soldats et les Kurdes, tous ensemble, ont détruit les hautes maisons à coups de canon. Dans certaines vallées, on tirait le canon sur les endroits rocailleux pour que, dans le cas où il y aurait des gens cachés, ils fussent obligés d'en sortir. On a incendié toutes les maisons, détruit et pillé tous les biens. Au moment de Tincendie, le miel coulait des ruches comme de l'eau, pendant un certain temps.

5o LA POLITIQUE DU SULTAN

Tous ceux qu'on rencontrait, hommes, femmes et enfants, on les tuait. »

Tout ce qui s*était passé dans les autres endroits, excepté le drame des fosses, tout a eu lieu également à Talori. Ismaïl disait qu'au moment de l'attaque, ils avaient vu sous un arbre un vieillard privé de la vue: « Il paraissait très âgé; mes camarades ont voulu le tuer, et le vieux disait : « Ne » me touchez pas pour l'amour de Dieu! J'arrive » à mes cent vingt et un ans, je dois être considéré » comme un homme mort ! » Mes camarades voulant tout de même le tuer, je les en ai empêchés en leur disant : « Ce n'est pas permis, ce serait un acte de cruauté »; mais ils ne voulaient pas m'écouter. Ils demandèrent au vieillard comment il savait qu'ils voulaient le tuer. Il leur dit : « J'entends le » bruit des canons, des fusils et d'hommes qui » viennent ; on peut comprendre qu'on tue les )) gens. » Je lui ai dit : ce Ne crains rien, personne » ne te touchera. » Il me demanda une pipe; j'ai bourré la pipe et la lui ai passée, en la mettant à côté de lui; mais au moment où il tirait de sa poche le briquet et l'amadou, un des soldats l'avait visé de son fusil et venait de l'atteindre. Je lui ai dit: (( Pourquoi as-tu tiré sur ce vieillard? est-ce que tu » ne crains pas Dieu.î^ » Mais un autre soldat, en tirant en ce moment, a achevé le vieillard. Un autre vieux, âgé de plus de quatre-vingts ans, paralytique et courbé au point de ne pouvoir se remuer, celui-là on l'a mis en morceaux. Enfin tout ce qui tombait entre leurs mains, ils ne le laissaient pas vivant. D'ailleurs des cheiks et des imams s'y trouvaient.

On avait mis à la disposition du cheik de Zéilan une tente, et à sa suite un lieutenant et un clairon. Après avoir incendié et détruit ces villages de Talori et tué les gens, soldats et Kurdes sont allés dans la direction de Khian. D'abord c'est le village d'Aktchesser qui a été bloqué. Ils ont tué tous ceux qui sont tombés entre leurs mains, et incendié les maisons. Es avaient coupé et mis en morceaux le fils du prêtre, nommé Mampré Varlabed, religieux du couvent de Kizil. De même, soldats et Kurdes ensemble avaient pillé les villages d'Ardegouk. Sévit, Gouznak. En ce moment le général, arrivant à la montagne, aurait ordonné de cesser... »

Cet Ismaïl, à son retour de la montagne, était indisposé pendant quelques jours. Sur ma demande il a répondu : « Nous avons été malades par suite de la mauvaise odeur des cadavres. A son arrivée, le général a donné Tordre de les jeter dans les ravins et dans les torrents, afin d'éviter les maladies. Certains cadavres, auxquels nous avions mis des cordes au cou pour les traîner, la tête s'est détachée du corps, et nous avons été obligés de les porter aux ravins et à Teau en les roulant à coups de perche. Les Kurdes ont eu la permission de rentrer chez eux avec leur butin, et les soldats se sont retirés de leur côté, emportant avec eux tout ce qu'ils avaient rapine de transportable. »

Voilà ce qui m'a été raconté par le gendarme de Mardevan, nommé Ismaïl.

On voit qu'en tout ceci le rôle des tribus kurdes a été très secondaire. Elles ont agi, non pas même comme instruments, mais comme collaborateurs, et collaborateurs médiocres, de l'autorité. Entre les aghas et leurs Arméniens, au printemps même de 1894, uxi cheik de Khoulp avait tranché les différends par une sentence acceptée de tous : quatre Kurdes et quatre Arméniens ayant été tués, on avait compté les quatre Arméniens pour deux Kurdes, et, pour les deux autres Kurdes, les villages avaient donné le prix du sang en bestiaux et en argent. A la suite de cet accord, les Arméniens, confiants dans la parole de leurs aghas et ne craignant plus que les préfets, avaient envoyé dans le Sassoun kurde une partie de leurs troupeaux et enterré leurs effets précieux. Mais les autorités turques voulaient faire un exemple et, sous couleur d'impôts, soumettre une bonne fois les chrétiens montagnards au même régime de vexations que les chrétiens des plaines. Ce sont les autorités turques qui ont poussé les tribus sur les villages c< révoltés », et qui les ont poussées l'épée dans les reins. Les tribus ne marchèrent que comme avant-garde, au bout des fusils de l'armée régulière. Elles n'exécutèrent les ordres que forcées et à contre-

cœur, s'enfuyant à la première résistance et se rejetant sur les troupes, qui firent presque toute la besogne.

A la fin de leur rapport, les trois délégués européens, après avoir affirmé que « les données fournies par l'enquête ne prouvent pas que les Arméniens soient entrés en révolte contre le gouvernement », ajoutent que, même si l'on admet certaines affirmations turques, (( l'absence de mesures destinées à prévenir une pseudo-révolte, et à empêcher ensuite la lutte des Arméniens et des Kurdes, fait peser sur les autorités locales, civiles et militaires, une égale responsabilité». Les délégués concluent qu'cc ils doivent considérer les accusations des Arméniens comme fondées et voir dans les Kurdes et les soldats les auteurs de l'incendie de villages entiers. » Sur l'une des plus graves accusations portées contre les troupes régulières, « celle du massacre et de l'enfouissement au camp de Gueliéguzan des habitants de Semai, venus pour se rendre, les délégués n'ont rencontré de la part de la commission turque que la plus visible répugnance à élucider cette question » ; néanmoins, l'audition des témoins, l'enquête sur place et l'ouverture des fosses, tout « permet d'affirmer

que l'accusation du massacre à Gueliéguzan par les troupes est fondée ». Avant les massacres, les villages incendiés comptaient quatre cent cinquante à cinq cents familles, et chacune de ces familles patriarcales une dizaine de membres, car c'étaient plutôt de petits clans. Les délégués estiment donc à 4 5oo ou 5 000 âmes la population qui a été tuée, ou qui a eu ses maisons brûlées et qui, dispersée de tous côtés, s'est depuis lors trouvée sans ressources ^

I. Rapport des Délégués européens. Livre Bleu, 1896, I, p. 143-147.

Les événements de Dîarbékîr eurent pour témoins des missionnaires catholiques et un vice-consul français. Ici encore, bien que notre gouvernement n'ait pas daigné communiquer au public les rapports de son consul, nous pouvons reconstituer, jour par jour, l'histoire des massacres, sans faire appel aux documents anglais.

Diarbékir est en pleine Arménie kurde.

Bâtie dans un coin de la plaine du haut Tigre, entourée de murailles, c'était une ville à moitié chrétienne, où toutes les nationalités et toutes les églises, indigènes et étrangères , étaient représentées : Arméniens grégoriens

et Arméniens catholiques , Syriens orthodoxes et Syriens catholiques, Chaldéens, Grecs, protestants . On ne distinguait pas les Arméniens des autres communautés chrétiennes, ni les Kurdes des autres nationalités musulmanes, turque, arabe ou syrienne. Il n*y avait en présence que des musulmans et des chrétiens, et ils vivaient en parfait accord jusqu'à ces années dernières. Mais, depuis 1890, des cheiks et des hadjis, amenés par le gouvernement, avaient réveillé le fanatisme. Le clieik de Zeilan, qui s'était déjà illustré au Sassoun, était venu organiser les bandes, et le consul avait signalé ses excitations au meurtre et au pillage. Les autorités montraient un mauvais vouloir évident contre toutes les communautés chrétiennes; à partir de 1895, ce fut de l'hostilité , sous un nouveau gouverneur , nommé Eniz-Pacha.

Ce pacha était un mamim, un de ces Juifs macédoniens, dont les pères se convertirent à rislam au lendemain de la conquête, mais qui gardent toujours la renommée douteuse des renégats. Obligés par là même d'afficher un grand zèle, ils se vengent, sur le dos de leurs anciens coreligionnaires, du mépris de leurs coreligionnaires actuels et, sur le dos

des cliréliens, ils se vengent, en outre, des anciennes persécutions et des malheurs de leur race. Dans tout l'empire et dans toute l'histoire turque, ils se sont toujours signalés par leur tyrannie. Eniz-Pacha avait, pour parfaire, une rancune personnelle contre les chrétiens d'Europe : les consuls avaient dénoncé ses exactions comme préfet de Mardin et les ambassades avaient demandé son changement. Nommé gouverneur inlérimaire de Diarbékir, il avait bientôt montré de telles intentions que l'ambassadeur français, prévenu par son consul, avait fait des remontrances : Eniz avait été aussitôt confirmé à son poste. Pour détruire les rapports du consul, en octobre 1896, il força les chefs des chrétientés indigènes à signer un télégramme, qui remerciait le Sultan de sa nomination.

Mais ce télégramme amena la discorde ; les fidèles reprochèrent violemment à leurs évoques cette lâcheté, menacèrent de fermer le bazar et envoyèrent des protestations à Gonstantinople.

Eniz-Pacha se tourna du côté des musulmans. Il les excita contre les chrétiens, en leur racontant que ceux-ci préparaient un coup de main sur les mosquées et que les réformes,

demandées par eux et promises par le Sultan sous la pression de l'Europe, auraient pour effet de mettre l'Islam à la merci de la chrétienté : (( Le 3o octobre, le consul de France signalait plusieurs réunions tenues chez un certain Djémil-Pacha, auxquelles assistaient le cheik de Zéilan et son fils. Les projets les plus sinistres contre les chrétiens y avaient été discutés. Des placards avaient été apposés sur les murs des mosquées. Les musulmans, mal informés sur la teneur des réformes, avaient envoyé au Sultan un télégramme : ils annonçaient leur intention de se venger des chrétiens, le vendredi i®^ novembre, au cas oii la réponse ne serait pas satisfaisante. La préméditation était donc évidente de leur part... On remarquait, en outre, depuis quelque temps, une excitation insolite parmi les musulmans, qui faisaient des achats considérables d'armes et de munitions *. »

Le 3i octobre, les chefs des chrétientés viennent dire au consul de France que le massacre commencera le lendemain. Le gouverneur, visité officiellement par le consul, donne sa parole que ces racontars sont faux,

I . Communication de l'ambassade de France, dans le Livre Bleu, 1896, II, p. 807.

LES MASSACRES Sq

que Tordre ne sera pas troublé et que les chrétiens n'ont rien à craindre.

Le i^^ novembre, les évêques et les notables reviennent prévenir le consul que des Kurdes de la plaine ont été introduits dans la ville, le malin même, et que le massacre doit commencer à midi. Le consul leur communique les promesses du gouverneur; sur son conseil, les évêques vont voir Eniz-Pacha. Le gouverneur assure de nouveau qu'il répond de l'ordre, si les chrétiens ouvrent le bazar et se tiennent tranquilles. Les évêques font ouvrir le bazar, malgré les hésitations du peuple, et tous les chrétiens vaquent à leurs affaires, sauf les catholiques qui célèbrent en ce jour la fête de la Toussaint.

Le consul, qui est allé à la messe, revient a travers le bazar et constate vers onze heures et demie que tout est calme. Mais vers midi, comme il rentre chez lui , il voit accourir, derrière quatre gendarmes, la foule des assommeurs qui sort de la grande mosquée Oulou-Djami , et il n'a que le temps de se jeter dans son consulat. A la même heure, les muezzins paraissent aux minarets pour la prière de midi et appellent le peuple à l'œuvre sainte. Les bandes envahissent le bazar et

6o LA POLITIQUE DU SULTAN

les quartiers chrétiens, assomment, coupent et taillent. Le consul, qui a son pavillon au mât, — c'est la Toussaint, — ouvre sa porte aux fuyards. La première personne, qui arrive, est une femme portant un enfant sur chaque bras ; elle a eu les deux poignets tranchés à Tétai d'un boucher, et les enfants sont tout rouges de son sang. D'autres suivent; sept cents personnes trouvent asile au consulat, et un millier au couvent catholique. Il en est à qui Ton a coupé les fesses, et on leur a fait manger leur propre chair rôtie.

Pendant trois jours, le massacre continue, Les muezzins excitent toujours le peuple du haut des mosquées. Les soldats, montés sur les minarets et les remparts, fusillent les chrétiens qui, du haut des terrasses, essaient de se défendre. Ils s'interpellent d'un minaret à l'autre, en se montrant les fuyards, comme des chasseurs en battue.

Grâce à quelques notables musulmans, qui luttent contre le peuple et les soldats, le consul fait porter une lettre au gouverneur : les bandes par cinq fois ont tenté d'envahir sa maison consulaire, mais il a armé ses cawas et fait le coup de feu. Le gouverneur finit par envoyer un officier et un peloton pour proté-

LES MASSACRES 6l

ger le consulat; à peine arrivés, l'ofEcier et ses hommes se mettent à couper les cheveux des réfugiées et à leur voler leur coiffure de sequins. Chaque nuit, le tumulte s'apaise. Chaque matin, les muezzins et les coups de feu, du haut des minarets, redonnent le signal. Le second jour, vers midi, tout s'arrête. Le peuple et les Kurdes de la ville courent aux remparls. On vient d'apprendre que les Kurdes de la plaine approchent en foule et réclament leur place à la curée. Devant les portes fermées et les murailles garnies, ils hésitent un instant, puis retournent à leurs villages. Alors on se remet à la besogne avec un nouvel entrain. On mène les femmes à l'abattoir et on les saigne comme des veaux.

On fait asseoir les hommes ligottés au front des boutiques et, sur leurs genoux transformés en billot, on coupe leurs enfants en tranches ; le consul de France assure qu'un chrétien eut trois enfants ainsi taillés sur ses genoux,' puis on lui dit en riant : (( Va-t'en pleurer chez le consul I -o

Le soir du troisième jour, le consul fait parvenir un télégramme à l'ambassade, grâce à deux employés chrétiens que le directeur turc a épargnés : « Si l'on ne tue pas tous les

62 LA roLltïQtË DtJ StLtAN

chrétiens, leur avait-il dit, je pourrai vous sauver; si Ton tue tout le monde, il faudra bien que je vous livre, pour n'être pas destitué; mais je ne vous livrerai qu'à la dernière heure. » L'ambassadeur parle haut et menace d'envoyer l'escadre à Alexandrette.

Aussitôt arrive à Diarbékir une dépêche du Palais. A six heures environ, des coureurs, partis du gouvernement, se précipitent dans les rues en criant « lassak I c'est défendu I » et, des minarets, les muezzins répètent la même défense. A sept heures, tout était fini et un coureur entrait essoufflé au consulat^ en demandant un verre d'eau et un pourboire:

il avait tant couru I et il apportait - une si bonne nouvelle!

Mais, pendant neuf jours encore, les réfugiés refusent de quitter le consulat et le consul hésite à les renvoyer. Les soldats et les gendarmes demandent chaque jour un nouveau pillage. Le cinquième jour, il y a un commencement de révolte militaire, les soldats refusant le service de nuit, parce que les chiens des rues, habitués maintenant à la chair humaine, attaquent les sentinelles et les patrouilles. Ce même jour, le couvent des Capucins est encore menacé, et Eniz-Pacha

refuse une garde pour le défendre. Le sixième jour, des notables musulmans demandent à voir le consul, qui ne veut pas les recevoir. Mais le lendemain ils reviennent et pénèlrent jusqu'à la chancellerie. A leur vue, le consul, qui était en relations d'amitié avec eux et qui sait leur rôle pendant les massacres, tombe sur son fauteuil, la tête dans les mains, et éclate en sanglots. Alors ces hommes s'assoient à ses pieds et se mettent k pleurer aussi, en disant que leur crime doit être bien grand, puisqu'un étranger pleure ainsi sur leurs têtes, mais qu'ils ont été trompés et conduits au mal, qu'ils ont été menacés même et qu'on a mis en prison tels et tels qui avaient sauvé des chrétiens ; ils jurent que tout est fini et que, s'il le faut, ils se révolteront contre le gouverneur.

Enfin, le douzième jour, tous ses vivres étant épuisés et le calme semblant rétabli , le consul renvoie les réfugiés. Pour bien leur montrer qu'il a confiance, il fait amener son pavillon qui, depuis douze jours, flottait en haut du mât. Alors cette foule, tombant à genoux, cria : (( Vive la France! », pendant qu'on faisait baiser aux enfants le bord du drapeau. Puis ils rentrèrent dans leurs mai-

sons saccagées : il ne leur restait au monde que les habits qu'ils avaient sur le dos.

L'ambassade française communiqua aux autres puissances le tableau suivant des affaires de Diarbékir :

Hommes Maisons Boutiques Morts Blessés pillées et incendiées

Arméniens grégoriens i ooo 260 1 5oo 2000

— catholiques. 10 11 36 65

Syriens schismatiques i5o 11 35 200

— catholiques , 3 i 6 3o

Chaldéens l^ 9 58 78

Grecs 3 3 i5 i5

Protestants 11 i 5i 60

Total. . . i 191 286 1701 2 448

Disparus 1 000

Villageois travaillant

dans la ville morts

ou disparus ... i 000

En même temps que les soldats dans la ville, les Kurdes avaient travaillé dans la plaine : l'ambassade estimait à cent dix-neuf le nombre des villages incendiés et pillés. Là encore, les musulmans n'avaient agi qu'à l'instigation des autorités : des gendarmes, porteurs d'ordres, étaient venus le matin du i^^ novembre. Dans les villages où les seuls

chrétiens exerçaient tous les métiers, charrons, forgerons, tailleurs, les musulmans, avant d'obéir, prirent un artisan de chaque spécialité, ne voulant pas se trouver ensuite au dépourvu, puis ils massacrèrent le reste.

Quand le gouverneur intervint enfin pour rétablir Tordre, il fit désarmer les chrétiens et fouiller leurs maisons, mais il laissa les musulmans armés. Durant tout Thiver (novembre 1895 -mars 1896), la panique dura. Le 28 novembre, de nouveaux troubles éclatent, vite réprimés. L'ambassadeur français communique à ses collègues que a toute la région d'alentour a été dévastée par les Kurdes; on estime à trois mille le nombre de ceux qui ont vu leurs familles décimées et leurs villages détruits. En dehors des cadavres retrouvés, beaucoup d'Arméniens ont péri dans les flammes, et un grand nombre de corps ont été jetés dans l'incendie, par ordre de l'autorité*. »

Le 3i décembre, l'agitation recommence, mais Abdullah-Pacha, commissaire impérial, fait rentrer les Kurdes dans l'ordre. Puis, chaque vendredi, nouvelle panique, les mu-

Page 1