Mourad-Bey, le Palais d'Yildiz (Ghaix, 1896), p
2. Voir, dans la Revue de Paris du i®^ décembre 1896, Tarticle En Orient, signé XXX. Sous cet anonymat, les journaux reconnurent immédiatement M. Hanotaux, et cette assertion n'a jamais été contestée.
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plus libéraux crurent, à certaines heures, l'avoir converti : a II m'avait accordé une audience, raconte un de leurs chefs, que nous aurons souvent à citer; dans un tête-à-tête de plus de deux heures, l'entente la plus complète dans l'échange des idées n'avait cessé de régner entre le Sultan et moi. Quand je quittai le Palais, j'étais autorisé à lui présenter un projet de constitution très modéré, mais libéral. Un moment, je crus que tout était sauvé. Ce résultat obtenu m'emplissait de joie.» *
Il faut un grand effort ou une longue habitude pour se défier ou se déprendre d'un homme qui semble si bon, si honnête et, en même temps, si malheureux. Car tout dans son attitude, paroles et silences, brusques contractions des lèvres, sursautements du buste, effarement des yeux, et jusqu'à la pâleur des joues sous le fard des pommettes, tout trahit à toute minute la peur irraisonnée, la peur
I. Mourad-Bey, le Palais d'Yildiz, p. i8. Mourad-Bey, Gircassien de naissance, disciple de Midhat-Pacha, nommé par la faveur d*Abd-ul-Hamid, qui le redoutait, commissaire près la Dette publique ottomane et pourvu d'un gros traitement, essaya, en octobre 1895, de ramener le Sultan à une politique moins folle ; ayant échoué et abandonnant tout, place, biens et famille, il s'enfuit en Egypte, puis en France, où il est aujourd'hui considéré comme le chef des Jeunes Turcs,
inguérissable. Elle Ta saisi dès Tâge d'homme, même avant son entrée aux affaires, et, jour par jour et comme pièce par pièce, elle Ta refait et remodelé. Né le 23 septembre i842, il arrivait au trône le 3i août 1876, par le coup d'Etat qui renversait et enfermait son frère Mourad, trois mois après le renversement et le suicide de son oncle Abd-ul-Aziz.
N'ayant rien au physique ni au moral du bon Turc, mais de type et de caractère plutôt arabe ou arménien, noir, petit, maigre et fin, nerveux et colère, violent et dissimulé, il avait longtemps passé pour un débauché ardent, et sa vie licencieuse avait un instant compromis sa santé; mais, brusquement, la peur de la mort en avait fait un ascète. Devenu sultan par la grâce du meurtre et des complots, il vit bientôt, ou crut voir, travailler à sa perle les mêmes machinations et les mêmes hommes qui avaient supprimé son frère et son oncle. C'est d'abord, en mai 1878, la conspiration d'Ali-Suavi, l'ancien précepteur de ses propres enfants, et c'est le coup de main tenté pour rétablir Mourad.
Puis, tous les jours, intrigues de palais et rivalités d'eunuques ou de gardes, tiraillements de ministères et luttes d'influences ou de
cupidités. Autour de lui, tout s*agite, et trame, et conspire, contre qui, sinon contre luimême? et la méfiance de tous les instants établit le règne de la peur.
Cette peur domine et explique l'homme tout entier. Elle Ta rendu prudent et réfléchi, finassier et cauteleux. Elle a tué en lui la morgue et l'orgueil, les passions et les vices, mais aussi la générosité, la franchise, l'honneur et tout autre sentiment que Tégoïsme, toute autre ambition et toute autre pensée que le souci de la conservation. On dit qu'il est bon et qu'il a horreur de la souffrance et de la mort : jusqu'à ces dernières années, il ne laissait exécuter personne ; mais, au premier soupçon qui réveillait sa peur, il envoyait des centaines d'hommes au Hedjaz ou au Fezzan, à une mort plus horrible que la potence.
C'est un bon musulman, qui respecte les prêtres et dote les sanctuaires; mais, en 1892, les étudiants en théologie, les softas, de Stamboul, s'étant agités, il y eut des noyades dans le Bosphore et plus de deux mille exils.
Enfin, c'est un bon père qui gâte ses fils et ses filles, un bon maître qui comble de faveurs son entourage ; mais au dernier Baïram, forcé de traverser la ville et d'aller à Stam-
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boul baiser le manteau du Prophète, il avait pris, entre ses genoux, le plus jeune de ses fils pour se couvrir des poignards, et, sur le siège en face, pour se garantir des balles et des bombes, le vieil Osman-Pacha, le populaire héros de Plewna.
Comme certaines races, courbées depuis des siècles sous Tavanie et la menace quotidiennes, Juifs en pays chrétiens, Grecs ou Arméniens en terres musulmanes, Abd-ul- Hamid, courbé depuis vingt ans sous la peur, s'était habitué à toutes les soumissions de formes, mais aussi aux rêves intérieurs de libération et [de revanche. Si ces rêves longtemps comprimés arrivaient un jour à déborder la peur elle-même, il fallait prévoir une explosion d'égoïsme féroce. Mais les audaces des timides et les colères des doux dépassent toujours l'attente...
Cette peur explique sa vie, cauchemar de poison, de poignards, de dynamite et de revolvers. Loin de Stamboul et du Vieux Sérail, déjà délaissés par ses prédécesseurs, loin même de leurs palais du Bosphore, il s'est
enfui tout au bout de la ville, au sommet d'une colline qui commande à la fois le Bosphore et la Corne d'Or, dans un parc immense, véritable dédale d'allées tortueuses, de bosquets propres aux embuscades, de ruisseaux et de petits lacs, qui serviraient au besoin de lignes de défense. Là, derrière une triple enceinte de hautes murailles, une sorte de cottage anglais lui sert de palais officiel, — Yildiz-Kiosk, le Kiosque de l'Etoile, — et une multitude de petites maisons, ya/ts, lui donnent un abri variant tous les soirs. Il vit dans ce parc, plus nomade que ses ancêtres dans la steppe, déménageant chaque jour et découchant chaque nuit. Chacune de ses maisons, truquée comme une boîte à double fond, a des cachettes dans les murs, des mécanismes à secret et des sonneries à surprises. Tout autour , gravite un monde de gardiens , de policiers et de mouchards, et tout un quartier de casernes, de Lazes, de Syriens, de Kurdes et d'Albanais s'étage sur les collines voisines. La moitié de l'armée n'est employée qu'à cette garde.
Le vendredi, obligé par la coutume d'assister à la prière publique, il met le pied hors de son parc et descend jusqu'à la mos-
quée qu'il s'est fait construire tout proche, pour n'avoir pas à traverser la ville. C'est alors un déploiement de cavalerie, d'infanterie, de troupes de mscrine, de zouaves, de généraux, de chambellans, d'eunuques et de braves. Ils précèdent et entourent sa voiture, d'où, jusqu'ici, le régicide ne fut écarté que par la présence d'Osman-Pacha. Il paraît.
Dans son grand carrosse doré, à l'abri d'Osman-Pacha, derrière une longue file de pachas et d'aides de camp, au milieu d'une cohue chamarrée qu'endiguent six rangées de soldats, il descend au pas tranquille de deux grands alezans. Seuls, quelques privilégiés, représentant son peuple et l'Europe, ont pris place à des fenêtres réservées et, sous la surveillance de nombreux agents, peuvent entrevoir une minute ses joues fardées et son œil errant. Il arrive à la mosquée, où les chevaux de ses fils et les carrosses de ses filles lui font un épais rempart. Mais, à peine la prière terminée, abandonnant filles, fils, carrosses et pachas, il se jette dans une voiture légère que deux chevaux alertes emportent en courant, et la troupe des cordons, des aiguillettes, des galons et des uniformes s'époumone à le suivre.
Il disparaît de nouveau derrière les murailles de son parc. Rentré chez lui, il se fait présenter la liste des Européens qui, ce jourlà, ont assisté à la cérémonie. S'il remarque un nom connu de financier, de politicien ou de journaliste, qui puisse plaider sa cause dans la presse, près des Bourses ou près des Cabinets, il offre aussitôt une décoration ou une audience. Pendant une heure, il mettra toute sa courtoisie et toute son adresse à s'acquérir un défenseur nouveau. Tel député français, qui aura vu de ses propres yeux les massacres de Trébizonde et qui arrivera tout secoué encore d'indignation, sortira d'Yildiz apaisé, ou du moins converti au silence.
L'exemple est typique entre tous : ce député passe pour un homme très fin et voici, d'autre part, le récit des consuls à Trébizonde :
L'enquête des consuls démontre qu'aucune provocation n'est venue des Arméniens , La ville était dans le calme lorsque, sur un signal donné par un coup de trompette, l'émeute commença. Elle cessa également, vers trois heures, sur un signal analogue. Tons les Arméniens surpris dans les rues sont massacrés. Les assassins pénètrent aussi de force dans les boutiques, tuent les marchands et pillent les marchandises. Seules, par suite d*un mot d'ordre évident, les habitations des étrangers sont épargnées.
En maints endroits, des soldats ont été surpris assistant les assassins. Des officiers supérieurs ont été vus faisant charger des objets pillés sur des voitures et les faisant porter chez eux. Le pillage a été toléré par l'autorité jusqu'au soirK
Un Français, ancien élu du suffrage universel, ancien radical, ancien ministre de la République, a vu ces choses et, depuis quinze mois, garde le silence...
Les audiences terminées, c'est fini jusqu'au vendredi suivant, jusqu'au prochain Sélamlik. Nul ne verra plus Sa Majesté, sauf, pour les affaires courantes, ses secrétaires, ou quelque ambassadeur pour une réclamation pressée^ et les indispensables valets de plume et de bouche. Son Grand- Vizir lui-même restera des semaines sans pouvoir arriver jusqu'à lui, ne communiquant que par l'entremise de chambellans ou de secrétaires. Aucune fête, aucune réunion dans ce parc de la terreur.
De loin en loin seulement, quelque dîner en l'honneur d'un Européen de marque, ambassadeur ou amiral. Aucun plaisir, aucun exercice, aucun bruit. Parfois une promenade en canot ou en mouche électrique, sur le petit
I. Tableau ofEciel des massacres, Livre Bleu, 1896, II, p. 398.
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lac central. Parfois aussi une représentation dans la salle de spectacle toute spécialement aménagée : la loge impériale dans le fond, en face ; les musiciens au-dessus ; le parquet et l'orchestre complètement vides, par crainte de la bombe ou du pistolet. Depuis longtemps les femmes n'ont aucune place dans sa vie.
Pour le public, il a une mère et des filles. Sa mère lui fait son pain et surveille ses plats. Ses filles l'escortent et le couvrent à la mosquée. Aucune n'a jamais eu la moindre influence.
Cette solitude, hantée seulement de craintes, viendrait à bout de l'organisme le plus solide et du cerveau le plus sain : « Pourquoi d'ailleurs chercher si loin? me disait un vieil homme d'Etat oriental. J'ai été le ministre de sept vice-rois : cinq sont devenus fous, par le seul effet du pouvoir absolu ; les deux autres étaient stupides de naissance. )>
Si l'on considère le gouvernement d'Abdul-Hamid, administration intérieure et politique étrangère, on apercevra partout le même ressort.
go LA POLITIQUE DU SULTAN
La Russie et l'Angleterre ayant eu, aux débuts de son règne, un rôle capital dans les affaires turqoies et dans son avènement au trône, il restera toujours anxieux entre ces deux croquemitaînes, le cosaque et l'habit rouge. D se jettera sous la griffe de l'un pour fuir la gueule de l'autre ou, suivant les heures, préférera la gueule à la griffe; jamais il ne sortira de sa peur pour regarder en face les intérêts de son peuple et les ressources de sa situation. Sans doute, si l'AUemagne n'eût pas dit bien haut que tout cela ne valait pas les os d'un grenadier poméranien, ou si l'Autriche eût mieux caché ses appétits balkaniques et sa propre crainte des Russes, ou si la France, conformément à des traditions glorieuses, eût pris en main la cause de l'Europe et de l'humanité, il se fût peut-être affranchi de ces deux protecteurs en se couvrant d'un autre patronage. Mais, dans l'état actuel des choses, il a toujours cru ne pouvoir hésiter qu'entre la protection russe et l'amitié anglaise ; pour éviter l'invasion ou l'intervention dont personne d'ailleurs ne le menaçait, il a toujours accepte un demi-vasselage, changeant seulement de maître au gré de son effroi.
A l'intérieur de TEmpire, la même imagination lui fit voir dès les premiers pas deux sphinx menaçants, auxquels il faudrait disputer le chemin, la Vieille et la Jeune Turquie. Il entendait celle-ci crier à l'Europe : (( Il est hostile aux réformes : c'est un réactionnaire fanatique )) , et ceUe-là crier au peuple du Prophète : ce C'est un infidèle, unghiaoupyy. Sapeur ne lui laissa jamais comprendre que les sphinx aujourd'hui sont de pierre et ne dévorent plus personne, que l'Europe préférera toujours le fanatique le plus rétrograde, payant ses coupons et favorisant le commerce, au plus moderne novateur faisant une faillite ou une révolution, et que le peuple préfère aussi un ghiaoar, demandant peu d'argent et donnant beaucoup de repos, à tous les croyants qui mangent ou qui tuent. Il essaiera durant tout son règne de tenir la balance égale entre les récriminations des Jeunes Turcs et les menaces des Vieux Turcs, penchant un jour vers ceux-ci, et le lendemain vers ceux-là, ou plutôt s 'écartant un jour des uns, et le lendemain des autres. Car, ne songeant toujours qu'à un péril imaginaire, ses efforts vont seulement à ne pas tomber dans l'abîme qu'il aperçoit béant devant lui. Son
attitude est la reculade sans arrêt devant le danger des affaires ou la menace des hommes.
Lisez, dans le Temps du 3o novembre, comment les créanciers de la Turquie combattent ses velléités de banqueroute :
C'est grâce au contrôle de la Dette publique que le concours des capitalistes occidentaux n'a jamais fait défaut au Sultan. On ne peut pas nier que la prise en considération des droits de ses créanciers ait assuré singulièrement la durée de son gouvernement et soit une explication de sa sécurité personnelle. Or, tant que le contrat passé entre le Sultan et ses créanciers qu'il ne recevra de sa part aucune atteinte; il n'y a pas de motif pour que l'attitude de ceux-là se modifie. Cette attitude, ne constitue-t-elle pas, encore une fois, pour le Sultan, la meilleure des protections?
Mais, de reculade en reculade, on se trouve un beau jour acculé, et, ce jour-là, les têtes fermes sortent de l'impasse par un coup de violence, les fêtes faibles par un coup de folie.
A cette conception du gouvernement correspond un système gouvernemental complet.
Autrefois, le Sultan régnait et gouvernait, maître absolu. Pour la manifestation de sa Toute-Puissance, il avait une armée de serviteurs, fonctionnaires d'État, dont la tête était
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le Grand-Vizir ; le centre, la Sublime-Porte ; les chefs, les différents ministres ; et les membres, tous les employés civils ou militaires. Le Sultan gouvernait; le Grand-Vizir administrait. Le Palais donnait ses ordres; la Sublime-Porle les transmettait aux exécuteurs compétents. Les réformes introduites depuis un siècle, le Tanzimaty le Hatti-Hamayouriy la Loi des Vilayets^ et tous les règlements contenus dans le Destour avaient changé la pratique administrative, sans toucher au pouvoir absolu. Elles l'avaient plutôt élargi et consolidé, en établissant l'uniformité dans l'Empire, en brisant les privilèges ou la semi-indépendance des autorités locales. En droit, le bon plaisir n'était limité par rien : le Sultan n'avait près de lui qu'une réunion de conseillers, les ministres, et un conseiller-chef, le Grand-Vizir, qu'il était libre de ne jamais écouter et de révoquer selon son bon plaisir. En fait, son caprice était dirigé par leurs suggestions ou par leurs remontrances, et ses ordres influencés par leur zèle ou par leur lenteur. A certaines époques, on pouvait suivre dans les affaires le plan d'un ministre, et, dans la plupart des mesures journalières, la main de la Sublime-Porte.
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Du jour OÙ la vîg du Sultan devint le seul intérêt, la peur, le seul moteur, et la défiance, le seul instrument du règne, le Palais dut être le centre de tout et Ton ne put laisser à la Sublime-Porte même un semblant d'autorité. C'est à cet anéantissement de la Porte que travaillèrent sans trêve Abd-ul- Hamid et son entourage.
Commencée dès 1880 par Kutchuk Saïd- Bey (le petit Saïd-Bey), premier secrétaire de Sa Majesté, cette oeuvre se poursuit durant tout le règne et contre tous les Grands- Vizirs. Saïd, qui en a été l'initiateur, en est aussi la victime, quand, devenu pacha et Grand-Vizir (188 2-1 885), il voudra restaurer l'autorité de la Porte. Kiamil-Pacha, son successeur (i 885-1 891), ne tiendra que comme instrument servile ou comme témoin délibérément aveugle et inactif ; au premier signe de volonté, il tombera, lui aussi. Djevad-Pacha, qui vint après, n'était pas, à proprement parler, un Grand-Vizir, mais un tout jeune aide de camp, à qui un ordre du maître imposa d'office ces fonctions. Puis de Saïd, qui revient, à Kiamil, qui lui succède de nouveau, et qui tous deux ne font qu'apparaître, la Porte tombe aux mains séniles du
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titulaire actuel , Halil-Rifat-Pacha , vieillard sans culture, ne connaissant aucune langue européenne, sans volonté, sans autre intelligence qu'une certaine finasserie, sans autre valeur qu'une certaine expérience des choses macédoniennes, sans autre titre qu'un complet abandon à la volonté impériale.
Toutes les affaires sont aujourd'hui entre les mains du maître, notes d'ambassadeurs et rapports de gendarmerie, nominations de gouverneurs généraux et patentes de veilleurs de nuit, procès de mosquées et rixes de portefaix. Il passe ses jours et ses nuits à déchiffrer des grimoires, où reviennent à chaque ligne les interminables formules du protocole khalifal : — ce Que le salut d'Allah soit sur lui I . . . Qu'Allah lui procure de longs jours ! . . . Que le Miséricordieux lui fasse un beau règne I » — et à dicter des réponses ou des projets de rapports. C'est le premier bureaucrate du monde et du siècle.
Mais, regardant tout, il ne peut rien voir.
Ce défilé de formules et de minuties lasserait la meilleure volonté et la plus forte attention. Sauf les comptes de sa maison, le soin de sa propre sécurité, ou les événements de son entourage, il ne peut s'attacher qu'aux
histoires un peu neuves de sa police ou aux aventures de la ville et du monde diplomatique. Les bonnes heures d'autrefois, quand chaque matin arrivait le rapport sur les faits et dits de l'ambassade française ! Le malheureux ambassadeur avait alors un fils qui, battant papa, insultant maman, cassant vitres et vaisselles, renversant le couvert des six puissances, faisait la joie de Sa Majesté.,. Les affaires importantes attendent, durant des semaines, un examen, puis une décision. Les affaires courantes sont indéfiniment ajournées. Les difficultés se compliquent. Les animosités s'aigrissent et les problèmes les plus simples deviennent insolubles.
Un homme ne pouvant, malgré tout, suffire à la paperasse d'un empire, il a dû s'entourer de secrétaires et de commis, et créer, en face de la hiérarchie des ministères, une hiérarchie du Palais, — moins nombreuse, mais aussi compliquée. On a maintenant les scribes du Sultan et les scribes de l'Etat, ou, comme on dit en Turquie, les gens d'Yildiz et les gens de la Porte. Le chef de cette hiérarchie nouvelle est le premier secrétaire du Palais. De tout temps, ce premier secrétaire eut un rôle et une influence dans les affaires. Mais
autrefois, simple intermédiaire entre le Palais et la Porte, il était l'homme du Grand-Vizir et son représentant auprès du maître. Nommé par le Grand- Vizir, il tombait avec lui et n'existait que par lui. Aujourd'hui, choisi par le Sultan, complètement indépendant de la Porte, il est devenu l'homme de confiance, V aller ego du maître, dont il prépare le travail, copie ou contresigne les décrets. S'il a quelque application et quelque souplesse pour savoir soumettre ou soustraire les questions à l'attention impériale, il arrive bientôt à être le véritable souverain. L'ignorance foncière du Sultan et la paresse native de sa race, lui donnent alors beau jeu. Un règne de favori commence, qui durera jusqu'au jour où la peur, reprenant ses droits, chassera cet homme devenu dangereux, et un nouveau secrétaire verra s'ouvrir devant lui la même route du pouvoir et de la disgrâce.
Ses subordonnés occupent les alentours d'Yildiz, mais débordent aussi dans la capitale et dans l'Empire, contrôlant tout, surveillant tout, indigènes, étrangers et surtout fonctionnaires. Ils renseignent le Palais sur toutes les affaires, en d'interminables journauXy suivant le mol courant dans le public.
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Découvrir ou forger des secrets importants est, pour eux, le seul moyen d'accroître leurs revenus ou leur pouvoir: de délations en délations, ils se poussent dans la faveur du maître, La foule de ces employés va croissant de jour en jour. Des collaborateurs volontaires s'y viennent adjoindre par milliers, à mesure que pénètre dans l'Empire la nouvelle qu'un journal, sur n'importe qui et n'importe quoi, est toujours lu et bien payé. Les formes mêmes d'autrefois ne sont plus respectées. En 1896, c'est au Palais directement, et au Sultan en personne, qu'a été porté le mémorandum des six puissances sur les assommades de Gonstantinople. Les gouverneurs de provinces, les préfets, les juges, tous les officiers civils et militaires reçoivent les ordres directs d'YIldiz et correspondent avec Yildiz, par-dessus la tète du ministre et à son insu. L'Empire, gouvernement et administrés, vit sous la pression ou la crainte de
e pouvoir nouveau, que l'on sent ou que
on soupçonne partout.
Le premier inconvénient du système est de coûter très cher au pays. En théorie, le Palais et tous ses gens sont entretenus par la Liste civile. Mais, malgré ses énormes revenus, malgré la sobriété et l'économie du Sultan pour ses dépenses personnelles, la Liste civile ne peut fournir aux soldes toujours grandissantes de la domesticité, de la bureaucratie, de la police et de la garde impériales. Outre la solde en argent toujours très forte et régulièrement payée, les gens du Palais reçoivent, chaque mois, leurs provisions ménagères, bougie, café, sucre, charbon, etc. Ils ont droit chaque jour, à la nourriture pour eux, leur mai-
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son, leurs invités et leurs bêtes. Les cuisines impériales nourrissent quotidiennement plus de dix mille personnes, et les distributions se font avec la prodigalité commune aux maisons turques : à bouches égales, le ménage chrétien le moins sobre vivrait pendant une semaine des victuailles qu'une maison turque guche en un jour. Ajoutez les traitements énormes de tant de personnages, que la défiance du maître appelle des provinces et retient à Gonstantinople, et les libéralités journalières qui suscitent le zèle ou calment riiostilité, et les envois, à travers l'Europe, de présents aux souverains, de plaques en diamants aux ministres et à leurs épouses, et de pots-de-vin aux journalistes allemands, français, américains, etc. Bon an mal an, le Palais engloutit plus de cent cinquante millions : la Liste civile ne pourrait pas subvenir à la moitié de ces dépenses.
Le Sultan s'est d'abord efforcé d'augmenter ses revenus personnels en augmentant ses propriétés particulières. Il a fait passer dans son domaine privé les terres de la couronne, de l'Etat, des mosquées, des tehkés (couvents) des fondations pieuses (en rejetant sur l'Etat les charges de ces fondations), et les biens
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des condamnés à mort, des exilés et des suspects. Il est ainsi devenu le propriétaire du sixième au moins de son Empire. Les champs les plus fertiles des grandes plaines asiatiques et européennes, autour de Brousse, Aïdin, Serres et Avlona, lui appartiennent aujourd'hui. Il est propriétaire de presque toute la Mésopotamie; il a usurpé la moitié du vilayet de Bagdad, c'est-à-dire des deux empires de Ninive et de Babylone. Ces accaparements ont lésé bien des intérêts particuliers. Ils ont, en outre, grandement ébréché les revenus publics, leur premier effet étant de soustraire à la dîme, en tant que propriétés impériales, des terres qui jusqu'alors payaient l'impôt.
Puis il a cherché des bénéfices, et comme des parts de fondateurs, dans une série d'emprunts ou de concessions aux syndicats financiers, régie des tabacs, quais, chemins de fer, monopoles. Chaque opération de cette sorte lui a rapporté une somme assez forte, — toujours aux dépens de l'Etat, dont elle augmentait les charges ou diminuait les revenus.
Puis, vers 1887, ^^ ministre de la Liste civile, Agop-Pacha, inventa une combinaison assez ingénieuse. Parmi les fonctionnaires de la Porte, les traitements étaient toujours en re-
tard d'un semestre au moins; les subalternes, ne pouvant manger à leur faim, étaient obligés chaque mois de faire de l'argent avec leurs maùdats échus, mais non payés. Dans les provinces, des usuriers escomptent ces mandats à 3o, 35 et même/iop. loo, suivant l'époque et suivant l'éloignement de Constantinople. D'autres spéculateurs les centralisent et, avec des pourboires au ministre et à ses subordonnés, parviennent à les toucher. Agop-Pacha imagina de substituer la Liste civile à tous ces intermédiaires. Grâce à lui, le Sultan prélève sur les stipendiés de TEtat une dîme qui peut aller jusqu'au 3o p. loo, et qu'il fait varier à sa fantaisie, suivant les besoins du moment : il est maître du cours, puisque, en retardant ou en accélérant le paiement des mandats, il fait hausser ou baisser l'escompte.
Les besoins du Palais grandissant toujours, il a mis la main sur certains revenus publics. Autrefois, les Postes et les Douanes s'administraient elles-mêmes, et les bénéfices servaient à l'entretien de la diplomatie. C'est le Palais aujourd'hui qui les exploite ; depuis six mois, le corps diplomatique n'a pas touché de traitement. D'autres revenus, le péage du
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Grand-Pont, par exemple (3ooo francs par jour), étaient attribués au Ministère de la marine. La complaisance du ministre les a fait couler au Palais. Ce ministre modèle a même poussé le dévouement jusqu'à vendre les provisions de ses arsenaux, puis le matériel de sa flotte : dans la Corne d'Or, on peut voir des bateaux armés, dont les hélices et les machines ont été vendues pour faire de l'argent. L'anéantissement de cette marine, qui, favorisée par Abd-ul-Aziz, avait été pourtant le principal instrument de sa perte, n'était pas pour déplaire à son successeur.
Enfin, on a dû faire passer au compte de l'Etat les serviteurs du maître, nommer généraux, maréchaux, amiraux, conseillers d'Etat ou de préfecture, ministres ou sénateurs, ses mouchards et ses braves. Les revenus publics étaient considérablement diminués depuis dix ans, d'abord par les conséquences de la guerre, puis par l'amortissement des emprunts successifs ; ils avaient en outre perdu les monopoles cédés en garantie de la Dette publique et une partie des dîmes cédées en garantie des chemins de fer. Ils ne pouvaient suffire aux dépenses publiques, et on les chargeait encore des dépenses du Palais I On trouva un com-
promis. Aujourd'hui les fonctionnaires de la Porte ne touchent plus de traitements : les revenus de l'Etat ne vont plus qu'aux employés du Palais. Les populalions, surtout les populations musulmanes, n'ont rien gagné au change : le Palais est un créancier autrement exigeant que la Porte. Une dépêche ordonne de faire rentrer les arriérés, une seconde de confisquer les terres non libérées, une troisième d'arrêter les débiteurs. La prison, vide le matin, est pleine le soir, et pleine surtout de musulmans, car, dans toutes les villes où l'Europe a des consuls, les autorités, craignant une affaire, n'osent pas pressurer jusqu'au sang les chrétiens, et se rattrapent sur les populations musulmanes.
Et puis, il faut que les fonctionnaires vivent, et le Palais doit fermer les yeux sur leurs mangeries, d'autant que chacun d'eux a dans l'entourage d'Yildiz un patron qui partage ses petits bénéfices. La philosophie du système était énoncée et pratiquée devant moi par un Albanais, qui, jadis diplomate, avait eu trop de complaisance pour les projets de r Albanais-Italien Crispi. Disgracié, il mangeait sa préfecture d'Adalia : « Ne vous scandalisez pas trop, me disait-il dans le plus pur
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français de Paris. En Turquie, tout le monde mange. La seule différence est que, suivant les préceptes de Molière, les uns mangent pour vivre et que les autres vivent pour manger. » Cet homme sage, ayant payé cent mille francs de dettes, puis économisé pareille somme, rentra en grâce, devint pacha, ministre à Madrid, gouverneur de Crète, ministre des Affaires étrangères, et partout déploya le même appétit...
Le pays savait depuis longtemps que le seul rôle des fonctionnaires est de tout entraver par leur inquisition, de tout empêcher par leur vénalité et leurs lenteurs. Mais encore n'avait-il jamais vu un pouvoir aussi manifestement contraire, pour ne pas dire aussi délibérément hostile aux intérêts des individus et des peuples. Les travaux qui, dans toute l'Europe, ont le plus développé le bien-être populaire, les chemins de fer, par exemple, ou les télégraphes, ou les routes, n'ont été en Turquie que des instruments de dommage. Les chemins de fer, décuplés depuis vingt ans, n'ont guère servi qu'à doubler la
mîsère populaire. Même si, laissant de côté les opérations scandaleuses et les vols qualifiés, on négligeait certaines lignes devenues justement célèbres, on verrait par l'histoire des autres que la concession, la construction et l'exploitation furent presque toujours dirigées contre les intérêts indigènes, pour le service d'intérêts étrangers, serviteurs eux-mêmes des intérêts du maître.
Une ligne n'était pas concédée pour son utilité présente ou future, mais pour l'argent ou l'appui que le Palais obtenait des concessionnaires et de leur gouvernement, — la ligne d'Angora pour satisfaire l'Allemagne, la ligne Dédéagatch-Salonique pour plaire à la France. Il importait peu qu'elle dût faire un jour ses frais ou que manifestement elle n'eût aucun avenir, que la Turquie asiatique, avec les routes de FHermos et du Méandre vers Smyrne, ne dût jamais détourner son commerce vers Scutari, ou que la Turquie d'Europe, avec la mer et des ports excellents, ne dût jamais emprunter les wagons de Dédéagatch à Salonique. Le Palais avait ses raisons politiques ou financières, qu'il ne pouvait avouer : il invoquait des raisons stratégiques. Quant aux concessionnaires, ayant la garantie
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kilométrique, ils ne demandaient que le plus de kilomètres possible, et, le pourboire aidant, ils étaient toujours satisfaits.
La ligne une fois concédée, — et le plus souvent, après des études tout à fait hâtives, sur des bleus rudimentaires, — on ne regarda jamais si le tracé définitif et l'emplacement des gares correspondaient aux besoins locaux. Dans les plaines de Drama et de Serrés, les stations sont à quatre ou cinq kilomètres des lieux habités, — non que des difficultés ou le moindre pli de terrain aient déterminé ce tracé de la ligne : ces plaines sont des fonds d'anciens lacs absolument unis. Mais, plus près des villages et surtout des villes, la Compagnie, payant plus cher ses terrains, aurait eu moins de place et de facilité pour ses spéculations : le Palais, à sa solde, la laissait veiller à ses seuls intérêts. Les indigènes n'ont pas seulement perdu le bénéfice d'expropriations plus avantageuses. Pour la construction des routes d'accès, ils ont été à chaque station durement pressurés par l'autorité locale. Pour le chargement, le déchargement, le stationnement ou l'amenée à quai de leurs marchandises, ils sont et seront indéfiniment exploités par la compagnie ou ses camion-
neurs : le chameau, dans la Macédoine actuelle, fait encore concurrence à la locomotive.
De cette prétendue rénovation par les chemins de fer, le pays ne peut apprécier qu'un résultat : les dîmes, données en garantie, doivent rendre désormais tout ce qu'elles rendaient autrefois, plus l'argent des garanties. Elles ont doublé en certains gouvernements, triplé ailleurs. Des rapports consulaires affirment qu'elles sont levées deux et trois fois de suite la même année. On a voulu les étendre à des personnes ou à des populations exemptes jusque-là. Et c'est un résultat trop matériel pour n'être pas senti ; la cause en est trop apparente pour n'être pas comprise ou devinée ; et cet exemple des chemins de fer est corroboré par un trop grand nombre d'autres, pour que la conclusion ne s'impose pas à l'esprit de tous : Notre ennemi, c'est notre maître.
Le système, n'ayant de raison d'être à l'origine que la peur, ne pouvait avoir de but que la sécurité du Sultan ; il n'arrive, en fin de compte, qu'à ruiner de plus en
plus la sécurité, à affoler de plus en plus la peur.
Une armée de mécontents se forme, et grandit de jour en jour, et finit par englober tout Tempire, musulmans et chrétiens. Sans parler des victimes individuelles et de leurs familles, des condamnés et des suspects, des emprisonnés, des relégués, des exilés, des commerçants ruinés, des paysans dépouillés, des fonctionnaires non payés ou chassés de leur emploi, tant de partis, de classes et de peuples ont été tour à tour flattés et blessés, Jeunes Turcs dans leurs rêves et leur patriotisme. Vieux Turcs dans leur orgueil. Musulmans dans leur fanatisme ou leurs préjugés et dans ce qu'ils appellent leurs droits. Chrétiens de l'Empire dans leurs espérances nationales ou leurs traditions séculaires, Chrétiens d'Europe dans leurs ambitions ou leur dignité, tous dans leurs intérêts journaliers les plus pressants et les plus vitaux I Celui qui revendique la direction et le contrôle de toutes les affaires, en porte, dans l'esprit de tous, l'entière responsabilité. Les fonctionnaires euxmêmes, et les plus élevés, dénoncent le coupable.
Sans doute, dit le rapport de Mourad-Bey*, dans un gouvernement aussi dépourvu d'hommes de valeur, il était nécessaire et naturel qu'un Grand Souverain tel que Voire Majesté intervînt dans les afiaires de l'État et exerçât sur elles une heureuse influence. Mais une intervention dans toutes les affaires devrait être considérée comme absolument nuisible, surtout pour les Souverains absolus. Car, sans l'intervention du souverain, les fautes pourraient être réparées, en les mettant au compte de tel ou tel ministre responsable, qui alors serait destitué ; dans le cas contraire, une réparation est impossible à concevoir. A l'exception de Saïd- Pacha, on n'a pas vu un seul Grand-Vizir qui, se trouvant aux prises avec une situation difficile, ne commît le crime, pour dégager sa responsabilité, de signaler à tout venant, comme Tauteur responsable, Votre Majesté Impériale, l'accusant de ne pas lui avoir laissé sa liberté d'action.
On arrive à penser tout haut que la ruine de tous est déUbérément poursuivie pour la fortune d'un seul :
Il est connu, dit encore ce rapport, même des classes inférieures de la société, que, pour l'extension des propriétés de la Couronne, des empiétements ont été commis sur les droits des humbles. . . et on tient des propos diffamatoires jusqu'à don-