I. Revue de Paris, 1895, VI, p. 459 et suivantes
avisé pour s'être laissé surprendre. On Faccuse parfois d'insouciance aveugle ou d'entêtement. La vérité est qu'il voit d'autres choses que celles que nous voyons... Il a montré envers ses sujets des qualités réelles de douceur, de générosité et d'impartialité... C'est à lui qu'il appartient de résoudre le problème posé par les violences et les excès qui ont ensanglanté l'Arménie. Je ne rechercherai pas ici sur qui doivent retomber les premières responsabilités des massacres*. Il s'agit là, en somme, d'un de ces mille incidents de la lutte entre chrétiens et musulmans... Que la crise soit uniquement intérieure, c'est ce que tout le monde doit désirer. Le Sultan reste maître chez lui... On peut compter que, l'hiver aidant, les agitateurs seront vite réduits à l'impuissance. Au printemps, le Sultan sera en mesure de faire face aux éventualités... Tout le monde doit désirer voir l'autorité du Sultan s'exercer et s* exercer seule.
Revenu au pouvoir (22 avril 1896), il persista dans ces sentiments. On le vit bien en novembre 1896, après les journées de Gonstantinople, où la main du Maître avait lâché et dirigé le mouvement, les ambassadeurs, témoins
I. Cette discrétion peut sembler étrange. — Le rapport des délégués européens au Sassoun a paru depuis cinq mois (juillet 1896) ; le ministre, alors aux affaires, en a eu connaissance ; les trois délégués, russe, anglais et français, font peser toute la responsabilité de ces premiers massacres sur les autorités turques, civiles et militaires.
oculaires, s'étaient, contre tout usage diplomatique, adressés directement au Sultan comme à l'auteur responsable, et lui avaient télégraphié en clair la note suivante :
Les représentants des grandes puissances se croient en devoir de signaler à l'attention la plus sérieuse de Sa Majesté Impériale les nouvelles graves qui leur parviennent au sujet de la continuation des désordres dans la capitale et dans ses environs. Des bandes de gens armés ne cessent de poursuivre et de tuer impunément les Arméniens et, non contents de les exterminer dans les rues, entrent dans les maisons, même dans celles occupées par des étrangers, pour se saisir de leurs victimes et les massacrer. Des faits pareils se sont passés sous les yeux de quelques-uns des représentants eux-mêmes et de plusieurs des membres de leurs ambassades. Outre la ville, de telles horreurs ont eu lieu encore cette nuit dans plusieurs villages du Bosphore tels que Bebcc, Roumeli Hissar, Gandilli et autres. En présence de faits semblables, les représentants des grandes puissances s'adressent, aux noms de leurs gouvernements, directement à la personne de Votre Majesté, comme chef de l'État, pour lui demander instamment de donner sans délai des ordres précis et catégoriques propres à mettre fin immédiatement à cet état de choses inouï, qui est de nature à amener pour son Empire les conséquences les plus désastreuses.
M. Hanotaux n'eut pas à la tribune un mot de blâme pour le bourreau : peut-être savait-il que, phrase par phrase, Abd-ul-Hamid se faisait télégraphier le plaidoyer de son défenseur.
Dans les deux pays, la politique des ministres eut les mains libres, grâce à l'absence d'opinion publique capable de la contrôler, mais aussi grâce aux préjugés réveillés et aux erreurs répandues dans la foule. En Russie, l'Arménien passait pour un révolutionnaire, ennemi du Tsar, un dissident, ennemi de l'orthodoxie, et un usurier, très proche cousin du Juif. Le gouvernement dénonçait dans ses communiqués un redoublenient de l'agitation arménienne au Caucase et la complicité des Arméniens dans les menées nihilistes. En France, l'Arménien était un client des Anglais, donc un ennemi de la France et de la Russie, un adhérent des églises évangéliques, donc un instrument de la perfide Albion. Depuis les événements de Madagascar, le seul nom de missions évangéliques suffisait pour enlever au public français toute liberté d'esprit.
La presse, d'ailleurs, reçut la consigne de se taire, et l'on organisa la conspiration du
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silence. Si grave, si invraisemblable, si odieux que cela soit, ce pays, qui en 1860 s'était levé contre les égorgeurs de Syrie et qui, depuis un siècle, se vantait de souffrir dans sa cbair de tous les crimes contre l'humanité, ce pays ignora les ailaires arméniennes. La conspiration du silence fut, sans doute, payée par l'ambassade turque, — dix-sept journaux français touchèrent des subsides — mais elle fut tolérée par le gouvernement français :
<( Que la presse aussi veille à ne pas propager des nouvelles alarmistes^. » Pendant deux années, les [politiques purent travailler dans le sang de tout un peuple, sans se préoccuper des cris de soufTraUjflÉBt des éclaboussures.
Pour revendiquer à la face du monde civilisé une telle politique et ses conséquences les plus immédiates, — je veux dire l'extermination d'une race, — il eût fallu l'ampleur de franchise d'un Bismarck : ni le ministre russe ni le ministre français n'étaient de cette envergure. Ils acceptèrent donc avec empressement l'occasion que l'Angleterre leur