I. Livre Bleu, 1896, III, p. iig-iaS-igo
SOUS la tyrannie d'un Comité omnipotent. Les chefs, inconnus de la foule, régnaient dans Tombre et le mystère sous des noms à demi fabuleux ; tel ce « Baron Minet » que tout le district de Marsovan, en 1892-1893, connaissait et suivait, sans que personne l'eût jamais vu. Un ordre paraissait, et les marchands devaient fermer le bazar. Un placard était aflBché dénonçant tel ou tel fonctionnaire, et le lendemain des coups de feu le saluaient au passage. La moindre dispute entre musulmans et chrétiens devenait un prétexte à bataille ou à rébellion, à Tokat pour un tapis, à Siwas pour une charrette. Des propagandistes, armés et parfois montés, circulaient dans les villages; ils excitaient les paysans contre leurs voisins musulmans, sous prétexte, ou à cause parfois de conversions plus ou moins volontaires, de troupeaux volés, de champs en conteste. On rossait et l'on tuait les gendarmes collecteurs de taxes. On attaquait les convois et les caisses du gouvernement.
Enfin une révolte ouverte sembla nécessaire et l'on essaya du côté du Sassoun. Mais les Sassouniotes se souciaient médiocrement de l'idée nationale et, pour leurs afiaires personnelles, ils préféraient une entente avec leurs
l-ji LA POLITIQUE DU SULTA!!
aghas kmdes à toutes les promesses d'inter— rention européenne. Dn côté de Z^doun, le terrain était mieux préparé : les Zeïtouniotes, depuis un demi-siècle, en étaient à leur troisième révolte ouverte et, dans l'intervalle, ils avaient vécu en une perpétuelle semi-rébellion. En 1893, un mouvement semble avoir été tenté. Mais ces affaires de Zeïtoun, qui seraient parfaitement connues si le Gouvernement français publiait un Livre Jaune, restent bien ténébreuses encore. Ce ne (îit que beaucoup plus tard, en octobre 1896, quand la crise arménienne battait son plein, que les Zeïtouniotes se levèrent pour cette insurrection de six mois, que Nazar-Bek a racontée dans la Contemporary Review (avril 1896).
En somme, l'agitation des comités n'avait produit que des assassinats de traîtres, quelques fuites de suspects, des enlèvements de fiUes et des vols de troupeaux, une certaine excitation parmi les chrétiens, un grand mécontentement et une sourde colère parmi les musulmans, et un malaise général à la suite des querelles, des vengeances et des dénonciations.
Ainsi quelques hommes avaient entrepris de créer une nation arménienne à tout prix et par tous les moyens. Mais si les comités s'égaraient en une politique condamnable et inutile, le Sultan allait commettre une erreur bien plus grande et bien plus criminelle, en confondant, comme de parti pris, la nation et les comités, le peuple et une poignée de meneurs : c< De même que dans d'autres contrées, déclare-t-il officiellement en novembre 1894 \ on a des nihilistes, des socialistes et des anarchistes, qui travaillent à obtenir du gouvernement des concessions et des privilèges qu'on ne saurait leur accorder, et de même que les gouvernements sont obligés contre eux à des mesures de répression; de même en Turquie, les Arméniens, appuyés par les fonctionnaires anglais, s'enhardissent à des actes de rébellion, et le gouvernement est tout à fait en droit d'employer contre eux tousies moyens en son pouvoir. 11 n'est que trop naturel que tout individu porteur d'armes subisse immédiatement le châtiment sommaire. N'est-ce pas ainsi que