I. Livre Blea, 1896, III, p
LE SULTAN ET L'ARMÉNIE l49
annoncées à l'Europe, publiées dans tout l'Empire et jamais appliquées. Ils appréciaient, comme l'Angleterre, le « choix soigneux »
des fonctionnaires détenteurs du pouvoir. Ils ne purent que se déclarer satisfaits de ce choix, puisqu'il tombait alors sur eux-mêmes et que l'administration turque devenait arménienne. Il faut, en effet, avoir connu la Turquie et surtout r Asie-Mineure vers 1888, pour imaginer la situation que la Porte avait faite aux Arméniens. Non seulement leurs communautés avaient pleine liberté pour leurs églises et leurs écoles, mais au Palais, où ils étaient ministre et secrétaires de la Liste civile, à la Porte, où l'un d'eux, Agop-Pacha, avait le portefeuille des finances, dans les gouvernements généraux, dans les préfectures, dans les tribunaux, ils tenaient tous les emplois de confiance. Auprès des valis musulmans, gouverneurs de parade, l'Arménien, dans presque toutes les provinces, était directeur des affaires politiques, chargé des relations avec les consuls et de toutes les affaires européennes. De 1880 à 1888, on peut dire que la Turquie officielle n'eut de places que pour les Albanais et pour les Arméniens. Le Sultan donnait le pouvoir extérieur, le sabre, à ses chers Alba-
l5o LA POLITIQUE DU SULTAN
nais; il confiait radministration, la plume, à ses fidèles Arméniens : <( nation fidèle, Millet-i- Sadica » remplaçait couramment ce nation arménienne », même dans les papiers officiels.
Sur les fonds de la Liste civile, le Sultan entretenait dans les universités d'Europe des étudiants arméniens dont il faisait ensuite ses hommes de confiance. Leur loyalisme lui était assuré et il tolérait leur propagande nationale. Le mouvement arménien, très actif déjà, se faisait au grand jour et ne semblait en rien contraire aux intérêts ni aux désirs du Maître : ce La Turquie asiatique, avait dit lord Salisbury dans le mémorandum de Chypre, contient des populations de beaucoup de races et de religions différentes, qui ne possèdent pas de capacités pour l'autonomie et pas d'aspirations pour l'indépendance, mais qui doivent leur tranquillité et toute perspective de bien-être politique au gouvernement du Sultan. » Arméniens et Turcs étaient alors persuadés de cette vérité, et l'Angleterre s'efforçait de prévenir ou d'atténuer entre eux les froissements toujours produits par les mêmes causes : vexations et brigandages des Kurdes, exactions et mangeries de l'autorité. Exactions et vexations ne sont, en effet, possibles ou réel-
LE SULTAN ET L'ARMENIE l5l
lemenl gênantes — car la patience du chrétien est grande, son accoutumance longue et ses exigences minimes — que par la complicité ou la ' négligence des gouverneurs généraux et des préfets. L'ambassade anglaise tenait à jour un dossier de TEmpIre, où chaque fonctionnaire avait sa fiche, avec le relevé exact de sa carrière et surtout de ses mangeries.
A chaque nomination de préfet ou de gouverneur, elle intervenait avec succès, et les rapports de ses consuls, en 1891, signalaient partout un réel progrès dans Tadministration de ces provinces.
L'Asie Mineure, que j'ai connue de 1888 à 1890, faisait à ses pachas une légende de bonté, surtout à l'honnête gouverneur d'Angora, Abeddin-Pacha : ce C'est le bon pacha, me disait en 1890 mon gendarme d'escorte; tout le monde l'aime, même chez vous; quand le Sultan l'avait envoyé en France et qu'il dut en repartir, tous les petits enfants de Paris pleuraient dans les rues en disant :
c< Voilà le bon pacha qui part. x>
U ne faut rîen exagérer : les Arméniens n'avaient pas souvent de ces explosions de tendresse, et les Kurdes, par contre, et les préfets n'avaient que trop souvent des explosions de sauvagerie ou de cupidité. Mais si les imperfections du régime turc eussent à certaines heures pu ébranler le loyalisme des Arméniens, la claire notion du danger moscovite les eût bien vite ramenés. Depuis 1870 surtout, les Arméniens avaient prospéré au sud du Caucase. Débordant de leur pays, ils avaient peu à peu occupé la Géorgie, et les grandes villes étaient en majorité arméniennes : Tiflis, Alexandrapol, etc. La terre était passée dans
LE SULTAN ET L'ARMENIE l53
leurs mains. Le commerce local et le transit entre l'Europe et la Perse les avaient enrichis, et leurs maisons avaient des comptoirs en France, en Angleterre, en Amérique, dans rinde et le monde entier. Leurs relations avec l'Europe développaient leur culture ; un plus grand nombre de leurs fils s'en venaient aux universités d'Allemagne et de France, l'idée nationale arménienne gagnait chaque jour des adeptes plus nombreux. Les journaux arméniens de Tiflis, les écoles, les prédicateurs, toute la jeunesse s'en faisaient les organes auprès du peuple.
Le gouvernement russe essaya d'abord dés rigueurs individuelles : nombre d'Arméniens prirent le chemin de la Sibérie a par mesure administrative ». En 1 8 8 2 , on supprima quelque temps le grand organe des revendications littéraires arméniennes, le Mschak (Laboureur) de Tiflis. Les corporations de cette ville demandaient la création d'une université, qu'elles entretiendraient ou doteraient d'avance : elles alléguaient que les jeunes Arméniens, transportés dans les froides villes de Russie ou d'Allemagne, dépérissaient de tuberculose : on repoussa leurs demandes.
Puis, en i884, on tenta un véritable coup
l54 l'A POLITIQUE DU SULTAN
d'État. Profitant de la mort du catholicos Georges et de la vacance du Siège, on fit fermer les écoles et on ne les laissa rouvrir qu'au bout de trois ans, après avoir forcé la main à la nation et proclamé le candidat officiel Makar, contre Melchissedek, l'élu des patriotes. Les écoles furent rouvertes, mais avec défense d'enseigner la langue, la religion, l'histoire et la géographie arméniennes : le russe était désormais la seule langue tolérée.
En même temps, on employait tous les moyens pour l'union des églises, ou plutôt pour la suppression de l'église arménienne. Quand le catholicos Makar, malgré ses sentiments russophiles, alla se plaindre à Saint-Pétersbourg au sujet des écoles fermées, on essaya, de l'amener dans le giron de l'église orthodoxe. La Société orthodoxe de la Croix-Rouge faisait une propagande active; ses émissaires présentaient aux paysans des feuilles d'adhésion à l'égKse russe : une signature au bas de la feuille et l'Arménien était orthodoxe ; la moitié d'un village signant, l'église passait au clergé russe. Pour hâter les conversions, le gouvernement donnait des terres aux adhérents, et à eux seuls. La population arménienne ayant beaucoup augmenté, les paysans demandaient
LE SULTAN ET L'ARMÉNIE l55
depuis longtemps qu'on leur distribuât les terrains en jachère, surtout autour de l'ancienne capitale des Bagratides, Ani. Comme ils se montraient trop attachés à leur église, le gouvernement importa de Russie des colonies de dissidents qu'il établit en cet endroit. Paysan, clergé, commerçants, classe dirigeante, toute l'Arménie russe, lésée dans ses sentiments et ses intérêts, commença à prêter l'oreille aux Arméniens de l'étranger, qui venaient de fonder la Société désormais historique de VHindchak, la Cloche,
L'Hindchak date de 1887. Il fut fondé à Paris par un Arménien du Caucase, nommé AvetisNazarbek. Ce devait être, dans la pensée de son fondateur, une sorte de comité central de la nation, mais aussi un comité socialiste, — d'où le nom de Hindchak, emprunté à la Cloche allemande, — qui, suivant son premier programme, grouperait la nation pour la diriger dans la voie idéale dû collectivisme futur. Les Arméniens de Turquie acceptèrent sans peine la première moitié du programme; mais, agriculteurs ou financiers, ils regardèrent toujours la seconde comme une chimère, inutile même à discuter et que personne n'admit jamais.
Nazarbek, venu à Paris pour étudier la mé-
DV SULTAa
decine, qui((a bientôt la France pour des raisons de sanlé et s'installa à Genève. C'est là que, durant quatre années (1888-1893), il travailla à l'organisation et au développement de la propagande, surlout par ses journaux et revues en arménien, VHiadckak, bi-hebdomadaire el politique, lAplak (la Claque), mensuel et pamphlétaire, le Kaapar{V Opinion) ^ trimestriel et moins exclusivement consacré aux choses arméniennes. Puis, les événements se précipitant, Nazarbek voulut se rapprocher de l'Arménie et, de 189a à 189^, il s'inslaUa à Athènes. Mais, traqué par la police turque, insuiBsamment protégé par la primitive police du roi Georges, il revint en Occident et, après une courte halte à Paris, s'installa définitivement à Londres (1894). Les adhérents furent bientôt nombreux.
Leurs rêves n'allaient pas d'abord jusqu'à l'indépendance, ni leurs vœux jusqu'à des privilèges. En Turquie, ils demandaient seulement un peu plus de sévérité contre les Kurdes oppresseurs et contre les préfets et gendarmes voleurs. Sentant déjà une légère hésitation dans l'affection du Sultan pour ses Arméniens, ils s'efforçaient de le ramener à ses sentiments d'autrefois et de le convaincre qu'en
dehors de la tranquillité de leur pays, de la liberté de leurs écoles et de leurs églises, de la , sécurité de leurs personnes et de leurs biens, et de la suppression des impôts — infamants, disaient-ils — payés par le chrétien aux beyS ou aghas musulmans, ils n'avaient aucune revendication proprement politique :
ils entrevoyaient seulement pour leurs communautés, mais dans un avenir très lointain, une organisation en villages, communes ou cantons (ils étaient alors à Genève), qui confierait seulement aux chrétiens indigènes le soin de la police locale et la collecte des impôts, et qui n'entamerait en rien la souveraineté ni les revenus de la Sublime-Porte.
Depuis longtemps, ils avaient oublié leur programme révolutionnaire, et le 3o septembre 1895, voici les revendications que la manifestation populaire devait présenter à la Porte ;
Nous protestons contre la systématique persécution dont notre peuple est Tobjet, persécution érigée par la Sublime Porte en principe gouvernemental, ayant pour seul but de faire disparaître les Arméniens de leur propre pays.
Nous protestons contre Tétat de siège que subit notre pays depuis quelques années, état qui est la source de tout l'arbitraire dans l'administration.
Nous protestons contre les innombrables arresta-
l58 LA POLITIQUE DU SULTAH
lions politiques ; contre les tortures barbares que l'on fait subir aux détenus ; contre les exactions des fonctionnaires et des percepteurs d'impôts.
Nous protestons également contre les incessantes attaques à main armée commises journellement par les Kurdes et les troupes régulières, contre le renouvellement desquelles aucune garantie ne nous a été donnée, malgré toutes les promesses faites depuis l'affaire du Sassoun.
C'est au nom de ces légitimes aspirations que :
Nous réclamons de Sa Majesté Impériale le Sultan et de l'Europe des droits légaux nous garantissant d'une manière absolue la sécurité de nos corps et biens, la sauvegarde et le respect dus à notre honneur .
Nous réclamons la liberté de la conscience, de la presse, et des assemblées publiques ; l'égalité absolue de tous devant la loi.
Nous réclamons que toute arrestation ait sa justification immédiate devant les Tribunaux ; que le port d'armes nous soit autorisé.
Nous réclamons la diminution du nombre des divisions administratives dans les six provinces. Celte réduction devra être effectuée de manière à répartir en divisions ethnographiques homogènes les populations desdits vilayets.
Nous réclamons la création d'un poste de Gouverneur général de ces six vilayets. Délégué par les puissances d'accord avec la Porte, ce fonctionnaire devra gouverner le pays au nom de Sa Majesté Impériale le Sultan avec le concours d'une Assemblée locale, dont les membres seront élus par le suffrage
LE SULTAN ET L'ARMÉKIE lôg
universel, sans distinction ni de race, ni de religion, ni de position sociale.
Nous réclamons des réformes économiques correspondant aux besoins locaux telles que : la diminution des impôts ; la suppression de la corvée des travaux gratuits seigneuriaux (pour les Beys et Aghas) ; l'abolition du fermage de la dîme ; la création d'un système unique d'impôts uniforme pour tout le pays ; la suppression des illégales contributions imposées par les Kurdes et de l'expropriation forcée des propriétaires arméniens, pour la distribution de leurs terres aux Kurdes.
Nous réclamons que l'on interdise aux Kurdes nomades leurs pérégrinations périodiques, et que devenus sédentaires ils soient contraints d'obéir aux lois existantes, et de se soumettre aux impôts que paient tous les autres habitants du pays. On devra supprimer également l'organisation des Kurdes en tribus dépendant de chefs de clans. Les troupes irrégulières de cavalerie (Hamidiés) nouvellement créées devront être licenciées, et les Kurdes astreints au service militaire à l'instar de tous les autres sujets ottomans.
Nous réclamons que les revenus du pays soient principalement, et en premier lieu, consacrés aux besoins locaux.
Nous réclamons enfin une amnistie générale sans aucune exception, pour tous les détenus exilés et émigrés politiques arméniens.
Pour fermer sa frontière et aussi pour prendre l'ofiFensive contre les comités de Tur-
l6o LA POLITIQUE DU SULTAN
quie, le gouvernement russe installa dans FArménîe turque une police et une propagande. La propagande s'adressait surtout aux districts limitrophes et essayait de les convertir à l'orthodoxie, en leur promettant le soutien du Tsar et l'entrée prochaîne des troupes libératrices. La police se composait d'Arméniens et de Musulmans stipendiés, de fonctionnaires surtout. Auprès de chaque gouverneur et dans chaque préfecture, la Russie avait son espion : à Erzeroum, par exemple, ce rôle était tenu par le cadi de Hassan- Kala, et, de toute la province, on venait lui vendre des renseignements. Des inspecteurs et des espions faisaient des tournées régulières et semaient dans les villages des feuilles d'adhésion à l'orthodoxie et des pétitions au Tsar.
Police et propagande produisirent un grand émoi dans toute l'Asie Mineure : orgueil des chrétiens et craintes des musulmans à l'annonce du ce Moscoff » qui viendra bientôt ; colère des comités contre les traîtres et les vendus; inquiétude du clergé et des patriotes devant les conversions extorquées ; méfiances de l'autorité qui sent une agitation tout autour d'elle et qui trouve les chrétiens moins
LE SULTAN ET L'ARMÉNIE l6l
souples à ses fantaisies ; redoublement de propagande arménienne : les esprits peu à peu penchèrent à la violence, et l'on se prépara à la guerre ouverte. Dans cette lutte entre les Arméniens et la Russie, les intérêts de la Turquie étaient évidents. Le catholicos Makar, l'ancien protégé des Russes, avait, en 1888, fait renouveler au Sultan les assurances de dévouement de la nation. Mais si les intérêts de la Turquie étaient d'un côté, le Sultan voyait maintenant les siens de l'autre.
On peut dire que, jusqu'en 1890, Abd-ul- Hamid, ] obsédé par les souvenirs de la dernière guerre, avait gouverné contre la Russie. Il avait demandé les conseils et l'appui de la Triple Alliance pour ses possessions d'Europe, de l'Angleterre pour ses provinces asiatiques. L'empereur d'Allemagne, qui vint lui rendre visite, était son grand protecteur. En juin 1892, un mémorandum de la Porte à l'ambassade d'Angleterre protestait encore des dispositions (( dont les autorités impériales sont animées envers la grande nation amie ». Cette politique avait subi une légère déviation, après
rannexion de la Roumélle 'par les Bulgares, que soutenait la Triple Alliance. Elle avait bientôt repris son cours et elle était personnifiée en Kiamil-Pacha, l'homme de FAngleterre.
Kiamil resta grand-vizir jusqu'en septembre 1891. A partir de 1890, sa faveur avait graduellement décru, à mesure que le Sultan avait vu paraître et se multiplier les signes précurseurs d'un nouveau groupement de l'Europe. La Russie, jusqu'alors isolée, avait trouvé une amie. La Triplice semblait se disjoindre, et l'Angleterre s'attirait peu à peu la désaffection de tous. Le Sultan allait se trouver seul en face du Russe qu'il avait défié. Par brusques à-coups on le vit changer sa politique. Qui dit changement dans les Etats orientaux, et surtout en Turquie, et plus encore sous le Sultan Abd-ul-Hamid, dit presque toujours revirement. Le Sultan devint l'ami des Russes. Signa-t-il avec eux, comme certains l'affirment, un traité secret qui serait le pendant de la convention — d'abord secrète — de Chypre avec les Anglais? Cette affirmation a été répandue par les Jeunes Turcs ; or, depuis la conversion à leurs idées de plusieurs personnages importants, ils peuvent
LE SULTAN ET L'ARMÉiflE l63
être en possession* de bien des secrets. Ces engagements sont-ils très étroits? Les mêmes Jeunes Turcs prétendent qu'ils font du Sultan l'humble vassal, le serviteur très docile de la Russie, et que les ordres de l'ambassadeur et du drogman russes sont aveuglément obéis au Palais. Il faut faire la part des récriminations; mais il est certain que depuis 1890, et surtout depuis la chute de Kiamil-Pacha en 1891, une série de mesures ont prouvé l'intention du Sultan de plaire à la Russie et à son ambassadeur : cette chute elle-même, l'ouverture des détroits à la flotte volontaire, l'attitude de la Porte dans la visite de Stambouloff et l'affaire du Sinaï, les échanges de cadeaux et de cordons, et les envois d'ambassades extraordinaires en furent les marques les plus visibles. On y peut joindre le changement de dispositions à l'égard des Arméniens. La politique du Sultan à l'égard de ceux-ci étant hostile à la Russie, il devait l'abandonner le jour où il tomberait sous la dépendance des Russes.
D'ailleurs, ce changement avait été préparé par divers événements. En 1887, Sai'd- Pacha, tombé en défaveur, voulait reprendre la main. Sans que rien motivât cette démarche, il demanda au Palais d'étudier les
l64 LA POLITIQUE DU SULTAN
fameuses réformes promises par le traité de Berlin, et dont personne, depuis sept ans, ne parlait plus. Le Sultan soupçonna les Arméniens d'avoir acheté Saïd. La fondation de THindchak et sa propagande, malgré les protestations de ses chefs, l'inquiétaient. Les plaintes des autorités contre les menées secrètes des Arméniens, le mécontentement et l'inquiétude des musulmans indigènes, faisaient naître en lui des terreurs insurmontables. D se rapprocha des chefs kurdes. Il fit surveiller étroitement les fonctionnaires arméniens et la propagande arménienne. Aussitôt, il y eut des exils : la communauté de Van fut durement frappée en 1888. Les préfets soumirent à une revision les firmans impériaux accordés aux églises et aux écoles : on ferma toutes celles qui dans les années dernières avaient été ouvertes au su de l'autorité, mais sans firman. Les exactions dans les levées d'impôts redoublèrent. En même temps les Kurdes, se sentant soutenus ou du moins non contrariés, s'abandonnent à leurs fantaisies : le grand bandit Moussa-Bey, après un procès fameux où l'on démontre sa culpabilité et sa vie de rapines, est acquitté. Les dere-beys (beys de la vallée) des plaines et les aghas
LE SULTAN ET L'ARMÉNIE l65
des montagnes rançonnent les hommes et enlèvent les femmes. Les évêques se plaignent des conversions forcées à l'Islam. En 1^89, dans les districts-frontières surtout, la situation des Arméniens devient très dure.
Le 26 février 1890, le conseil de la nation, par Forgane du patriarche Achikian, adresse à la Porte des doléances auxquelles on donne une réponse pohe. Mais en mai, sur une dénonciation venue on ne sait d'oii, les autorités d'Erzeroum reçoivent Tordre de fouiller les églises arméniennes et d'y chercher les armes et les munitions entassées là par les révolutionnaires. La perquisition se fit avec la maladresse et la brutalité que le pouvoir turc apporte d'ordinaire à ces opérations. L'église cathédrale, défendue par les Arméniens, fut prise de force et profanée par les soldats ; la perquisition prouva seulement que ni dans les autels, ni sous les dalles soulevées, ni dans les aripoires forcées il n'y avait d'armes ni de poudres ; mais vingt Arméniens avaient été tués et plus de trois cents blessés.
Cette affaire d'Erzeroum, qui»-mit du sang entre le Sultan et ses Arméniens, marque véritablement la fin de l'entente. Désormais, le Sultan sera convaincu que la propagande
l66 LA POLITIQUE DU SULTAN
des comités est tournée contre lui et que toute la nation marche derrière les Comités. Les Comités, d'autre part, se persuadent que Ton ne peut rien obtenir de Tintelligence ou du bon vouloir du Maître et qu'il faut lui forcer la main. Leur but sera de l'intimider et, si la peur ne suffît pas, de créer en Asie Mineure, par tous les moyens, un état des choses et des esprits qui attire l'attention et, si possible, l'intervention des puissances européennes.
Les Comités se trompaient assurément et poussaient la nation dans une voie dangereuse. Mais, à ce moment, l'influence des premiers fondateurs de l'Hindchak était combattue, au sein mêmedes Comités, par de nouveaux venus : originaires pour la plupart de l'Arménie russe, moins au courant des relations d'autrefois avec le gouvernement turc, ils voyaient seulement et de plus près l'oppression de leur peuple; ayant d^ailleurs servi pour la plupart dans l'armée russe et affiliés aux Sociétés secrètes de Russie, ils n'avaient aucune confiance dans la temporisation et les négociations des politiques : ils voulaient agir. Au sein de la propagande arménienne, il s'était formé un véritable parti révolutionnaire, qui resta dans les rangs de l'Hindchak jusqu'en 1898, mais qui
alors fit scission sous le nom de Trochak, rÉlendard.
Ces révolutionnaires russes formèrent le plan d'un soulèvement arménien, qui s'appuierait, disaient-ils, sur une intervention russe : ce fut entre eux et les autres membres de rilindchak une différence radicale. Les Hindchakistes se défiaient plus encore de la Russie que de la Turquie, et ils proclamaient leurs défiances. Les Trôchakistes crurent d'abord, ou plutôt feignirent de croire — en constatant parmi la foule les sympathies d'autrefois encore vivantes — que la Russie pourrait délivrer les Arméniens. Croyaient-ils nécessaire de faire l'union arménienne sous le Russe, pour la tourner ensuite contre le Russe, à l'exemple des Bulgares ? Les préjugés philorusses de la foule ne leur semblaient-ils, au contraire, qu'un instrument d'influence plus commode, en vue d'un but tout différent?
Réelles ou simulées, leurs sympathies moscovites durèrent peu et, dès 1894, ils revenaient aux sentiments et aux déclarations de l'Hindchak. Mais il resta toujours une autre différence. L'Hindchak, groupé autour de son chef et de son comité directeur, agissait en parti politique constitué. Dans le Trochak, au cpn-
l68 LA POLITIQUE DU SULTAN
traire, chaque sous-comité et même chaque individu conservait son absolue liberté de paroles et d'allures : la propagande individuelle était son habitude, comme la propagande par le fait sa méthode. Dans le fond, ses revendications n'avaient rien de révolutionnaire. Sa circulaire aux ambassades, même après les massacres de Constantinople, les formulait
ainsi :
Nous avons sans cesse protesté à l'Europe contre la tyrannie turque, mais nos protestations légitimes ont été systématiquement refusées. Sultan Hamid nous a répondu par une vengeance sanglante.
L'Europe a vu cet effroyable crime et a gardé le silence.
A nos exigences consacrées par notre sang vient se joindre l'idée fixe de vengeance sacrée, dressée devant nous comme un fantôme noir. « La force prime le droit », nous a dit l'Europe par son indifférence homicide, et nous, les faibles, les privés des droits humains, nous nous voyons obligés de nous adresser à la science, en cherchant tous les moyens pour briser le joug abominable du Sultan.
Le temps des jeux diplomatiques est passé.
Le sang versé par nos looooo martyrs nous donne le droit de demander la liberté. Malgré toutes les insinuations de nos ennemis, nous n'avons demandé et nous ne demanderons que le strict nécessaire.
A savoir :
j . Nomination pour TArménie d'un haut commissaire, d'origine et de nationalité européennes, élu par les six grandes puissances ;
2. Les valis, mutessarifs, et caïmacams seront nommés par le haut commissaire et sanctionnés par le Sultan ;
3. Organisations de milice, de gendarmerie, et de police des populations indigènes, sous le commandement d'officiers européens ;