I. Livre Bleu, 1896, I
réformes en Asie Mineure, est, par le simple exposé des faits, un réquisitoire contre les hommes d'Etat qui, durant cette année, dirigèrent la politique de la Double Alliance. Cet exposé des faits est-il absolument conforme à la vérité ? Toutes les dépêches y sont-elles données, et à leur date exacte? A certaines pages, on voudrait pouvoir mettre en doute la bonne foi anglaise. Faute de documents pour la contrôler, on doit s'en tenir aux vraisemblances.
Il est vraisemblable qu'en ces affaires la France et la Russie marchèrent toujours d'accord, sinon pai* suite d'une entente spécialement stipulée, du moins par communauté d'intérêts et de sentiments. Outre le désir très nettement affirmé, et en de nombreuses occasions, par les deux peuples et les deux gouvernements, d'écarter toute cause et même toute apparence de division, les deux cabinets étaient arrivés, semble-t-il, par des voies différentes, aux mêmes conceptions politiques. La Russie, en Orient, avait depuis un siècle travaillé à l'émancipation des chrétiens, et elle se plaignait hautement de l'ingratitude des Grecs, des Serbes et des Rulgases. La France, en Occident, avait travaillé à la formation
des nationalités, et, victime de Tunité allemande, elle avait à se plaindre encore de Tin gratitude italienne. De part et d'autre, on était fatigué du rôle de Don Quichotte, dégoûté du désintéressement, ou, suivant le mot courant dans les deux chancelleries, ce revenu des campagnes d'Italie ». On proclamait la nécessité du calcul personnel, que jusqu'ici, en effet, on avait un peu trop négligé et dont toute politique, à coup sûr, doit tenir le plus grand compte, — car nul ne saurait contester aux gouvernements le droit de défendre leurs intérêts. Mais, après une période de générosité peut-être insouciante, on courait par réaction à l'excès contraire, et, pour avoir trop longtemps méconnu l'intérêt présent, on ne voulait plus voir que l'intérêt immédiat.
Les intérêts français trouvaient précisément satisfaction dans la Turquie actuelle et dans son système actuel de gouvernement : Abd-ul- Hamid faisait gagner de l'argent à la France, à ses financiers, à ses ingénieurs et à ses entrepreneurs, et donnait de l'argent et des décorations à ses journalistes ; il fallait donc éviter toute diminution, non seulement de l'Empire, mais encore de l'absolutisme du Sultan. La Russie de son côté, outre ses
raisons particulières de défiance et même d'animosité à l'égard des Arméniens, était ramenée, par ce même souci d'intérêt, à la politique de Nicolas P' et du traité d'Unkîar- Skelessi. L'éclosion de nouveaux Etats chrétiens, qui d'abord lui coûterait peut-être des hommes et de l'argent, ne ferait certainement ensuite que lui susciter des embarras. La Turquie pouvait et devait être maintenue comme gardienne des Détroits contre l'Europe : qu'elle acceptât la tutelle russe, on lui fournirait « l'assistance morale et militaire pour assurer la durée, le maintien et l'entière indépendance de la Sublime Porte», suivant les propres termes du traité d'Unkîar- Skelessi, dont l'entente secrète de 1890-1891 n'est vraisemblablement qu'une copie ou qu'une répétition.
Il se trouva d'ailleurs que les deux hommes, chargés des affaires extérieures de la Double Alliance, étaient tous deux, pour des raisons différentes, prédisposés à la même politique.
L'un, très vieux, avait un sincère désir de paix et de calme. Sachant l'instabilité de l'Europe actuelle et craignant toute secousse qui eût pu rompre cet équilibre instable, il était
bien résolu à éviter toute affaire qui pourrait l'entraîner en des complications imprévues. De plus, ancien ambassadeur à Vienne, ayant usé de longues années à la lutte contre TAutriche dans les Balkans et à la reconquête du Serbe et du Bulgare, il ne cachait pas son invincible défiance à l'égard des chrétiens de Turquie, qui, sous le joug ottoman, affîchen des sympathies moscovites, puis, à peine délivrés, se tournent contre le libérateur : dans le cas présent, l'amitié que l'Angleterre témoignait aux Arméniens était bien faite pour autoriser ses préventions.
En réaction donc contre les efforts de tous les hommes d'Etat russes depuis un demisiècle, — car c'est la politique personnelle du prince Lobanoff, qui ici est en cause, et non celle de la Russie libératrice, — il était devenu le défenseur le plus convaincu de la politique philo turque, et comme le doctrinaire du parti de l'intérêt. Pour lui, il ne pouvait pas, il ne devait pas y avoir de question arménienne, suivant le mot prononcé en public, à Paris, dès 1888, par un secrétaire de l'ambassade russe.
Le ministre français, bien plus jeune, n'avait peut-être pas le même désir de tranquil-
lité. Historien de Richelieu, il était rhomme des grands projets et voulait être l'homme des grands rôles. Il avait débuté dans la carrière diplomatique auprès du Sultan. Chargé d'affaires à Gonstantinople, à un âge où d'autres sont encore troisièmes secrétaires, il avait réussi, grâce à sa très réelle intelligence, sans doute, mais aussi grâce à la bienveillance toute particulière, dont Abd-ul-Hamid lui avait, depuis dix ans, continué les témoignages. U gardait au Sultan une estime et une reconnaissance justifiées. Il avait admiré à Constantinople ce grand travailleur, son esprit souple et fin, et les qualités de modération et de prudence dont le Sultan fit preuve en effet jusqu'aux derniers événements. Il était resté sous le charme, et, comme le prince Lobanoff, il ne pouvait admettre que depuis dix ans quelque chose ou quelqu'un eût changé en Turquie.
M. Hanotaux ne fut pas ministre durant toute la crise arménienne. Mais les massacres étaient commencés (i®^ octobre), avant la fin de son premier ministère (3o octobre iSgS); l'attitude de la France était prise et sa parole peut-être engagée à l'entrevue de Contrexéville (septembre 1895).
Que s'était-il passé au juste dans cette entrevue? Le ministre français y était allé avec des renseignements tout à fait sommaires sur les négociations en cours. 11 en revint fort enthousiaste de la simplicité et de TafFabilité de son interlocuteur... Après la bataille de Friedland, « l'armée russe est plus écrasée et battue que ne l'a jamais été l'armée autrichienne », écrit Napoléon à Gambacérès; les Russes demandent la paix et Napoléon l'accorde aussitôt : c( Us m'ont envoyé un prince », écrit-il à TaUeyrand. Ce prince était déjà un Lobanoff. . .
Tombé du pouvoir, il se faisait auprès du public et du gouvernement français l'avocat d'Abd-ul-Hamid, Deux mois après les assommades de Stamboul, quelques semaines après les massacres de Trébizonde, d'Arabkir, de Diarbékir, de toute l'Anatolie, le jour même de regorgement de Zileh, paraissait le i®' décembre 1895 l'article de la Revue de Paris, dont voici quelques phrases * :
Pour moi, je le dis en toute sincérité, je ne puis me décider à prendre ce spectacle au tragique... Le Sultan Abd-ul-Hamid est trop attentif et trop