I. Mourad-Bey, Le Palais d*Yildiz, pp. 3o et
ner à entendre que Votre Majesté Impériale, ayant perdu l'espoir de conserver son Empire, a l'intention d'amasser une fortune pour assurer lavenir de sa famille... qu'elle voit d'un œil satisfait ses serviteurs imiter son exemple... et qu'elle ne peut pas ignorer les prévarications commises au grand jour par les Hassan-Pacha (ministre de la marine).
Ironie ou logique des choses, le mécontentement gagne jusqu'à l'armée, sur la fidélité de laquelle tout le système repose. Car, si le Sultan court un risque, ce ne peut être que du côté de l'armée, soulevée ou autorisée par un fetwa (décision) du Cheik-ul-Islam. Le Sultan a cru prendre ses précautions de l'un et de l'autre côté. Le Cheik-ul-Islam, créature du maître, élevée à ce poste suprême, par-dessus tous les degrés de la hiérarchie, est gardé à vue par de sûrs affidés. Pour l'armée, le Sultan a tout fait : il était de son double intérêt d'avoir une armée solide contre les ennemis du dedans et du dehors, une armée européenne dont les instructeurs allemands lui serviraient à lui-même de patrons auprès du tout-puissant Empereur. Il a fait des écoles militaires pour les futurs officiers et des écoles préparatoires pour les futurs cadets : pris à dix ans, par la faveur du
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maître, le jeune homme est nourri, logé, vêtu, élevé jusqu'à Tâge de vingt ans ; à peine sorti des écoles, il n'a plus qu'aversion et paroles sévères pour son bienfaiteur. Dans l'armée nouvelle, l'élément vieux, un peu sacrifié, reste fidèle et muet ; mais l'élément jeune, toujours favorisé pourtant, murmure et menace.
C'est que le premier caractère, assurément, d'une armée régulière est d'avoir une solde.
On a fait une armée régulière pour tout l'Empire, et Fon n'a de solde que pour l'armée du Palais. Alors qu'un maréchal ou un aide de camp de Sa Majesté, parvenu d'ordinaire à ce grade par toutes les complaisances physiques (on a des maréchaux de vingt-cinq ans) et morales, reçoit deux mille francs par mois, un capitaine n'a droit qu'à cent francs à peine — que d'ailleurs il ne touche jamais. Car on ne paie plus que la garde impériale et la garnison de Constantinople. Dans le reste du pays, l'armée de l'Etat ne reçoit pas plus d'argent que les autres fonctionnaires de l'État. Les vieux officiers, habitués à ce régime, se contentent de peu et vivent aux dépens du peuple. Mais les jeunes, habitués par dix ans d'école à une vie régulière et confortable,
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ont, en outre, appris de leurs Instructeurs européens une certaine dignité et un peu de cet orgueil corporatif, si hautain dans Tarmée allemande ; et il leur faut crever de faim ou vivre d'expédients!
Ajoutez que les deux faiblesses du maître, la lâcheté et la défiance, sont les défauts les plus antipathiques aux qualités maîtresses de la race : par nature, le Turc est brave et franc. Or il est de notoriété publique que le Sultan, craignant les fusils qui portent trop loin, a défendu de déballer et de distribuer aux troupes le nouvel armement, — cet armement payé si cher aux usines allemandes ! Les exercices à feu ne sont pas permis. Quand le général Brialmont, chargé de visiter les fortifications des Dardanelles, demanda l'exercice du canon, on répondit que Ton n'en avait ni la permission, ni les moyens. A Constantinople, les munitions sont déposées en des endroits secrets : pour les découvrir, il faut la réunion de plusieurs civils et militaires, connaissant chacun une partie du secret.
Dans les provinces, autre spectacle : les arsenaux brûlent, comme par miracle, à la première annonce d'une inspection; et le Palais, qui souvent a touché sa part sur le
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prix des farines et des poudres volées, le Palais qui, ouvertement, trafique de la flotte et des arsenaux, est sans blâme pour de telles liquidations. Le Sultan croit trouver, en effet, une garantie de sécurité dans les voleries mêmes de son entourage. Les grands ministres d'autrefois, les Aali, les Fuad, les Midhat, riches et bien nés, avaient des ambitions de pouvoir et un besoin d'autorité. Les Hassan, et les Kiamil d'aujourd'hui, tirés du ruisseau par un caprice du maître, ne peuvent avoir que des cupidités d'argent, des envies de fortune :
pourvu qu'ils s'enrichissent et ne travaillent qu'à s'enrichir, le Sultan les tient pour fidèles et capables... J'ai entendu de jeunes officiers dire tout haut, en public, que Y homme est un voleur et un traître, et que d'ailleurs (ils font allusion à son type physique et à des racontars de harem) ce n'est pas un Turc, mais un Arménien.
Le Palais,- qui sait tout, ne pouvait ignorer un mécontentement aussi général et aussi j bruyant. Les policiers avaient trop d'émula-
^ tion pour rien cacher au maître. L'intérêt
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personnel, d'ailleurs, les forçait à parler tous» car le silence des uns, infailliblement trahi par les rapports des autres, eût passé pour une connivence et une trahison. Le maître savait donc, jour par jour, qu'un batelier l'avait appelé le ghiaour (infidèle) ou le Sultan trembleur (le mot turc, bien plus expressif, usité par tout le peuple, ne pourrait être traduit que dans la langue de Rabelais) ; qu'un imam, dans une mosquée de Stamboul, avait prêché contre l'esclave de l'Europe ; et que le vendredi, au Cercle européen de Péra, les habitués, vers deux heures, tirant leur montre, guettaient la rentrée des troupes et le retour du Sélamlik : deux heures cinq, personne encore 1 — deux heures dix, les troupes ont dix minutes de retard! — deux heures vingt, serait-ce pour aujourd'hui? Mais brusquement les fanfares éclatent : les troupes reviennent; encore rien de fait; c'est pour vendredi prochain I
Une telle réalité, à coup sûr, n'avait déjà rien en soi de rassurant, et la police ne s'en tenait pas à la réalité. Pour établir leur crédit ou s'attirer de nouveaux subsides, c'était une rivalité de tous à découvrir des motifs de crainte derrière les événements les plus insi-
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gnifiants, ou des intentions perfides derrière les paroles les plus simples. On biffait des livres et des journaux, et Ton signalait, dans les conversations des particuliers, des mots ou des phrases notés comme révolutionnaires :
Outre qu'aucune opinion libérale, disait Mourad- Bey au Sultan, ne peut être exprimée ni dans les écoles ni dans la presse, il est défendu de se servir des mots : patrie, amour, effort patriotique, sacrifice, liberté^ émancipation, fléau, Jolie, plainte, révolte, nation, majorité, justice, et d'autres mots pareils. La censure a biffé d'un alphabet français la phrase : Tout le monde aime sa Patrie,., C'est pour cette raison que tout le monde s'est mis à apprendre les langues étrangères et à lire les journaux des pays étrangers : quand le Terdjuman, qui se publie en Crimée, se vend à Gonstantinople à dix mille exemplaires, le Tarik, l'un des plus anciens journaux de l'Empire, ne peut pas se vendre à plus de cent cinquante.
Toute réunion, surtout intime, devenait suspecte. Le plus riche Grec de Gonstantinople donnant un bal dans sa villa du Bosphore, la police faisait le blocus et enlevait la maison d'assaut pour saisir les conjurés : les ministres de Flntérieur et de la Liste civile étaient de la fête. Dans les provinces, tout conciliabule de fonctionnaires ou de sujets
était dénoncé. Une visite chez un con&ul, une conversation avec un suspect devenaient des chefs d'accusation : à Uskub, deux professeurs du gymnase bulgare sont en prison pour être venus dans ma chambre d'hôtel; la police de toute la Macédoine me guettait au passage comme un agent de la Double- Alliance, chargé de réconcilier Serbes et Bulgares et d'organiser la révolte pour le printemps prochain.
Quand aucune mauvaise disposition ne pouvait être soupçonnée parmi les peuples, la police travaillait contre elle-même : se dénonçant les uns les autres, ils inventaient des machines terribles, révoltes de la garde, conspirations de chambellans, colloques entre Mourad, le Sultan détrôné, et Réchad, l'héritier présomptif ; l'oflBcieuse agence Havas communiquait à la presse :
Gonstantînople, 17 juin.
Avant-hier, le Sultan a promulgué un iradé ordonnant à la police, à la gendarmerie et à la troupe, de faire feu sur tout rassemblement qui ne se disperserait pas après les sommations. On croit que cette mesure est dirigée surtout contre les membres de la Jeune Turquie, assez nombreux dans certaines armes et dans la marine.
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La marine elle-même, la marine des Lazes el de Hassan-Pacha, était soupçonnée I
Parfois l'émulation de zèle produisait des rencontres étonnantes et des paniques. Au cours des affaires arméniennes, en perquisitionnant chez des révolutionnaires, on avait trouvé des bombes, que la police de la ville avait soigneusement gardées. Le second jour des massacres, ces bombes, vidées, furent données aux Albanais de la garde, qui devaient les déposer dans les maisons arméniennes, où, quelques jours plus tard, la poUce les retrouverait. Mais l'un des toufekdjis, disirait sans doute par la tuerie, oublia la consigne ; le soir, avec une pointe de vin, il rentrait au Palais en chantant (c'était un Lappe) : « J'ai des bombes dans mon panier ! » La police urbaine, voulant conserver le mérite d'une si belle invention, n'avait pas prévenu la police du Palais. On saisit l'Albanais; on le fouille: douze bombes 1 On se précipite chez le Maître déjà couché; on le change de maison; on aligne les douze bombes que, de loin, il peut voir au passage. L'Albanais arrêté et bâtonné |ue le préfet de police avait présidé à ibutlon. On court à la préfecture et tout [ue. Mais les soupçons du maître
étaient indéracinables : le vendredi suivant, vingt toufekdjis seulement entouraient sa voiture; les autres avaient pris le chemin de la Tripoli taine...
Enfin, le hasard et les choses elles-mêmes semblaient se mettre de la partie. A sa dernière visite — sa visite annuelle — à la mosquée du Sérail et au manteau du Prophète, comme le Sultan, livide, derrière son fils et Osman-Pacha, mettait le pied sur le seuil, à ce moment précis, un tremblement de terre fit chanceler la pierre et trembler l'édifice. Le mot de dynamite, aussitôt prononcé, met le Sultan en fuite. Il court au quai, se jette dans son caïque et révient. Il n'ira plus à Stamboul. Car Stamboul et dynamite sont associés pour lui maintenant, et ce dernier mot suffit à le rendre stupide : il a défendu la lumière électrique dans la ville à cause des dynamos. Ce détail peut paraître invraisemblable. Il est vrai pourtant. Dans tout ce drame, le grotesque le dispute à l'horrible et la farce se mêle à la tragédie. Tout Constantinople a connu l'histoire de Halil- Rlfat^Pacha et de sa culotte : le vieux Grand- Vizir n'a plus le droit d'avoir la colique, sans en fournir les preuves à son maître...
Isolé, aSolé, se croyant poursuivi de tous et traqué, attendant à toute heure une révolution et la mort, il lisait les journaux d'Europe. Les uns demandaient sa déchéance ou le partage de son Empire. D'autres annonçaient le retour de Mourad à la santé et la possibilité de son retour aux affaires. Quelques-uns prenaient sa défense à lui ; mais il connaissait le prix de leurs articles et la valeur de leur dévouement. Quelles folles ne germeraient pas dans ce cerveau, le jour où viendrait la nouvelle que l'Asie Mineure se révoltait, que des révolutionnaires y semaient les assassinats et les bombes, que les musulmans se plaignaient de la faiblesse du Khalife, que les chrétiens, refusant les impôts, préparaient leurs drapeaux anglais ou russes, et que, dans Stamboul même, deux mille Arméniens marchaient sur la Sublime-Porte P