I. XXX, Revue de Paris, 1896, i«' décembre
préfets ou par les chefs militaires, donna le signal du massacre.
La besogne terminée, les Hamidiés devinrent gênants. Ils créaient des difficultés avec la Perse, dont ils ravageaient les districts limitrophes. Ils refusaient l'obéissance aux autorités et, après les Arméniens, ils entreprenaient de chasser de leur pays tous les étrangers musulmans et chrétiens, européens et turcs.
Ils tiraient sur les maisons consulaires. Us enlevaient les caisses impériales. Ils attaquaient le consul de France sur la route de Diarbékir et le consul de Perse sur la route de Van.
Ailleurs, ils se mirent au service de la propagande russe ou des comités arméniens. Le maréchal Zekki-Pacha reçut Tordre de sévir contre les chefs, puis de licencier les régiments. Cette organisation de milices, dirigées, avait-on dit, contre le Cosaque, fut délaissée, sinon supprimée, à l'heure même où la Russie a£G[chalt des velléités d'intervention.
Les Kurdes rendirent pourtant un dernier service à leur maître : ils lui servirent, devant l'Europe, de boucs émissaires. Ce fut sur eux que l'on rejeta la responsabilité. Il fut admis qu'ils avaient tout fait, qu'ils avaient agi de leur propre inspiration et suivant leurs déplo-
LES MUSULMANS ET L'EUllOPE 225
rables habitudes, que les autorités, débordées par leurs violences, avaient été réduites à l'inaction et que le Maître était déjà trop malheureux d'avoir de pareil sujets, sans qu'on vînt le chagriner à toute heure, en lui rappelant leurs excès et sa propre impuissance.
Dans TAnatolie turque, certaines populations pouvaient jouer, — et jouèrent en réalité, — le même rôle que les Kurdes dans l'Asie Mineure orientale. Les Lazes, autour de Samsoun et de Trébizonde, et les Circas— siens, dans les plaines de l'intérieur, étaient des exécuteurs tout prêts : on n'eut qu'à leur signifier la permission du Maître. Mais la grande majorité de la population musulmane n'avait, jusqu'en 1892, aucune haine de l'Arménien et aucun penchant au massacre.
On a dit que, dans ces régions, tout le commerce étant aux mains des Arméniens, le musulman exploité n'attendait qu'une occa-
sion de revanche, et Ton a présenté ces massacres comme une guerre sociale, une révolte du travail contre le capital. Il est certain que, dans toute TAnatolie, le musulman n*a que deux occupations, la culture de la terre et le service de l'Etat. Laboureur ou fonctionnaire, il laisse aux chrétiens. Arménien ou Grec, le trafic des caravanes et du bazar. Dans plus d'un bazar on peut trouver un grand nombre de boutiques musulmanes, et beaucoup de caravanes sont organisées par des commissionnaires musulmans. Mais l'établissement des chemins de fer fait disparaître celles-ci de jour en jour et transforme les bazars de l'intérieur en simples dépôts des grandes maisons de Conslanlinople ou de Smyrne , qui, ellesmêmes, sont presque exclusivement chrétiennes. Le commerce est donc et sera de plus en plus entre les mains des chrétiens.
Il ne faut pas croire que les musulmans se plaignent de cet état de choses, ni raisonner de ceci avec nos idées européennes. Dans un grand nombre de pays chrétiens, l'accaparement du commerce suscite contre les Juifs une hostilité violente, parce que toutes les classes et tous les individus, disposés à s'adonner au commerce, souffrent de cet ac-
caparement. Mais j'ai cité Texemple des villages autour deDiarbékir, où les musulmans, avant de commencer le massacre, ont soin de réserver, parmi les chrétiens du bazar, un artisan et un négociant de chaque spécialité, comme des facteurs indispensables de leur vie journalière. A Trébizonde, le gouverneur ayant mis en prison tous les Arméniens, la population musulmane réclame contre cet arrêt du commerce*. Pour toutes les afiTaires, le Turc a besoin de son chrétien, comme de son âne pour les charges et de son buffle pour le labour ; il ne songe pas plus à être jaloux de ceux-ci que de celui-là, et il les traite les uns et les autres à peu près de la même façon, c'est-à-dire avec douceur, sauf dans les heures de colère.
Il est certain aussi que le chrétien abuse de ce privilège et qu'il n'apporte, dans les transactions, ni la bonne foi relative qui préside à nos affaires commerciales, ni surtout l'honnêteté foncière qui anime presque toujours les populations turques. Mais, si le chrétien a pour lui la ruse et, parfois, le mensonge, le musulman dispose de la force : extorsions