LES ARMÉNIENS
La race arménîenne, qui se donne à ellemême le nom de Haï et à son pays le nom de Hdiaslan, semble avoir occupé de tout temps le massif montagneux qui a pour centre le haut pic de FArarat, et qui, tombant au nord sur la plaine transcaucasienne, au sud sur la Mésopotamie, touchant à Test et à Touest aux plateaux de Cappadoce et de Perse, est sillonné de longues vallées par les cours supérieurs de TEuphrate, du Tigre, de FAraxe et de leurs affluents.
Dans ce domaine propre des Arméniens, compris entre la Caspienne et la boucle de TEuphrate, et qui porte le nom de Grande
Arménie, la race a gardé ses mœurs et ses occupations depuis un temps immémorial.
Vivant de culture dans les plaines, elle mène une vie pastorale dans les montagnes et ne se différencie d'une autre population voisine, les Kurdes, que par la religion. Les Arméniens restèrent toujours fidèles au christianisme, que leur avait apporté, suivant la légende, saint Grégoire FlUuminateur, d'où leur nom de Grégoriens.
Mais, devant les invasions turques ou turcomanes, un certain nombre de familles, s'établissant d'abord sur le plateau cappadocien, puis dans les chaînes du Taurus, y repeuplèrent la Petite Arménie; descendant ensuite vers la plsiine maritime et le golfe d'Alexandrette, elles occupèrent l'ancienne Gilicie. Le voisinage de la mer et la fréquentation des croisés, puis des marchands vénitiens et génois, tournèrent vers le commerce ces Arméniens de Gilicie : Alep, Tarse et Adana devinrent leurs grands marchés, Mersina et Alexandrette leurs grands ports. Les autres, dans la Petite Arménie, conservèrent leurs occupations agricoles ou pastorales. Quelques districts cependant se mirent à exploiter les minerais de la région.
De part et d'autre de l'Euphrate, dans les deux Arménies, il resta, même après la conquête définitive par les Turcs ou les Perses, deux témoins de l'ancienne indépendance :
au sud de Mouch, le Sassoun ; au nord de Marach, le Zeïtoun. Ces districts montagneux ont gardé, jusqu'à ces dernières années, une autonomie de fait, tempérée par l'arbitraire de la Porte pour l'un, par la protection et l'exploitation des Kurdes pour l'autre. Le reste de la Petite Arménie était passé sous la loi turque. La Grande Arménie, champ clos oii durant des siècles luttèrent les Turcs et les Persans, obéissait, en théorie, à l'un ou l'autre de ces maîtres. Mais ravagée en temps de guerre, razziée en temps de paix, elle s'était donné une organisation semi-féodale, sous seize grands vassaux qui achetaient de la Perse une indépendance presque absolue, moyennant un tribut annuel, mais dérisoire.
La majorité de ces cantons ne vivait toujours que d'agriculture, et pauvrement. Quelques communautés seulement, adonnées au commerce ou à l'industrie, avaient acquis une renommée de richesse qui attira la convoitise des rois de Perse. L'un d'eux, en i6o4, tomba sur la ville de Djoulfa, célèbre par ses
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mines et son commerce de pierres précieuses ; il la pilla, la détruisit et emmena toute la population en Perse, où il l'établit aux portes d'Ispahan, dans la nouvelle Djoulfa. Ces Arméniens transplantés conquirent la faveur du maître, et, grâce à elle, le monopole du commerce entre l'Inde et l'Europe, à travers la Perse et l'Asie Mineure. Leurs caravanes et leurs colonies, dans le courant des ivii" et XVIII* siècles, sillonnèrent ou jalonnèrent les routes d'Ispahan à Tauris, puis à Alep par Diarbékir, ou à Trébizonde par Erzeroum, ou à Gonatantinople par Angora et Brousse, ou même à Smyrne par Angora et Afioum- Kara-Hissar. A ce métier, les Arméniens prospérèrent rapidement dans toute l'Asie Mineure orientale ; leur nombre, leurs richesses et leurs colonies grandirent, et leurs ambitions. Comme la plupart des chrétiens orientaux non catholiques, ils tournèrent d'abord leurs espoirs vers le grand empire chrétien du Nord et vers le Tsar libérateur. Sous le règne de Pierre le Grand déjà, des délégations arméniennes allaient exposer les doléances de la itherine II, puis Nicolas l*' promet- Patriarche une Arménie indépen- I limites, l'organisation administra-
tive, rarmée, jusqu'aux armes et couleurs de ce royaume arménien, tout était prévu et promis. L'union de la Géorgie en 1799 rapprocha le Moscovite, après l'abdication plus ou moins volontaire du dernier roi Georges XIII. L'exemple de la Géorgie, un peu brutalisée malgré de belles promesses, ne découragea pas les Arméniens : en 1828, le patriarche Nersès V, dans les provinces encore soumises à la Perse, convoque les grands vassaux, organise une milice et l'envoie au service des Russes qui viennent de déclarer la guerre au Schah. Le traité de Tourkhmantchaï en 1829 fait passer les Arméniens jusqu'à l' Araxe sous la domination russe : la Russie organise, en gouvernement séparé, la province d'Arménie.
A peine délivrée de l'infidèle, l'Arménie put apprécier la politique du libérateur. Les grands vassaux, comblés d'honneurs et d'argent, appelés à la cour ou nommés à des postes dans l'empire, ne reparurent jamais dans le pays. Dès i836, un règlement, le fameux Pologénié arménien, réorganisa l'église arménienne, qui n'avait jamais connu la forte hiérarchie latine. Cinq patriarches y marchaient à peu près sur le même rang. Quatre d'entre j
eux, ceux de Jérusalem et de Constantinople, j
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celui de Sis dans la Petite Arménie et celui d'Aktamar (près de Van) dans la Grande Arménie, reconnaissaient pourtant la suprématie du patriarche œcuménique, qui résidait au pied de l'Ararat, dans les couvents d'Etchmîadzin. Ce patriache œcuménique, Catogkikoss ou, comme disent les Grecs, Catkolicos, ne jouissait pas d'un grand pouvoir, bien que toutes les églises lui demandassent le chrême et reconnussent ses ordres ; maïs il n'était responsable que devant la nation. Le Pologénié établit un synode et donne à l'Empereur la désignation des six membres de ce synode. En outre il installe un procureur impérial, par qui devaient être introduites ou sanctionnées toutes les décisions du synode et toutes les bulles du Gatholicos. C'était le contrôle russe établi sur les affaires arméniennes.
D'autres mesures de détail contre les écoles, les individus ou les communautés, achevèrent d'édifier les Arméniens patriotes. En même temps, la jeunesse envoyée aux écoles de France et d'Allemagne y prenait les idées et les sentiments de toute l'Europe libérale d'alors l'égard de la Russie. Katcfaatour Abovian crivait son pamphlet, la Plaie d'Arménie, irigée contre les deux tyrannies russe et tur-
que : il mourait assassiné mystérieusement sur la route d'Erivan à Tiflis, dans l'Arménie russe. Son continuateur, le poète Michel Nalbandian, poursuivait la campagne antimoscovite et, ne voyant qu'un appui au monde pour sa nation, à savoir la Turquie, combattait les préjugés religieux de son peuple et organisait même à Constantinople, pendant la guerre de Crimée, une conspiration pour soulever la province russe de Choucha. Dénoncé à Saint-Pétersbourg, il était arrêté et mourait mystérieusement aussi.
Mais l'œuvre était faite et l'élite de la nation convertie : le régime turc ne donne sans doute qu'une médiocre sécurité aux individus pour leurs biens et leur propre vie, mais il ne menace en rien l'existence nationale, puisqu'il ne ferme ni les églises ni les écoles arméniennes ; le vrai danger pour la nation est de l'autre côté de la frontière. Là, en effet, on travaillait par tous les moyens à faire rentrer les Grégoriens dans l'église orthodoxe et à substituer le russe à l'arménien dans l'enseignement des écoles.
Les efforts du patriotisme arménien pouvaient trouver un appui dans la politique hautement avouée d'une puissance européenne.
Depuis la guerre de Grimée, la France avait entrepris de couper à l'orthodoxie russe le chemin de Constantinople, en convertissant au catholicisme les Bulgares en Europe, les Arméniens en Asie. Les communautés catholiques arméniennes datent du xi^ siècle; mais disséminées et peu nombreuses, elles avaient été encore ruinées, aux xvii® et xvin® siècles, par l'autorité turque qui les accusait de servir Venise et l'Autriche. Vers 1740, un prêtre du nom de Mékitar, réfugié à Venise, fonda l'ordre des Mékitaristes, qui, soutenus par les jésuites, reprirent la propagande. En i83o, l'action de la Fjance fit reconnaître par la Porte une église catholique arménienne, avec un patriarche et un synode a Gonstantinople, et cinq évêques en Asie Mineure. Le patriarche latin de Cilicie, dernier débris de l'Arménie des Lusignan, subsistait en face du nouveau patriarche et représentait, au sein du catholicisme arménien, les tendances plutôt orientales et autonomes. Une occasion se présenta de couper ces germes de dissidence et de développer, au delà de tout espoir, la propagande catholique.
En 1863, le Zeïtoun se révolte. Le préfet de Marach attaque le district, le bloque, pro-
cède à quelques massacres et va forcer les dernières résistances, quand le patriarche catholique, Hassoun, invoque Tappui de la France. C'était au lendemain des affaires de Syrie, et la France, alors, n'aimait pas les massacres de peuples. Une note très vive, adressée à la Sublime Porte, déclara que ce le gouvernement français avait toujours connu le Zeïtoun indépendant et exempt d'impôts ».
Le Grand-Vizir Aali-Pacha dut céder pour ne pas avoir, suivant son expression, un autre Monténégro dans ce coin d'Arménie.
Les Zeïtouniotes étaient grégoriens et reconnaissaient le patriarche d'Etchmiadzin. Mais pour conserver l'appui de la France et témoigner aussi leur reconnaissance au grand patriote Hassoun, leurs six chefs ou barons vinrent à Constantinople embrasser publiquement le catholicisme, et 5oooo familles se déclarèrent prêtes à les suivre dans leur foi nouvelle. L'élection de Hassoun au patriarcat catholique de Gilicie (1866) et l'union sous la même primatie de tout le catholicisme arménien semblait assurer le succès complet. Mais l'ininteUigence romaine d'alors et le fanatisme rituel de Pie IX voulurent imposer à ces nouveaux cathoUques d'Orient les formes, les
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habitudes et jusqu'aux formules de la liturgie et de la hiérarchie latines. Le sentiment natio> nal, blessé par la fameuse bulle Reversarus, excité, d'autre part, par les agitateurs russes, se tourna contre Hassoun, serviteur de Rome:
une hostilité violente, puis un schisme déclaré sépara les catholiques arméniens en deux églises, l'une sous Hassoun, l'autre sous Koupelian, qui, en 1872, obtint de la Porte un firman de patriarche des catholiques orientaux. Ce schisme, terminé en 1876 parles bons oflBces de la France et de l'Autriche, ruina les affaires du catholicisme arménien. Après dix ans de luttes, Hassoun, nommé cardinal, devait remettre son siège à un successeur tout à fait incapable de reprendre son rôle, et que son caractère sans dignité et sa vénaUté bien connue firent rapidement tomber dans le discrédit de son peuple et de l'Europe. En outre, les revers mihtaires, puis les dissensions politiques et les entreprises coloniales détournaient la France des affaires orientales ou annihilaient son influence. Mais, ce que n'avait pu faire la politique du gouvernement, l'influence des idées et de la Uttérature françaises allait le réaliser sous une autre forme.
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La Grèce dans l'antiquité avait été la civilisatrice de l'Arménie, surtout au iv® siècle, par l'intermédiaire des écoles d'Athènes et des grands orateurs chrétiens. La France, dans ce siècle, a joué le même rôle par les écoles de Paris et les grands orateurs politiques. Grâce à la générosité de deux patriotes, E.-R. Gharamian et Samuel Moorat, les Mékitaristes avaient pu fonder à Venise et à Padoue deux grands collèges. Le collège Moorat de Padoue fut bientôt transporté à Paris où il subsista près de vingt ans, et ce fut le centre de la renaissance arménienne. Tous les conducteurs du peuple arménien, et en particuUer toute la génération de 1860, furent sous l'influence directe ou indirecte de cet enseignement. Ce fut par cet intermédiaire que l'ardeur et la générosité françaises de i848 passèrent en Orient et créèrent parmi les Arméniens ce mouvement qui aboutit tout d'abord à l'établissement de la Constitution.
A l'exemple des autres chrétientés de Turquie, les Arméniens étaient organisés en communauté spéciale, en nation, millet.
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comme disent les Turcs. Le patriarche de Gonstantinople, chef officiel, était resté, jusqu'en i84o environ, le maître apparent; mais, en réalité, dominé par l'influence de quelques grandes familles, il gouvernait sous le contrôle d'un Conseil national exclusivement recruté parmi les nobles, amiraïk. Les nobles, faisant leurs affaires, avaient systématiquement négligé celles de la nation, et quelquefois, même, les avaient trahies pour servir les visées ou les caprices de la Porte. En 1889, les grandes corporations demandèrent une part au gouvernement, et on installa auprès du patriarche un conseil ecclésiastique pour surveiller l'administration spirituelle, et un conseil laïc pour contrôler les affaires civiles (1847). ^^^ l'élection de ces Conseils restait encore entre les mains des nobles ou des chefs de corporations : le peuple avait une très faible part et ne témoignait qu'un médiocre intérêt à la direction de la nation.
Ce fut le rôle de la Jeune- Arménie, tout imbue des principes de i848, de pousser la nation vers un régime démocratique et de demander l'intervention populaire pour le service de l'idée nationale. Pendant dix ans, ces fils de nobles et de notables travaillèrent à
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faire un peuple pour faire ensuite une nation. Leurs efforts aboutirent, dans le domaine politique, à la constitution de 1860, et, dans le domaine littéraire, à toute cette production de journaux, de revues, de livres, de drames et surtout de chansons qui, dans Gonstantinople et dans l'Empire, pénétrèrent à tous les foyers et semblèrent galvaniser une race endormie.
La Constitution de 1860 était l'œuvre des Arméniens francisés, Balian, Odian, Roussinian, Agatoun, etc. :
. Article premier. — Tout membre de la nation a des devoirs envers la nation, et la nation a des devoirs envers chacun de ses membres et, réciproquement, tout membre a des droits sur la nation, qui a des droits sur tous ses membres.
Art. II. — Devoirs des nationaux : participer aux frais de la nation et la servir chacun selon son pouvoir; obéir à ses ordres et à ses lois.
Art. III. — Devoirs de la nation : veiller aux besoins moraux, intellectuels et matériels des nationaux; conserver la tradition et la foi de l'Église nationale grégorienne ; propager l'instruction sans distinction de classe ni de sexe ; maintenir les propriétés de la nation et augmenter ses revenus ; assurer l'existence de ceux qui se consacrent à la nation; soulager les misères ; apaiser les querelles et les différends ; contribuer sans cesse au progrès général.
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Un peuple, encore courbé, après cinq siècles d'esclavage, sous la sujétion turque et qui peut formuler, puis réaliser un tel programme, mérite à coup sûr le respect du monde civilisé. Suivait une loi organique, établissant le suffrage universel et Télection à toutes les charges, ecclésiastiques et civiles. A Gonstantinople, une Assemblée nationale de quatre cents députés, nommée pour dix ans, renouvelable par quart tous les deux ans et demi, contrôle toute l'administration : le pouvoir est aux mains du Patriarche, qu'assistent deux Conseils religieux et laïc, élus par l'Assemblée. Dans chaque district, l'administration locale est organisée sur ce modèle.
On organisait aussi l'instruction de toutes les classes et de tous les sexes. A partir de 1844, un effort avait commencé, qui reçut une nouvelle impulsion en 1860 et qui n'a fait que grandir jusqu'à aujourd'hui : les notables ouvraient partout des écoles où le peuple accourait; la langue nationale, un peu délaissée pour le turc, reprenait son cours. Des journaux, des revues la réveillaient dans toutes les communautés. Une floraison de littérateurs, disciples de nos romantiques, ouvriers de la cause démocratique et nationale, venaient pren-
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dre le rôle de conducteurs de peuples et de semeurs d'idées, ambitionné ou joué par nos poètes d'alors :
Le poète en des jours impies Veut préparer des jours meilleurs.
Leurs drames, emphatiques peut-être, leurs chansons, de souffle médiocre mais de sentiments généreux, étaient sus de tout le peuple, et tous célébraient la constitution, aube de la nation future, renaissance de l'antique patrie, fille du peuple et de la liberté ; à chaque anniversaire, un hymne nouveau chantait ses bienfaits :
Allons, Arméniens, allons, en avant !
Donnons un nouveau salut à la Constitution
Que la nation appela salutaire, Et qui lui donna une nouvelle âme, une nouvelle vie. Venez, amis ! au Dieu Très Haut Envoyons nos vœux émanes de cœurs purs :
Vive, vive à jamais La Nation et la Constitution !
Et toi, Arménie, douce patrie.
Désormais ne sois plus l'endeuillée silencieuse. Car tes enfants, réjouis d'un esprit nouveau, Veulent te voir en parure de mariée.
Petite mère, change tes pleurs en chansons.
lâb LA POLITIQUE DD SDLTAN
Et d'une voix douce, chante avec tes fils :
Vive, vive à jamais La Nation et la Constitution !
Une immense espérance se levait sur ce peuple :
L'Arménie-Printemps arrive couronnée de 0eurs :
Allez la saluer, enfants de l'Arménie.
Les jours noirs, les jours sentant la mort sont passés, L'aube de la nouvelle destinée des Arméniens se lève,
La ConstiEution, guide de vie.
Arriva, parée du drapeau d'amour.
Pour que le soleil de la sainte Arménie brille, Pouf que la nation arménienne renaisse en gloire.
Vivent les fils dévoués de l'Arménie !
Vive la Constitution nationale!
Dans le monde entier, une même ambition nationale groupait tous les Arméniens, car, dispersée par le malheur ou par le commerce, la nation avait maintenant des communautés pai^ tout. En Russie, en Perse, en Europe, dans les Indes, en Amérique, les Arméniens amassaient d'énormes fortunes qu'ils mettaient au service de l'idée nouvelle ' . Venise, puis Vienne, avaient
I. En iS54. TiulaurieT I Bevae des Deux Monda du i5 avril) imaîl i quatre millions le nombre dee Arméaiens : njuie. . . . 3.5ao.OOO Autriche .... iS.ooo
istie 1,300.000 Inda u^.ooo
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été, au courant de ce siècle et du siècle dernier, les deux capitales arméniennes. De i85o à 1860 environ, Paris tint cette place. Mais à partir de 1860, Constantinople lui succéda, et peu à peu les regards de toute la nation se tournèrent vers le Patriarche et la Constitution, qui devint comme une personne morale, objet de tous les respects.
Les Turcs assistaient indifférents, pour la plupart, à ce réveil national. c< Ce sont des chansons » était leur phrase habituelle :
un peuple qui chante leur paraissait content de son sort, donc peu disposé à secouer le joug. Le grand Aali- Pacha répétait que cette constitution n'était ce qu'une roue quadrangulaire » impossible à mouvoir. Mais quelques hommes d'Etat allaient plus loin et, comprenant quelle barrière contre la Russie pourrait devenir le nationalisme arménien, ils l'encourageaient publiquement et secrètement. Le 17 mars i863, la Porte ratifiait la constitution, et c'était le début d'une politique qu'elle allait suivre pendant près de vingt ans — avec des interruptions et des caprices comme toute politique et toutes choses en Turquie, — mais qu'elle n'abandonna définitivement que dans les cinq dernières années. Elle
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se proposait de gagner par de bons Iraitements Taffeclion du peuple et, par des faveurs, le dévouement de l'élite. A mesure que la Russie restreignait les libertés de l'Église et de Técole arméniennes, la Porte augmentait leurs privilèges, et tandis que la Russie suspectait les Arméniens, la Porte les prenait comme fonctionnaires.
Cette politique eut des résultats. La masse du peuple perdit ses préjugés, tout en gardant un vague espoir dans l'intervention future du Tsar. L'élite travailla à réconcilier l'opinion populaire avec la sujétion ottomane, et plus d'un patriote rêva moins d'une Arménie turque que d'une Turquie arménienne. Deux obstacles s'opposaient à leurs efforts : l'administration écrasant les populations chrétiennes d'impôts et de mangeries ; d'autre part, le voisinage des Kurdes, avec leurs prétentions au kiajir ou au hala, leurs vols de bétail ou de filles et leurs fantaisies sur les villages musulmans et chrétiens. La situation de TAsie Mineure orientale avait encore été aggravée par l'émigration de musulmans circassiens, que les annexions, puis les persécutions russes chassaient en foule du Caucase. Arrivés dans les terres du khalife, ces musulmans cherchaient
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une revanche, et aussi des moyens de vivre, aux dépens des chrétientés arméniennes. En 1869, le patriarche de Constantinople appelait la pitié du Sultan sur les malheurs des populations frontières et sur les débordements kurdes. En 1872, le Zeïtoun se révolte de nouveau contre les prétentions du préfet de Marach.
Cette situation déplorable avait ses périodes d'accalmie et ses redoublements de misères.
Pour n'en donner qu'un aperçu, voici, d'octobre 1894 à mars 1896, les plaintes de la communauté de Keghi.
Les déprédations des Kurdes sont ici, plus que jamais, à Tordre du jour; une bande de douze brigands kurdes est entrée dans la nuit du 1 7 octobre dans le couvent de Sourp Garabeth et, après avoir lié le chef gardien et les domestiques, a complètement saccagé et pillé le couvent. Ladite bande a aussi emmené les troupeaux du couvent. Les agents du gouvernement, d'un autre côté, par les vexations dans la perception des impôts, rendent la vie impossible à la pauvre population.
Pressurer et maltraiter les Arméniens, sous prétexte de la perception des impôts, est érigé en système. On lie les Arméniens ; on les bat et on les torture. Les gendarmes, délégués à la perception, obligent partout la population à fournir gratuitement la nourriture, à eux et à leurs chevaux. Chaque
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jour des troupeaux appartenant à des Arméniens sont volés.
Une bande de brigands a rencontré dernièrement quelques paysans, arméniens et musulmans, qui se rendaient de Keghi à Erzeroum pour vendre des bestiaux. Les brigands ont ordonné aux musulmans de se retirer avec tout ce qu'ils avaient, et n'ont rien pris de leurs bestiaux; tandis que les Arméniens ont dû laisser entre les mains de ces malandrins tout ce qu'ils possédaient .
[Le a 8 octobre 1894*]
Les vexations des agents du gouvernement en ce qui concerne la perception des impôts continuent. On va jusqu'à pendre la tête en bas ceux qui ne peuvent s'acquitter de leur dette, à cause de leur misère. Dernièrement, la fièvre typhoïde et la rougeole régnaient ici en état épidémique. La maladie même n'a pas arrêté les agents. On est entré de force dans les maisons des malades, et en plusieurs endroits on a vendu leurs matelas pour encaisser l'impôt.
Le caïmacam de Keghi, qui montre une grande cruauté dans la perception des impôts, a été complimenté par le vali d'Erzeroum pour son zèle.
[Le 4 février 1895.]
Cinq gendarmes sont venus dans notre village pour percevoir l'impôt militaire de l'année i3ii. La perception se faisait régulièrement; pourtant
lesdits gendarmes, agissant contrairement à la volonté de Sa Majesté impériale le Sultan, ont battu cruellement plusieurs personnes et, brisant nos portes, ont capturé plus de vingt femmes, qu'ils ont emprisonnées dans un endroit situé dans le bazar, insultées et tenté d*outrager ; ils ont exigé de ces pauvres femmes le paiement des dettes. La majorité des personnes battues se trouvent mortellement malades, par suite des blessures reçues. Ces cruautés des gendarmes ont été rapportées au caïmacam pour demander justice, mais le caïma-
cam nous a fait emprisonner.
[Le 8 mars 1896.]
Le montant de nos impôts pour Tannée i3io était de 4oooo piastres; 36 000 piastres en avaient été payées ; il ne restait que 4 000 piastres, représentant la dette des indigents et des habitants absents du village. Pourtant les zaptiés se sont emparés de nos meubles et même de nos moutons ; le chef de police, sans s'enquérir de la quantité de la dette et de la valeur des objets saisis, a fait vendre à 700 piastres lesdits objets, qui avaient une valeur de 3 000 piastres. Cette somme a été retenue pour compte de Tannée i3io. Pour les redevances de Tannée financière 1 3 1 1 , qui a commencé le i®*" mars, quatre gendarmes sont arrivés le 3 et ont commencé la perception forcée des impôts, en proférant des paroles outrageantes contre notre religion. Ils ont fait coucher plusieurs d'entre nous par terre et nous ont fait battre avec des gourdins.
[Le 10 mars 1895.]
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Quelques gendarmes, arrivés la nuit pour percevoir les impôts, ont brisé les portes, et ont obligé nos femmes et nos enfants à quitter leurs lits; ils ont jeté nos couvertures et autres meubles dans la rue, battu sans cause plusieurs d'entre nous et affolé nos femmes et enfants ; ils ont emprisonné, dans un endroit choisi par eux, une trentaine de femmes, qu'ils ont insultées. Ces gendarmes ne paient pas la contre -valeur de leur nourriture et des fourrages de leurs chevaux.
[ Le i4 mars i8()5. ]
Cinq gendarmes, préposés à la perception des impôts, s'étaient depuis longtemps installés dans notre village, où ils invitaient les musulmans des villages environnants, et où ils obligeaient la population à les nourrir, hommes et montures. Puis sept autres gendarmes sont arrivés, pour encaisser les impôts ; et, entre autres méfaits, se sont permis des outrages à l'honneur des femmes, ainsi qu'à notre religion; ils ont violemment battu plusieurs habitants, et ont pendu, la tête en bas, les nommés Boghoss, Mardik, Kirkor, en les liant d'une double chaîne. Ces pauvres gens, qui ont perdu beaucoup de sang par le nez, se trouvent actuellement au lit.
[Le ai mars 1896. ]
Durant la période troublée qui suivit Taccession, puis la déposition de Mourad, et durant
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les préparatifs de la guerre contre les Serbes (mai-août 1876), Tappel des réserves et le fanatisme populaire, ré veillé par cette aggression des chrétiens d'Europe, amenèrent en Arménie une recrudescence de vexations et d'excès, contre lesquels le patriarche fit des plaintes à la Porte. Sa supplique, très modérée de ton, exposait la malheureuse situation de la nation fidèle des Arméniens et demandait la garantie des propriétés, la suppression des redevances aux aghas, le respect des églises et des monastères, la défense des conversions à l'Islam avant l'âge de vingt ans, et l'établissement d'une commission d'enquête pour améliorer ou réformer l'administration des provinces arméniennes. La Porte donna de belles paroles, mais, en pratique, ne fit rien. Néanmoins, dans la dernière guerre turco-russe, l'approche des Russes, même commandés par l'Arménien Loris-MéUkolF, ne suscita en Arménie ni l'enthousiasme ni la coopération qu'ils avaient espérés. Mais elle eut pour effet une explosion de fanatisme musulman La garnison de Bayasid, accusant les Arméniens de connivence avec l'armée assiégeante, les massacra. Dans toute l'Asie Mineure, on courut sur le ghiaoar protégé des
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envahisseurs, surtout quand on apprit que les Arméniens envoyaient une députation au grand-duc Nicolas sous les murs de Gonstantinople. Ces massacres permirent à la Russie de stipuler l'article i6 du traité de San-Stéfano :
Comme révacuation par les troupes russes des territoires qu'elles occupent en Arménie pourrait donner lieu à des conflits et à des complications préjudiciables aux bonnes relations des deux pays, la Sublime-Porte s'engage à réaliser sans pius de retard les améliorations et les réformes exigées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens, et à garantir leur sécurité contre les Kurdes et les Circassiens.
La Russie, durant les dix années précédentes, délaissant un peu les autres chrétiens orientaux, n'avait guère songé qu'aux a petits frères » bulgares : une fois ses projets réalisés dans les Balkans, elle se tournait vers l'Asie turque, et elle y créait la question arménienne, en prenant ouvertement contre la Porte ce rôle de protectrice des Arméniens, que la Porte, en secret, avait essayé de jouer contre elle. Elle donnait à la foule un motif d* espérances et comme un gage de ses inten*
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lions, afin de détruire les accusations ou les insinuations de Télite.
La Porte ne voulut pas laisser une telle arme aux mains des Russes et, renchérissant sur leurs promesses, elle offrit aux Arméniens un plus sûr garant de son bon vouloir.
Au mois de juin 1878, elle signait avec l'Angleterre l'alliance défensive connue sous le nom de Convention de Chypre : l'Angleterre garantissait au Sultan l'intégrité de ses possessions asiatiques , et le Sultan « promettait à l'Angleterre les réformes nécessaires (à être arrêtées plus tard par les deux puissances) ayant trait à la bonne administration et à la protection des sujets chrétiens et autres de la Sublime-Porte, qui se trouvent sur les territoires en question ».
U faut noter la différence. A San-Stéfano, on stipulait des réformes, par conséquent des privilèges, pour la seule Arménie. La convention de Chypre promettait de rendre l'Asie- Mineure habitable à tous, Musulmans et Chrétiens, Arméniens, Grecs, Lazes et Kurdes, sans distinction de race ni de religion. L'Angleterre ne se portait garante que d'une promesse faite à tous les sujets, chrétiens et autres, de la Porte. Mais le Turc fut plus arméno-
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phile que l'Anglais : sur les conseils de la Porte, à rinstigation du Sultan, le patriarche arménien, monseigneur Nersès, envoya des doléances et des délégués au congrès de Berlin. La diplomatie turque fit entrer ainsi dans l'article 6i du traité de Berlin l'article i6 de San-Stéfano ; elle l'aggravait même en promettant aux puissances des rapports périodiques et en leur reconnaissant le droit de surveiller l'application des réformes.
De 1880 à 1890, ces réformes ne fiirent ni présentées par la Porte ni réclamées par les Arméniens. La Russie était en pleine défaveur à Constantinople. L'Angleterre et la Triple Alliance y étaient au contraire toutes-puissantes, et pourtant l'Angleterre ne demandait rien pour les provinces dites arméniennes.
C'est que la Porte, comprenant son erreur et abandonnant la théorie russe d'une Arménie privilégiée, en était revenue à la théorie anglaise d'une Asie-Mineure pacifiée et bien administrée, unie pour la défense et l'intégrité de l'Empire. L'Angleterre, dans son mémorandum à la convention de Chypre, tout en rappelant a les réformes nécessaires dans le gouvernement de ces régions », avait déclaré ne pas croire a désirable plus qu'un engage-
ment en termes généraux »; elle ajoutaît qu'elle ne regardait pas comme « impossible qu'un choix soigneux et un fidèle appui des officiers individuels, auxquels le pouvoir doit être confié dans ces contrées, fussent un élément plus important, pour l'amélioration de la condition du peuple, que même des changements législatifs. )>
En février 1892, à Saïd-Pacha, ministre des affaires étrangères, qui se plaint de la campagne du Daily News, l'ambassadeur répond « que la meilleure politique pour la Turquie, surtout pour les provinces où domine l'élément chrétien, est dans le choix de meilleurs fonctionnaires *. » Lord Salisbury appuie encore sur les déclarations de son ambassadeur :
Dans la difficulté que Ton aurait à amener une intervention concertée des puissances, le gouvernement anglais a cessé, durant ces années dernières, d'insister auprès de la Porte pour l'exécution de l'article 61 du traité de Berlin et l'introduction de réformes générales. Il s'est borné à soumettre à la Porte les cas de mauvaise administration qui lui ont été signalés par ses consuls ^.