‹ La politique du sultanChapitre 35 sur 106 · LES MUSULMANS · texte numérisé non relu

LES MUSULMANS

Trois fois déjà, au cours du siècle, des massacres avaient été organisés par l'autorité turque, contre les chrétiens de Chios en 1822, contre ceux du Liban en 1880, contre les Bulgares en 1876. La première fois, à Chios, travaillant dans une île qui n'est populeuse que par endroits, n'ayant trouvé qu'un médiocre appui dans le petit nombre et l'indifférence des musulmans indigènes, et ayant été interrompus en pleine besogne par les brûlots de Canaris et les protestations de toute la chrétienté, les égorgeurs n'avaient guère pu faire que vingt mille victimes. La seconde expérience, au Liban, portant sur un admirable

pays, avec des villages nombreux et de très grandes villes, avait trouvé de zélés collaborateurs dans les indigènes fanatiques, et des témoins indifiFérents dans la plupart des chrétiens d'Europe. Seuls, Abd-el-Kader, du côté des musulmans, et la France, du côté des chrétiens, étaient intervenus. Mais, déjà, des centaines de villages brûlés attestaient la gloire du Padichah. En Bulgarie, les atrocités furent sanglantes, mais courtes : une invasion russe y mit bon ordre.

Venant en troisième lieu et profitant de Texpérience acquise, les massacres d'Asie Mineure ont duré plus de deux ans, dévasté une région plus grande que la France, et dressé, au seuil du xx® siècle, cette pyramide de trois cent mille têtes humaines qui restera, à coup sûr, comme l'un des monuments de ce temps.

Une telle œuvre demandait, sans doute, la collaboration du fanatisme musulman, mais, bien plus encore, la lâcheté ou l'inertie des politiques européens. On n'a voulu voir ou montrer dans ces événements que le déchaînement d'une force inconsciente et irresponsable, et comme un raz de marée musulmane, contre lequel la prévoyance ou la résistance de l'homme eussent été également impuissantes.

contre lequel aussi la justice humaine n'avait pas de recours. La vérité est que, du côté de rislam et du côté de l'Europe, les peuples ne doivent pas être mis en cause, et que les vrais coupables, comme ce parti d'autrefois, tiendraient à l'aise sur un divan.

Il y a dix ans à peine, les folies impériales auraient trouvé plus d'un obstacle à Tintérieur de l'Empire. L'ancien système gouvernemental de la Porte, avec son conseil de ministres et son armée de fonctionnaires, les aurait entravées dès l'abord. Car de tels projets peuvent naître et longuement mûrir dans le cerveau malade d'un solitaire; mais dix hommes réunis, même ministres du Sultan, même sans intelligence et sans cœur, ne pourraient les discuter de sang-froid, par le seul fait qu'étant dix, dix brutes humaines réunies auraient encore un réveil d'humanité.

D'ailleurs, le Turc est de nature paisible et bon. Même discutée, même admise un instant, cette idée n'aurait pu s'imposer treize longs mois. Elle se fût heurtée, au long de la voie hiérarchique, à la révolte d'un cœur généreux, à l'intelligence d'un pohtique ou, simplement, à l'indifiFérence d'un sceptique, et il ne manquait ni des uns ni des autres parmi

les onze gouverneurs généraux, les soixante préfets et les trois cents sous-préfets de l'Asie Mineure, et les officiers de deux corps d'armée.

Que si nul ne se fût levé dans cette Turquie officielle, j'ai connu et longuement fréquenté les populations musulmanes de ces provinces. J'ai, trois ans, circulé chez elles, saus autre escorte qu'un pacifique gendarme, sans précautions, sans provisions, arrivant le soir au village d'étape et demandant la « maison des étrangers », le moussafir-oda, que le moindre hameau entretient pour les voyageurs. Laissant nos chevaux à la garde du premier venu et nos bagages à la porte, nous nous installions aux deux côtés du foyer, et nous attendions le bois, le pain, les mets et le café que ces bons Turcs venaient nous offrir. Ils partageaient avec nous tout ce dont nous pouvions avoir besoin. Très souvent, au départ, il était difficile de leur faire accepter de l'argent...

Il est impossible, disent les politiquesi, d'agir contre le crime de tout un peuple.

Assurément si, peuple et fonctionnaires, toute l'Asie Mineure était coupable, la situation actuelle serait sans issue, car il faudrait une

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croisade, et le temps des croisades est passé. Mais il suffît d'ouvrir les yeux pour voir qu'il n'en est rien.

Nous savons déjà, pour les fonctionnaires, comment l'autorité de la Porte, brisée, avait dû faire place à la tyrannie du Palais. Les ministres n'étaient plus consultés : ils étaient les premiers suspects. Dans les affaires asiatiques surtout, le maître avait accaparé tout le pouvoir, et le Grand Vizir Halil-Rifat-Pacha n'était au courant de rien :

Votre Excellence, écrivait à son ambassadeur le consul anglais d'Alep en 1898, doit savoir déjà que celle province, — comme, je présume, les autres provinces de Turquie, — est maintenant passée sous Tautorité directe du Palais. Les instructions de la Porte et des différents ministères, sauf en matière de pure routine, ne sont tenues pour rien, et quand elles contredisent, comme il arrive souvent, les ordres du Palais, on les néglige entièrement. Des télégrammes directs du Palais ont seuls quelque pouvoir et quelque poids sur les autorités locales. Les appels, contre l'injustice, la tyrannie et l'arbitraire exercés au nom de Sa Majesté, demeurent toujours sans réponse. Les accusés et les suspects,

même jugés et acquittés par les cours provinciales, restent en prison, tant (ju'un ordre impérial ne les fait pas relâcher*.

Les gouverneurs généraux se plaignaient ouvertement de leurs subordonnés, qui refusaient d'agir sous prétexte d'ordres impériaux : Arif-Pacha, gouverneur d'Alep, s'en étant ouvert au consul anglais, était destitué. Ailleurs, les subordonnés agissaient, tout à coup, sans les ordres du gouverneur ou même contre sa volonté : l'honnête vali d'Angora, Abeddin- Pacha, ayant eu le courage de protester, était rappelé à Constantinople ; le gouverneur de Kharpout était remplacé par le plus grand mangeur de l'Empire, Bakri-Pacha, qui, gouverneur de Péra et Scutari, avait été expulsé d'un cercle de Constantinople ; envoyé alors comme préfet, dans le gouvernement de Smyrne, il en avait été rappelé pour ses vols, sur une dénonciation de l'Angleterre ; enfin, nommé à la préfecture de Prichtina, il en avait été chassé par les musulmans albanais^.

Quand le gouverneur honnête, trop populaire dans sa province ou trop influent à

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