VI. — Conclusion. Politique et administration
La politique ecclésiastique du gouvernement, depuis 1860, tendait à ruiner l'influence politique et sociale du clergé afin de la mettre hors d’état de faire une opposition dangereuse. Mais, tout en combattant le cléricalisme, il tenait à ne pas paraître hostile à l'Église. Aussi, conformément au mémoire de Rouland d'avril 1860, le gouvernement avait-il cherché à instaurer sa nouvelle politique, sans paraître obéir à un plan d’ensemble, sans faire voter de lois nouvelles, en prenant, sans trop d'éclat, dans chaque cas d’espèce des mesures administratives. Il aurait été difficile d'établir sa responsabilité dans la multiplication des procès scandaleux. Sa décision d’arrêter en principe le développement des congrégations d'hommes non autorisées resta secrète. Sa politique scolaire, ses tendances dans le choix des évêques, échappaient au grand public. Pour compléter l’effet de ces précautions, il tenait à « conserver. un régime de loyale protection pour les véritables intérêts religieux et de déférence envers le clergé » (2). En protégeant ostensiblement la religion, il espérait garder la confiance des catholiques et les détacher de l'opposition cléricale.
C’est ainsi que le budget du culte catholique continua de s’accroître, passant de 45.371.100 francs en 1860 à 48.326.800 en 1863 (3). Il bénéficia en outre d'importants crédits extraordinaires et notamment de 4.000.000 prélevés sur les reliquats de l'emprunt de 1859 qui furent affectés à la construction et à la réparation des édifices du culte. Dans les £xposés de la silualion de l’Empire de 1861, 1862 et 1863, le gouvernement insista sur ces marques de bienveillance données au culte catholique malgré l'agitation cléricale (4).
Ces ménagements n’eurent aucun sucéès auprès de la très
(1) Le 16 octobre 1861, Tardif fut nommé chef de la première division de l’administration des Cultes en remplacement de Nigon de Berty, mis à la retraite. Le 24 juillet 1862, Hamille, tout en restant à la tête de la deuxième division, succéda à Contencin, décédé, comme directeur de l'administration des Cultes, Celle-ci fut donc désormais effectivement dirigée par les deux collaborateurs de confiance de Rouland.
(2) Mémoire de Rouland (avril 1860). Voir p. 459,
(3) Mais pendant la même période le budget de l’Instruction Publique, tombé en 1860 à son minimum : 20.393.800 francs, fut porté à 24.329.621.
(4) Dans le budget de 1863, notamment, le traitement des desservants de plus de 60 ans fut relevé de 100 francs.
D'autre partla communauté de Sainte-Geneviève qui n’avait pas donné les résultats qu’on en espérait fut réunie par le décret du 22 mai 1862 à l’école des Carmes ; les chapellenies devinrent des bourses destinées aux jeunes ecclésiastiques qui poursuivaient à l’école des Carmes, leurs études supérieures,
grande majorité du clergé. Passionnément attaché à son imfluence politique et sociale, il conçut contre le gouvernement qui cherchait à la détruire un ressentiment profond et durable. Un intéressant catalogue de ses griefs a été dressé par Dupanloup, à la fin de 1862, dans un mémoire (1) qu'il adressa à Corcelles pour être communiqué à Drouyn de Lhuys, qui venait d’être nommé ministre des Affaires Étrangères et désirait réconcilier le gouvernement et le clergé. Dupanloup dénonçait « la guerre, cachée quelquefois sous des apparences de légalité, mais cependant vive et manifeste jusqu'à la maladresse, parfois jusqu’au scandale, qui nous est faite par trois ministres : le ministre de l'Intérieur, le ministre des Cultes et le garde des Sceaux. Cette guerre se révèle, depuis trois ans surtout, par une suite de mesures hostiles, de tracasseries vexatoires, de circulaires profondément blessantes où l'intention d’humilier, d’entraver l’Église et de maltraiter le clergé est aussi visible qu'impolitique..… Vous pourrez... vous convaincre des blessures odieuses que de tels actes et de telles paroles, répétés avec une suite et une persistance singulières et, on le dirait pour certains, avec je ne sais quelle satisfaction personnelle, sont de nature à faire au clergé. Assurément si on veut de parti pris aliéner au gouvernement tout l’épiscopat français on ne saurait mieux faire ;… les uns sont relatifs à la liberté de l’Église, les autres à la liberté de la charité, les autres à la liberté de l’enseignement religieux ou à l’existence des congrégations religieuses, c’est-à-dire que, sur toute la ligne, nous sommes en quelque sorte traqués et poursuivis. »
Sur les douze actes ministériels incriminés par Dupanloup six sont relatifs à la répression de l'agitation relative à la question romaine (2), sixse rapportent à la nouvelle politique ecclésiastique du gouvernement impérial (3). Et, comme la liberté de plus en plus grande laissée à la presse anticléricale restait l’un des principaux griefs du clergé contre le gouvernement, Dupanloup rappelait
(1) Cité par Lagrange : Vie de Mgr Dupanloup, t. Il, Appendice. (2) 19 L’interdiction faite aux journaux en octobre 1859 de publier les mandements.
2° La circulaire de Billault du 17 février 1860. 30 L'insertion au Moniteur du 12f avril 1860 de la note rappelant le premier des Articles Organiques ; 49 La circulaire du 16 novembre 1860, sur le dénier de Saint-Pierre ; 59 La circulaire du 10 novembre 1860, sur le timbre et le dépôt des mandements ; 69 La circulaire de Delangle du 8 avril 1861 ; (3) 79 La circulaire de Persigny du 16 octobre 1861. sur la Société de Saint-Vincent de Paul ;
avec amertume que la plupart de ces mesures gouvernementales n'avaient pas seulement nui directement à l’Église, mais qu’elles avaient fourni « abondante pâture aux attaques les plus passionnées des journaux impies ». « Je dis, concluait-il, qu’il est impossible de ne pas voir là un enchaînement, des tendances, un système d’hostilité organisée et de persécution persévérante. Il est facile de comprendre, dans la pratique, combien d’entraves et de vexations le zèle de l'administration locale fait naître chaque jour des circulaires ministérielles. La vérité est que cette guerre qui nous est faite est souverainement impolitique et ne peut qu'entretenir dans le clergé les plus graves défiances et une profonde irritation. Ce que je dis est si vrai, Monsieur, et les évêques en sont si pénétrés, qu'un mémoire étendu et collectif sur ce sujet se préparait. La nomination d’un nouveau ministre des Affaires Étrangères et les espérances qu’elle a fait naître ont seules ajourné l’exécution de ce projet. »
L'augmentation du budget des Cultes ne réussissait nullement à apaiser cette irritation. Au contraire, les adversaires du gouvernement voyaient avec inquiétude que la distribution des crédits lui donnait un moyen de pression sur le clergé. « Dans la situation faite à l’Église de France depuis le commencement de ce siècle, écrivait Pie (1), le gouvernement est le dispensateur unique et absolu de faveurs très appréciables, non seulement au point de vue d’un profit personnel et vulgaire, mais dans l'intérêt des œuvres religieuses et charitables auxquelles un évêque a voué toutes ses pensées et toutes ses affections. » Or le gouvernement proportionnait ses faveurs au concours qu'il pouvait attendre de chaque évêque (2) et les préfets agissaient de même vis-à-vis des curés (3).
80 La circulaire de Rouland du 1 décembre 1861 sur le prosélytisme des congrégations ; 99 La circulaire de Rouland du 13 mai 1861, sur les nominations d'instituteurs congréganistes ; 100 La décision de Rouland dans l'affaire du Sel ; 119 L'affaire de la Sainte-Union de Douai et le « retentissement donné à des affaires judiciaires dans un but de manifeste et profonde malveillance » ; 12° La circulaire de Rouland du 10 avril 1862 sur les dons et legs.
(1) Lettre publique à Rouland (16 juin 1861).
(2) Pie l'avait dès longtemps appris à ses dépens. Dès le 7 juillet 1859, n'ayant pas obtenu pour son grand séminaire la subvention qu’il sollicitait, il disait à ses prêtres : « Plusieurs de vous, Messieurs, ont exprimé assez haut, sinon leur désavœu, du moins leur regret que le premier pasteur du diocèse, en se montrant trop avare de paroles de louanges et de confiance qui lui coûteraient si peu et qui seraient si remarquées, faisait refluer vers d’autres rives plus heureuses les flots d'or qui ne demandaient qu’à s’épancher sur nos terres. » Cité par Baunard ; voir aussi p. 530.
(3) Le préfet du Doubs, par exemple, signalant que le desservant d’Hérimoncourt
La répartition des crédits budgétaires n’était d’ailleurs qu’un des nombreux moyens dont disposait l'administration pour récompenser ou punir le clergé de son attitude politique. Elle entretenait, en effet, avec lui des rapports constants, que les dix premières années du Second Empire avaient plus que jamais resserrés. Or la nouvelle politique ecclésiastique du gouvernement, était fort souple : rien n’était plus facile que de l’appliquer, selon les cas, les personnes et les régions, d’une manière rigoureuse ou atténuée. Qu'il s’agit de congrégations autorisées ou non, de dons et legs faits aux établissements religieux, de questions scolaires, de police du culte et notamment de processions (1), de délits commis par des ecclésiastiques, de conflits municipaux, de la direction imprimée à la presse, l'administration pouvait faire bénéficier le clergé de tous les privilèges dont il avait joui jusqu’en 1859, ou au contraire l’en déposséder complètement. Réciproquement, dans tous ces domaines, le clergé pouvait faciliter la tâche de l'administration ou lui susciter des difficultés sérieuses, notamment en matière scolaire. Tout conflit entre l’administration et le clergé devait donc s'étendre et s’envenimer. C’est ainsi que s'établit après 1860 un système de marchandages et de représailles qui devait durer jusqu’à la fin de l'Empire.
La diversité des régions françaises au point de vue politique et religieux se manifesta plus nettement encore que par le passé. Dans les diocèses les plus troublés par la question romaine, le conflit aboutit à une rupture complète et à une lutte sans merci, sur tous les terrains, entre l'administration et le clergé (2). Mais en général, le clergé n’osait pas faire une opposition ouverte et même, dans certaines régions où la question romaine avait eu peu de retentissement, soit que le clergé fût très peu influent (3), soit qu’il ne s’intéressât qu'aux affaires locales (4), ses rapports
avait incité la conférence de Saint-Vincent de Paul de cette localité à se dissoudre en protestant contre les mesures du gouvernement, ajoutait : « Je me propose, lors du règlement du budget de la commune d'Hérimoncourt, de le faire regretter au desservant de cette paroisse » (13 octobre 1861). E£ Rouland notait : « Dire que je partage l'avis du préfet, de retrancher plus tard du budget de la commune le supplément volé au curé par le conseil municipal, » F1° 5770, Hérimoncourt.
(1) Les autorités cessèrent souvent de se rendre aux processions lorsque le clergé se montra hostile au gouvernement, Voir F1° 5.549, Fe III Aude 8, 1861,
(2) LH y eut des exceptions. Dans le diocèse de Nantes où le clergé était puissant el très ardent, l'évêque Jaquemet, violemment hostile à la politique italienne du gouvernement, et le préfet Henri Chevreau, très ferme contre les entreprises cléricales, réussirent cependant à conserver des relations très courtoises., Martin : Vie de Mgr Jaquemet.
(3) Région parisienne, Bourgogne.
(4) Normandie, Pyrénées.
administratifs avec l'autorité civile restèrent presque ce qu'ils étaient autrefois.
Mais dans toute la France, quelle que fût la conduite que lui dictât la prudence, le clergé était désormais plein de rancune et de défiance vis-à-vis du gouvernement. Même parmi les évêques, pour qui, à cause de leurs fonctions, de bonnes relations avec le pouvoir civil étaient une habitude et presque une nécessité, les partisans dévoués du gouvernement impérial étaient rares : c’étaient pour la plupart des gallicans qui avaient besoin de lui contre le Saint-Siège. Alors que, grâce au maintien des troupes françaises à Rome, la question romaine semblait s’apaiser, le mécontentement qu’elle avait suscité dans le clergé fut entretenu par la nouvelle politique ecclésiastique du gouvernement.
S1 le clergé, dans sa très grande majorité, ne savait aucun gré au gouvernement impérial des ménagements qu'il gardait, en France comme à Rome, vis-à-vis de l’Église, ceux-ci ne restèrent cependant pas sans résultat. On peut en effet leur attribuer dans une large mesure le calme que gardèrent les populations catholiques pendant cette période. Si on excepte quelques incidents sans portée, elles accueillirent avec une complète indifférence les nominations d’évêques gallicans, la défense de l’enseignement laïque, le contrôle du développement des congrégations religieuses et les mesures prises contre la Société de Saint-Vincent de Paul. Rien n’étant changé dans leur vie religieuse quotidienne, elles se tenaient pour satisfaites et le clergé, même dans les régions où son influence était la plus grande, ne put leur faire partager ses griefs contre le gouvernement, ni les émouvoir en se plaignant d’une persécution qu’elles ne pouvaient constater. Les sentiments du clergé n'étaient partagés que par les catholiques militants qui appartenaient presque tous aux classes riches. Le parti clérical, ardent, tenace, bien organisé, et socialement influent, restait incapable de susciter un mouvement populaire d'opposition contre le gouvernement, aussi bien pour la défense des privilèges de l’Église que pour celle du pouvoir temporel du pape.
I, — Les débats de l’adresse (?)
« Lorsque j'ai vu l’empereur à Saint-Cloud (3), écrivait le 21 décembre 1861 La Valette à Thouvenel, presque tout l’entretien a roulé sur une éventualité considérée comme probable : la mort du pape, une nouvelle élection et par suite de nouvelles chances d’arranger bien ou mal la question et de quitter Rome. Nous devons rayer cela de nos papiers : Sa Sainteté se porte à merveille. il n’a plus contre lui que d’avoir 70 ans et cela peut nous mener loin » (4). La Valette, qui souhaitait ardemment l'évacuation, était d'accord avec le nouvel auditeur de Rote, Lavigerie, pour affirmer que, même si le Piémont s’abstenait complètement, le gouvernement pontifical serait renversé le lendemain du jour où les troupes françaises quitteraient Rome. Le Saint-Siège, cependant, était toujours aussi intransigeant.
Les ministres de Napoléon IIT restaient très divisés, mais l’évacuation trouva un nouveau et influent partisan : Fould, qui était redevenu le 24 novembre ministre des Finances et dénon-
(1) Sources : Correspondance diplomatique :
Cerçay, 165 A II 5. La Valette à Thouvenel,
Cerçay, 165 A IT 3. Benedetti à Thouvenel,
La République Française : n° du 10 septembre 1892 ; lettres ee Tissot, secrétaire de La Valette, publiées par Salomon Reinach.
Voir Bibliographie : Affaires d'Italie.
(2) L'intervention armée du gouvernement impérial au Mexique, commencée à la fin de 1861 et qui ne devait prendre fin qu’en 1867, semble avoir été en partie inspirée' par l’idée de fonder un empire catholique. Elle s’exerça, pendant plusieurs années, au profit du clergé mexicain. De plus, Napoléon III, en soutenant Maximilien, frère de l’empereur d'Autriche, espérait obtenir de celui-ci la cession de la Vénétie qui dédommagerait l'Italie du maintien du pouvoir temporel du pape. Mais le Saint-Siège et les cléricaux français ne surent aucun gré au gouvernement impérial de son intervention au Mexique. Ainsi que les expéditions de Syrie et de Chine, elle n’eut aucune répercussion sur la politique religieuse intérieure de la France.
(3) La Valette quitta Paris à la fin de novembre.
(4) Cerçay, 165 A II 5.
çait publiquement les charges qu’imposait l’occupation. L’empereur et Thouvenel recommencèrent à chercher une combinaison qui permit d’évacuer Rome sans entraîner la ruine du pouvoir temporel.
Les partisans de l'évacuation redoutaient les tendances cléricales des Chambres. La Valette écrivait à Thouvenel (1): « Que l’empereur tienne un langage ferme dans ses discours, ou il laissera prendre au Sénat et au Corps Législatif des positions qu’il aura, par la suite, bien de la peine à modifier. » Le gouvernement décida de donner aux Chambres une nouvelle preuve de T'intransigeance de la cour de Rome. Le 11 janvier, Thouvenel chargea La Valette de représenter au Saint-Siège la nécessité de se résigner, en fait, au slalu quo (2). Le pape refusa absolument de «se prêter à aucune négociation qui, même avec la réserve des droits du Saint-Siège, entraînerait en fait la perte d’une seule partie de l’ancien territoire. Le cardinal secrétaire d’État déclare que Pie IX n’a pas le droit de le faire, qu’un conclave n’a pas le droit de le faire, que les successeurs du Saint Père n'auront pas le droit de le faire. » (3) Ce refus catégorique figura dans les documents diplomatiques communiqués aux Chambres avant le débat de l’adresse.
L'empereur, dans son discours du trône (27 janvier), se borna à déclarer brièvement qu’en Italie il cherchait toujours à «concilier deux causes dont l’antagonisme trouble partout les esprits et les consciences » (4). Le 23 janvier, il avait fait un bon accueil au nouveau nonce, Chigi, et s'était déclaré touché des paroles que le pape avait prononcées à son adresse, en recevant le général de Goyon (5). L'empereur aurait également, vers cette époque, dit
(1) 9 janvier 1862 (Cerçay, 165 A IT 5).
(2) Thouvenel télégraphia le 17 janvier à La Valette : « Dans la crainte que votre réponse à ma dépêche du 11 janvier ne m'arrive pas à temps pour être insérée dans le recueil des documents diplomatiques, je vous prie de m'’informer du premier effet de vos démarches dans une dépêche télégraphique que je puisse faire imprimer. » (Correspondance diplomatique.)
(3) La Valette à Thouvenel ; télégramme du 18 janvier (Correspondance diplomatique). C’est la dépêche du même jour, où La Valetter apportait plus en détail la réponse d’Antonelli, qui fut publiée.
(4) Ce discours d’après La Valette, ne fut « que médiocrement goûté par le Saint- Siège. Le cardinai Antonelli ne m'a pas dissimulé limpression du gouvernement pontifical : « Concilier, m’a-t-il dit, mais on ne concilie pas la croix avec l'impiété et le vol, » 1er février. (Cerçay, 165 A II 5.)
(5) « J'appelle les bénédictions du Ciel sur l'empereur, sur la France et particulièrement sur cette partie de la France qui, au milieu des épreuves que traverse le Saint- Siège, m'a donné des preuves marquées de sympathie.» (Correspondance diplomatique 2 janvier.) Le Moniteur ne reproduisit que le début de la phrase. Le 17 janvier IS61, Pie IX n'avait pas nommé l’empereur.
au nonce qu'il ne croyait pas à la stabilité de l'unité italienne (1). « Le grand mal, écrivait Thouvenel à Benedetti (2), est toujours dans le manque de volonté en haut. »
Au début de février, les journaux publièrent une circulaire du 18 janvier, par laquelle le cardinal Caterini, préfet de la congrégation du Concile, informait l’épiscopat catholique qu’une trentaine de chrétiens, martyrisés au Japon au xvi* siècle, seraient canonisés à la Pentecôte, et que le pape verrait avec plaisir tous les évêques qui le pourraient se rendre à Rome à cette occasion. Rouland écrivit le 6 février à Thouvenel (3) que les canonisations, célébrées d'ordinaire avec le seul concours des prélats italiens, n’étaient qu’un prétexte et que le pape, en convoquant les évêques du monde entier avait certainement pour but de faire approuver par eux son intransigeance dans la question romaine : « On espère d’ailleurs grâce à cet assentiment prétendu de l’Église pouvoir troubler profondément les consciences et placer presque dans un état de schisme les États et les gouvernements qui voudraient désormais distinguer entre les choses purement spirituelles et les intérêts matériels de la papauté. » Il fallait donc obtenir du gouvernement pontifical des «explications catégoriques » sur le but réel de la convocation. De plus, contrairement aux conventions maintes fois renouvelées, le gouvernement pontifical avait omis de communiquer à l’ambassadeur un exemplaire de sa circulaire, de sorte que le gouvernement impérial l’avait connue après les évêques et par les journaux ; cette omission était d'autant plus grave que cette pièce intéressait directement le gouvrnement impérial, sans l’autorisation duquel les évêques ne devaient pas se rendre à Rome. « Ne serait-il pas utile en outre de faire sentir au Saint Père tout ce qu’il risque avec de pareilles façons d’agir qui blessent les habitudes et les lois de la France et qui tendent à affaiblir et à corrompre les véritables institutions de l’Église. l’Église universelle n’est point le pape tout seul mais bien le pape agissant avec les évêques régulièrement assemblés en Concile ; convoquer subrepticement les évêques, à l’insu des souverains catholiques, les assembler entre les quatre murs du Vatican sans aucune des formes et des garanties que l’Église a définies pour la solennité d’un Concile ; obtenir ainsi à huis clos des consentements que rien ne constate, c’est
(1) Voir p. 509, note 3.
(2) Janvier : L. Thouvenel : Pages de l'histoire du Second Empire. (3) F1? 1.940, et Correspondance diplomatique.
tout simplement substituer le pape à l’Église, avilir l’épiscopat et attaquer profondément la constitution catholique. Jamais en France, de pareilles usurpations n’ont été admises et ce qui s’est passé dans la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception a été le signal, et non la justification de pareils empiètements. Toutes ces questions sont graves pour le présent et pour l’avenir et 1l est essentiel qu’elles soient énergiquement soulevées. Nous ne pouvons rester inactifs et indifférents devant les prétentions qui sapent toutes nos libertés et franchises gallicanes. Il n’est plus permis de fermer les yeux sur les envahissements qui se multiplient... ». Dès le 5 février, Thouvenel avait donné à La Valette des instructions en ce sens.
Interpellé sur la circulaire de Caterini, Antonelli déclara n'avoir « pas cru que ce document fût de nature à être préalablement communiqué à l'ambassadeur ». Il accepta de lui en remettre un exemplaire, en attestant par écrit que c'était « une simple invitation bienveillante sans aucun caractère obligatoire » (1). À plusieurs reprises il donna à La Valette l’assurance qu'aucune question étrangère à la canonisation ne serait traitée à la réunion du moi de mai,et«qu'iln'y serait fait aucune allusion à la situation présente de l’Église » (2). Mais La Valette ne put obtenir sur ce point aucun engagement écrit et, convaincu de la duplicité de la cour de Rome, il mit le gouvernement en garde contre ses desseins.
Le Moniteur du 20 février publia les déclarations d’Antonell et en prit acte : « Dans cet état de choses, le gouvernement a exprimé la pensée que les évêques ne devraient quitter leur diocèse et demander l’autorisation de quitter l'Empire que dans le cas où de graves intérêts diocésains les appelleraient à Rome. » Rouland écrivit le 14 mars à Thouvenel (3) : «Je ne pense pas qu'il y ait un grand nombre d’évêques qui entreprennent le voyage. La note insérée au Moniteur a sufli pour faire comprendre la répugnance du gouvernement. L’épiscopat, en outre, à ainsi appris de manière certaine que la convocation n'avait rien d’obligatoire et plus d’une conscience flottante ou timide se croira rassurée. » Rouland espérait ainsi, sans avoir à prendre de mesure « prohibitive », amener la plupart des évêques français à s'abstenir. « Je n’ai pas besoin d'ajouter que je partage complète-
(1) La Valette à Thouvenel, 7 février 1862, Correspondance diplomatique, (2) La Valette à Thouvenel, 8 février 1862. Correspondance diplomatique. (S)MEMSS 17955;
ment les idées de M. de La Valette sur les intentions de Rome. On appelle les évêques sous prétexte d’une cérémonie religieuse, mais en réalité on veut agiter les questions actuelles et se couvrir de l'approbation d’un semblant de Concile général. »
La politique du gouvernement vis-à-vis de l'Église, en France et à Rome, fit le principal objet des débats de l’adresse (1). Au Sénat, dans la discussion générale, les cardinaux Mathieu et Donnet furent modérés, mais La Rochejaquelein et Ségur d’Aguesseau sommèrent violemment le gouvernement de rompre avec la révolution ; ils dénoncèrent la protection accordée par le gouvernement à la presse anticléricale et notamment à Havin (2). Ségur d’Aguesseau adjura l’empereur « d'empêcher M. de Persigny de devenir le Polignac de l’Empire » (20 février). Baroche affirma l’impartialité du gouvernement dans le contrôle de la presse. Piétri réclama l’évacuation de Rome si le Saint-Siège restait intransigeant, et s’inquiéta de la réunion prochaine des évêques. « Les princes de l’épiscopat.. dit-il, ont la mémoire du cœur plus courte que le petit clergé qui lui, sorti du peuple, vivant avec le peuple, est attaché à la dynastie napoléonienne. » C'était la théorie officielle et contraire aux faits que La Guéronnière avait lancée en 1861.
Le prince Napoléon, raillant le « bigotisme du Moyen Age », dénonca les cléricaux comme les partisans de l’ancien régime et les ennemis traditionnels de l’Empire démocratique et révolutionnaire. Il rappela 1815 (3), la révolte de ces chouans dont descendait La Rochejaquelein et la Terreur blanche qui avait suivi Waterloo (22 février). Ce discours émut beaucoup le Sénat. Billault chercha à le rassurer en déclarant que l’Empire était «issu de la Révolution mais... pour en devenir à la fois le propagateur, le directeur et le modérateur ». Il affirma que le gouvernement restait toujours aussi favorable à la religion (22 février). Thouvenel écrivit le 26 à Benedetti (4) : « La discussion du Sénat doit vous édifier sur l’esprit qui anime la majorité de cette assemblée. Le Times a bien raison de la comparer à un Museum d'histoire naturelle : l’empereur peut juger maintenant de la
(1) Certains de ces débats relatifs à la politique intérieure sont résumés dans les chapitres précédents. On ne trouvera done ici, avec la discussion sur la question romaine, que lindication de la marche générale des débats.
(2) Voir p. 505.
(3) Napoléon Ier, disait-il, a été ramené du Golfe Jouan aux Tuileries aux cris de : « À bas les nobles, à bas les émigrés, à bas les traîtres. » Le tumulte fut inouï : on avait entendu : à bas les prêtres.
(4) Pages de l'histoire du Second Empire.
lourdeur du boulet qu'il s’est mis au pied. » Napoléon III fut d’ailleurs mécontent du discours de son cousin (1).
La discussion des paragraphes amena des débats importants sur la Société de Saint-Vincent de Paul(2),surles congrégations (3), puis sur la question romaine. L'adresse regrettait à la fois «la résistance et l’immobilité » de la papauté et les « prétentions immodérées » de l’Italie. Bonjean invoqua l'autorité de saint Bernard et de sainte Catherine de Sienne pour montrer que le pouvoir temporel entravait, loin de la servir, l’indépendance spirituelle de la papauté (4). Donnet et Mathieu combattirent son argumentation. Le principal événement fut un nouveau discours du prince Napoléon qui réclama l'évacuation de Rome. Il attaqua violemment le pouvoir temporel : « J’ai toute confiance dans les décisions de l'Empereur. dit-il, quitte à être désavoué par M. le Ministre commissaire du gouvernement, peu m'importe. J’ai pleine confiance que la question italienne ne se résoudra que dans le sens de l’unité, que la solution ne saurait être autre sous Napoléon IIT qu’elle n’a été sous Napoléon [er » (5). Billault, en effet, désavoua le prince. Le gouvernement impérial, dit-il, ne veut pas rendre au pape ses provinces perdues, mais « il ne veut pas de l’évacuation qui livrerait Rome à la révolution, amènerait la chute de la puissance pontificale et soulèverait dans tout le monde catholique un trouble profond ». Billault critiqua d’ailleurs sévèrement l’intransigeance de la cour de Rome. L'adresse fut votée par 123 voix, contre 6, dont celles des cardi-
(1) I] lui écrivit le 23 février : « Je ne puis m'empêcher de regretter vivement ton discours d'hier... On m'a dit que tu vas parler sur l’impôt du sel et contre le clergé ; j'espère que tu n’en feras rien, car je désire calmer les esprits et empêcher cette explosion de sentiments violents qui gênent la marche régulière de mon gouvernement et de ma politique. » D'Hauterive : Napoléon IIT et le prince Napoléon.
(2) Voir chap. XVIII, $ 3.
(3) Voir chap. XVIII, $ 4. La suspension du cours de Renan fut également évoquée (chap. XVIII, $ 5).
(4) Ce discours fut largement répandu par le gouvernement, notamment dans les diocèses de Nîmes et de Poitiers. Il fut réfuté par Pie et Plantier.
(5) Voir la curieuse lettre adressée au prince Napoléon, le 3 mars, par Émile de Girardin : « D’une année à l’autre, vous avez fait un grand pas ; l’an dernier, vous demandiez pour le pape un quartier de Rome, cette année vous demandez le rappel de nos troupes sans vous arrêter à la question de savoir où s’enfuira le pape, ce qu'il deviendra, ce qu’il fera. » Napoléon III «est dans une impasse dont il ne peut sortir que par un nouveau coup d’État... Suppression de la constitution, suppression du Sénat, suppression du budget des Cultes, simplification de l’État, changement complet de la politique de ces dix années de règne, liberté de la presse, liberté de réunion, réveil de l'opinion démocratique pour faire contre-poids à l’opinion catholique, voilà tout ce qu’il y a au fond de ces mots et de cette conclusion de votre discours : évacuation de Rome. Vous en êtes-vous bien rendu compte ? » Cité par Ollivier : L'Empire Libéral; EVE
naux. Thouvenel regretta que Billaut se fût trop engagé contre l'évacuation. « M. Billault, écrivait-il, trouvera peut-être (1) l’occasion de ravaler ce qu’il a dit de trop au Sénat, mais sans son exorde, il n’aurait jamais fait passer la fin de son discours qui est assurément un fort pavé jeté dans les jardins du Vatican » (2).
Au Corps Législatif, Billault, attaqué à la fois par Keller et par Jules Favre, reconnut les contradictions de la politique impériale : « Le principe de la souveraineté du peuple est la base de notre droit public. Je reconnais que chez les Romains ce droit est suspendu. » Il répéta que l’empereur voulait concilier «l'indépendance du Saint-Siège et la liberté de l'Italie ». L'adresse qui déclarait la France «catholique et libérale » (3) fut votée par 244 voix contre 9 (20 mars). Dans l’ensemble, les débats de l'adresse avaient rendu plus difficile au gouvernement de sortir du slatu quo. Ils ne suscitèrent aucune agitation dans le pays :: ils avaient perdu l'attrait de la nouveauté et la monotonie des discussions sur la question romaine commençait à lasser le public.
Dans l’ensemble, les questions religieuses ne suscitèrent pendant cette période que très peu d'incidents (4). La plupart des évêques traitèrent dans leurs mandements de carême des sujets purements religieux, et il y eut très peu de prédications politiques (5). Les souscriptions pour le denier de Saint-Pierre continuërent sans bruit et sans grand succès. Une loterie pontificale fut organisée comme en 1861, et, bien qu'elle n’eût pas été
(1) Au Corps législatif.
(2) Mars 1862 à Benedetti. Pages de l'histoire du Second Empire.
Benedetti trouva, plus encore que Thouvenel, le discours trop hostile à l'évacuation. Au contraire, La Valette, voyant que le Vatican en était très mécontent, s’en déclara satisfait.
(3) « C'est dire deux fois qu'elle n’est pas révolutionnaire », déclarait Keller.
(4) Le plus remarqué se produisit à Toulouse. L’archevêque Desprez annonça par mandement au début d’avril que de grandes fêtes et plusieurs processions marqueraient le troisième jubilé centenaire de la victoire eomplète remportée en mai 1562 par les catholiques sur les protestants, qui avaient été expulsés ou massacrés. Cet anniversaire était célébré chaque année par la procession des corps saints, mais l’origine en était presque oubliée. Desprez rappelait ce « fait glorieux » et vantait le « courant. qui entraînait alors la pensée de nos pères et lui donnait une aussi catholique impulsion. Vous serez... les imitateurs fidèles de nos pères ». Le gouvernement, par une note insérée au Moniteur du 10 avril, blâma cette commémoration d’un « douloureux et sanglant épisode de nos anciennes discordes religieuses », et interdit toutes processions ou cérémonies extérieures à l'exception de la procession traditionnelle des corps saints. Desprez s’inclina. (BB: 1.650, F1e III Haute-Garonne 14 ; F2° 1.945 ; Lacointa : Vie du cardinal Desprez.) Cette intervention déçut les populations « assez péu chrétiennes au fond, mais amoureuses de cérémonies et de spectacles ».
(5) Voir cependant BB'° 1.647 et p. 569, note 1.
autorisée, le gouvernement n’ÿ mit pas d’obstacle pour ne pas attirer l’attention sur cette affaire (1). Quelques conférences de Saint-Vincent de Paul se déclarèrent dissoutes au milieu de l’indifférence générale. Mais l'apaisement était superficiel. Le clergé, très réservé, restait toujours aussi hostile au gouvernement et la question romaine continuait à peser sur la vie politique. «... Le statu quo, écrivait Thouvenel (2); nous expose au mécontentement des uns et des autres, et entretient dans le pays un malaise dont la plupart des préfets demandent le terme avant les élections » (3).
Si Thouvenel voulait toujours faire sortirla questionromaine du stalu quo (4), l'empereur restait hésitant. La présence simultanée à Rome de La Valette et du général de Goyon symbolisait l’incohérence de la politique impériale. Par son cléricalisme et sa bienveillance pour la réaction napolitaine, le général de Goyon incitait la cour de Rome, qui le savait soutenu par Randon et par l’impératrice, à compter sur la prochaine dislocation du royaume d'Italie et sur le concours sans conditions du gouvernement impérial. Il l’affermissait ainsi dans son intransigeance. La Valette se rendit à Paris à la fin de mars et déclara qu'il ne retournerait à son poste que si Goyon était rappelé. L'empereur se trouvait ainsi contraint, sur un point secondaire, mais caractéristique, de sortir du salu quo.
IT. — L'assemblée des évêques
Au cours des mois de mars et d’avril, le gouvernement vit que, contrairement à ce qu’il avait espéré, la plupart des évêques français se rendraient à Rome, pour la canonisation des martyrs japonais. Il n’osa pas le leur interdire, ce qui eût été très grave, et se borna à exiger qu'ils sollicitassent avant de partir l’autorisation de l’empereur (5). Plusieurs évêques très dévoués au
(2) 22 mars 1862, à Gramont. Le secret de l'Empereur.
(3) On pensait alors généralement que le Corps Législatif serait dissous avant la fm de son mandat,
(4) Il écrivait le 8 avril 1862 à Gramont (Le secret de l'empereur) : « Interdire à l'Italie toute agression contre le territoire pontifical et laisser au Pape le temps d’orgàniser son administration civile et une force armée, deux ou trois ans par exemple, après quoi nous quitterons Rome; voilà la seule combinaison à laquelle on puisse prêter les mains avec chance de la voir aboutir. »
(5) F1° 2.465. Rouland fit subordonner à cette autorisation l'octroi du passeport. Tous les évêques informèrent le gouvernement de leur départ, mais souvent sans solliciter expressément son autorisation. Le gouvernement se contenta de cette noti-
gouvernement (1) firent valoir qu’en se rendant à la convocation du pape, ils seraient à même de défendre les «idées modérées » et la cause de la France ; ils demandèrent même à Rouland des conseils sur la conduite à tenir à Rome.
Rouland les en remercia, mais paraît en général avoir persisté à conseiller l’abstention aux évêques qui lui demandèrent son avis. Parmi les évêques qui restèrent en France, certains étaient des ultramontains résolus, comme Pie, Wicart Parisis, mais la plupart étaient des modérés gouvernementaux tels que Darboy, Landriot, Rivet, Baudry, Magnin, Ravinet, Christophe, Colet, Lecourtier, Dubreuil : leur abstention leur fut parfois sévèrement reprochée par les ultramontains (2). Finalement une cinquantaine d’évêques français sur 85 se rendirent à Rome (3).
Le gouvernement avait lieu de craindre que les manifestations préparées par le pape ne fussent dirigées non seulement contre la politique impériale, mais contre les principes de la civilisation moderne. Rouland écrivit à Belaval le 4mai:«... La lettre des évêques napolitains au pape me donne de vives inquié-
fication. Rouland écrivait à Dreux-Brézé le 3 mars: « Votre lettre, en m’annonçant le projet arrêté par Votre Grandeur de se rendre à Rome, ne pouvait avoir d'autre but que de régulariser ce projet conformément aux lois du pays et aux traditions toujours suivies par l’épiscopat. » En conséquence, l'autorisation était accordée sans avoir été demandée.
(1) Belaval, F1° 2.554 ; Donnet, F1° 1.931 ; Lyonnet, F1° 2.484 ; et aussi Darboy, F1° 2.555 qui, finalement, n’alla pas à Rome. ï
(2) Notamment à Dubreuil, Boudinet, Christophe et surtout Lecourtier. Au début de 1862, un jeune prêtre ultramontain, Galéran, ancien élève de d’'Alzon, qui après plusieurs actes d’insubordination venait d’être éloigné de Montpellier et nommé desservant de Ceyras, avait demandé à Lecourtier l'autorisation de se rendre à Rome. Elle lui fut refusée. Lecourtier s'étant lui-même abstenu d'y aller en juin, Galéran l’accusa dans la Gazette du Midi d’avoir cédé à la pression du gouvernement. Cet article fut reproduit par le Monde et l’Union. Le gouvernement leur adressa un communiqué sévère, tandis que Lecourtier frappait Galéran de suspense (6 août). Le Saint-Siège, sur appel de Galéran, lui fit écrire une lettre déférente à Lecourtier, et invita celui-ci à le réintégrer dans ses fonctions. Lecourtier, par une ordonnance aux considérants sévères lui rendit ses pouvoirs sacerdotaux, mais pas son poste. IL fut de nouveau attaqué par la presse cléricale à laquelle le gouvernement imposa silence par un communiqué menaçant (14 novembre). Le nonce chargea le métropolitain, l'archevêque d'Avignon Debelay, d'obtenir que Lecourtier rendit un poste à Galéran. Lecourtier s’y refusa, mais consentit, sur le conseil de Rouland, à lui faire obtenir un secours. (ELLE S0 OR S 70)
(3) Leur départ ne provoqua que peu d'incidents. Plantier, qui était en conflit aigu avec le gouvernement et qu’une cinquantaine de prêtres accompagnait à Rome, fut l’objet d’ovations à son départ de Nimes et dans les gares, sur le trajet Nîmes- Marseille (F1° 1.931 et Clastron : Vie de Mgr Plantier). Le navire qui portait la plupart des évêques quitta Marseille en présence d’une foule qui chantait des cantiques, tandis que des contre-manifestants (parmi lesquels de nombreux Italiens) criaient : «A bas le pape roi, à bas la prêtraille, vive l'empereur » (BB:° 370).
tudes. Il est évident que cette adresse faite pour les prélats qui seront absents est le type de celle qu’on voudra avoir à Rome des prélats présents et assemblés. Je doute qu'un tel langage soit prudent et conciliant. Le renouvellement des doctrines trop absolues de la papauté en ce qui concerne les choses humaines et politiques, la déclaration de guerre lancée contre la civilisation moderne sans distinction du bon et du mauvais me paraissent peu propres à cimenter l'alliance de l’Église et des États et des nations. Je vois avec peine aussi la papauté se substituer trop ouvertement à l’Église universelle, et, dans tout cela, l’épiscopat s’affaisse et périt. Il semble qu’on aime et provoque les luttes : c’est peu sage... » (1).
Rouland avait un autre motif d'inquiétude. La congrégation de l’Index venait de condamner une brochure publiée en 1861 par un professeur de théologie au séminaire de Langres, l’abbé Godard : « Les principes de 1789 el la doctrine catholique. » « Cette brochure pieuse, honnête, intelligente avait un but de conciliation entre l’Église et la société moderne (2). » Godard jugeait en effet la Déclaration des droits de l’homme conforme à la doctrine catholique. Le chargé d’affaires de France à Rome, Bellune, ne put se procurer le texte de la sentence : «On ne s’est pas dissimulé le péril qu’il y avait à condamner des principes qui servent de base à la constitution de l’Empire français. Mais le parti de la modération a succombé et la condamnation a été résolue pour ce fait que plusieurs des principes de 1789 sont contraires à la doctrine catholique. L’accusation générale portée contre ces principes consiste en ce qu’ils élablissent que tout pouvoir vient du peuple, tandis que d’après l’Église lout pouvoir vient de Dieu » (3).
Dupanloup et Augustin Cochin qui étaient à Rome furent très émus de cette condamnation (4). Ils réussirent à obtenir qu’elle ne s’étendrait pas à une seconde édition que Godard rédigerait conformément aux avis des théologiens romains (5).
(1) F1° 2.465. Lyonnet écrivait le 19 mai à Rouland : « Vous connaissez depuis longtemps mes opinions : … attachement à l'Église et au Saint-Siège dans tout ce qui est de leur ressort, mais attachement à la France et à son gouvernement pour tout le reste. C’est d’ailleurs la disposition que j'ai cru remarquer dans la plupart des évèques que j'ai rencontrés : ils ne se gênent pas pour improuver et repousser la déclaration des évêques de Naples ; ils apportent généralement des idées modérées sur la grande question qui préoccupe tous les esprits. » (F1° 2.484.) |
(2) 2 mai 1862. Note de Rouland (Correspondance diplomatique).
(3) 17 novembre 1862. Correspondance diplomatique et FF 5.814, (4) Cochin avait fait dans le Correspondant l'éloge de la brochure de Godard. (5) Cette seconde édition, parue en 1863, était très sévère pour ladéclarrlion des
MAURAIN. — POLITIQUE 39
Le P. Modena, secrétaire de l’Index, répondit aux plamtes de Cochin que la condamnation frappait le livre de Godard, non les principes de 89. Mais Cochin resta inquiet. Il écrivait le 3 mai à Montalembert : « Le Saint Père paraît avoir envie de profiter de la réunion des évêques pour qualifier cerlaines erreurs. Je me suis permis de le supplier humblement de ménager la liberté, notre seul terrain pour le servir en France... Il à daigné me donner les meilleures assurances. Je dis bien bas que je ne suis pas très rassuré. Il est tout à fait à désirer que les évêques libéraux viennent, et en grand nombre » (1).
Le groupe catholique libéral et le gouvernement impérial souhaitaient également la conciliation de la doctrine catholique avec les principes de 1789. Ils étaient également menacés par l’intégrisme du Saint-Siège ; mais la politique les divisait et les empêchait de s'unir sur le terrain où leurs intérêts étaient identiques. Cette division servait la politique de Pie IX. Elle eut pour conséquence, à cette époque, la disparition du seul quotidien catholique français qui combattit l’ultramontanisme autoritaire. Le gouvernement, depuis la suppression de l’Univers, avait empêché Louis Veuillot, soit de créer un nouveau journal, soit de collaborer au Monde. Celui-ci, plus terne et plus modéré que l’ancien Univers, mais fidèle à ses doctrines, était de beaucoup le principal journal catholique français.
Le gouvernement désirait plus que jamais avoir un journal catholique qui lui fût dévoué (2). Il tenta d’abord de soumettre le Monde à son influence, et reconnut que c'était impossible, Il négocia longuement, comme en 1858, avec Gondon pour la création d’un nouveau journal. Puis, comme en 1858, il préféra tenter de s’assurer le concours de l’Ami de la Religion, dont il approuvait le libéralisme gallican, mais que, malgré l’accord de 1859, la question romaine avait plus que jamais rejeté dans l'opposition. Le directeur de l’Ami de la religion, l'abbé Sisson, était gallican et en bons termes avec le gouvernement (3), mais
droits de l'homme (G. Weill : Histoire du catholicisme libéral). Augustin Cochin, cependant, en tira argument pour déclarer dans le Correspondant que le Sant-Siège ne condamnait pas les principes de 1789.
(1) A. Cochin, ses lettres el sa vie. Voir Falloux : Augustin Cochin.
(2) F1 423, Universel. F1# 314, Ami de la Religion. Voir Gondon. Mes relations avec l'administration de la presse, 186%, in-8°, Pourvoi et requête ampliative contre un arrêlé du ministre de l'Intérieur, 1863, in-8°. Ledos: Ami de la Religion {Dictionnaire d'histoire el de géographie ecclésiastiques ).
(3) Voir F2° 2.575, dossier David.
al n’était pas le maître du journal (1). Ses principaux bailleurs de fonds, à l'exception de quelques ecclésiastiques bien disposés pour le gouvernement, et presque tous ses collaborateurs étaient des catholiques libéraux, très hostiles à l’Empire. En 1861, l’Ami de la Religion, dont la situation financière était, difficile, fut mis en actions et un certain nombre d’actions se trouvèrent disponibles, qui, avec celles de Sisson, formaient la majorité (2). En décembre 1861, le gouvernement les fit acheter, mais le secret ne put être gardé. Les principaux rédacteurs, de Carné, Lavedan, Lenormant, démissionnèrent en déclarant qu'ils ne considéraient plus l’Ami de la Religion comme indépendant. Sisson mia la vente du journal et chercha à donner le change par quelques critiques dirigées contre le gouvernement, Ce fut en vain; l’Ami de la Religion, blâmé par plusieurs évêques, perdit rapidement presque tous ses abonnés. Sisson décida de le vendre et de se retitrer.
Le gouvernement changea de plan et autorisa Gondon à fonder un nouveau journal catholique, le Globe (22 avril 1862). Il l’obligea à racheter l’Ami de la Religion, non pour en continuer la publication, mais pour le liquider et en prendre la succession. Gondon acheta le 5 mai l’Amu de la Religion, et annonça que le Globe paraîtrait le 25 juin. Mais l'administration de la presse ayant acheté en décembre des actions de l’Ami de la Religion exigea que des actions du Globe lui fussent remises pour une valeur équivalente. Gondon refusa. L'autorisation de faire paraître le Globe fut révoquée le 13 juin. L’Ami de la Religion cessa de paraître le 15. Le Monde resta le seul quotidien catholique de Paris (3).
Alors que les évêques partaient pour Rome, Napoléon IT fit une nouvelle tentative pour résoudre la question romaine. Sur les instances de La Valette, Goyon fut rappelé à Paris (4) et
(1) 1 paraît bien ne l’avoir jamais été, contrairement à ce qu’il déclarait à Delangle en novembre 1858.
(2) Note du 15 octobre 1861 (F:5 314). Sur 800 actions de 500 francs, 184 appartenaient à Sisson, 86 à des membres du clergé « la plupart bons » (dont 9 évêques, Angebault, Bonnechose, Daniel, Guibert, Jaquemet, Mathieu, Morlhon, Planlier, Pavet et plusieurs prêtres, notamment Cognat, Buquet, etc). ; 274 à des laïques, « la plupart très hostiles » (Baudon, Broglie, Cochin, Falloux, Lemercier, Montalembert, Poujoulat, etc.) ; 236 étaient disponibles ; d'après Gondon, le gouvernementles aurait payées 130.000 francs.
(3) Le Journal des Villes et des Campagnes, semi-quotidien, chercha, avec le concours de Gondon, à prendre la place de l’Ami de la Religion : il demanda vainement l'autorisation de devenir quotidien et resta très peu important (F1* 372).
(4) Il fut nommé sénateur à titre de dédommagement.
remplacé par le général de Montebello. « Il ÿ a urgence à ce que la question romaine reçoive une solution définitive, écrivit le 20 mai, Napoléon III à Thouvenel. L'intérêt du Saint-Siège, celui de la religion, exigent que la pape se réconcilie avec l'Italie, car ce sera se réconcilier avec les idées modernes. » Sans lui donner la forme d’un ultimatum, il fallait faire une nouvelle démarche pour aboutir à cette réconciliation. Thouvenel en précisa les bases dans une dépêche du 31 mai à La Valette : Slalu quo territorial garanti par les puissances ; réforme du gouvernement pontifical ; transfert de sa dette à l'Italie ; liste civile fournie au pape par les puissances catholiques. Thouvenel soulignait que la politique impériale avait pour but de conserver au pape ce qui lui restait de ses États, mais il ajoutait : « Vous aurez pourtant à laisser pressentir au cardinal Antonelli que si l’on nous oppose aussi catégoriquement que par le passé la théorie de l’immobilité, le gouvernement de l’empereur ne saurait y conformer sa conduite... ». Thouvenel savait que le pape serait encouragé à la résistance par la présence des évêques. « Le terrain est aussi mal préparé que possible au Vatican pour la nouvelle tentative de conciliation que notre ambassadeur est chargé de faire. écrivaitil à Benedetti (1). Il sera refusé net... et le moment me paraît approcher où une dernière lutte s’engagera entre les deux opinions représentées dans le conseil des ministres. Qui vivra verra, et j'aime mieux ne rien prévoir. »
A la fin de mai, près de deux cents évêques étaient réunis à Rome (2). Une profonde division s’affirma aussitôt, entre les intégristes dociles à la cour de Rome, dont le cardinal anglais Wisemann fut le principal chef, et les modérés que Dupanloup dominait par son talent, son activité et la renommée que lui avait valu son rôle dans la question romaine. Les français étaient à peu près également divisés entre les deux partis. Veuillot était à Rome et stimulait les intransigeants. La Valette arriva seulement le 6 juin, trop tard pour jouer un rôle actif.
La cour de Rome exerça une action prépondérante sur les évêques. Elle en choisit dix-huit qui furent chargés de rédiger une adresse au pape (3). Wisemann, qui présidait la commission, et Dupanloup qui, avec l'archevêque de Sens, y représentait les évêques français, avaient préparé des projets. D’après Lavi-
(1) 11 juin : Pages de l'histoire du Second Empire.
(2) Leur nombre dépassa plus tard 250
(3) Cette adresse divait répondre à l’allocution pontificale qui n’était pas connue des évêques.
gerie (1) « le projet primitif rédigé par le cardinal Wisemann parlait non seulement du pouvoir temporel mais encore des principes des sociétés modernes qu’il qualifiait ainsi : « Libertates « illas ridiculas quibus modernæ nationes gloriantur. » Suivait un développement non moins insensé et non moins odieux. Sur la question même du pouvoir temporel ; il s’adressait ainsi au pape : « Irrue in hostes ecclesiæ, arripe gladium, percute omnes « illos qui sive armis, sive consilio, sive quocumque alio modu « latrocinium passi sunt. ». Enfin, il terminait en disant au Saint Père : « Loquere, et mandata tua ad reges terræ perferemus. » On croit rêver lorsque l’on entend de semblables paroles. Chose plus étrange encore et qui montre à quel degré d’inintelligence de notre temps nous sommes descendus, cette adresse, lue dans une commission préparatoire de dix-huit évêques, n’a pas excité une seule réclamation. Je me trompe. M. l’évêque d'Orléans, seul, s’est levé et a déclaré que si une pareille adresse était adoptée, il se retirait, ne voulant en aucune manière en accepter la responsabilité ; il a ajouté qu'il allait engager tous les évêques de France à suivre son exemple. Devant cette déclaration formelle, on s’est arrêté, un peu effrayé d’une semblable conséquence. L'adresse de Mgr Dupanloup qui... rendait un hommage solennel à la France et à l’empereur ayant aussi été repoussée (2), on a fait un composé de ces deux pièces, retranchant de l’œuvre de M. l’évêque d'Orléans ce qu’elle avait de plus favorable, et de celle de M. le cardinal Wisemann ce qu’elle avait de plus vif. Il en est encore resté assez pour vous donner uneidée du reste. » Pie IX ne renonçÇa d’ailleurs pas à la condamnation des libertés modernes qu’il préparait depuis plusieurs années (3), et qui venait d’être
(1) 10 juin 1862, lettre à Rouland ; F:° 2.487.
(2) Un prélat autrichien déclara que si l’on remerciait Napoléon IT, il fallait aussi remercier l'empereur d'Autriche, qui était tout dévoué au Saint-Siège, bien que les circonstances l’eussent empêché de lui porter secours : Lavigerie écrivait-dans la même lettre : « Tous les évêques étrangers, à peu près sans exception, s'expriment ici sur l’empereur de la manière la plus haineuse. Ils témoignent vis-à-vis de lui de la défiance la plus profonde. Ils se sont opposés à ce que l’on dise un seul mot de reconnaissance envers Sa Majesté. » Rouland nota : « C’est le reflet des préjugés et des haines accréditées en pays étranger et surtout en Allemagne. L'évêque de Strasbourg me disait hier que plusieurs évêques allemands passant par Strasbourg pour aller à Rome, étaient tout étonnés « de ne pas trouver le clergé français persécuté et humilié ».
Cette disposition des étrangers excita sans doute le patriotisme de Dupanloup.
(3) Voir Hourat: Le Syllabus, étude documentaire, Paris 1904, in-18. Dès 1852, ce projet était à l'étude ; une commission fut chargée de le préparer. Pie IX lui signala comme particulièrement importante une « Instruclion pastorale sur diverses erreurs du temps présent », publiée par Gerbet, évêque de Perpignan, le 23 juillet 1860. La commission la prit pour base de ses travaux ; les 70 propositions furent élaborées en février 1862.
Gl4 LA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE DU SECOND EMPIRE
écartée de l’adresse. II fit remettre à tous les évêques une hste: de 70 propositions jugées dignes d’anathème et qui formulaient les principales « erreurs » du temps (1H). C'était l’ébauche du Syllabus. Les évêques étaient invités à faire connaître leur sentiment à ce sujet dans un délai de trois mois.
L'adresse, réduite à la question du pouvoir temporel, fut définitivement rédigée par une sous-commission de cinq membres auprès de laquelle le sous-secrétaire d'État pour les Affaires Ecclésiastiques, Franchi, joua un grand rôle. La défense très énergique du pouvoir temporel par laquelle Dupamloup avait contrebalancé son hommage à Napoléon ITE, fut en grande partie adoptée. L'adresse déclarait le pouvoir temporel une institution providentielle indispensable au bien de l'Église, stigmatisait ceux qui voulaient le détruire, félicitait Pie EX de lavoir défendu avec intransiseance et proclamait que les évêques le suivraient dans cette voie « jusqu’à la prison et jusqu’à la mort ». Elle souhaiïtait que les souverains séculiers comprissent que la cause du pape était leur propre cause. Ce texte fut agréé par le pape. Voie, d’après Rouland, comment il fut ensuite ratifié par les évêques (2) : «Les évêques, divisés en plusieurs groupes, sont mandés chez un cardinal. Chaque groupe, successivement et séparément introduit, entend la lecture rapide du texte latin de cette longue adresse, lecture faite avec l’accentuation italienne, et il est aussitôt convié à signer ce que la plupart n'ont pu ni saisir mi comprendre. Si quelques voix s'élèvent contre cette façon d'agir, si brusque eë si périlleuse, on insinue queletemps manque, qu’il y a des garanties dans les travaux de la commission et que les hésitations sembleraient accuser l'indifférence et l’hostihté contre le Saint-Siège, et tout le monde signe; non pas grâce à une adhésion réfléchie et intelligente mais par un sentiment de déférence et de soumission. »
Pie IX, dans son allocution du 9 juin, déclara qu’il continuerait à défendre avec la même fermeté son pouvoir temporel. IL flétrit le gouvernement, italien et passa sous silence le rôle de Ta France. Anticipant sur la condamnation solennelle et détaillée qu'il préparait, il attaqua violemment les principes modernes qui tendent à constituer em dehors de la religion et de l’Église, la philosophie, la morale et la politique (3).L'adresse
(1) La Valette s’en procura le texte et le transmit le: 19 juillet aw gouvernement, (Cerçay, 165 À II 5, F1. 1.932).
(2) 25 juillet 1862. Correspondance diplomatique:
(3) « L’allocution pontificale ressemble à tous les actes de la même espèce. EHe:
fut publiée le même jour. L'ensemble, malgré les atténuations apportées à l’adresse par Dupanloup donna l'impression d’une manifestation solennelle d’intransigeance. « Nos évêques, écrivait Lavigerie, sont pour la plupart attristés de ce résultat, mais ils ont évidemment manqué de courage » (1). Ils sont « comme honteux de ce qu'ils ont fait ; je parle bien entendu des raisonnables ; les autres sont triomphants ». Quant au Saint-Siège, fort de l'adhésion de l’épiscopat, il rejeta formellement les nouvelles propositions du gouvernement impérial. Après plusieurs entrevues avec Antonelliet Pie IX, La Valette transmit le 24 juin à son gouvernement ce refus définitif.
L’allocution pontificale et lPadresse des évêques ne suscitèrent en France aucune émotion mais furent vivement discutées par la presse. La presse officieuse fit valoir que l'adresse, inspirée par le Saint-Siège n'avait pas été librement discutée par l’épiscopat. L’évêque ultramontain de Montauban, Doney, répondit le 10 juillet par unelettre publique. Il affirma que Veuillotn’avait pris aucune part à l’élaboration de l’adresse et que le projet Wisemann ne contenait pas la phrase « Irrue in hostes ecclesiae...». « EE je nie par suite qu’un évêque français ait eu lieu de faire les énergiques protestations qu'on lui attribue. À plus forte raison n’a-t-il pas eu à déclarer qu'il quitterait Rome à l’instant et qu'il entraînerait après lui tous les évêques français. » Mais. Doney reconnut que la phrase élogieuse pour l’empereur avait été supprimée, et sa lettre confirmait le rôle prépondérant du pape: « La commission a... été formée sous l'impulsion de quiétait posé pour le faire... »; quant à l’adresse, si « beaucoup d’évêques n’ont pas été à même d’en méditer à loisir toutes les phrases et toutes les expressions, ils l’ont tous approuvée sans scrupule et avec une pleine confiance, soit parce qu’ils en connaissaient tous parfaitement l’ensemble et la portée, soit parce qu'ils ne pouvaient ignorer que le Souverain Pontife l'avait d'avance agréée telle qu’elle leur était présentée ». L'’intransigeance du Saint-Siège le desservit auprès de l’opinion publique.
Le gouvernement, instruit par un incident récent (2), chercha
emploie, pour frapper les erreurs opposées à la doctrine de l'Église et malheureusement aussi aux simples préjugés de quelques-uns, les adjectifs les plus formidables. » Lavigerie à Rouland, 10 juin, F1° 2.487.
(1) 10 juin 1862, à Rouland (F:° 2.487). D'après La Valette, Morlot et La Tour d'Auvergne auraient hésité à signer l’adresse.
(2) L'archevêque de Tours, Guibert, et l'évêque d'Angers, Angebault, s'étaient rendus à Rome en février. Ils étaient de tendances gallicanes, mais la question romaine avait rendu leurs relations avec le gouvernement difficiles. À Rome, ils refusèrent les
à empêcher les manifestations auxquelles aurait pu donner lieu le retour des évêques (1). Il y réussit généralement. Dans plusieurs villes le clergé voulait aller processionnellement attendre l’évêque à la gare et le conduire à la cathédrale : l'autorisation lui fut refusée. Quelques prélats n’annoncèrent pas leur retour qui passa inaperçu. La plupart se rendirent sans cortège à leur cathédrale où ils prononcèrent des allocutions devant un public formé de prêtres, de séminaristes et de femmes. Dans le Midi, oùles populations aimaientlescérémoniesreligieuses, les évêques furent souvent salués et escortés par des foules assez nombreuses. À Nîmes surtout, Plantier fut accueilli par une foule immense et enthousiaste. À Rennes, par contre, comme en mars à Angers, la démonstration cléricale et légitimiste organisée pour le retour de l’archevêque fut troublée par « une contre-manifestation très énergique » aux cris de : Vive l’empereur, à bas les calotins, vive l'Italie (juin) (2).
Les évêques qui avaient été à Rome publièrent des mandements sur les cérémonies qui y avaient eu lieu. Ceux qui étaient restés en France adhérèrent tous à l’adresse (3). Dans de très nombreux diocèses le bas clergé adhéra également à l’adresse. Ces manifestations laissèrent l’opinion indifférente .
invitations de La Valette et du général de Goyon et acceptèrent celles de Mgr Nardi, adversaire notoire du gouvernement impérial. Les journaux officieux critiquèrent cette conduite. Guibert revint sans incident, mais à Angers, le clergé tint, malgré les instances de l’administration, à organiser une manifestation pourle retour d’Angebault. Les ouvriers, qui souffraient de la crise économique, étaient irrités contre l’évêque qui avait porté à Rome 150.000 francs pour le denier de Saint-Pierre. Le préfet fit sonsigner la troupe. Lorsque le cortège composé de prêtres, de séminaristes, et de femmes, passa devant la caserne, les soldats crièrent : Vive l’empereur. La foule les imita et, jusqu’à la cathédrale, Angebault fut suivi par des groupes hostiles qui criaient : Vive l’empereur (19 mars) : F 1° 2.489, BB:8 1.648, F'e III Maine-et-Loire 12; Gillet : Vie de Mgr Angebault.
(1) Voir F1° 1.931, BB'$ 1.653 et 1.654. Le comte de Chambord recevait alors à Lucerne les légitimistes français, qui étaient au nombre de plus de 3.000. Il semble qu'un seul prélat français, l’évêque d'Angoulême, Cousseau, soit allé le saluer.
(2) F1° 2.567 et BB'* 1.653. Le 25 juillet, Rouland, ministre de l’Intérieurpar intérim, rappela par circulaire aux préfets qu’il était interdit d’arborer sans autorisation tout drapeau ou emblème étranger. Il voulait, écrivait-il le 29 à Delangle, empêcher «l'exposition des couleurs et emblèmes pontificaux dont on abuse dans les campagnes pour la réception des évêques » (BB'$ 1.657).
(3) On remarqua ladhésion de l’évêque de Nancy, Darboy, qui s’accompagnait d'un chaleureux hommage au gouvernement impérial. Par contre une phrase du mandement de Parisis déplut au gouvernement. « Cette fois encore, écrivait-il, c'est en vain que les nations auront frémi et que leurs princes se seront réunis dans un seul et même complot pour attaquer le Seigneur et son Christ en se ruant sur la chaire de Pierre, » Interpellé, Parisis déclara que cette phrase était la traduction d’un psaume et que rien n'était plus loin de sa pensée que de faire ainsi allusion à Napoléon III. Une note en ce sens fut publiée dans la presse locale (BB!* 1.653).
L'empereur, toujours sensible à ce quile concernait personnellement, avait été blessé par la suppression du témoignage de reconnaissance que Dupanloup avait voulu lui faire donner (1). L'interdit dont Dupanloup était frappé depuis plus d’un an fut levé. Rouland le félicita d’avoir défendu « contre des doctrines exagérées les grandes et sages traditions de l’Église s’associant pour le diriger au mouvement légitime du temps et des idées », et d’avoir proclamé « la loyale protection dont la France et l’empereur ont donné tant de preuves à la religion et au Saint Père... Sa Majesté a daigné me charger, Monseigneur, de vous exprimer sa vive satisfaction et ses remerciements » (2).
Le gouvernement, en outre, protesta vivement à Rome, non contre le texte même de l’adresse des évêques, bien qu'il le jugeât trop intransigeant, mais contre les procédés par lesquels la cour de Rome les avait obtenus (3) . Elle avait, contrairement aux déclarations d’Antonelli, utilisé l'assemblée des évêques à des fins totalement étrangères à la canonisation des martyrs Japonais. Elle avait surtout imposé ses vues aux évêques sans leur permettre de délibérer. Si de pareils procédés s’instauraient «il n’y aurait plus d'autorité pour l’épiscopat parce qu'il n’y aurait plus ni dignité, ni liberté, ni règle dans les actes collectifs qu’on voudrait lui attribuer. Ce serait la ruine de l’Église par l’oubli de ses plus respectables pratiques ; et les souverains catholiques ont le plus immense intérêt à ce que les choses de la religion qui touchent de si près au repos des États ne puissent être traitées et décidées qu'avec toutes les formes consacrées car elles sont la garantie réelle et canonique d’un examen sérieux et profond » (4).
Antonelli répondit « en cherchant à démontrer que l'adresse des prélats catholiques s’était produite en dehors des conseils de la cour de Rome » (5) et que celle-ci, en les convoquant, n’avait
(1) Voir Nuova Antologia, 12 janvier 1900 : 14 juin 1862, Vimercati à Rattazzi.
(2) Cité par Lagrange. Cependant le gouvernement prononça le 26 juillet la suppression du journal clérical, l’Orléanais, pour un article pessimiste sur l’industrie des couvertures.
(3) Correspondance diplomatique, 25 juillet 1862. Note de Rouland transmise à Thouvenel après avoir été approuvée par l’empereur.
(4) Dans la dernière partie de sa note, qui ne fut pas transmise à La Valette, Rouland déclarait que le gouvernement impérial ne reconnaîtrait pas comme une décision canonique de l’épiscopat l’ensemble des avis individuels qu’émettraient les évêques sur les 70 propositions qui leur avaient été soumises. C'est après avoir consulté par écrit et individuellement les évêques que Pie 1X avait proclamé le dogme de l’Immaculée Conception.
(5) La Valette à Thouvenel, 1er août 1862 (Correspondance diplomatique). La Valette
vraiment pour but que la canonisation des martyrs japonais. Dans une dépêche au nonce (12 août) qui fut communiquée à La Valette, il développa cette argumentation et exprima chaleureusement la reconnaissance du Saint-Siège pour Napoléon FIL (1).
La cour de Rome restait fidèle à la tactique qu’elle suivait depuis 1860 : Elle refusait obstinément au gouvernement impérial tout témoignage public de reconnaissance pour la présence des troupes françaises à Rome et cherchait à calmer sa mauvaise humeur par des protestations de gratitude données verbalement ou dans des documents confidentiels qui, même s'ils avaient été publiés, n'auraient engagé que la responsabilité d’Antonelli.
HIT. — La chule de Thouvenel el l’ajournement de la question romaine
Le refus opposé par le pape aux propositions du gouvernement impérial montrait qu'il n’accepterait aucune solution de la question romaine sur la base du stalu quo. Thouvenel aurait voulu, comme le conseillaient depuis longtemps La Valette et Lavigerie, lui en imposer une. Mais avant qu'aucune décision eût été prise par l’empereur, Garibaldi, renouvelant son entreprise de 1860, débarqua en Sicile le 19 juillet en annonçant l'intention de marcher sur Rome. Le 25 août, il débarquait en Calabre. Le même jour le Moniteur annonça que le concours des troupes françaises ne ferait pas défaut au pape. Le gouvernement italien, sous la pression du gouvernement impérial, arrêta Garibaldi qui fut pris et blessé le 29 août à Aspromonte. Cette marque de fermeté confirma Fhouvenel dans son intention de régler la question romaine avec l'Italie en dehors du pape.
Mais l’empereur restait indécis. « Sa résolution est très hésitante, écrivait Thouvenel le 1er septembre (2), et l'influence cléricale, à l’heure qu'il est, tend à dominer auprès de lui l'influence libérale. Napoléon IIT, poussé au pied du mur, doit-il agir comme le ferait Henri V.. ? Parmi mes collègues, M. Delangle, M. Billault, M. Rouher, M. Baroche, M. de Persigny, M. Rouland, M. Fould, le maréchal Vaillant, M. de Chasseloup- Laubat, avec les nuances de leur caractère, pensent comme moi,
écrivait le ? dans une lettre privée : « Le cardinal m'a menti avec une effronterie dont. je rougissais pour lui.» (Cerçay, 165 A IE 5.)
(1) Correspondance diplomatique, 23 août.
(2) A Flahault, ambassadeur à Londres, père de Morny ; Le secret de l'empereur.
et nous avons avec nous M. Troplong, et M. de Morny ; le: comte Walewski, le maréchal Randon (1) et M. Magne sont seuls dans le camp adverse, mais ils ont une auxiliaire puissante et Pair de la cour leur est favorable. »
Le 10 septembre, le ministre italien des Affaires Étrangères, Durando, lança une cireulaire où il réclamait Rome capitale. Cette prétention, soutenue avec insistance par l'Angleterre, irrita l’empereur. Il était alors à Biarritz où 1 subissait sans contrepoids Pinfluence des Walewski et surtout celle de l’impératrice (2). Le 22 septembre, il écrivit au maréchal Randon, qui lui offrait sa démission. « Je me sais si je ne ferai pas quelques modifications dans le ministère, mais dans tous les cas, ce sera toujours dans le sens de vos opinions » (3). La Guéronnière avait fondé un journal d’allure officieuse, la France, où il combattait Funité italienne. Le bruit courut que Fhouvenel serait remplacé par un conservateur clérical : soit Drouyn de Lhuys, soit Walewski. Cependant Thouvenel obtint la publication, dans le Moniteur du 25 septembre, des dépêches relatives au rejet des dernières propositions françaises, ce qur donnait à opinion publique une nouvelle preuve de l’intransigeance du Saint-Siège.
La erise s’ouvrit dès le retour de l’empereur à Saint-Cloud (9 octobre) (4). Au conseil des ministres du 10, il ne fut pas question de Rome. Pour effacer l’impression produite par la circulaire Durando, Fhouvenel avait obtenu du gouvernement, italien une nouvelle note eonciliante, qui demandait seulement l'évacuation. L’impératrice dit à Nigra : « J’ar été troublée lorsqu'on m’a annoncé une nouvelle note de votre gouvernement ;
(1) Le général de Montebello, successeur du général de Goyom, avait été blessé de la mauvaise volonté du pape à l'égard du gouvernement impérial, et. marchait d'accord avec La Valette. Pour pouvoir continuer à fournir à l’empereur des renseignmements opposés à ceux de l'ambassadeur, Randon envoya à Rome un de ses collaborateurs, le colonel Merlin, qui vit l'empereur à son retour (22 août) et critiqua vivement la conduite et le langage de La Valette. Mme de Montebello, catholique ardente, ancienne dame d'honneur de l’impératrice, agissait dans le même sens que Randon. (Voir Rastoul, Vie du maréchal Randon.)
(2) Les « italianissimes » savaient qu’ils encouraient le ressentiment de l'impératrice. « Je vois d'ici, écrivait le 24 mars 1862 Benedetti à Thouvenel, que chacune de mes dépêches me vaut, en certain lieu, quand on en lit l’analyse, un point noir,etle nombre doit commencer à en être considérable.» (Cerçay, 165 À II 3.)
(3) Mémoires du maréchal Randon.
(4) Les principales sources sont : 1° Les lettres de Thouvenel, publiées par son fils dans. Le secret de l'empereur et les Pages de l'histoire du Second Empire ; 2° Tes Lettres à M. Panizzi, de Mérimée, informé par Fould; deux d’entre elles sont datées du 15 octabre, alors que l’une au moins est du 14; 3° le récit inédit et autographe de Baroche (Baroche, 1.015) : Il est intégralement cité ici, sauf le début.
mais la circulaire du général Durando existe, et je suis trop franche pour ne pas vous dire que je l’aurais dictée telle qu’elle est » (1). Pour la première fois sous le Second Empire, la question de la responsabilité et de la solidarité ministérielle fut nettement posée.
«… le lundi (2). écrit Baroche, M. Thouvenel arriva chez moi fort ému, et m'annonça qu'il arrivait de Saint-Cloud et que l’empereur, au milieu de grandes protestations d’attachement et même de reconnaissance, lui avait déclaré qu'il croyait devoir se séparer de lui et le remplacer par M. Drouyn de Lhuys. L'empereur avait ajouté que, sur la demande du nouveau ministre des Affaires Etrangères, M. de Persigny quitterait aussi le ministère. D'ailleurs, la politique sur la question de Rome ne changerait pas : on suivrait toujours les errements de la lettre du 20 mai, mais avec des hommes nouveaux moins engagés que MM. Thouvenel et de Persigny, on espérait faire accepter par Rome ce que cette cour avait refusé au mois de juin dernier, et agir plus efficacement sur l'Italie. M. Thouvenel avait fait prier Fould et Rouher de venir chez moi et ces collègues ne tardèrent pas à arriver. »
« Nous fûmes tous d'accord pour considérer la situation comme très grave. Le changement brusque et simultané des deux ministres qui, à l’intérieur et à l'extérieur, représentaient la politique libérale devait produire en France et en Europe le plus déplorable, effet. C'était un grand danger pour l’empereur, d'autant plus que la modification ministérielle menée par W. (3) laissait apercevoir une autre personne (4) dont l'influence dans la politique et sur l’empereur serait assurément mal accueillie du public. Vainement l’empereur proclamerait-il qu'il ne changerait pas de politique. L’évidence des faits serait plus forte que ses paroles et l’émotion générale pourrait aller très loin en France et, en sens divers, à Rome et dans le royaume d'Italie. Nous n’hésitâmes donc pas à eonvenir que si l’empereur persistait dans son projet, nous ne pourrions rester aux affaires et que nous offririons notre démission à Sa Majesté. Il fut entendu que Fould irait le lendemain au nom de nous trois soumettre à l’empereur ces observations et lui déclarer notre résolution. M. Fould s’est rendu le mardi matin à Saint-Cloud. En l’écoutant,
(1) Thouvenel à Benedetti, 11 octobre. Pages de l'histoire du Second Empire. (2) 13 octobre.
(3) Walewski.
(4) L'impératrice.
l'empereur a, paru très étonné de notre émotion et du parti que nous étions disposés à prendre. Il ne s'agissait que d’un changement de personne et non de politique. Dans notre constitution, les ministres n’ont pas une politique à eux, mais sont les instruments de celle de l’empereur. L'empereur ne peut-il changer un de ses ministres sans ébranler la position des autres ? Qu’y a-t-il de commun entre la mission de diriger les Affaires Etrangères d’après les résolutions de l’empereur, mission dont M. Thouvenel était chargé, et les fonctions de MM. Fould, Rouher et Baroche ? »
« Cependant, sur les observations de Fould, l’empereur a fini par admettre que dans tout gouvernement, des hommes qui ont le sentiment de leur dignité ne peuvent faire partie des conseils du souverain quand, sur une question capitale, la politique est dirigée dans un sens que leur conscience réprouve. Le public ne peut croire que chacun d’eux s’isole et se cantonne dans ses attributions spéciales. »
« Il y a entre eux tous aux yeux du public une solidarité de fait, sinon de droit. D'ailleurs la politique bonne ou mauvaise suivie pour les affaires étrangères a une action directe sur les finances, sur le commerce, sur les travaux publics. »
« Dans le cours de la conversation, répondant à une observation de Fould tirée de la nécessité d’un bon accord entre le ministre de l'Intérieur et celui des Affaires Étrangères, l’empereur a été amené à dire que, pour montrer qu’en éloignant Persigny del’Intérieurilne voulait pasexclureles idées libérales ,ilconfierait, si on le voulait, ce département à Rouher et chargea Fould de lui en faire la proposition. »
« On s'était réuni chez moi pour entendre de la bouche de Fould le récit de ce qui s’était passé entre l’empereur et lui. L'idée d'appeler Rouher au ministère de l’Intérieur sans autre compensation à la retraite de Persigny fut jugée par tous inacceptable. Rouher ne comprenait pas comment il pourrait agir dans ce ministère et surtout diriger la presse sans être en accord parfait avec le ministre des Affaires Étrangères. D'ailleurs, disions-nous, Rouher est déjà dans le cabinet. Que gagnons-nous à le voir changer de portefeuille ? Nous perdons toujours la voix et l'influence de Persigny. Si on veut que le public ne vote pas dans l'éloignement de Thouvenel et de Persigny la preuve d’un changement de politique, il faut que le ministre qui personnifie la politique pontificale soit aussi écarté. Que Walewskisorte du cabinet, même pour être ambassadeur à Rome, qué Persigny
le remplace au ministère d'État, que Roubher aille à l’Intérieur et le remplacement de Thouvenel par Drouyn sera compensé aux yeux de tous. »
« Rouher est parti à son tour pour Saint-Cloud afin de porter à l’empereur nos observations nouvelles et son refus de prendre l'Intérieur. »
« L'empereur était sorti et il n’a pu le voir qu'après une longue attente et vers six heures et demie. »
« Sa Majesté, qui sans doute avait cru que l'offre faite de donner à Rouher l'Intérieur aplanirait toutes les difficultés, s’est montré vivement contrarié de notre refus. C’est vous, dit-il, qui faites la crise en vous retirant, et non pas moi. Je ferai mettre au Moniteur que vous ne vous êtes éloignés qu’à l’occasion de dissentiments sur les personnes et non pour des motifs politiques, puisque ma politique n’est pas changée. »
« Nous dinions chez Rouher, Fould, Thouvenel et moi. Il n’est rentré qu’à huitheures.Lerécit qu'ilnousa fait n’a rien changé à nos résolutions. Walewski l’a fait, dans la soirée, prier à deux reprises de venir le voir, lui déclarant qu'il se serait rendu chez lui s’il eût été seul. Rouher l’a vu et Walewski, pour l’intimider sans doute, lui a raconté la colère de l’empereur, manifestée par des paroles dures et blessantes pour nous qui ne sont certainement pas sorties de la bouche de Sa Majesté, et a fini par lui dire qu'il partait pour Saint-Cloud { il était dix heures et demie) où il avait ordre de porter les décrets qui paraîtraïient le lendemain au Moniteur. »
« Pendant l’absence de Rouher, Persigny est venu, et nous avons appris qu’à six heures, en revenant. de Chamarande etsans aucun avertissement préalable, il avait trouvé un billet de l’empereur qui lui demandait sa démission en protestant d’ailleurs de la continuation de ses bons sentiments pour lui. Persieny avait répondu en se mettant à la disposition de Sa Majesté mais en demandant une audience pour le lendemain à dix heures et en prrant qu’on ne ft rien avant de l’avoir entendu. »
« Nous convenons que Fould et moi irons à Saint-Cloud le lendemain matin mercredi. »
«Le mercredi, j'étais à huit heures du matin chez Fould. Morny y vint, fort animé, parlant de sa démission et de celle de M. de Flahault, insistant surtout pour qu’on repoussât absolument Drouyn de Lhuys. »
€ Arrivés à Saint-Cloud, l’empereur nous reçut immédiatement. Il avait l’air calme et bienveillant comme à l'ordinaire.
Eh bien, nous dit-il, quelles nouvelles m’apportez-vous ? » (1). Après de longs débats, où Persigny et Morny firent à l’empereur des remontrances très énergiques, les ministres acceptèrent le remplacement de Thouvenel par Drouyn de Lhuys, Persigny gardant l’Intérieur (15 octobre).
Le ministère restait profondément divisé, et la politique de l’empereur plus que jamais incertaine. « Tout le monde perd en considération », écrivait Mérimée (15 octobre); et Augustin Cochin : « Ce sera un événement si M. de Persieny quitte le ministère. Sans cela, ce n’est qu'un tâtonnement de plus, un symptôme boîteux de l'influence qu’exerce l’impératrice quand le prince Napoléon n’est pas là » (20 octobre) (2). Le 18 octobre, dans une circulaire publique aux agents diplomatiques, Drouyn de Lhuys déclara que la lettre adressée le 20 mai par Napoléon III à Thouvenel restait la base de la politique française dans la question romaine. Le même jour, Persigny, dans une circulaire aux préfets, déclara que la nomination de Drouyn de Lhuys ne changeait rien à la politique impériale et que la ligne de conduite de l’administration n’en devait pas être modifiée(3). Le seul résultat net de la crise fut l’ajournement de la question romaine. Les « italianissimes », Benedetti et La Valette, furent remplacés, celui-ci par un ambassadeur agréable au pape, le prince de la Tour d'Auvergne, frère de l'archevêque (4). Dans une dépêche du 26 octobre au chargé d’affaires de Turin, publiée dans le Moniteur du 18 novembre, Drouyn de Lhuys rejeta formellement les prétentions émises dans la circulaire Durando : «Le gouvernement italien. s’est placé sur un terrain où les intérêts permanents et les traditions de la France. nous interdisent de le suivre. »
La Tour d'Auvergne fut chargé de représenter au pape la nécessité d'accepter en fait, sinon en droit, le statu quo, et de procéder à des réformes ; mais il ne devait pas insister pour une prompte satisfaction. Le pape lui répondit d’une manière évasive,
(1) Le récit de Baroche s'arrête là : Il a ajouté au crayon : « Longue conversation, Persigny restera. Je le trouve dans la cour en sortant du palais. I entre chez l’empereur. Vive explication sur l'influence intérieure et de ménage. Conversation de Fould avec l’impératrice. Drouyn est nommé.» Pendant cette crise, Billault était malade et absent de Paris.
(2) Cochin à Montalembert. Correspondant, janvier 1924.
(3) Drouyn de Lhuys, d’après Darimon { L’opposilion libérale) fut très mécontent de cette circulaire et des directives favorables à l'Italie que Persigny continuait à donner aux journaux officieux.
(4) Le personnel de l'ambassade fut presque entièrement renouvelé. Voir d’Ideville : Journal d’un diplomate en Italie : Rome (1862-66). Flahault donna également sa démission.
mais conciliante, et lui exprima sa reconnaissance pour l’empereur. Les documents diplomatiques publiés en janvier 1863 montrèrent que les bons rapports étaient rétablis entre les deux cours bien que le gouvernement impérial n’eût pas renoncé à ses vues. À son audience du 1e janvier, le pape bénit chaleureusement Napoléon III et sa famille.
Cette détente se manifesta également dans les débats de l’adresse. L'empereur déclara que « notre honneur et nos engagements passés nous obligeaient à soutenir » le pape. Le Sénat (1) et le Corps Législatif se félicitèrent de l’apaisement de la question romaine. Aucun catholique ne vota contre l’adresse. Seul Keller s’abstint en déclarant que le maintien du slalu quo n’était pas une solution.
En réalité, la cour de Rome n’était nullement disposée à accorder des réformes, et, si elle avait manifesté tant de bonne volonté au gouvernement impérial depuis l'avènement deDrouyn de Lhuys, c’est qu’elle en avait conçu des espoirs excessifs (2). Montebello, signalant à Randon le 28 mars quelques difficultés qu'il rencontrait dela part des autorités pontificales, les attribuait «à une mauvaise humeur qui s’accroit à mesure que tombent les illusions dont on s’est bercé au moment du changement du ministre des Affaires Étrangères, à mesure que les mois s’écoulent sans apporter dans la politique ce revirement radical qu’on avait rêvé. Dès le premier jour j'ai eu l'honneur de vous signaler l’exagération de joie et d’espérance que j'avais constatée et de vous faire pressentir les difficultés qui devaient en être la suite. » (3).
(1) Au Sénat, Thouvenel, sans se plaindre de sa chute, montra qu'elle n'avait pas fait progresser la question romaine. Il était vain et contraire à la politique suivie par l'empereur depuis 1859, d'espérer la dislocation du royaume d'Italie. D'autre part, on ne pouvait maintenir le statu quo qu’en imposant aux Romains «un régime dont les plus catholiques d’entre nous ne voudraient pas pour eux-mêmes. J’ai la ferme confiance que si une nouvelle tentative à Rome n’est pas plus heureuse que les précédentes, l’empereur croira le moment venu de sortir des embarras dont sa modération et sa patience ne sauraient l'empêcher à la longue d'apprécier la gravité et de mesurer les périls » (29 janvier). Ce discours, dont la convention de septembre vérifia deux ans plus tard les conclusions, fit alors peu d'effet.
(2) Is furent d’ailleurs entretenus par les égards que le gouvernement impérial eut pour elle. C’est ainsi qu'elle obtint l'autorisation de placer en France le reliquat des titres de l'emprunt qui n'avaient pas été placés en 1860, soit 8 millions. (Voir Correspondance diplomatique, mars-mai 1863.) Comme en 1860, il avait été convenu que le clergé ne prendrait aucune part à l'emprunt. Seul l'évêque d’Autun fit de l'emprunt l’objet d’une circulaire.
(3) Correspondance diplomatique. D'Ideville confirme ces renseignements. D’après lui, La Tour d'Auvergne, qui fut nommé à Londres en octobre, fut satisfait de quitter Rome où il n'aurait pu que décevoir les espoirs excessifs que le pape plaçait en lui (Journal d'un diplomate en Italie).
En effet, lorsque Drouyn de Lhuys, le 14 mars 1863, chargea La Tour d'Auvergne de soulever de nouveau la question des réformes, le gouvernement pontifical répondit qu’il ne Jugeait pas le moment venu d’en accorder. La Tour d'Auvergne, en faisant connaître l'échec de ses démarches, ajouta : « Sa Sainteté s’en montrait un peu attristée parce qu’elle croyait y voir la preuve de dispositions moins bienveillantes à son égard de la part du gouvernement impérial » (1). Les relations entre les deux cours restèrent cependant bonnes, car Drouyn de Lhuys avait prévu le refus du pape et prescrit à La Tour d'Auvergne de ne pas insister. Il se contenta « d’ajourner…. la réalisation de nos espérances jusqu’à l’avènement d’un nouveau pape Il nous importe. de nous y préparer dès à présent et je vous prie, Prince, d’en faire un des objets principaux de votre sollicitude » (2). Dès le mois de décembre, une indisposition du pape avait rappelé cette éventualité. La Tour d’Auvergue avait trouvé trop brutale la menace d'évacuation prévue par Gramont pour empêcher un conclave précipité (3). Le gouvernement réunit des renseignements sur tous les cardinaux. Pour accroître son influence en cas de conclave, 1l accorda des allocations aux chanoines de Latran et forma le projet, auquel il renonça, de demander au Saint-Siège le droit de nommer un ou plusieurs cardinaux de Curie français (4).
Arese, que le gouvernement italien avait envoyé sonder Napoléon III sur la question romaine, vit que, pour le moment, il n’obtiendrait rien : «.. Le vent qui souffle ici ne nous est nullement favorable, écrivait-il (5). Il est de mode d’être très catholique ; la proximité des élections fait que l’on veut tenir compte du clergé. … J'ai vu Drouyn... Il m'a dit qu'avec un changement de pape l’état des choses et les engagements de la France changeraient aussi. … Somme toute. ici aussi on fait de la politique au jour le jour. » Comme en 1861, le gouvernement impérial trouvait dans l’éventualité de la mort de Pie IX un motif de plus d’ajourner la solution de la question romaine.
(1) Correspondance diplomatique, 27 mars 1863. (2) Correspondance diplomatique, 14 mars.
(3) Correspondance diplomatique, 30 décembre 1862. Voir p. 511.
(4) Février-mai 1863. Le pape avait récemment nommé cardinal de Curie un bénédictin français, Pitra, mais il n’avait naturellement pas consulté le gouvernement impérial. (Voir Correspondance diplomatique, janvier 1863.) | #
(5) 16 mars, au ministre des Affaires Etrangères, Pasolini. Voir Giuseppe Pasolini Memorie raccolte dal suo figlio. Bonfadini : Vila di Francesco Arese ; Grabinski : Un ami de Napoléon III, le comte Arese.
MAURAIN, — POLITIQUE -ù
IV. — La polilique ecclésiastique après la chule de Thouvenel
La chute de Thouvenel fut accueillie dans toute la France avec une vive satisfaction par le clergé et par les cléricaux. Le gouvernement affirmait que sa politique n’était pas changée, mais l’on savait que l'évacuation de Rome était ajournée sine die, et c'était l'essentiel pour les cléricaux. Ils savaient qu’une intervention armée pour rendre au pape ses provinces perdues était impossible, et s’ils persistaient à espérer la dislocation de l'unité italienne, le maintien du statu quo, en attendant, les satisfaisait. La chute de Thouvenel ne mécontenta qu’une faible minorité de républicains et de bonapartistes démocrates (1), car si la nation, dans sa grande majorité, était rebelle, en politique, à l'influence du clergé, elle avait peu de sympathie pour les Italiens, que l’on trouvait remuants, insatiables et ingrats.
Le malaise que la question romaine entretenait depuis trois ans parut se dissiper. Presque tous les procureurs généraux signalèrent cette détente et s’en félicitèrent. L’effet fut surtout grand dans les régions où le clergé était influent. Il faut, écrivait le procureur général de Besançon, « remonter bien loin en arrière pour trouver un acte politique qui ait eu, aux yeux du pays, autant d'importance... Grande a été la joie dans le clergé et parmi les conservateurs » (2). Même dans les régions peu religleuses comme celle de Paris, l’apaisement de la question romaine eut de l'importance, car elle était un « dissolvant dangereux pour le parti conservateur » (3). Si la satisfaction du clergé et de ses partisans était certaine, était-il reconnaissant au gouvernement de sa nouvelle politique italienne, et disposé à se rapprocher de lui ? Sur ce point, les rapports sont beaucoup moins affirmatifs. La réponse définitive ne devait être fournie que par les élections.
Le mémoire rédigé par Dupanloup pour Drouyn de Lhuys (4) montre que, malgré la circulaire de Persigny, la chute de Thouvenel avait suscité dans le clergé l’espoir d’un changement de la
(1) L'Opinion Nationale fut frappée Ie 8 décembre d’un avertissement : «considéran{ qu’en attribuant faussement et malgré des avertissements officieux tous les actes du gouvernement à des influences qu’il appelle cléricales, ce journal continue à déna- Lurer les intentions libérales du gouvernement de l'empereur ».
(2) BBre 373.
(3) BB*e 384.
(4) Voir chap. XVIII, $ 6.
politique intérieure du gouvernement, et que ce changement était désiré par Drouyn de Lhuys. Mais les actes du gouvernement montrèrent bientôt que la politique inaugurée en 1860 restait en vigueur. :
Tout d’abord, la lutte se poursuivait dans le diocèse de Poitiers, et y reprenait son ancienne violence (1). Plusieurs prêtres attaquèrent le gouvernement en chaire au cours dé l'été, et Pun d'eux, Cailleteau, fut condamné à 15 jours de prison (2). La situation du recteur, l’abbé Juste, qui était à la fois l'adversaire de Pie comme chef de l’académie, et soumis, comme prêtre à sa juridiction, devenait de plus en plus difficile. Rouland le nomma à Clermont le 23 septembre. Le 7 septembre, Pie, commençant une tournée pastorale dans les Deux-Sèvres, fut accueilli à La Ferrière par une manifestation légitimiste, avee exhibition de drapeaux blancs. Les communes du bocage où il se rendit ensuite lui firent un accueil chaleureux, et il y prononça des allocutions très vives contre le gouvernement. Une information fut ouverte, qui n’aboutit pas. Persigny fit prendre par les maires de toutes les communes où devait passer Pie des arrêtés municipaux interdisant toute cérémonie extérieure. La police et la gendarmerie en surveillèrent l’application, et des contraventions furent dressées contre onze curés qui n’en avaient pas tenu compte. Pie se trouvait alors dans la plaine ; les manifestations y furént béaucoup moins chaleureuses que dans le bocage et suscitèrent même des contre-manifestations. Le gouvernement, non sans hésitations, car les juges de paix étaient cléricaux ou peu sûrs, fit poursuivre les onze curés, qui furent condamnés à des amendes inférieures à 5 franes (janvier 1863). Pie décida l’un d’eux, pour lequel Les faits étaient mal établis et le jugement mal motivé, à se pourvoir en Cassation (3). Dans des lettres publiques adressées à
(f) Outre les sources citées chap. XVTI, $ 4, voir BB2+ 1.653, 1.654, 1.658, 1.662, 1.664.
(2) Il fut acquitté en appel.
(3) Rouland écrivit le 7 avril à Delangle : « Ce pourvoi soulève la grave question dés droits du gouvérmement (admimistration” préfectorale et munïefpale) sur la voie publique ét sur les processions ef manifestations. Célte affaire inquiète beaucoup le ministère de l'Intérieur, ef, pour rnon compte, je suis un péu ému du péril qüe court, dit-on, à la Cour de Cassation le principe si énergique posé par Particle premier du Concordat, que « l'exercice public du culte catholique n’a fieu que conforménient aux réglements de police ». On affirme que l’avocat général Charrins est pet disposé à comprendre ce principe, que la Cour ehancellé, ete. H serait bon, je crois, que votre attention spéciale se portât sur cette affaire qui est appelée à un grand retentissement. » Le gouvernement ne voulut pas que cette affaire fut débattué avant les élections, et en obtint l’ajournément. Le 25 juin, fa Cour de Cassation cassa, sans renvoi, le jugement du juge de paix. (BB'# 1.658 ; F*° 5.847.)
Persigny, Pie se plaignit de ces poursuites, et attaqua vivement la politique du gouvernement (1).
Engagée dans une lutte sans merci, l'administration exploitait tous les incidents qui pouvaient déconsidérer Pie ou son clergé. Pie, écrivant le 25 mai 1863 à Rouland en faveur d’un prêtre compromis dans une affaire de mœurs, lui rappelait «les blessures qu’a reçu récemment le clergé de Poitiers dans l'affaire du vicaire de Champdeniers (2) par la publicité et le retentissement scandaleux qu’on lui a donnés » (3). Mais c’est surtout de l'affaire de Charroux que le clergé fut blessé.
L'abbaye de Charroux possédait au Moyen Age une relique qui passait pour celle de la circoncision, et dont l’ostension se faisait en grande pompe tous les sept ans. Au xvie siècle, cette cérémonie tomba en désuétude, la relique ayant été perdue. On la crut retrouvée, avec plusieurs autres, lorsqu’en 1856, un reliquaire ancien fut découvert à Charroux, dans le couvent des Ursulines, qui dirigeaient un pensionnat de jeunes filles. Pie en admit l’authenticité, en confia la garde aux Ursulines, rétablit la procession des reliques, et y assista le 19 juin 1862. En novembre, il donna son patronage au projet de construire une chapelle destinée à recevoir la relique. L'opinion publique, qui avait jusqu'alors ignoré la trouvaille de 1856, l’accueillit avec scepticisme et ironie. Levert écrivit le 11 décembre à Rouland : « Cette affaire... produit la plus vive impression dans le pays. Dans le monde, dans les cercles, les cafés, les lieux publics, elle est le sujet de toutes les conversations. Jusqu'à présent, personne n’a encore pris la défense de Mgr Pie. Ses meilleurs amis se bornent à déplorer la publicité donnée à l’adoration du saint Prépuce, et l’histoire des Ursulines de Charroux est un thème inépuisable de plaisanteries » (4). Peu après, Pie dut reconnaître que la présence de cette relique dans le reliquaire était au moins douteuse. Il se plaignit amèrement des sarcasmes dont il était l’objet. Cette mésaventure, consécutive à celle de Gicquel,
(1) Le prétexte de ces lettres fut la publication dans l'Indépendance Belge du 11 novembre 1862, d'une lettre adressée le 14 novembre 1861 au cardinal Donnet par Persigny. Celui-ci, justifiant la politique du gouvernement el les mesures prises contre la société de Saint-Vincent de Paul, se plaignait de l'hostilité systématique de Pie et de quelques autres évêques. «
(2) Condamné en novembre 1862 à 5 ans de prison pour erime contre les mœurs. L'évêché, où il avait été dénoncé depuis trois ans, avait refusé de sévir (F2° 5.846, Biéron). i
(3) F2? 5.846, Coutant.
(4) F1 2.561 ; voir BB'8 1.653; Baunard : Histoire du cardinal Pie ; Houtin : La controverse de l'apostolicité des églises de France au X1IX® siècle, 1903, in-12.
défraya la presse à Poitiers, à Paris, et même à l'étranger. « Une conspiration cynique et honteuse a été organisée à Poitiers contre Mgr Pie, et le préfet y a trempé avec ou sans l’autorisation de M. de Persigny », écrivait le Journal de Bruxelles. C'était une nouvelle preuve « du mauvais esprit qui règne dans les régions du gouvernement au point de vue religieux ». (10 janvier.) Du moins de pareils incidents étaient-ils des plus néfastes à l’apaisement des conflits relatifs à la politique religieuse.
Le gouvernement eut aussi l’occasion de montrer que sa politique vis-à-vis des congrégations n'avait pas changé. Deux Rédemptoristes s'étaient établis le 3 octobre à Morlaix, dans une maison appartenant à l’évêque. L'administration n’apprit leur arrivée qu'après coup. Ils étaient d’ailleurs mal vus de la population, et un charivari leur fut donné le 19 octobre. Rouland écrivit au préfet et à l’évêque de Quimper que l'intention du gouvernement était « de ne pas tolérer quant à présent de nouveaux établissements de la part des congrégations religieuses d'hommes non reconnues » (1), et que les Rédemptoristes, compromis dans plusieurs procès étaient particulièrement indésirables. Ceux quis’étaient établis à Morlaix devaient donc repartir au plus tôt. L’évêque, Sergent, s’inclina. Un des Rédemptoristes resta, prétendant « que les lois qui prohibent les congrégations religieuses d'hommes non reconnues ne peuvent atteindre un simple religieux invoquant les droits du citoyen français » (2). Rouland déclara cette conduite « frauduleuse » et obligea le religieux à partir. Par un communiqué adressé aux journaux cléricaux de l'Ouest et de Paris, et au journal libéral le Temps, qui avaient critiqué sa décision, le gouvernement rappela que la loi lui donnait des pouvoirs discrétionnaires sur les congrégations non autorisées.
Le choix du gouvernement pour le siège archiépiscopal de Paris, laissé vacant le 29 décembre par la mort de Morlot, fut également caractéristique (3). L'empereur, comme en 1857, aurait volontiers nommé Bonnechose. Rouland obtint la nomination de Darboy (10 janvier), l’ancien collaborateur gallican et Hibéral de Sibour. Évêque de Nancy depuis trois ans seulement, il s'était fait remarquer par le dévouement au gouvernement impérial qu’il n'avait cessé de manifester. Cette nomination, souhaitée par
(1) 23 octobre, F1° 6.254, Voir aussi BB'* 1.661, et F!* 570.
(2) F1° 6.254 : Rouland au préfet, 14 novembre.
(3) Correspondance diplomatique. F1° 2.555, 1.954, 1.956 ; voir, outre les biographies de Darboy, Bazin : Vie de Mgr Mare.
Morlot, et envisagée depuis 1859 par le gouvernement impérial, était un défi à l’opposition cléricale et au parti ultramontain. Le curé légitimiste de Saint-Thomas-d’Aquin, Debeauvais; écrivait à son ami Dupanloup : « On parle énormément de Mgr Darboy comme successeur, mais l’énormilé même me rassure » (1). L'ultramontain Gay, vicaire général de Pie, lui écrivit le 29 janvier : « l'espérance qu’on a... c’est que le nouvel élu est dans un état de santé déplorable » (2). Les adversaires de Darboy cherchèrent à empêcher sa préconisation.
Le nonce, Chigi, informé le 10 janvier, après la signature du décret mais avant sa publication au Moniteur, chercha à faire ajourner celle-ci. C'était ainsi que Sacconi avait procédé vis-à-vis de Maret. Chigi faisait valoir qu’un évêque ne pouvait être transféré qu'après avoir été dégagé par le pape des liens qui l’unissaient à son premier diocèse : le décret ne devait donc pas être publié tant que Pie IX n’aurait pas donné son agrément au transfert. Rouland répondit que la publication laissait « intacts et respectés les droits du Saint-Siège » (3) et fit paraître le décret au Moniteur du 12, « Si l’on admettait la nécessité d’une adhésion préalable de la cour de Rome, on annulerait le droit du souverain, on le réduirait, pour les sièges les plus importants à une simple présentation ; ou, contrairement à un usage presque constant qui s'appuie sur de hautes convenances, Sa Majesté se verrait, contrainte de prendre les archevêques dans le clergé du second ordre. » Le gouvernement pontifical approuva la thèse soutenue par Chigi, mais Darboy fut préconisé sans difficultés (16 mars).
Lavigerie, dont la situation à Rome était difficile, sollicita l’évêché de Nancy (4). Le gouvernement demanda l’assentiment du pape qui était nécessaire, l’auditeur de Rote étant prélat de sa maison. Pie IX le donna, tout en regrettant que l’auditorat de Rote pour la France ne fût considéré que comme un marchepied pour parvenir à l’épiscopat. Lavigerie fut nommé le 5 mars, évêque de Nancy et préconisé le 16 avec Darboy (5). Ces deux nominalions eurent une importance considérable, car Darboy et Lavigerie furent, jusqu’à la fin de l’Empire, les principaux conseillers ecclésiastiques du gouvernement impérial, e& inspirèrent sa politique gallicane.
1) ? janvier, AB XIX 524 ; voir la lettre du 13 janvier, AB XIX 595. 2) Cité par Boisrouvray : Mgr Gay, évêque d’Anthédon.
3) 11 janvier 1863, Rouland à Chigi ; F1° 1.954,
4) F12 2,450 et Correspondance diplomatique.
5) Il fut sacré à Rome, ce qui suscita quelques difficultés.
Drouyn de Lhuys nomma auditeur de Rote le supérieur du petit séminaire de Paris, Place (1), dévoué au gouvernement impérial, mais ami des catholiques libéraux. Entré tard dans les ordres, il avait été attaché d’ambassade à Rome sous les ordres de Corcelles ; plus tard, il avait longtemps dirigé le petit séminaire d'Orléans, et il était resté en bons termes avec Dupanloup. Sa nomination (14 mars) montre que Drouyn de Lhuys, qui était en relations avec les hommes des anciens partis, cherchait à établir entre le gouvernement et les catholiques libéraux l’entente dont l’assemblée des évêques avait montré la possibilité.
Par contre, trois évêchés étant devenus vacants, Rouland, cebte fois, ne fut pas guidé dans ses choix par les tendances plus ou moins gallicanes des candidats, mais seulement par leur dévouement politique au gouvernement. Il nomma à Périgueux Dabert (2), vivaire général de Viviers, et à Cahors, Peschoud (3), vicaire général de Saint-Claude, sur la recommandation de leurs évêques, Delcusy et Nogret, tous deux modérés et gouvernementaux. Il nomma au Puy l’un des chefs du groupe ultramontain qui avait rallié à l'Empire le clergé des Côtes-du-Nord, l’official de Saint-Brieuc Lebreton, qui, malgré la question romaine, était resté fidèle au gouvernement (4) (16 mai). Tous trois furent préconisés sans difficultés.
L'opinion publique s’intéressait peu aux nominations épiscopales, mais les questions religieuses furent de nouveau agitées, à la fin de 1862 par une pièce de Théâtre, Le Fils de Giboyer, où Émile Augier, bonapartiste démocrate, faisait une vive satire de l'opposition cléricale (5). La commission de censure théâtrale avait remis le 9 octobre au gouvernement un rapport hostile à l'autorisation : il était inopportun de laisser débattre en scène des questions aussi graves ; en outre, l’auteur présentait comme « factieuses et rétrogrades » des doctrines dans lesquelles «il n’y a rien que n’admette le croyant le plus ordinaire, l’homme le moins fanatique et le moins fervent en matière religieuse ». Augier refusa de modifier sa pièce. Elle fut cependant représentée le 1er décembre à la Comédie française. Le bruit se répandit que l'autorisation était due à l'intervention personnelle de
(1) Correspondance diplomatique ; F1° 2.568.
(5) BB:° 1.666. La censure sous Napoléon III. Le tour de France du fils de Giboyer, 1864, in-8°.
l’empereur. Le Moniteur démentit cette nouvelle (8 décembre), mais Augier confirma que l’autorisation avait été accordée malgré la commission de censure. (Opinion Nationale, 10 décembre). En janvier, l’empereur et l’impératrice allèrent voir jouer Le Fils de Giboyer. Veuillot, attaqué incidemment, répondit par une brochure, Le Fond de Giboyer.
Dès le début de janvier, des tournées de. représentations furent organisées en province. Le Fils de Giboyer fut joué, au cours des semaines suivantes, dans une trentaine de villes, suscitant dans chacune de vives polémiques. Deux maires seulement (1). en interdirent la représentation. En général, la pièce fut très applaudie. Dans quelques villes, les légitimistes tentèrent des contre-manifestations qui échouèrent devant l’intervention de la police et l’anticléricalisme de la majorité du public. A Nîmes, d’Alzon, dans une lettre publiée le 2 janvier par l'Opinion du Midi somma la municipalité de retirer sa subvention au théâtre qui allait jouer Le Fils de Giboyer. Le préfet frappa cet article d’un avertissement. La pièce fut jouée avec succès au début de février, sous la protection de la police ; d’après le procureur général Thourel, qui était clérical, la police s’était chargée de la distribution des billets et les avait vendus à des protestants et à des anticléricaux (2). À Toulouse, les manifestants légitimistes, qui étaient en faible minorité, furent expulsés et condamnés à de minimes amendes ; ils avaient pour avocat le fils du premier président, Jacques Piou. Le parquet fit appel et obtint des condamnations un peu plus sévères (janvier.) À Saumur, des officiers de l’école de cavalerie furent parmi les perturbateurs ; ils furent mis aux arrêts. Le procureur général, Darnis, écrivait le 6 février : «Il est malheureusement vrai que l’école de cavalerie se recrute d’officiers sortis pour la plupart des écoles libres, comme l'institution de la rue des Postes, et que cet élément hostile se répand dans l’armée de manière à inspirer des craintes pour l'avenir. Nous commençons à recueillir les fruits de la liberté de l’enseignement laissée aux Jésuites » (3). Après l’autorisation de la pièce, ces tournées de représentations faites sous la protection de la police donnèrent l’impression que le gouvernement patronnait cette pièce anticléricale. Les catholiques en furent trés mécontents.
Peu après, un autre conflit religieux s’ouvrit, qui intéressait
(1) Ceux de Bergerac et de Châtellerault.
(2)NFLG:885; (3) BB16 1.606 ; voir aussi F1e III Maine-et-Loire 12,
un milieux restreint, mais influent. Dupanloup, dans un Averlissement à la jeunesse el aux pères de famille, attaqua vivement les doctrines irréligieuses de Renan, de Taine, et de Littré. Cette brochure était d'actualité : le cours de Renan était toujours suspendu ; Taine venait d’être nommé examinateur à Saint-Cyr malgré les répugnances de Randon et les démarches des cléricaux, dont l'influence avait empêché, quelques semaines auparavant, sa nomination à l’École Polytechnique (1) ; Littré était candidat à l’Académie française. Dupanloup y fit une très vive campagne contre lui (2). Le 23 avril, après plusieurs tours de scrutin, un légitimiste clérical, de Carné fut élu par 18 voix contre 12 à Littré. Jusqu’alors, dansles milieux académiques, les libéraux, catholiques ou incroyants, s'étaient généralement alliés contre le gouvernement impérial (3). L'initiative de Dupanloup rompit cette union. De Carné eut les voix de tous les cléricaux ; Littré eut celles des bonapartistes anticléricaux : Sainte-Beuve, Augier, Mérimée, et celles de burgraves libéraux : Thiers, Rémusat, le duc de Broglie et Berryer. Le Journal des Débats, resté fidèle à la tradition libérale, critiqua Dupanloup.
Cet incident présente un réel intérêt. La division qu'il établit dans les milieux académiques, littéraires et intellectuels ne cessa de s’accentuer au cours des années suivantes, à mesure que le conflit de l’esprit critique et de la science indépendante avec la doctrine de l’Église se manifesta plus nettement. Au point de vue politique, la question que Dupanloup venait de soulever à l’Institut allait se poser devant la nation tout entière. La lutte serait-elle entre les partisans et les adversaires de l'Empire autoritaire, ou entre les partisans et les adversaires du cléricalisme ?
(1) H. Taine. Sa vie et sa correspondance, t. IT.
(2) Notamment auprès de Thiers ; voir Bibliothèque Nationale, manuscrit 20.619 ; et Daniel Halévy : Le courrier de M. Thiers.
(3) Déjà cependant cette coalition s'était divisée. En février 1862, «le clan clérical » avait assuré la défaite de Cuvillier Fleury, soutenu par le « groupe libéral ». (Correspondance du duc d’Aumale et de Cuvillier Fleury). Mais la défaite de Littré eut une signification religieuse beaucoup plus nette et beaucoup plus de retentissement,