‹ La politique du sultanChapitre 45 sur 106 · I. Livre Bleu, 1896, III, p · texte numérisé non relu

I. Livre Bleu, 1896, III, p

de Sourlx-Karabed, près de Mouch. Dans les monts de Dersim, le Sultan leur ayant fait construire des mosquées, ils y logent leurs chevaux et leurs chiens.

Affectant vis-à-vis de l'autorité une raideur hostile, ils pressurent l'Arménien pour leur propre compte, mais volontiers, moyennant argent, ils acceptent de le défendre contre le gendarme ou le préfet. Certaines de leurs tribus vivent même tout à fait indépendantes, et refusent Taccès de leurs districts aux représentants civils, militaires ou religieux du Sultan et du Khalife. Durant la dernière guerre turco-russe, l'annonce d'une grande Arménie leur avait fait déclarer spontanément qu'ils abandonneraient l'Islam et qu'ils reviendraient au christianisme de leurs pères. Le Palais trouva donc inutile, et peut-être dangereux, d'augmenter encore dans ces provinces cet élément de trouble et de défection.

On essaya du procédé qui avait réussi aux Russes contre les Juifs et l'on fit ou on laissa émigrer les Arméniens. Mais, dépouillés de tout par les préfets et par les Kurdes, les paysans n'eurent aucun moyen de s'expatrier.

Ils allèrent encombrer les grandes villes : les rapports consulaires signalent à Van, au début

de 1894, plus de deux mille mendiants arméniens^ qui dorment dans les églises, volent au bazar, et s'enhardissent jusqu'à des effractions et des attaques nocturnes. Le Palais s'aperçut bientôt qu'il ne faisait que recruter l'armée des comités : parmi ces désespérés, en effet, les meneurs trouvaient sans peine des exécuteurs ou des complices pour leurs assassinats et leurs coups de main... Dans les districts frontières, l'émigration se dirigea vers la Russie ou vers la Perse, mais, — autre danger pour le Sullan, *— la vue de ces malheureux souleva une telle irritation dans l'Arménie russe et persane que toute la nation souscrivit aussitôt des subsides en faveur des comités. On acheta des armes. On envoya des bombes. Des bandes s'organisèrent qui, à cheval sur la frontière, écumèrent le pays. Un iradé du Palais défendit les passages en Russie.

Des régions maritimes, beaucoup de paysans ruinés vinrent à Samsoun ou Trébizonde s'embarquer pour la Turquie, la Grèce ou l'Europe. Mais, — danger plus grand encore pour le Sultan, — qu'allait dire l'opinion européenne et qu'allait faire la chrétienté, au récit de leurs misères ? On leur coupa la route et on les força de débarquer à Constantinople,

OÙ leur présence créa aussitôt un bien plus terrible danger. Ces Arméniens, sobres et vigoureux, qui mouraient de faim et acceptaient n'importe quel travail à n'importe quel prix, firent une désastreuse concurrence aux portefaix, bateliers, jardiniers, hommes de peine, etc., à tous les travailleurs musulmans de la ville, de la Corne d'Or et du Bosphore. Leurs compatriotes, négociants ou commissionnaires, les employèrent de préférence et leur procurèrent la clientèle européenne. Le petit peuple musulman, manquant d'ouvrage, fit des attroupements autour des mosquées ou sur les quais. Un ordre du Palais à tous les gouverneurs d'Asie prescrivit de ne laisser partir que les Arméniens riches, et l'on mit en prison tous ceux que, sur les routes ou sur les bateaux, on trouva sans métier ou sans capital. Puis, ne pouvant les nourrir indéfiniment, on les ramena par étapes vers leurs districts. Il ne restait décidément qu'un moyen de se débarrasser de cette nation encombrante.

Il est impossible d'apprécier, même approximativement, le nombre des Arméniens qui furent tués au couteau et à la lance, fusillés, pendus ou rôtis, dans les plaines de

l'Asie kurde, durant les années 1892, 1898 et 1894. Ceci n'entre pas dans le compte des massacres. Pour chacun de ces meurtres individuels, pour chacune de ces tueries partielles, les préfets et les juges découvrirent une excuse; l'Europe, comme l'écrivait un de ses politiques, ne voulut voir dans chacune de ces abominations que ce l'un de ces mille incidents de la lutte entre chrétiens et musulmans )) *. Les plaines se vidèrent peu à peu. Les villages chrétiens disparurent. Puis, les Kurdes établis regagnèrent leurs montagnes ou bien ils s'en allèrent dans les plaines voisines continuer Tœuvre du gouvernement.

Restaient encore les villes arméniennes et les districts de montagnards arméniens. J'ai montré, par les exemples du Sassoun et de Diarbékir, comment on tourna sur les uns et les autres l'activité kurde. En 189^, les Hamidiés, encadrés ou soutenus par d'autres troupes, furent conduits par le maréchal Zekki- Pacha en personne, contre la prétendue révolte du Sassoun. En 1895-6, à Diarbékir, Van, Kharpout, Erzeroum,-dans chaque ville, l'apparition des Hamidiés, appelés par les

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