‹ La politique du sultanChapitre 67 sur 106 · I. lÀvre Bleu, 1896, III, p. aoi · texte numérisé non relu

I. lÀvre Bleu, 1896, III, p. aoi

en eflfet, l'ambition et Tégoïsme de l'Angleterre ont fatigué toutes les patiences; ses accaparements ont lésé les intérêts du monde entier; le chauvinisme agressif et le langage malséant de ses journaux ont blessé toutes les oreilles. Elle a donné, dans sa politique étrangère, l'exemple de la mauvaise foi et du manque le plus absolu de générosité envers les faibles et de dignité envers les forts. Elle est arrivée à décourager toutes les sympathies, à autoriser toutes les défiances, et à faire de l'anglophobie, chez presque tous les peuples du monde, l'instrument le plus commode de gouvernement. Personne ne peut plus croire à son désintéressement. Quand elle parle de religion ou d'humanité, l'Europe entière hausse les épaules. Les accusations du Sultan furent donc accueillies sans contrôle.

Si l'on veut bien discuter les vraisemblances pourtant, on comprendra l'intérêt de l'Angleterre à désirer le calme en Asie Mineure et à demander, comme elle le faisait, qu'une administration équitable empêchât les explosions et les mécontentements. Mais quelles raisons intéressées pouvaient l'induire, en 1 898 , à brouiller les cartes et à rouvrir la ques-

a-yi I-A POLITIQUE DU SULTAN

lion d'Orient? Une révolte des Arméniens de Turquie ne pouvait que léser ses intérêts commerciaux dans tout le Levant, et mettre en question ses empiétements politiques, à Chypre et en Egypte. Maîtresse de deux provinces de l'Empire ottoman, elle en jouissait tranquille, tant que l'Europe en un congrès ne discutait pas ses titres de propriétés ou ses procédés d'acquisition ; ce n'était pas un moyen d'assurer cette jouissance que de fomenter, comme le Sultan l'en accusait, une agitation en Asie Mineure.

A discuter les réalités, il ne semble pas que les consuls anglais aient joué le rôle d'agitateurs que leur prêtaient le Palais et la Porte. En certains cas, on peut convaincre ceux-ci de mauvaise foi et de mensonges impudents. Le meilleur exemple, — pour n'en citer qu'un, — se verra dans l' affaire du Sassoun : « L'agitateur Hamparsoum Boyadjian, écrit Saïd-Pacha, dans son mémorandum du 20 octobre 1894, excitait les Arméniens à la révolte, en se faisant fort de faire

venir d'Angleterre des troupes en ballon » ; Hamparsoum, arrêté, nie le propos; devant les commissaires européens, tous les témoins interrogés, musulmans et chrétiens, affirment qu'il promettait bien l'arrivée de secours en ballon, mais de secours venus de Russie et non d'Angleterre*.

La propagande russe en Arménie se faisait ouvertement, et les agents de la Russie — tel ce consul général d'Erzeroum maintenu dix ans au même poste — excitaient ouvertement les Arméniens à la révolte et leur faisaient signer des appels au Tsar. La Russie réclamait les révolutionnaires arméniens, ses sujets, et les soustrayait à la justice turque. On n'a jamais pu reprocher aux consuls anglais, avec quelques preuves à l'appui, que des paroles ou des démarches contre les préfets et les exactions de l'autorité. Les Arméniens, protestants ou grégoriens, signaient des pétitions à la reine d'Angleterre, et le Livre Bleu nous a donné ces pétitions ^ ; mais ils en signaient aussi à l'adresse de la France, — et le Livre Jaune nous les donnera, — et ils en signaient à l'adresse du Tsar et l'ambassadeur

I, lÀvre BleUy 1895, I', p. i63-i64.

a. lÀore Bleu, 1896, VI, p. laa.

de Russie en parlait à ses collègues*. Les comités révolutionnaires avaient leurs sièges et leurs correspondants en Russie : ce n'est que depuis 1894, après l'affaire du Sassoun, que le chef de VHindchak fut toléré à Londres. Les agissements de ces comités, les meurtres et les attentats, ne sont connus que par les rapports des consuls anglais : sans le Livre Bleu, nous ne saurions rien de la situation réelle et des moyens des révolutionnaires^.

Jusqu'à preuve du contraire, il ne faut donc pas incriminer la politique anglaise. Il semble qu'en Arménie, par exception, elle ait eu des motifs avouables et un but honnête. Les Turcs n'ont voulu voir, dans l'affaire arménienne, qu'une ce revanche de l'Angleterre^ », mécontente de la politique philorusse d'Abd-ul- Hamid. Les politiques et les journaux de la Double Alliance ont répété ce mot. Les Arméniens affirment au contraire que, du côté de l'ambassadeur et des consuls, comme auprès du cabinet anglais, ils ne rencontrèrent long-

I. Livre Bleu, 1896, III, p. 9 : à Mouch en mars 1892, arrestation de deux cent cinquante Arméniens qui ont signé une pétition demandant Tintervention russe.

a. Livre Bleu, 1896, VI, p. 67.

Page 1