‹ La politique du sultanChapitre 34 sur 106 · Livre BleUy 1896, II, p · texte numérisé non relu

Livre BleUy 1896, II, p

4' Livre Bleu, 1896, II, p< ai* 5. Livre Bleu, 1896, II, p. 10.

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question arménienne, en supprimant les Arméniens. )) Pour nos cerveaux européens, c'est là une telle sottise et une telle monstruosité, qu'il est diflficile, au premier abord, d'admettre une telle préméditation.

A la vérité, le Sultan s'autorisait d'exemples donnés par l'Europe. Quand les ambassadeurs lui firent des remontrances sur les emprisonnements en masse, il leur cita l'exemple de la Russie et le procès "de Kars, où quarantetrois Arméniens répondirent d'un meurtre prêté à l'un d'eux. Quand les ambassadeurs firent des remontrances sur l'enrôlement des Hamidiés : (( Ce sont de vrais Cosaques », répondit le Sultan. Il y avait un autre exemple que le Sultan n'invoquait pas, mais qu'il eut toujours devant les yeux. Les Juifs gênaient le gouvernement et le peuple russes : la Russie les a supprimés. Des centaines de mille exilés ont dû quitter l'Europe. Le Sultan, sous ses fenêtres, a vu passer leurs convois au long du Bosphore; le tout-puissant baron Hirsch avait même proposé d'en amener plusieurs milliers en Macédoine ou en Syrie.

Mais le Sultan n'avait pas besoin de ces exemples de la politique européenne. C'est une vieille tradition musulmane que le gou-

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vernement ne va pas sans hécatombes : le jour où les Grecs de Chios sont gênants, on les massacre ; le jour où les janissaires sont inutiles, on les canonne et on les hache ; au printemps prochain, tout le monde sait que la Macédoine créera des ennuis, et, déjà, par des appels aux Albanais, on prépare la solution.

Cette tradition est plus fidèlement gardée dans l'Empire par les Arabes syriens, pour qui un massacre de chrétiens s'impose périodiquement comme une nécessité religieuse et sociale : sans ces massacres périodiques « le Liban, depuis un siècle, et la Syrie, depuis cinquante ans, seraient chrétiens. Or, par conviction religieuse et par ambition politique, surtout par peur d'une révolte arabe ou syrienne, le Sultan a toujours été un défenseur ou un rêveur du Pan-Islam, et le Syrien a toujours été en faveur au Palais. Dans son intimité, le Maître admet depuis longtemps Aboul-Houda, un de ces derviches fanatiques el un peu fous, que l'on rencontre dans les bazars syriens, couverts de vermines et d'ulcères, les joues et les seins transpercés de poignards, les jambes et les bras tailladés de blessures volontaires, — de saints hommes

vraiment et de grands faiseurs de miracles, que la vénération populaire tranforme aisément en madhis. Aboul-Houda était venu à Constantinople, traînant derrière lui, à travers TAsie Mineure, un renom de sainteté et de sagesse. A Stamboul, le peuple l'avait entouré et buvait tous ses mots, et il prêchait contre • la corruption du siècle, le luxe des chefs et la tiédeur des croyants, surtout contre les concessions aux idées et aux exigences du ghiaour et contre la faiblesse du Khalife envers les raids. Le Sultan Ta attiré et gardé à Yildiz-Kiosk, pour se réserver à lui seul un si vertueux conseiller. Le peuple raconte qu'entre eux, ce sont, à certaines heures, des entretiens et des exercices pieux, une lutte de macérations et de prières et aussi de sortilèges et d'enchantements. Il est certain qu' Aboul-Houda a conquis une grande influence, dont la magie et la religion ne sont pas les véritables instruments. On ne tient vraiment Abd-ul- Hamid que par la peur.

Aboul-Houda, auprès du Sultan, incarne le vieil Islam et son mécontentement, le fanatisme populaire et ses menaces d'explosion, surtout le nationalisme arabe et syrien et ses tendances au séparatisme. En relations

avec les séminaires et les mosquées de Stamboul, avec les couvents d'Asie Mineure et les confréries de Syrie et d'Egypte, il parle au nom de tous ces fidèles, que l'envahissement de l'Europe et surtout la prospérité des chrétientés indigènes lèsent dans leurs inté- • rets quotidiens et blessent dans leurs convictions intimes. U prédit la révolte prochaine de tant de cœurs généreux, prêts à verser leur sang pour le service du Prophète et pour le salut du Khalifat, même contre le Khalife. Il ordonne de revenir aux vrais principes de gouvernement : seul le musulman a droit à Texistence; les autres, épargnés par la générosité du vainqueur, ne subsistent que par la tolérance du Maître. Leur droit à la vie n'est qu'un don gracieux, toujours précaire, toujours révocable. Quand, par la faute de ces chiens, le Khalife est amené à choisir entre leur disparition et la sécurité de son empire ou — qui sait peut-être?

— la conservation même de sa précieuse vie, la moindre hésitation serait un crime.

C'est ainsi que peu à peu, par des voies très diverses, mais qui, toutes, aboutissaient à la vertu dominante du Maître, — la peur, — l'idée du massacre se forma, grandit, devint près-

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santé. Il ne fallait plus qu'une occasion. On ne l'attendit pas longtemps. Après l'affaire du Sassoun (janvier 1895), le Sultan revint aux promesses de réformes. 11 donna sa parole qu'elles étaient l'objet de toutes ses pensées, qu'au reste elles étaient prêtes et qu'avant un mois elles seraient publiées. La propagande des Comités s'arrêta aussitôt, pour ne donner aucun prétexte de retard. Mais cinq mois se passent et de semaine en semaine le Palais recule la date. Le rapport de la commission internationale sur les atrocités du Sassoun paraît (juillet iSgB) et le Sultan se confond en nouvelles promesses, en paroles d'honneur : huit jours encore et l'Empire sera réformé. Trois mois de retard encore, sans que ni la nation, ni les comités, — ni l'Europe d'ailleurs, — perdent patience. Enfin le 38 septembre 1895, les Comités arméniens envoient aux ambassadeurs, à la Porte et au Palais, la note suivante :

Gonstantinople, le i6 (a8) septembre.

Les Arméniens de Gonstantinople, ont décidé de faire prochainement une manifestation tout à fait pacifique pour exprimer leurs desiderata concernant les réformes à introduire dans les provinces arméniennes.

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Le Patriarcat fit tout, la Porte ne fit rien pour empêcher cette démonstration. Dans ce pays, où tout groupe de quatre personnes est surveillé et dispersé, dans cette ville de Constantinople, où la terreur du Sultan empêche même les musulmans de se réunir pour un dîner ou pour un bal, on laissa deux mille Arméniens se grouper en armes à Koum- Kapou et marcher vers la Sublime Porte. Le Grand Vizir avait reçu l'avis de THindchak en même temps que les ambassades. Des soldats et des gendarmes attendaient la manifestation devant la Porte. Si Ton en croit le gouvernement, les officiers donnèrent l'ordre delà disperser ce avec le plat du sabre et la crosse des fusils ». Un coup de feu partit, qui tua un officier. Une décharge générale de la troupe mit en fuite les Arméniens. Ces apprentis révolutionnaires, armés de pistolets et de poignards, ne firent aucune défense : ceux qui tiraient fermaient les yeux ou détournaient la tête et envoyaient leurs balles dans le pavé. Les soflas et la canaille turque accourus avec des bâtons — ce fut la première apparition des sopadjis — les assommèrent comme du bétail à l'abattoir, soutenus par la troupe, aidés par la police, ainsi que les ambassa-

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deurs Taffirmèrent dans leur note collective à la Porte.

Cette assommade de Stamboul, du 3o septembre 1895, fut le début des massacres systématiques qui commencèrent le 2 octobre à Trébizonde, continuèrent par Erzeroum le 6, Kighi le i4, Erzindjian le 21, Bîllîs le 25, Baibourt le 27, Malatia le 29, Mersina le 3i, Diarbékirle i®' novembre, Arabkir le 5, Mardin le 7, Van le 10, Mouch et Tokat le i5, Sert le 19, puis Samsoun, Orfa, etc., — il faudrait énumérer toutes les villes d'Asie Mineure, — s'espaçant durant trois mois suivant l'arrivée des émissaires qui apportaient les ordres du Palais. On avait d'abord télégraphié ces ordres, mais Fambassade anglaise ayant pu acheter l'original d'une des premières dépêches, on recourut au système des émissaires. Après trois mois de travail, il y eut quelques semaines de chômage, puis on reprit et, pendant tout le mois de juin 1896, on retravailla. Mais la besogne était plus disséminée et moins abondante. Il restait pourtant les Arméniens de Constantinople, que l'on avait gardés pour la fin et que l'on assomma aux trois journées d'août 1896. Depuis, les villes oubliées ou exécutées à la hâte ont eu leur

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tour ou leur renouveau. Jusqu'en novembre 1896, pendant treize mois, le Sultan poursuivit son œuvre, avec le concours des populations musulmanes fanatisées et avec la complicité indirecte de l'Europe, qui acceptait ses excuses mensongères, ses pourboires et ses décorations.

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