‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 102 sur 150 · I. — La campagne électorale · texte numérisé non relu

I. — La campagne électorale

Malgré les conflits suscités par la politique ecclésiastique, le gouvernement, au cours des débats de l’adresse, ne fut pas combattu par les cléricaux, que l’ajournement de la question romaine avait satisfaits. Cependant les anciens chefs de l’opposition cléricale, Plichon, Lemercier, Keller, sachant que l’administration les combattrait aux prochaines élections, critiquèrent le découpage des circonscriptions, calculé pour nuire à l’opposition, et le système des candidatures officielles. Le gouvernement répondit qu'il y restait fidèle (6 février et 24 avril).

On apprit peu à peu quels étaient ses choix. Il maintenait son patronage à une soixantaine des 91, mais le refusait à 24, parmi lesquels les plus connus : Keller, Plichon, Lemercier, Cuverville, Ancel, d’Andelarre, Flavigny (2). Persigny adressa le 5 avril au concurrent de Keller une lettre qui fut communiquée à tous les maires de l’arrondissement de Belfort et où il expliquait le motif de ces exclusions. « Si M. Keller n’était qu'un homme religieux, ardemment dévoué au pape, quels que fussent ses votes à la Chambre, le gouvernement n’hésiterait pas à l’accepter ainsi qu'il a fait pour M. X... et M. Y... qui ont voté comme lui; mais M. Keller ne se borne pas à vouloir le triomphe de la religion. Inspiré par des partis ennemis de l'Empire ou par des passions dangereuses pour la cause qu’il défend, il est, je regrette de le dire, de ces hommes aveuglés qui, en cherchant à mettre en lutte le pape et l’empereur, sont en réalité, les ennemis de la religion et de leur pays... ». Dans sa circulaire publique du 8 mai, Persigny disait encore : « Quelques

(1) Victor Pierre : Les élection de 1863 (1863, in-12).

(2) Sur les quelque 180 députés élus avec l'appui de l'administration qui n'avaient pas voté l’amendement des 91, 24 perdirent son patronage. Il y eut donc proportionnellement ? fois plus d’exclus parmi les cléricaux que parmi les non cléricaux.

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TURN et

députés seulement, dans le nombre de ceux qui ont voté contre le gouvernement lors d’une circonstance importante, n’ont plus le patronage officiel ; mais leur vote n’est entré pour rien dans la résolution qui les concerne. ». Le gouvernement prétendait par ces exclusions ne desservir ni la cause de l’Église, ni celle de l'indépendance des députés ; mais il ne voulait « appuyer auprès des électeurs que des hommes dévoués sans réserve eb sans arrière-pensée à la dynastie impériale et à nos institutions. » En fait, Keller, seul était devenu un adversaire irréductible de l'Empire ; mais les autres cléricaux exclus étaient indifférents en matière dynastique : sans être hostiles à l’empereur, ils ne lui étaient pas dévoués. Le Journal des Villes e£ des Campagnes fut frappé le 21 avril d’un avertissement pour avoir prétendu que l’empereur avait dit à l’un des 91 exclus : «Si vous n'êtes pas le candidat de l’administration, vous serez le mien. » Par ces exclusions, le gouvernement fit des questions religieuses, qui paraissaient apaisées, l’un des sujets principaux de la polémique électorale.

« Ce n’est pas nous qui rappelons l’attention publique sur la question romaine, c’est le gouvernement » déclara, dans son numéro d'avril, le Correspondant. Il fit remarquer que ces mesures justifiaient la politique des catholiques libéraux qui comptaient, pour défendre la religion, non sur le gouvernement, mais sur les libertés publiques. Le Monde, qui, par aversion contre le libéralisme, s’était jusqu'alors peu occupé des élections et s'était montré assez favorable au gouvernement, déclara le 12 mai: « Ce fait doit éclairer les catholiques ; la question religieuse se trouve dans les élections non moins que la question polonaise (1), que la question de la liberté, et les candidats catholiques avant tout sont si naturellement les défenseurs

‘de tout ce qui est juste et bon, de la vraie liberté, de la Pologne

catholique, de tous les grands intérêts du pays, qu'il ne saurait y avoir d’hésitation sur l'appui qui leur est dû... ». «Il n’est pas douteux que les hommes à qui leur attitude dans la question romaine a valu la disgrâce de M. le ministre de l'Intérieur ne présentent aux catholiques les meilleures Litres de confiance. » Le Monde engageait les catholiques à voler pour eux comme pour ceux des 91 qui gardaient le patronage du gouvernement. Le Monde ajouta le 20 mai : « Nous voyons avec plaisir que les

(1) La Pologne, alors en insurrection contre la Russie, avait à la fois les sympathies des catholiques et celles des démocrates.

candidats catholiques sont nombreux et que beaucoup d’entre eux ont des chances sérieuses. » Outre les députés sortants les plus connus étaient Montalembert, candidat dans le Doubs et dans les Côtes-du-Nord, son gendre de Meaux, son beau-frère Mérode, et A. Cochin.

Les résultats que pouvaient obtenir les cléricaux dépendaient de deux graves questions de tactique : celle de l’abstention et celle des alliances. Les légitimistes, qui formaient le gros de l'opposition cléricale, avaient toujours pour consigne de s'abstenir. Tous les anciens chefs parlementaires du parti, Berryer et Falloux notamment, représentèrent au comte de Chambord les dangers de cette tactique : ils firent valoir surtout la nécessité de défendre la cause de l’Église. Le comte de Chambord maintint sa décision, La Gazette de France conseilla de voter blanc ; l’Union ne prit que peu de part à la campagne électorale. Mais de nombreux chefs légitimistes, désobéissant à leur roi, se présentèrent. Falloux se récusa en invoquant sa mauvaise santé. Berryer hésita longtemps et n'accepta la candidature qu’on lui offrait que sur les instances de deux évêques, Dupanloup et Jaquemet, et d’un Jésuite, le P. Félix. Les ordres du comte de Chambord restèrent ainsi sans effet, sauf dans quelques circonscriptions de l'Ouest. L'influence du clergé contribua beaucoup à faire rentrer le personnel légitimiste dans la vie politique.

La question des alliances était plus complexe. Le gouvernement était si fort que beaucoup de ses adversaires jugeaient nécessaire de coaliser contre lui tous les opposants : légitimistes, orléanistes, républicains, indépendants catholiques ou protectionnistes. La plupart des « burgraves », notamment Thiers et Berryer, étaient de ce sentiment. L’ «union libérale » était défendue par la Revue des Deux Mondes, le Journal des Débats, la Presse, et par le Temps qu'avait fondé en 1861 un alsacien protestant, Nefftzer.

Mais elle fut combattue par tous les hommes qui attribuaient à la question religieuse une importance prépondérante. Le Monde exprima le sentiment général des cléricaux en repoussant toute alliance avec les républicains ou avec les libéraux laïques. Le Siècle, qui voulait faire de la question romaine « Ja pierre de touche... de tous les partis (2) » se prononça

(1) Audren de Kerdrel, Fresneau, Durfort de Civrac, de Vogué, ete. (2) 5 février 1863.

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non moins énergiquement contre l'union libérale : « Entre le parti démocratique et le parti légitimiste et clérical ou plutôt clérical, car aujourd’hui ces deux partis ne forment plus qu’un, il y a de l’irréparable », écrivit le 1er avril Taxile Delord. Il repoussait toute alliance avec Berryer, Montalembert ou avec les orléanistes qui comme Guizot, avaient défendu la cause du pape: « Réunir toutes les nuances d’un vrai libéralisme, à la bonne heure! Mais que proposerait-on donc en ce moment au parti démocratique ? De reconstituer une rue de Poitiers électorale et cléricale ; s’il refusait d’y siéger à côté des vieux entremetteurs de coups d’État, des faiseurs de campagne de . Rome à l’intérieur, ce n’est pas moi qui l’en blâmerais. » Le Siècle du 12 avril ajouta : « Le parti clérical n’est pas en désaccord avec le gouvernement sur la question de la liberté, mais sur la question du pouvoir temporel. Supprimez cette cause de dissentiment, le parti clérical reprend dans les rangs des amis du gouvernement la place qu’il y avait prise au lendemain du coup d’État » (1).

La critique la plus forte et la plus retentissante de l’union libérale fut faite par Alphonse Peyrat (2) dans une lettre adressée à Nefftzer, que publia le Temps du 9 avril : « De toutes les prétentions, la plus chimérique serait celle qui voudrait renfermer la question électorale dans la sphère des principes en faisant abstraction des personnes... Je vous demande quels sont, dans le parti légitimiste et clérical, les hommes que vous ferez entrer dans votre coalition et que vous recommanderez au suffrage des démocrates et des libéraux ? Il faut juger des hommes non par les principes qu’ils professent dans l’opposition mais par ceux qu'ils pratiquent quand ils sont au pouvoir. Or les légitimistes et les cléricaux, quand ils ont été maîtres du pouvoir, ont fait « de l’absolutisme politique leur doctrine fondamentale ». Je cite les propres paroles de M. Guizot, qui n’est pas suspect... Il y a un an, un rédacteur du Monde a publié comme un manuel

(1) L'Union libérale fut également combattue par un ancien pair de France, d’Alton Shée, dans une brochure intitulée « Une fusion légilimiste, orléanisle et républicaine », en réponse à Prévost Paradol qui, dansla Revue des Deux Mondes du 1" janvier 1863 avait regretté la division que Le Fils de Giboyer suscitait entre opposants cléricaux et anticléricaux. D'’Alton Shée, s'adressant aux démocrates, leur signalait « dans les cléricaux les adversaires les plus dangereux ».

(2) A. Peyrat, qui avait longtemps collaboré à la Presse el l'avait dirigée en 1861, avait dû la quitter en 1862. Girardin, qui en avait repris la direction, lui donnait une orientation beaucoup moins hostile au gouvernement que Peyrat. Le Temps, bien que très favorable à l’union libérale, donna l'hospitalité aux articles où Peyrat la critiquait.

à l’usage de son parti, une traduction de l’encyclique Mirart vos, où Grégoire XVI anathématise comme une peste la hberté de conscience, la liberté de la presse, toutes les Hbertés modernes.»

« Depuis trois ans, vousle savez, les légitimistes etles cléricaux n’ont pas fait un mouvement, pas prononcé un discours, pas écrit une ligne sans attaquer les hommes les plus éminents du parti démocratique, sans exprimer leur antipathe contre les principes qui forment la base de Ha soerété moderne et auxquels nous tenons, vous et moi, par le fond même de nos entrailles. Peut-être supposez-vous que Fexpérience les 4 instruits et qu'ils ont ouvert les yeux ? M. de Riancey (1) est un homme franc, M. Laurentie (f)} un galant homme, M. Coquille (2) n’a pas l'habitude de cacher sa pensée, et M. Janicot (3) n’y va pas par quatre chemins ; interrogez-les, et quand vous aurez leur réponse vous me direz si vous croyez toujours à la possibilité d’une coalition. »

« Remarquez que je ne vous parle pas de M. de Montalembert, ne supposant pas que l’idée puisse jamais vous venir de faire entrer dans votre coalition Fhomme qui, dans sa lettre du 12 décembre, s’est félicité qu’on eût « mis en déroute tous les bandits de l’Europe », qui a traité le 24 février d’ignoble surprise, déclaré que la France était affamée de silence, et que son grand bonheur était d’être débarrassée de cette tour de Babel qu’on appelait FPAssemblée Nationale » (4).

€ Réfléchissez-y bien, mon cher ami, et vous verrez qu’il n'existe aucun terrain où puisse s’opérer une coalition entre le parti réactionnaire et le parti démocratique. Il y a longtemps que vous discutez contre les légitimistes et les cléricaux : les trouvez-vous aujourd'hui plus Hbéraux qu’il y a dix ans ? Comme les idées nouvelles les envahissent, les cernent et les dominent, ils sont quelquefois forcés, comme le prophète, de rendre hommage à ce qu'ils ont si longtemps maudit, mais ces hommages ne passent pas le bout des lèvres. Au fond, eroyez-le bien, ils

(1) De FUnion.

(2} Du Monde.

(3) De Ia Gazette de France.

(4} Montalembert, contre qui les républicains avaient de si sérieux griefs, était cependant le seul chef catholique que la haine de l’Empire eût rendu presque favorable à l’union libérale. I! recommanda aux électeurs des libéraux non cléricaux. Il écrivait après les élections : « Je suis battu et content. Oui, content de ce que partout, excepté dans linexplicable ville de Besançon, Ia démocratie des villes aït refusé d’être dupe ou complice de César. » (Cité par Bascoul : Vie de Mgr Besson.) Il avait été recommandé aux électeurs par Émile Ollivier.

sont toujours les mêmes, aimant ce que nous détestons, détestant ce que nous aimons. Pour résumer ma pensée en un seul mot, c'est là l'ennemi. » Cette conclusion, bientôt résumée par la phrase : «Le parti clérical, c’est l’ennemi » (1), devait être reprise par Gambetta en 1876 et devenir, sous la forme fameuse : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi », le cri de guerre du parti républicain (2).

Le 26 mai, cinq jours avant le scrutin, fut publiée par les journaux catholiques une Réponse de plusieurs évêques aux consullahions qui leur ont été adressées relativement aux élections prochaines. Elle était l’œuvre de Dupanloup ; les six autres signataires, Guibert, Régnier, Brossais Saint-Marc, Jaquemet, Dupont des Loges, et Regnault n’y avaient guère coopéré que par quelques suppressions. Ces sept prélats s'étaient, depuis la question romaine, très nettement séparés du gouvernement, et dans tous leurs diocèses, sauf dans ceux de Chartres et d'Orléans, l'opposition cléricale disposait de forces sérieuses. Seul Brossais Saint-Marc était ultramontain ; Dupanloup, Guibert, Jaquemet et Dupont des Loges, ces deux derniers de tendances légitimistes, étaient en bons rapports avec les catholiques ribéraux : deux autres évêques, un modéré, Didiot, et un ultramontain, Delalle adhérèrent à la lettre des sept évêques. Voici quels en étaient les principaux avis : les sept évêques exhortaient tous les catholiques à voter. Ils se déclaraient étrangers aux compétitions des partis : impérialistes, légitimistes, orléanistes, « républicains de bonne foi », comptaient dans leurs rangs de bons catholiques qui avaient également droit à la bienveillance de l'Église. « Comme citoyens », les sept évêques souhaitaient que le pouvoir fût respecté, et contrôlé : c'était le mot employé par Morny à la clôture de la session, mais les prélats le commentaient dans un sens plus libéral : ils recommandaient de se placer sur le terrain des institutions existantes, mais de choisir hbrement entre les candidats officiels et opposants. « C’est une question de conscience et de confiance personnelle. » «Comme évêques »,

(1) Nefftzer répondit à Peyrat le 11 avril : « Le parti clérical est-il bien, comme vous le dites, l'ennemi, au sens absolu du mot ? Je pourrais vous rappeler que La Fontaine avait une autre notion de l'ennemi et vous laisser le soin de la chercher dans ses fables, » Il déclara qu’il voterait pour n'importe quel candidat opposant, fût-ce Montalembert, plutôt que pour le candidat officiel.

(2) D'abord dans le manifeste de son groupe, l'Union républicaine (30 juin 1876), puis dans son discours du 4 mai 1877, à la Chambre: « Je ne fais que traduire le sentiment intime du peuple de France en disant du cléricalisme ce qu’en disait un jour mon ami Peyrat : le cléricalisme, voilà l'ennemi. »

ils signalaient, la nécessité de défendre et de compléter la liberté religieuse : « Ne reste-t-il pas des entraves inutiles, des fsévérités sans objet, des défiances que repousse l'esprit de notre société ? La liberté religieuse est la première de toutes, elle tient à la conscience et aux entrailles même de l’homme, elle est le principe de toutes les autres et leur dernier asile au jour où elles sont menacées ; et en même temps, il faut le dire aussi, dans notre société si agitée, cette liberté religieuse n’a pas de meilleur appui que la liberté publique. » D'autre part, « ..lexclusion d’un certain nombre des députés qui se sont montrés le plus fidèles à la cause du Saint-Siège est une chose significative et regrettable. Sans vouloir rien exagérer et en tenant compte des bonnes intentions, on peut la craindre ; la question est ajournée, apaisée, elle n’est pas résolue ». Or l’Église était unanime à déclarer le pouvoir temporel nécessaire au pape. Les catholiques devaient donc servir de toutes leurs forces cette triple cause: « Indépendance temporelle du chef de l’Église, libertéfreligieuse, liberté générale ». Quant aux curés, ils devaient prendre part aux élections mais avec modération et charité, non en partisans ; ils devaient « surtout» ne pas se laisser gagner «par le parti qui promettra le plus à votre presbytère ou à votre sacristie ». Les sept évêques se prononçaient donc contre la consigne d'abstention du comte de Chambord. Ils invitaient tous les catholiques, à voter pour les candidats, officiels ou non, qui s’'engageraient à défendre la cause de l'Église ; ils indiquaient cependant leurs préférences pour les candidats non officiels en s’abstenant de donner au gouvernement aucune marque de confiance, en faisant l’apologie des libertés publiques, en recommandant aux curés de ne pas se laisser acheter par des promesses de subventions. Ils condamnaient implicitement l’union libérale qui excluait absolument les candidats officiels cléricaux et voulait grouper tous les opposants, partisans et adversaires de la « liberté religieuse » et du pouvoir temporel. En fait, avec une nuance plus hostile au gouvernement, leur tactique était celle du Monde, qui fit d’ailleurs l'éloge de leur lettre. Mais ils déclaraient solidaires, dans l’état actuel de la société, la liberté religieuse et les libertés publiques : c'était le principe des catholiques libéraux, qui devait déplaire au Saint-Siège et aux ultramontains (1) car, ceux-ci, même lorsqu'ils utilisaient

(1) Pie, tout en faisant des réserves sur la question des libertés publiques félicita Guibert de ce manifeste « dont il faut, disait-il, mesurer le mérite au déplaisir qu’il cause dans le camp ennemi ». & 21

contre le gouvernement les libertés publiques, évitaient d’ériger cette tactique en doctrine.

On vit surtout dans la lettre des évêques un acte d’opposition. Les journaux libéraux l’approuvèrent. Rouland adressa le 31 mai aux sept évêques une lettre que publia le Moniteur du 2 juin. Il regrettait qu’ils eussent passé sous silence les devoirs des citoyens envers l’empereur ; surtout, il les blâmait sévèrement d’avoir empiété sur les droits des autres évêques et contrevenu aux lois de l’État en formant « une espèce de concile » pour adresser à toute la France un manifeste politique sortant de leurs attributions. Guibert riposta très vivement le 4 juin en contestant au gouvernement le droit de dicter leur conduite aux évêques.

Ainsi les catholiques étaient appelés à choisir entre trois politiques nettement formulées : faire confiance au gouvernement impérial en votant pour tous les candidats officiels ; rompre complètement avec le gouvernement et voter contre tous ses candidats en s’unissant aux opposants de toutes nuances ; soutenir les candidats, officiels ou non, qui donneraient le plus de garanties à la cause de l’Église. De ces trois politiques, la première était recommandée aux catholiques par le gouvernement, la seconde par les libéraux plus préoccupés de politique que de religion, la troisième par les journaux catholiques et par les sept évêques, quis’accordaient avecle Siècle et avec Peyrat pour faire de la question religieuse l’élément essentiel de la vie politique.

Le Saint-Siège, tant par hostilité contre les libertés politiques et les catholiques libéraux que parce qu'il avait alors une certaine confiance dans les dispositions du gouvernement impérial, paraît avoir été peu favorable à l'opposition. Montalembert, se plaignant à Foisset du concours que plusieurs évêques prêtaient au gouvernement, ajoubait : « Je vous avoue au reste que les plus mauvais évêques me semblent encore au-dessus du nonce dont je vous transmets les paroles débitées lundi chez Mme de Galliéra :.. « Toute cette agitation électorale « me déplaîtet n’a aucune importance. Je sors de chez l’empereur ; il est tout à fait bien, rempli de bonnes intentions, et de fort « bonnehumeur.. J'ai toute confiance en lui. — Mais Monseigneur, « dit la duchesse, vous oubliez donc l'invasion des Marches et de « P'Ombrie. — Ah Madame, il faut l'entendre là-dessus, il a eu « ses raisons. » Puis, reprenant surles élections : «Les sept évêques « ont eu tort d'écrire leur lettre ; ils se mêlent de ce qui ne Îles

MAURAIN. — POLITIQUE 41

«regarde pas. Quant à M. Cochin, je ne désire pas du tout qu’il «soit nommé : c’est’ un brouillon (imbroglione) »(1). La cour de Rome ne paraît d’ailleurs pas avoir cherché à imposer une tactique aux catholiques français.

En fait, la diversité des régions françaises au point de vue politique et religieux, et là situation très confuse qui résultait du réveil subit de la vie politique (2), empêchaient lPemploi d’une tactique uniforme. Suivant les régions, les personnes et les circonstances, les catholiques français se partagèrent Crès différemment entre les trois tendances qui s'étaient manifestées pendant la campagne électorale. Cependant quelques faits généraux se dégagent.

Depuis l’avénement de Drouyn de Lhuys il était difficile aux cléricaux d’agiter les populations contre le gouvernement en leur représentant le pape comme en danger immédiat. Au contraire ils se félicitaient de voir adopter la politique qu'ils avaient toujours préconisée : les officiels justifiaient ainsi leur accord avec l'administration ; les opposants déclaraient que le revirement s'était opéré sous leur pression, et que le gouvernement, s’il était débarrassé d’eux, reviendrait à ses anciens errements. En outre, les candidats cléricaux sentirent que la question romaine, apaisée depuis l'avènement de Drouyn de Lhuys, n’était plus la principale préoccupation de l'opinion publique et que l’on désirait avant out un régime plus libéral. Ils adaptèrent leur programme et leur campagne à cet état de l’opinion. Les 91 qui gardaient le patronage du gouvernement se glorifièrent d’avoir fait preuve d'indépendance dans cette circonstance importante. Les cléricaux opposants, même lorsque l'appui du clergé faisait presque toute leur force, se présentèrent surtout comme des libéraux ; ils défendaient la «liberté religieuse» eb le pouvoir temporel qui en était d’après eux la garantie nécessaire, mais en insistant surtout sur la nécessité de déve-

(1) Lecanuet : Montalembert. Ce récit, bien qu'empreint des exagérations habituelles à Montalembert, est corroborré par d'autres témoignages sur les dispositions du nonce. Voir p. 668.

(2) Il est souvent très difficile, tant les partis étaient encore peu organisés de savoir comment les catholiques, ou les républicains, ou les légitimistes ont voté dans telle ou telle circonscription en 1863. Cette expression est même parfois dépourvue de sens, les votes de beaucoup d'électeurs, même parmi ceux qui n’obéissaient pas à l’administration, n'ayant eu aucune signification politique. Les agents du gouvernement, à l'exemple de Persigny, reprochaient volontiers aux oppositions leurs alliances, qu'ils jugeaient de nature à les discréditer. Aussi leurs déclarations et même leurs rapports, tendent-ils à exagérer le nombre des cas où l'union libérale a été pratiquée,

lopper les libertés publiques et de contrôler le gouvernement.

D'autre part, la lettre de Persigny contre Keller servit de modèle à l'administration dans ses luttes contre les opposants cléricaux. Elle déclarait ne pas leur faire grief de leurs opinions relatives au pouvoir temporel et aux questions religieuses, et elle choisissait souvent pour les combattre des cléricaux notoires. Mais elle les attaquait soit comme partisans du régime parlementaire, qui avait affaibli la France et frayé les voies à la révolution, soit comme hommes de l’ancien régime, attachés à la monarchie bourbonienne, au drapeau blanc, aux droits féodaux (1). Dans cette lutte, l’administration eut souvent à souffrir de la défection des maires, qui, au début de l'Empire, avaient été en grand nombre choisis parmi les légitimistes (2).

IT. — Les élections de 1863 : élude par régions (3)

À Paris, un seul des députés sortants élus comme candidats officiels était des 91 : Guyard Delalain. Il fut abandonné par le gouvernement (4) et ne se représenta pas. L'opposition démocratique refusa de s’allier aux royalistes : cependant, elle soutint Thiers, parce que Persigny l'avait violemment attaqué. Parmi ses candidats figuraient les directeurs des deux grands journaux anticléricaux, Havin et Guéroult, bien que celui-ci fût bonapartiste. Tous, sauf Thiers, étaient hostiles au pouvoir temporel du pape. Thiers était favorable aux revendications catholiques et ne s’en cachait pas ; mais il n’avait pas manifesté ses opinions sur ce point aussi publiquement que d’autres chefs orléanistes, et il en parla peu dans sa campagne. Comme en outre il avait autrefois combattu les Jésuites, et qu'il était ouvertement incroyant, sa candidature, bien que peu sympathique aux anticléricaux n’était pas inacceptable pour eux.

Il fut élu, ainsi que tous les autres candidats de lopposition

(1) Persigny autorisa le rétablissement sur les listes électorales des volontaires pontificaux rentrés en France qui en avaient été rayés conformément à Farticle 21 du Code Napoléon.

(2) Sur la pression administrative, voir Jules Ferry : La lulle électorale en 1863. (1864, in-12.)

(3) Les rapports des préfets manquent. Ceux des procureurs généraux (BB*° 427- 431) sont la principale source. Voir également leurs rapports trimestriels (BB°° 370-388) et les rapports de gendarmerie (F2° 5.605). Le Versement de la Chambre : A 198-211, donne des renseignements sur les élections contestées. Les autres sources sont éparses dans la série F1?°,

(4) 11 y avait dans la Seine une circonscription de moins qu’en 1857.

démocratique. Guéroult avait pour concurrents, outre le candidat officiel Fouché Lepelletier, Augustin Cochin, qui, malgré sa situation personnelle, n’arriva qu’au troisième rang. Il retira sa candidature et ne prit pas parti dans la lutte engagée pour le ballottage. Quelques-uns de ses électeurs demandèrent à Guéroult s’il acceptait la formule : l’Église libre dans l’État libre. Guéroult l’accepta en soulignant tous les renoncements qu’elle comportait de la part du clergé. Au second tour, la plupart des électeurs de Cochin paraissent avoir voté pour lui (1).

Dans toute la région parisienne, les questions religieuses ne jouèrent presque aucun rôle électoral. Même les 91 combattus par le gouvernement y insistèrent aussi peu que possible ; ils savaient que le clergé leur était acquis mais que son influence était très faible, et que leurs principales forces étaient dans leurs situations personnelles et dans le concours des libéraux. Gareau fut battu à Meaux, Flavigny à Chinon (2); Grouchy fut réélu à Montargis. Aïlleurs les prêtres ne firent pas campagne, et votèrent suivant leurs préférences personnelles pour les candidats officiels ou pour leurs concurrents. La circulaire publique où l’évêque de Soissons, Christophe, recommanda à ses prêtres de soutenir les candidat officiels (3) ne fut qu’une démonstration de dévouement au gouvernement et n’eut pas d'efficacité.

En Normandie, le gouvernement ne combattit que trois des nombreux cléricaux sortants. Blosseville, dont la circonscription avait été disloquée, et à qui l’appui d’un clergé sans influence n’était d'aucun secours, fut écrasé à Louviers (4). Ancel, combattu au Havre, soutenu avec réserve par Bonnechose (5), fut réélu moins comme clérical que grâce à sa situation personnelle et à l'appui que les républicains lui prêtèrent au second

(LDAGUÉTOUES RES 11.098 17.421 Fouché Lepelletier.. 9.531 11.025 Cochin ere Oro 6.696 Prévost Paradol ... 2.236 De Jouvencel...... 650

(2) Les deux autres sortants d’Indre-et-Loire, Gouin et Mame, étaient aussi des 91 ; l’administration les fil cependant réélire, non sans avoir menacé Gouin de lui retirer son patronage, parce qu’il soutenait Flavigny.

(3) Monde, 31 mai.

(HG Petite lo rcrel)e 0e 20.567 Voir Passy : Le marquis de Blosseville dé BIOSSeVIIIOR EEE Te 2.859 de Montreuil (légilimiste) .. 1,952

(5) Voir Besson : Vie du cardinal de Bonnechose ; et Lecanuet : Montalembert (lettre de mai 1863 à Foisset). Bonnechose était candidat au chapeau de cardinal laissé vacant par la mort de Morlot.

tour (1). Six autres des 91 furent réélus avec l'appui de l’administration (2), et parmi les nouveaux députés qu’elle fit élire, plusieurs étaient très cléricaux. Cependant, dans le Calvados, où l’évêque avait adhéré à la lettre des sept évêques, des candidats légitimistes se présentèrent et réunirent une vingtaine de milliers de voix. À Saint-Lô, enfin, Havin battit difficilement le candidat officiel clérical (3). Le gouvernement, dans l’ensemble de la Normandie, continuait, malgré quelques conflits locaux, à s’appuyer sur la noblesse et la. haute bourgeoisie, plus cléricales que la masse de la population.

Dans la région du Nord, par contre, la haute bourgeoisie protectionniste et cléricale, dont l'influence était grande, était depuis longtemps mal disposée pour le gouvernement. Les mesures qu'il avait prises contre les congrégations du Nord et les polémiques auxquelles elles avaient donné lieu, avaient irrité le clergé. Régnier était un des signataires de la lettre des sept évêques. L'opposition cléricale disposait de plusieurs journaux (4). Dans le Pas-de-Calais, deux candidats officiels, dont un des 91, Lesergeant de Monnecôve, furent battus par deux libéraux cléricaux, Piéron-Leroy et Martel. Dans le Nord, l’administration soutint et fit élire plusieurs cléricaux : Brame, Godard Desmarest, des Rotours, qui battit à Lille un républicain ; elle ne combattit pas Kolb Bernard, qui fut élu contre un libéral. La puissante compagnie d’Anzin, dirigée par des orléamistes cléricaux (5), présenta contre des candidats officiels deux de ses régisseurs : Lambrecht, qui fut élu à Douai, et Thiers, qui fut battu de peu à Valenciennes. L'élection où le clergé joua le rôle le plus important fut celle de Dunkerque-Hazebrouck où Plichon, combattu par l’administration qui avait moditié sa circonscription, fut brillamment réélu (6).

(MANOIR Pre donne 12.785 15.927 Mazeline (officiel) ..... 7.170 7.902 Ollivier (républicain)... 5,955

(2) Notamment d’Albuféra, dans la circonscription anticléricale d'Évreux et Pouyer Quertier à Rouen, où il battit de peu un républicain.

(SAHAVAD Er e0e 16.139 Voir F1# 417, dossier du Siècle

de Kergorlay.... 15.291

(4) Notamment du Propagateur du Nord et du Pas-de-Calais. C'était autrefois un journal démocratique dirigé par Ayraud Degeorges, qui avait publié les articles de Napoléon III, quand il était prisonnier à Ham. Ayraud Degeorges obtint l’autorisation de transférer son journal d'Arras à Lille, et le vendit en 1861 à Kolb Bernard

(5) Fe III Nord 16.

(6) Plichon....!.... 19.326 De Clebsattel... 12.337

En Lorraine, un seul des 91, Ségur Lamoignon (Meuse) fut abandonné par l’administration, et ne se représenta pas. L’Espérance de Nancy, légitimiste, recommanda l’abstention à Lunéville et à Toul où les candidats officiels n'étaient pas cléricaux, et où les opposants étaient l’un protestant, l’autre hostile au pouvoir temporel (1). À Épinal, la lutte fut très vive entre Bourcier de Villers, l’un des 91, soutenu par l’administration, et l’orléaniste clérical Buffet. Le clergé soutint énergiquement Buffet : par rancune contre le gouvernement, il préférait, entre deux cléricaux, l’opposant à l’officiel. Buffet fut battu de peu (2). Un de ses amis, Aubry, obtint à Neufchâteau une forte minorité contre le candidat officiel.

Dans plusieurs circonscriptions d’Alsace, les questions religieuses dominèrent les élections.Jusqu’en 1861, l'administration avait réservé le privilège des annonces légales au journal clérical, l’Alsacien. Puis, en raison de son hostilité dans la question romaine, elle avait partagé les annonces entre lui et le Courrier du Bas-Rhin, protestant. Elle ne disposait d'aucun journal sûr. Pendant la campagne électorale, l’Alsacien lui fut très hostile, et recut deux avertissements (3). Les curés, qui prirent une part active aux élections, et qui, souvent firent en chaire ou même au confessionnal de la propagande pour leurs candidats, étaient en général mal disposés pour le gouvernement. Par contre, Raess, sans seconder l’administration comme elle l'aurait désiré, se montra très conciliant. Dans le Bas-Rhin, trois candidats officiels sortants, deux catholiques, dont un des 91, et un protestant, furent réélus. Celui-ci, de Bussierre, eut à Strasbourg pour unique adversaire un autre protestant, O. Barrot. Le Courrier du Bas-Rhin soutint de Bussierre, tandis que l’Alsacien, par hostilité contre l’administration, se prononçait pour Barrot. Mais Raess et son clergé assurèrent l’élection de Bussierre. À Schlestadt, l'administration opposa à Hallez Claparède,un des 91, un autre catholique, Zorn de Bulach, chambellan de l'empereur. Raess resta neutre, mais le clergé, dans sa grande majorité, se prononça pour Hallez Claparède et fit une vive cam-

(1) Montalembert avait cependant recommandé celui-ci.

(2) Il eut 14.334 voix contre 14.524. L'élection fut invalidée, et Buffet fut élu le. 17 janvier 1864 par 18.321 voix contre 13.478.

(3) 22 avril et 4 juin. L'administration lui retira complètement les annonces. en 1864 et les partagea entre le Courrier du Bas-Rhin et l’Indicateur du Bas-Rhin, bihebdomadaire devenu politique, dont elle chercha à faire son organe, mais qui ne se développa. pas (F15 297.)

pagne en sa faveur : il ne fut battu que de 130 voix (1). Dans le Haut-Rhin, deux catholiques sortants, dont un des 91, furent, réélus sans lutte avec l’appui de l'administration et du clergé. À Mulhouse, la lutte fut entre deux protestants, et le candidat officiel battit le libéral. À Belfort, la lutte fut très vive. Contre Keller, le gouvernement présentait West, ancien préfet du Bas- Rhin, qui, en cette qualité avait favorisé les catholiques. Migeon, à qui quelques curés restaient fidèles, étaitaussi candidat. Keller eut, à défaut de l’appui de Raess (2), celui de la grande majorité des curés qui firent en sa faveur une ardente campagne. Il n’obtint cependant même pas le quart des suffrages exprimés (3).

Le clergé se montra réservé dans l’Ain, et soutint dans le Jura les candidats officiels qui lui étaient dévoués, mais il engagea dans le diocèse de Besançon une lutte ardente contre l’administration (4). Il eut partout ses candidats : dans le Doubs, Mérode et Montalembert, contre les officiels sortants ; dans la Haute- Saône, à Gray, le duc de Marmier, contre le député sortant ; à Vesoul et à Lure, deux des 91 : d’Andelarre, que l’administration combattait vivement, et Grammont, à qui elle n’opposait pas de concurrent, bien qu'il se déclarât indépendant. Mathieu soutint discrètement, mais avec fermeté, les opposants. Le clergé agit avec une violence et un ensemble qui surprirent les agents du gouvernement. Le procureur général, Blanc, très favorable à l'Église, écrivait (5) :« Dans le Doubs, l’exaltation cléricale n’a pas connu de bornes ; c'était une véritable croisade ;la chairechrétienne en a partout retenti, et dans des termes qui font peu d'honneur à la modération évangélique ; on peut dire sans exagération que toute l’Église y a concouru, et avec un ensemble qui accusait une suprême direction : les couvents fabriquaient des bulletins de vote, les enfants des écoles les colportaient, une myriade de lévites arrachés un instant au silence du cloître (6) parcourait les campagnes et propageait le mot d'ordre. Lors de la

(1) I eut 14.794 voix contre 14.921. Cette élection fut invalidée, et Hallez Claparède fut élu Je 17 janvier 1864 à 400 voix de majorité. Voir F?° 5.864. (2) F1° 5.864 : 25 janvier 1864 : Raess à Baroche.

(SN étre 11.255 13.828 Migeon.... 8,545 12.266 KeéHer "7 6.055

(4) FH, Isoard et Pastoureau ; BB°* 1.677 ; F1? 9.987.

(6) Mathieu avait donné congé à ses séminaristes, pour leur permettre d’agir sur leurs familles.

fermeture du serutin, on a vu auprès de chaque urne un ecclésiastique prendre place et contrôler l’opération du dépouillement des bulletins de vote... ». Le président du conséil général de la Haute-Saône, le sénateur Amédée Thierry, écrivit à l'empereur : « Chaque paroisse est devenue un centre électoral où tous les moyens ont été employés pour détourner de sa voie sincère le suffrage universel ; on a agi sur les femmes, sur les enfants ; le confessionnal est devenu une tribune politique ; enfin on a prêché ouvertement dans les églises, non pas contre le candidat officiel, qui a été bientôt mis de côté, mais contre le gouvernement dans la personne de son représentant, le préfet, puis contre le gouvernement sans voile » (1). Les deux préfets ripostaient avec une égale vivacité. « Les blancs sont toujours blancs », déclarait celui de la Haute-Saône, Isoard, qui représentait d’Andelarre et de Marmier comme les représentants de l’ancien régime, « Livrer le pays aux aventures, préparer de nouvelles do ébranler et compromettre l’Empire, » tels devaient être, d’après le préfet du Doubs, Pastoureau, les résultats de la politique préconisée par Montalembert. L'Union Franc-Comtoise reçut un avertissement le 23 avril. Émile Ollivier recommanda aux républicains de voter pour Montalembert, mais son avis ne paraît pas avoir été suivi (2).

L'administration triompha dans le Doubs et fut battue dans la Haute-Saône où l'influence du clergé était cependant bien moindre. Ce résultat ne fut pas seulement dû à l’habileté de Pastoureau et à la maladresse d’Isoard. Dans la Haute- Saône, les trois candidats soutenus par le clergé avaient également pour eux les maîtres de forges et les agriculteurs protectionnistes ; ils s’occupaient activement des affaires locales. D’Andelarre, surtout, correspondait avec ses électeurs et savait défendre leurs droits et leurs intérêts. Au contraire, Mérode, et Montalembert, qui ne vint même pas faire campagne dans le Doubs, n'avaient pour eux que l'influence du clergé. Elle s’exerca avce une vigueur qui leur assura de fortes majorités dans les cantons de la montagne, mais qui irrita les protestants et beaucoup de catholiques de la plaine et des villes. Dans beaucoup d’autres régions de France, les succès et les échecs du clergé

(1) FT, dossier Isoard, 30 juin.

(2) I écrivait à un de leurs chefs : « Si les élections se faisaient sur la question romaine, je vous dirais : votez contre M. de Montalembert. Le gouvernement les ayant lui-même placées sur le terrain de la liberté, je vous dis: votez pour M. de Montalembert », Empire libéral, t. VI.

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eurent les mêmes causes que dans le dioeèse de Besançon QUE

Dans les deux départements savoisiens (2), le gouvernement, depuis l’annexion, s’appuyait sur le parti clérisal qui en avait été le principal artisan. Mais Ferrand, nommé en 1861 préfet de la Haute-Savoie, où le parti libéral était puissant, entreprit de le rallier. Il transforma le journal clérical, le Bon Sens, en un journal neutre, le Mont-Blanc, soumis à la préfecture. Il fit nommer le maire libéral d'Annecy, Levet, président du conseil général. Levet aurait voulu être candidat officiel en 1863. Mais le gouvernement soutint les quatre sortants : les trois cléricaux furent élus sans concurrents sérieux (3), les libéraux n'ayant pas engagé la lutte. Le protestant Bartholoni, à Thonon- Bonneville, fut combattu par un clérical, de Viry, dont la femme était dame d’honneur de l’impératrice, et qui prétendait avoir l’appui de l’empereur. L’évêque Magnin lui était favorable, mais, sur les instances de Rouland, il n’intervint pas dans la lutte. Nombre de curés votèrent pour Bartholoni, qui était riche, généreux et pas anticlérical. La plupart soutinrent de Viry, mais il n’obtint que 4.882 voix contre 17.158.

Les questions religieuses ne jouèrent pas de rôle important dans le Sud-Est. Un indépendant favorable au clergé, Garnier, fut élu dans les Hautes-Alpes ; mais en général, les candidats officiels, parmi lesquels les cléricaux étaient nombreux, ne rencontrèrent pas d'opposition de la part du clergé, sans d’ailleurs trouver chez lui d'appui efficace. L’évêque de Nice, Sola, publia une circulaire favorable aux candidats officiels, mais il n’avait pas d’autorité sur son clergé. On accusa le personnel du grand séminaire de Grenoble d’avoir voté pour l’opposant libéral, Casimir Périer. Ginouilhac réfuta cette accusation, mais 1l semble que la grande majorité de clergé ait voté pour Casimir

(1) Besançon-Pontarlier Baume-les-Dames-Montbéliard CONPBDAUDE EE 00 nec. 20.517 Latour Dumoulin....., 20.943 Montalémpert 77.0 ,,..,.. 9.064 MÉTOUE RS Ten ce eee 12.301 Jouffroy (démocrate)...... 2.279

Lure Vesoul OLAIMONEE eee ses eme ed 20.817 DÉANACIATTORESM, acer. 17.640 GAINDCROR rares 9.048 Gray De Marmier...... 11.241 ER ane ne 8.949

(3) En Savoie, et à Annecy-Saint-Julien.

Périer (1). Dans la Drôme, un des 91, de Lacheisserie, fut abandonné au dernier moment par l'administration qui fit élre contre lui Lacroix Saint-Pierre. De Lacheisserie réunit plus de 9.000 voix.

Les Bouches-du Rhône furent l’un des départements où se posa nettement la question des alliances. Des républicains voulaient s’allier aux légitimistes ; d’autres étaient « plutôt disposés à voter pour les candidats bonapartistes contre les candidats légitimistes et cléricaux » (2). Finalement, l’union libérale fut réalisée, avec, comme candidats, Berryer, Thiers et Marie. Le gouvernement opposa à Berryer, pour lui enlever des voix républicaines, un bonapartiste démocrate, Lagarde, et à Marie, pour lui enlever des voix cléricales, un des 91, Canaple. La Gazette du Midi, légitimiste, annonça que l’évêque et son clergé voteraient pour Berryer, Thiers et Canaple. Cruice, dévoué au gouvernement, déclara dans une lettre publique (21 mai) qu'il avait lu cette information « avec étonnement » et qu'il conseillait à son clergé de ne pas prendre part aux luttes de partis : « Nos sympathies sont acquises à ceux qui sauront à la fois soutenir les intérêts si graves de la religion et servir loyalement leur pays. » C'était un blâme à peine voilé de l’union libérale, mais Cruice avait peu d'autorité sur son clergé, et le clergé lui-même n’était pas très influent. L’union libérale fut loyalement pratiquée. Berryer et Marie furent élus avec d'énormes majorités (3).

Dans le Centre, le clergé, peu influent, ne joua pas de rôle important. La plupart des conservateurs continuant à s’unir autour de l’administration contre les républicains, les candidatures d'opposition légitimiste et cléricale furent peu nombreuses et eurent peu de succès : de Vogué eut moins de 6.000 voix dans le Cher. Certains curés, notamment dans le Limousin, votèrent pour des libéraux avancés, à défaut d’autres opposants. Les évêques, par contre, ne suscitèrent pas de difficultés à l’administralion ; celui d’Autun recommanda même à son clergé, dans une circulaire confidentielle, de voter pour les candidats officiels.

Le clergé joua un rôle plus actif en Auvergne. « Partout, écrivait le procureur général de Riom, le clergé s’est montré plus ou moins hostile au gouvernement, en prêchant l’abstention

(1) F2° 2.531 et F1 2.479, Gérin,, 5 mai 1867.

(2) Taxile Delord : Histoire du Second Empire, t. XII.

(3) Marie eut 16.570 voix contre 6.282 à Canaple ; Berryer, 14.425 contre 7.818 à Lagarde. Thiers fut battu avec 7.800 voix. ;

et en s’abstenant, ou en votant pour le candidat de l’opposition, sauf dans la première circonscription du Cantal où il a donné ses suffrages au candidat recommandé par l'administration, député sortant qui avait voté le maintien du pouvoir temporel (1)... À l’origine, le clergé se contentait d'agir sourdement, mais quand a paru le manifeste des sept évêques, il a mis le masque de côté et s’est jeté à corps perdu dans la lutte électorale » (2). En effet, les candidats officiels, à l'exception de Parieu, n’offraient, ni par leur passé ni par leur programme de garanties aux celéricaux. Les opposants soutenus par le clergé furent cependant largement battus. Deux des 91 étaient combattus par l’administration. L'un d’eux, de Jouvenel, obtint à Brive, où il avait une forte situation personnelle, une importante minorité (3). L'autre, de Chazelles, fut écrasé à Clermont, bien qu’ un vicaire général l’eût recommandé aux curés à l'insu de l’évêque. L’orléaniste de Barante n’eut à Thiers, malgré l'appui des légitimistes et du clergé, qu’une faible minorité. Dans la deuxième circonscription du Cantal, l’opposant clérical, Bourret, devança dans l'arrondissement de Murat le candidat officiel, mais sa défaite fut assurée par l’arrondissement de Saint-Flour. Même dans les montagnes de la Haute-Loire (4), le candidat du clergé, Ollivier, n’eut que 4.000 voix, et si, dans l’autre circonscriplion, le légitimiste de Flaghac en obtint près de 12.000, ce fut grâce au concours des républicains de Brioude.

Dans cette région, l’hostilité du clergé contre le gouvernement n’alla pas jusqu’à le faire voter pour les démocrates. À Aurillac, le libéral Bastid eut les voix « des hommes de toutes les opposisitions, moins les cléricaux » (5) qui votèrent pour de Parieu. Dans les circonscriptions où les candidats officiels non cléricaux n'étaient pas combattus, ou ne l’étaient que par des républicains, le clergé s’abstint ou perdit ses voix sur des cléricaux non candidats (6). L'union libérale joua donc à Brioude au profit des cléricaux, mais les républicains n’en bénéficièrent

dans aucune circonscription de cette région. Les élections

) De Parieu.

) 11 fut combattu par l'administration, moins pour avoir voté l'amendement des 91 que pour avoir combattu la dotation Palikao dont il était rapporteur.

(4) Yssingeaux, et une moitié de l’arrondissement du Puy.

(5) BB°° 431, 3 juin.

(6) C’est ainsi que le séminaire de Montferrand, situé dans la circonscription de Morny, vota pour Chazelles, qui était candidat dans la circonscription voisine. (BB:° 431.)

montrèrent en outre que les conservateurs d'Auvergne, étaient plus dociles à l’administration qu’au clergé.

Dans le diocèse de Lyon, l’administration, voulant surtout vaincre les républicains, désigna presque partout comme candidats officiels des cléricaux qui furent soutenus par le cardinal de Bonald et par la plupart des curés. Trois furent cependant battus par les républicains : deux à Lyon, et Charpin Feugerolles, un des 91, à Saint-Étienne. Dans deux circonscriptions, par contre, l'administration combattit le candidat du clergé : à Villefranche, où Mortemart, l’un des 91, fut écrasé, ne réunissant pas 4.000 voix, et à Montbrison, où le gendre de Montalembert, de Meaux, obtint contre un candidat officiel une minorité

de 7.500 voix.

| Dans l’Ardèche, le clergé, dirigé par un évêque gouvernemental, Delcusy, n’engagea pas la lutte, bien qu’un seul-des trois sortants, Rochemure, l’un des 91, lui fût dévoué. Les deux autres, quoique protestants, furent réélus sans concurrents. Dans le Gard, (1) le gouvernement, averti par le conflit très vif auquel avait donné lieu la représentation du Fils de Giboyer, s'était préparé à la lutte. Le journal catholique, l’Opinion du Midi, longtemps modéré, était devenu sous la direction de Numa . Baragnon et de l’abbé de Cabrières, secrétaire de Plantier, l'organe de l'opposition légitimiste la plus violente. Le privilège des annonces légales qu'il avait jusqu'alors partagé avec le Courrier du Gard, protestant, fut entièrement réservé à celui-ci. L'Opinion, frappée d’un premier avertissement le 26 septembre 1862 pour avoir incité les catholiques à s’unir et à ne compter que sur leurs propres forces, puis d’un second le 8 janvier 1863 à propos du fils de Giboyer, dut, sous la menace d’un troisième qui eût entraîné sa suppression, se séparer de Cabrières et de Baragnon et renoncer à combattre l'administration (2). Le procureur général Thourel, clérical et hostile à Dulimbert, fut mis à la retraite le 31 mars. La circonscription de Nimes, où les légitimistes étaient très influents, fut morcelée (3). Son ancien député, Pérouse, un des 91, fut abandonné par l’admimistration et ne se représenta pas. L'opposition légitimiste et cléricale n’osa. pas engager la lutte ; l’administration présenta

(1) F2 5.835, d’Alzon. ù

(2) 16 avril, F15 297. ;

{3) Un légitimiste Béchard, voulut se présenter, pour protester contre le morcellement, dans les trois circonscriptions, Mais il s’inscrivit trop tard et ne put être candidat.

un protestant et trois catholiques très modérés, qui, sauf à Uzès, furent élus à d'énormes majorités (1).

Dans la Lozère, l’administration opposait un candidat, J. Barrot, à de Chambrun, l’un des 91. Ce fut sans doute, de toute la France, l’élection où le clergé joua le plus grand rôle (2). Même l’évêque Foulquier, cependant très modéré, soutint de Chambrun. Un grand nombre de maires cléricaux refusèrent de le combattre. Le préfet, avant ou après les élections, en révoqua quinze, dont ceux de Mende et de Langogne. Il craignit que les instituteurs, sous la pression du clergé ne fissent, eux aussi, défection. Sur ses plaintes, Rouland lui télégraphia : « La pression du clergé sur les instituteurs est intolérable. Dites à l’évêque que je ne la souffrirai pas, et rassurez publiquement les instituteurs par la déclaration que vous jugerez opportune. » Le 28 mai, le préfet publia cette dépêche (3) qui porta à son comble l’irritation du clergé. Le desservant de Chasserades écrivit au préfet que sa circulaire était une « infamie » et lut sa lettre en chaire. Le clergé usa de toute son autorité contre Barrot, qui n'obtint que 9.405 voix contre 17.871 à Chambrun. Des informations furent ouvertes contre huit prêtres qui avaient prononcé des sermons politiques particulièrement violents. Dès le 17 juin, toutes furent closes par non-lieu, sauf celle du desservant de Chasserades qui fut condamné à 100 francs d'amende. Ce fut le seul prêtre condamné pour fait relatif aux élections de 1863.

Dans les trois circonscriptions de l'Aveyron, le clergé soutint les opposants légitimistes, qui obtinrent en tout 25.000 voix (4). Il fit surtout une ardente campagne à Millau Saint-Affrique en faveur de V. de Bonald. Le candidat officiel, Calvet Rogniat, combattu par certains maires, s’appuya sur les instituteurs et fit des dons abondants. Il fut élu par 15.052 voix contre 10.075. Cette élection suscita des polémiques qui durèrent plus d’un an, et où l’évêque Delalle, qui avait adhéré à la lettre des sept

(1) A Uzès, un indépendant puissamment riche, Bravay,se présenta contre le candidat officiel Chabanon, et fut secrètement, puis ouvertement soutenu par le préfet. Il obtint aussi l'appui du clergé en s’engageant à défendre le pouvoir temporel. Les questions religieuses ne jouèrent qu’un très faible rôle dans cette élection qui fil beaucoup de bruit. Bravay, fut élu, deux fois invalidé, et réélu.

CPE 6177 E0n5;8 24

(3) Ce que Rouland jugea « absurde » (F 1° 6.177). ,

(4) Le journal clérical, PÉcho de l'Aveyron, reçut le 19 mai un second avertissement : « En présentant contrairement à la vérité, la religion catholique etle Souverain Pontife comme étant en péril, il cherche à jeter le trouble dans les consciences, et excite à la haine du gouvernement qu’il veut rendre responsable de ces dangers imaginaires »,

évêques, intervint personnellement contre Calvet Rogniat (1). Dans le Tarn, le clergé combattit aussi les candidats officiels, et surtout l'israélite Eugène Péreire, que ladministration présentait à Castres contre Carayon Latour, Fun des 91. Péreire fut élu par 20.611 voix contre 6.940. Dans le Lot, les deux cléricaux sortants, soutenus par l'administration, furent élus sans concurrents. |

Dans l'Hérault, le protestant Pagézy, maire de Montpellier fut présenté par l’administration et élu à une énorme majorité contre le député sortant, Doumet, bien vu des cléricaux. Dans les Pyrénées-Orientales, (2) le préfet Salles soutenait Justin Durand, l’un des 91, député depuis 1852, et qui, appuyé par les blanes et. par le clergé, restait odieux aux rouges pour avoir pris part à la répression de 1852. Ses adversaires décidèrent Isaac Péreire à se présenter contre lui. Il fut très attaqué par le clergé comme israélite, mais sa candidature fit de rapides progrès. Le 24 mai, le gouvernement retira son patronage à Durand qui abandonna la lutte. Péreire fut élu par plus de 28.000 voix. Un vicaire général, Bedos, avait soutenu sa candidature ; Gerbet le révoqua (3).

Dans les Basses-Pyrénées, les trois députés sortants qui avaient voté l'amendement des 91 furent soutenus par lPadministration et réélus à la quasi unanimité.

Dans le Sud-Ouest, le clergé fut généralement hostile au gouvernement, mais il ne joua qu’un rôle d'appoint. « Les deux grands partis, écrivait le procureur général d'Agen (4), sont aujourd’hui le parti national et le parti des opinions rouges. Le parti légitimiste, le parti clérical et le parti orléaniste peuvent réunir dans les classes élevées quelques suffrages, mais ils sont impuissants à engager et à-soutenir lalutte contre le gouvernement. » Aussi les candidats d'opposition étaient-ils presque tous amenés à faire appel aux électeurs républicains. [ls eurent

(2) À 208, F2 5,845, FT, Coetlogon ; compte rendu des séances du Corps législatif, 24 novembre.

(3) «.… A l’occasion de circonstances qui ont provoqué une vive émotion dans le pays, vous vous êtes séparé de la ligne suivie par votre évêque, par l'administration à laquelle je vous avais associé, et par le clergé du diocèse, dans une question qu'ils s’accordaient à considérer comme touchant aux intérêts de la religion et à la cause du Saint-Siège. » Gerbet à Bedos, 3 juillet. F2 5.845. L'élection de Péreire, qui avait été largement financée, fut invalidée. Le gouvernement nomma un nouveau préfet, Coëtlogon, en l'invitant à rester neutre ; mais il soutint Péreire, qui tut réélu le 20 décembre par 21.322 voix contre 14.869 à Durand.

(4) 17 mai ; BB 427.

cependant le plus souvent le concours du clergé. Rémusat, qui fut battu à Toulouse, mais obtint 9.488 voix, écrivit à Thiers : « Le clergé était pour moi, dans ce qu'il a de considérable. Mais, chose assez remarquable dans un pays très dévot, il a peu d'influence politique, et une partie des curés de village est bonapartiste. » (1) Dans le Gers, les libéraux, Lavergne et Lacave- Laplagne, recommandés à la fois par Montalembert et par les chefs républicains furent soutenus par la plupart des curés, tandis que l'archevêque Delamarre appuyait contre Lacave- Laplagne le candidat officiel Granier de Cassagnae, qui était favorable à l’Église. Dans le Lot-et-Garonne, les libéraux, Baze et Martinelli, eurent aussi l'appui du clergé. « L’attitude du parti légitimiste et du clergé a été d'autant plus blâmable, écrivit le procureur général d'Agen (2), qu'ils prêtaient sciemment leur concours à des hommes qui, de leurs idées et de leurs espérances, n’en avaient qu'une seule : renverser l’ordre de choses actuel. » Dans la Dordogne également, le clergé vota en général pour les opposants (3). Dans la Gironde, un troisième Péreire, candidat officiel à Bazas fut vivement combattu par un légitimiste clérical. Malgré les coalitions formées contre eux, les candidats officiels obtinrent de fortes majorités. À Bordeaux, par contre, le candidat officiel soutenu par le cardinal Donnet et par le clergé, ne fut élu contre un républicain qu’au second tour, et avec une majorité de quelques voix (4). Dans les Charentes enfin, Lemercier, combattu par le gouvernement qui l’avait jusqu'alors imposé à des populations anticléricales, et abandonné par l’évêque gouvernemental, Landriot (5), fut écrasé à Saint-Jean-d’Angély (6).

Dans le Poitou, naguère le principal centre de lagitation cléricale, les candidats officiels furent tous très facilement élus.

(1) 27 octobre, Bibliothèque nationale, manuscrit 20.619. (2) BB?:° 370.

(3)R020%2,559; MCE er ee dm 11.285 13.384 LAVeMUJON. 7... 8.961 13.344 DUAUFENTE LE. 3.716 Le nt Au premier tour, la fraction ardente du clergé avait soutenu Dufaure, qui s était engagé à défendre le pouvoir temporel du pape. , L (5) Lecanuet : Montalembert (lettre de mai, à Foisset). Landriot avait cependant fait des objectrons contre le choix du candidat officiel, Roy de Loulay, qui était anticlérical.

(6) Roy de Loulay .......... 17.307 Lemerciénnre sv rsrerens 5.942

Simonot {démocrale)...,.. 5.902

L'influence électorale du clergé n'était grande que dans le bocage vendéen, et il ne put y engager la lutte. Ce fut en effet une des rares régions où les légitimistes obéirent strictement à la consigne d’ abstention du comte de Chambord. En Vendée, les trois candidats officiels furent élus sans concurrents, et par plus de la moitié des électeurs inscrits. Colet avait recommandé à son clergé de ne pas inciter les électeurs à s'abstenir. Certains prêtres votèrent même pour les candidats officiels. L’un d’eux, Sainte-Hermine, autrefois bleu, avait d’ailleurs voté l'amendement des 91. À Parthenay et à Bressuire, l’abstention des légitimistes assura également le facile triomphe des candidats officiels. Celui de “Bressuire, Ch. Le Roux, combattu par un candidat soutenu par des républicains et par quelques légitimistes, prétendit qu'il avait l’appui de Pie et reçut un démenti. Pie déclara qu'il restait neutre dans cette circonscription, et ne prit pas de part ostensible aux élections de la Vienne. Le clergé y soutint deux opposants qui n’eurent que de très faibles minorités.

« Le clergé de la Sarthe a pris très peu de part aux élections. Mer Fillion s’est abstenu de recommander les candidats du gouvernement mais il n'a pas caché ses sympathies personnelles qui leur sont acquises. » (1) Ils représentaient d’ailleurs bien les tendances de leurs circonscriptions au point de vue religieux. L’anticlérical Haentjens, gendre du maréchal Magnan, grand maître de la Franc-Maçonnerie, écrasa à Saint-Calais un légitimiste par 20.425 voix contre 4.540. À Mamers, Leret d’Aubigny triompha également d’un légitimiste par 21.908 voix contre 5.778, tandis que de Talhouet et de Beauvau, qui avaient voté l’amendement des 91, étaient réélus, l’un, à La Flèche, sans concurrent, l’autre au Mans, par 14.708 voix contre 7.077 à un libéral avancé. De même, dans la Mayenne, le bleu Mercier triompha à Mayenne, et le blanc Leclerc d'Osmonville à Laval, où il ne fut pas combattu par les légitimistes (2). Le troisième candidat officiel, de Pierres, fut élu à Château-Gonthier par 11.464 voix contre 8.041 à un opposant « républicain, orléaniste, clérical suivant les circonstances. » (3)

Dans le Maine-et-Loire, l'administration patronnait les quatre sorbants, qui avaient voté l'amendement des 91. Louvet

(1) 6 juin 1863 ; rapport du procureur général d'Angers. BB2° 427.

(2) Le rédacteur de leur journal, l'Indépendant de l'Ouest, Muller, qui voulait se présenter dut ÿ renoncer, certains légitimistes étant résolus à s'abstenir, et d’autres acceptant Leclerc d'Osmonville « pour ne pas se séparer du clergé ». Monde, 20 mai.

(3) 6 juin 1863, rapport du procureur général d'Angers, BB°° 427.

fut élu sans lutte à Saumur. A Cholet, Las Cases, à qui l'on reprochat d’avoir aidé le gouvernement à acheter l’'Ami de la Religion, fut combattu par le clergé qui soutint Durfort de Civrac. Il fut cependant élu par 17.282 voix contre 11.757. A Angers, les légitimistes ne présentèrent pas de candidats, et certains d’entre eux votèrent contre Segris pour le républicain Giraud : « Le clergé paraît s’être divisé ; pendant que l’évêque et un des grands vicaires affectaient de voter à bulletin ouvert pour M. Seeris, un autre grand vicaire, le séminaire, les Jésuites et quelques ecclésiastiques des paroisses votaient pour M. Giraud. » (1) Cet appoint paraît avoir été peu important, car Giraud n'obtint que 5.401 voix contre 22.019. À Baugé Segré, Berryer et l'Union de l'Ouest, qui fut frappée le 2 mai d’un avertissement, recommandèrent de voter pour le républicain Freslon. Mais Falloux, la plupart des légitimistes et le clergé restèrent fidèles à Bucher de Chauvigné, l’un des 91, qui fut élu par 18.091 voix contre 6.167 à Freslon.

En Bretagne, les questions religieuses jouèrent un rôle très important, et souvent tout à fait prépondérant. Dans la Loire- Inférieure (2) le clergé était très hostile au gouvernement mais les légitimistes, fidèles à la consigne d'abstention ne présentèrent pas de candidats. Le candidat officiel fut élu sans concurrent à Savenay. À Ancenis et à Paimbœuf, le clergé soutint des opposants sans nuance politique définie, qui n’eurent que de faibles minorités. À Nantes il fit une vive campagne contre le candidat officiel protestant, Voruz, pour un libéral, Lanjuinais, qui, soutenu à la fois par les légitimistes et par les républicains (3), fut élu par 12.248 contre 11.710 (4).

En Ille-et-Villaine, la lutte fut extrêmement vive (5). Depuis 1861, Brossais Saint-Marc était aussi ardent comme opposant qu'il l'avait été naguère comme bonarpatiste. Ses conflits avec Féart étaient devenus de plus en plus vifs, surtout en 1862. Le gouvernement avait montré sa volonté de poursuivre la lutte en remplaçant le procureur général, du Beux, dont Féart déplorait la

(1) 6 juin 1863, rapport du procureur général d'Angers BB°° 427.

(2) Depuis la question romaine, le clergé défendait de lire le journal de la préfecture, l'Union Bretonne, dont le tirage baissa de près d’un tiers (F'# 297). Le Phare de la Loire fut averti le 24 février et suspendu le 6 juin.

(3) Le Phare de la Loire avait été le seul journal républicain à criliquer le Æits de Giboyer, qui en effet, avait nui à la formation de l'union libérale.

(4) Lanjuinais vota souvent avec les républicains, mais le 195 avril 1865, il fut des 84 députés qui réclamèrent des garanties pour le pouvoir temporel du pape.

5] MAURAIN. — POLITIQUE 42

faiblesse par l’anticlérical Camescasse (octobre 1861). Seul le député de Saint-Malo, Caffarelli, l’un des 91, eut à la fois l’appui de l'administration et celui du clergé. À Redon-Montfort, Féart opposa à Duclos, l’un des 91, un candidat officiel presque aussi elérical, de la Guistière, beau-frère du légitimiste Fresneau. A Vitré-Fougères, le légitimiste Audren de Kerdrel, qui depuis 1852 obéissait à la consigne d’abstention, se présenta contre de Dalmas. À Rennes, le candidat officiel sortant, de Piré, eut pour concurrent un des nombreux légitimistes qui, ralliés à l'Empire avant la guerre d’Italie lui étaient redevenus hostiles depuis la question romaine : Ange de Léon, qui, nommé maire de Rennes en 1855, avait chaleureusement accueilli Napoléon IIT en 1858, mais avait été révoqué à la demande de Féart en 1861. Le 3 mai, le Journal de Rennes fut suspendu pour deux mois pour un article sur le serment. Brossais Saint-Marc, irrité, adhéra à la lettre des sept évêques, bien que leurs opinions politiques et religieuses fussent très différentes des siennes. Il fit, en mai, une tournée pastorale et électorale dans la circonscription de Vitré-Fougères. Le clergé, unanime dans son opposition, fit une campagne excessivement violente. Dans chaque paroisse, le curé, et surtout ses vicaires recevaient les circulaires et les bulletins de vote du candidat opposant, et les distribuaient, souvent à domicile. Ils parlaient en chaire contre le candidat officiel et faisaient aux fidèles un devoir de conscience de voter contre lui. Le jour du serutin, 1ls se faisaient montrer les bulletins que les électeurs allaient mettre dans l’urne, et s’assuraient que c’étaient bien ceux du candidat clérical. Féart, dans plusieurs circulaires, signala ces agissements aux maires et leur ordonna de les contrecarrer, mais beaucoup se dérobèrent ; il en révoqua plusieurs (1). Il exploita l'hostilité du peuple contre l’ancien régime. Enfin les excès mêmes de la pression cléricale suscitèrent, une réaction, à laquelle, d’après Camescasse, doit être « attribuée une partie notable du succès des candidats du gouvernement. » (2) De La Guistière fut élu par 17.208 voix contre 11.151 à Duclos, Piré par 20.836 contre 7.220 à Ange de Léon, de Dalmas par 18.613 contre 15.696, à Audren de Kerdrel. Camescasse écrivit

(1) Après les élections, une protestation contre la pression exercée par Féart, ne fut repoussée au conseil général que par 21 voix contre 18, dont celle du sénateur président, La Riboisière.

(2) BB°° 386. En particulier, les républicains, à qui leur chef, Dréo, gendre de Garnier Pagès, avait recommandé de voter pour Audren de Kerdrel se décidèrent, devant la campagne menée par le clergé, à voter contre lui.

le 2 juin : « Le caractère de l'élection dans le département, c’est le drapeau tricolore l’emportant sur le drapeau blanc, l’élément civil sur l’élément clérical. » (1)

Dans le Morbihan, les trois candidats de l’administration étaient cléricaux. Deux furent élus sans concurrents. Le troisième, Le Méhorel de La Haichois, fut combattu à Lorient par le légitimiste Fresneau. Le nouvel évêque bonapartiste, Dubrewl, prit ouvertement parti pour le candidat officiel. Mais le groupe d’ecclésiastiques qui, depuis 1848, dirigeait la politique du Morbihan, soutint Fresneau (2) et adressa à tous les prêtres une circulaire en sa faveur. Le clergé se divisa. Le Méhorel de La Haichois fut élu ane 22.583 ‘voix contre 7.155 à Fresneau.

Dand le Finistère, 1l n’y eut pas de conflit violent entre l'administration et le clergé. Sergent, gouvernemental et concihant, déclara qu’il combattrait à Morlaix la candidature du député sortant, de Tromelin, mal vu du clergé pour avoir traité, au Corps Législatif, les soldats du pape de mercenaires, mais qu’il soutiendrait tout autre candidat que lui substituerait l’administration. Le préfet, Richard, conseilla au gouvernement de céder : « [serait regrettable et même dangereux, écrivait-il à Rouland (3), de détruire, peut-être à jamais, par une lutte dans laquelle la question politique n’est pas engagée, un accord entre le clergé et l'administration que j’ai eu tant de peine à maintenir... et dont vous appréciez mieux que qui ce soit. tous les avantages dans un pays aussi religieux que la Bretagne. » Un candidat bien vu du clergé, Dein, fut substitué à Tromelin. Energiquement soutenu par Sergent, il obtint une forte majorité sur un légitimiste, bien qu’une partie des curés eussent voté contre lui. Vis-à-vis des autres candidats officiels, tous cléricaux, Sergent garda une neutralité bienveillante. Les candidats légitimistes, soutenus seulement par une partie du clergé, n’eurent que de faibles minorités. Seul de Gasté, légitimiste converti à la république en 1848 et resté clérical, obtint à Brest plus de 10.000 voix.

Dans les Côtes-du-Nord, la suppression de Ia Bretagne avait marqué, en 1860, la rupture entre le gouvernement et le groupe ultramontain qui l’avait jusqu'alors soutenu. Mais la rupture n'avait pas été complète. L’Armorique, qui succéda

(1) BB? 431. — (2) Voir Buléon et Le Garrec : Sainte-Anne d’ Auray : t. FI : Le petil séminaire. (3) F1°2.564, mars 1863.

à la Bretagne, resta un journal gouvernemental et clérical. Grâce à deux évêques gouvernementaux, Martial, puis David, l'administration réussit à ne pas entrer en conflit violent avec le clergé. En 1863, le gouvernement maintint son patronage à deux des 91 : de Champagny, qui fut réélu sans concurrent à Dinan, et de La Tour, qui eut à Lannion une énorme majorité sur Thiers. Par contre, le gouvernement combattit Cuverville à Loudéac, et la candidature de Montalembert à Saint-Brieuc engagea une seconde bataille. L'administration adopta deux tactiques opposées. À Loudéac, elle soutint de Janzé, qui avait été républicain en 1848 et restait très libéral. Il dut prendre l'engagement de voter pour le pouvoir temporel du pape, mais il n’en fut pas moins combattu par le clergé et soutenu par les bleus. Ceux-ci décidèrent le républicain Glais Bizoin, qui en 1857 avait été candidat à Loudéac, à ne pass’y présenter « pour les laisser se porter tous vers M. de Janzé contre M. de Cuverville » (1). À Saint-Brieuc, au contraire, afin d’enlever à Montalembert le plus possible de voix cléricales, l’administration présenta un légitimiste rallié très clérical, Geslin de Bourgogne. Glais Bizoin se présenta à Saint-Brieuc. Enfin, à Guingamp un légitimiste, Ropartz, se présenta contre le candidat officiel, Le Gorrec.

David, très dévoué au gouvernement tandis que son clergé lui était en majorité hostile, soutint tous les candidats officiels. Il évita de se compromettre en faveur de Janzé (2) mais il combattit vivement Montalembert (3). La Foi Bretonne (4) annonça cependant qu'il s'était rallié à la candidature de Montalembert, eL publia une lettre de Dupanloup qui invitait tous les catholiques à voter pour celui-ci. David reprocha vivement à Dupanloup « cet acte contraire à toutes les convenances et à toutes les délicatesses observées jusqu'ici entre évêques » (D). IL adressa un démenti public à la Foi Bretonne, en se déclarant hautement favorable à Geslin de Bourgogne, et en se plaignant des procédés employés par ses adversaires (6). Il ne réussit d’ailleurs pas à

(1) 19 mai, rapport de Camescasse, BB*° 431,

(2) Deux prêtres avaient violemment attaqué de Janzé ; il fut question de les poursuivre, ou de les faire déplacer par l’évêque. David obtint qu’il n'y eût pas de sanctions. (BB16 1.673 ; BB*° 431.)

(3) Lebreton, depuis longtemps candidat à l’épiscopat, prit également parti contre Montalembert, et Rouland, sur la recommandation de David, le nomma évêque du Puy, le 16 mai. (F:° 2.563.)

(4) Elle avait été frappée le 3 mai d’un avertissement.

(b) Cette lettre, citée par Lecanuet : Montalembert, ne fut pas publiée.

(6) Monde, 31 mai. David fut accusé d’avoir retiré sa clientèle à son imprimenr,

empêcher son clergé de voter en majorité pour Montalembert. De même, à Guingamp, la plupart des curés votèrent pour le légitimiste, tandis qu’à Loudéac, le clergé était unanime à soutenir ardemment Cuverville.

L'opposition cléricale subit un triple échec : Le Gorrec fut élu par 14.715 voix contre 6.632, et de Janzé par 12: 847 contre 10.655. Quant au résultat de Saint-Brieuc, ce fut une surprise complète : Montalembert, qui n’était pas venu faire campagne, obtenait seulement 3.524 voix; Geslin de Bourgogne 7.156, et Glais Bizoin était élu par 12.827 voix. L'administration avait surestimé l'influence du clergé, et méconnu le sentiment démocratique et libéral des populations, qui, voyant en Geslin de Bourgogne comme en Montalembert, des blancs, avaient voté en masse pour le bleu : Glais Bizoin.

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