III. — Les résultats des élections
Dans l’ensemble de la France, les élections de 1863 montrèrent combien le clergé était hostile au gouvernement. Les évêques, comme dans la question romaine, furent beaucoup plus modérés que leurs prêtres : la plupart évitèrent de prendre part ostensiblement aux élections. Le mamifeste des sept évêques n’obtint que deux adhésions publiques ; une dizaine d’évêques prirent même ouvertement parti pour le gouvernement : la plupart avaient été récemment nommés ou promus : Delamarre, Christophe, Cruice, Colet, Dubreuil, David. Par contre, le bas clergé, dans sa grande majorité, était au moins aussi hostile au gouvernement que les sept évêques, et il alla plus loin dans l’opposition qu'ils n’avaient osé le conseiller dans leur lettre. Elle ne fut pas pour lui un mot d’ordre, mais un encouragement. Le Monde avait recommandé de voter pour les candidats les plus dévoués à l’Église, qu’ils fussent ou non officiels. Les sept évèques n'avaient indiqué qu’à mots couverts leurs préférences pour les opposants. Le bas clergé ne se résigna à voter pour les candidats officiels que lorsqu'ils étaient cléricaux et combattus par des républicains. Partout où les opposants n'étaient pas nettement anticléricaux, il vota pour eux, même s'ils offraient à l’Église des garanties” moindres que les candidats officiels. 11 n’était nullement guidé
parce que celui-ci était favorable à Montalembert. Rouland télégraphia au préfet le 1er juin : « Dites à l’évêque que sa conduite est admirable. Le Moniteur de demain contiendra blâme officiel de la consultation des sept évêques. » (F:° 2.57b.)
par les principes libéraux qu'avaient exposés les sept évèques et semble même avoir moins eu souci de fortifier à la Chambre le parti clérical que de manifester sa rancune contre le gouvernement. La ‘violence de son hostilité qui, depuis 1861, s'était peu manifestée, surprit beaucoup d'agents du gouvernement qui l'avaient crue apaisée par l’avènement de Drouyn de Lhuys. L'empereur s’en plaignit au nonce.(1). La question romaine avait suscité dans les rangs du clergé un ressentiment vivace, que la répression de l’agitation et les conflits dus à la nouvelle politique ecclésiastique du gouvernement avaient entretenu et même exaspéré.
Cependant, le clergé n’alla pas jusqu’à s’allier aux républicains. L'antagonisme qui existait entre eux et lui, et que le Monde et le Siècle s’accordaient à constater, s’avéra profond et général. De même que le parti républicain avait, dans beaucoup de circonscriptions, ses candidats, le clergé chercha à avoir les siens et il y parvint généralement dans les régions où il était influent, exception faite des quelques circonscriptions de l’Ouest où les légitimistes restaient fidèles à la consigne d’abstention. Il évita ainsi, partout où il était puissant, de s’allier aux républicains ou même aux libéraux. Au contraire, dans les circonscriptions où les républicains risquaient d’être élus, il s’alhia contre eux à l’administration etsoutintles candidats officiels cléricaux (2). Réciproquement, dans les circonscriptions où le clergé combattit violemment les candidats officiels, ceux-ci, devenus les représentants des bleus contre les blancs eurent souvent l'appui des républicains qui, trop faibles pour présenter des candidats, voyaient dans le clergé un ennemi plus proche et plus redoutable que le gouvernement impérial (3). Bref, dans les régions cléricales, que l’administration fût dans un camp ou dans l’autre, la vie politique était dominée par l’antagonisme entre le clergé et ses adversaires ; sauf dans des cas tout à fait exceptionnels, ils ne pouvaient s'unir contre le gouvernement.
L'union libérale n’eut de succès que dans les circonscriptions où les questions religieuses ne jouaient qu’un rôle secondaire
(1) Correspondance diplomatique, 12 décembre 1863.
(2) Notamment à Lyon, Saint-Étienne, Aurillac, Saint-Lô. À Angers et à Baugé- Segré, malgré les appels de l'Union de l'Ouest en faveur des républicains, la grande majorité du clergé vota pour les candidats officiels cléricaux.
(3) Notamment à Loudéac, Vitré-Fougères, Perpignan, Clermont. A Brioude, par contre, les républicains votèrent pour l’opposant clérical, mais le candidat officiel élait presque aussi clérieal que lui.
et où le clergé avait peu d'influence. Le plus souvent, les partis n'étant pas constitués, elle se réalisa sans accord concerté, spontanément : c’esb ainsi, que dans la région parisienne et dans le Sud-Ouest, des libéraux eurent à la fois les voix du clergé et celles des républicains. Cette coalition fut possible parce qu'ils ne parlaient pas des questions religieuses, ou en parlaient sans précision (1). Dans quelques circonscriptions, un accord fut conclu entre les partis : c’est ainsi que Thiers fut élu à Paris Berryer et Marie à Marseille, Lanjuinais à Nantes; or, dans ces grandes villes, le clergé n’était qu'un faible appoint ; à Paris, il ne joua pas de rôle appréciable dans l'élection de Thiers ; à Marseille, l’évêque, et probablement une bonne partie de ses prêtres, n'étaient pas favorables à Marie. Le clergé ne prit donc qu'une très faible part à l’union libérale. Thiers et Berryer, dont elle assura l'élection, allaient rendre à l’Église des services considérables. Mais ni l’un ni l’autre n'étaient de véritables cléricaux, et cette nuance, qui les avait rendus acceptables aux électeurs républicains, était sensible au clergé (2). Dans l’ensemble de la France, le clergé fournit parfois un appoint à des libéraux non cléricaux ; nulle part il ne vota dans son ensemble pour des républicains ; les prêtres qui poussèrent l'opposition jusque là furent peu nombreux et isolés. Mais ces collusions mécontentèrent vivement le gouvernement, et comme elles étaient de nature à discréditer les oppositions et à expliquer leur succès, il leur attribua une importance qu’elles n'avaient pas (3).
Dans toutes les régions où il était influent, le clergé usa de son autorité spirituelle pour faire pression sur les électeurs, ce qui était un cas d'abus prévu par les Articles Organiques (articles 6, 52 et 53). Les très nombreux curés, qui, en parlant en chaire des élections, attaquèrent le gouvernement, tombaient
(1) Là où le clergé n'avait le choix qu'entre des candidats officiels non cléricaux et des républicains, il paraît s’être le plus souvent abstenu, quelques prêtres votant parfois pour des républicains, et un plus grand nombre votant pour les candidats officiels.
(2) Dupanloup écrivait le 20 mars à H. de Lacombe : « Une chose m'est insu pportable à penser. C’est que la question de MM. Thiers et Berryer élant décidée, celle de MM. de Falloux et de Montalembert ne le soit pas. Que ces deux hommes échouent, c’est un déshonneur pour la religion et pour le clergé. Ils sont tous deux nos vrais représentants : les deux autres nous défendent, mais représentent la politique. » (Lettres choisies de Mgr Dupanloup, publiées par Lagrange. On à vu que Thiers el Berryer venaient de voter pour Littré à l'Académie.) La
(3) Cette appréciation inexacte est encore celle de Debidour : {Jistoire des rapports de L Église et de l'Étal en France, p. 580.
même sous le coup de l’article 201 du Code pénal, que Delangle avait rappelé dans sa circulaire du 8 avril 1861; beaucoup de prêtres auraient également pu être condamnés pour avoir attaqué des fonctionnaires ou des particuliers. Un assez grand nombre d'informations furent ouvertes, mais toutes, sauf une (1), furent closes par non-lieu. Le gouvernement ne voulait pas prolonger l'agitation électorale par des procès qui, loin de les servir, auraient pu compromettre les candidats officiels combattus par le clergé (2). Le gouvernement attendit la fin des élections pour déférer le 12 juin au Conseil d’État la consultation des sept évêques et la lettre du 4 juin par laquelle Guibert avait répondu au blâme de Rouland.
L'opposition cléricale, à ne considérer que les résultats numériques, avait subi un échec : sur les 91, (3) 24 avaient perdu le patronage du gouvernement ; 6 n’avaiéent pas osé poursuivre la lutte (4) ; 12 étaient battus (5) ; 6 seulement étaient réélus (6). Parmi les nouveaux députés de l’opposition, une dizaine seulement étaient favorables aux revendications catholiques (7), Plus que cette perte d’une dizaine de sièges, on remarqua l’échec de tous les opposants « catholiques avant tout » : Montalembert, Cochin, de Meaux, Keller, Lemercier, Cuverville (8). Parmi les quinze élus de l’opposition cléricale, rares ètaient ceux qui mettaient les questions religieuses au premier plan de leurs préoccupations. « Un... caractère saillant de l’élection, écrivait Ollivier, est la déroute, à Paris comme dans les départements, du parti des agitateurs épiscopaux. » (9)
L'on savait que l’influence du clergé s’exerçait surtout sur
(1) Celle dirigée contre le desservant de Chasserades (Lozère).
(2) Procès-verbal ayant été dressé contre deux prêtres de l'Aveyron pour avoir calomnié Calvet Rogniat, Delangle rotait : « Pas de poursuites : elles seraient un inconvénient pour la paix publique, un danger pour Calvet Rogniat. » (BB:° 429, juin 1863).
(3) Sept d’entre eux, pour diverses raisons, ne s'étaient pas représentés : Boullé, Brochant de Villiers, de Chabrillan, Gisclard, Greyfié de Bellecombe, Monier de la Sizeranne, Ouvrard.
(4) Durand, Guyard-Delalain, Pérouse, de Reiset, de Ségur Lamoignon, de Tauriac.
(5) De Blosseville, de Carayon Latour, de Chazelles, de Cuverville, Duclos, de Flavigny, Gareau, de Jouvenel, Keller, de Lacheisserie, Lemercier, de Mortemart.
(6) Ancel, d'Andelarre, de Chambrun, de Grouchy, Hallez Claparède (après invalidation de son concurrent), Plichon.
(7) Thiers, Berryer, Buffet (élu après invalidation de son concurrent), Lambrecht, Martel, Piéron-Leroy, de Marmier, Bravay, Garnier, Lanjuinais.
(8) Les trois députés qui, par leur lettre à l'empereur du 9 janvier 1860, avaient inauguré l'opposition parlementaire cléricale étaient donc battus.
(9) L'Empire libéral, t. VI. \
les classes riches, eb que, dans une grande partie de la France, il n'avait aucune action sur le peuple. Mais les élections de 1863 montraient que, même dans les régions les plus cléricales, il ne disposait pas des votes de la majorité ‘des électeurs. Dans l'Ouest même, tous ceux de ses candidats qui étaient combattus par le gouvernement échouaient (1). Dans l’autre grande région cléricale, les versants sud et est du Massif central, un seul opposant clérical était élu. Encore de Chambrun, député sortant, très riche, originaire de la Lozère, où sa famille avait un grand prestige, avait-il, indépendamment de l’appui du clergé, des avantages énormes sur le candidat officiel, à peu près inconnu dans le département. De même, si le clergé avait beaucoup contribué à l'élection de Plichon, de Hallez Claparède et de Buffet, ceux-ci avaient en outre une situation personnelle très supérieure à celle de leurs concurrents. Quant aux autres élus de l’opposition, l’appui du clergé n'avait été pour eux qu'un ‘appoint secondaire. Ils avaient été élus soit comme libéraux, soit comme protectionnistes, soit grâce à leursituation personnelle, et surtout parce que les électeurs voulaient avoir des députés plus connus dans le pays, plus indépendants, plus actifs, plus préoccupés des intérêts locaux que ne l’étaient généralement les candidats désignés par l’administration. Les catholiques qui, comme Montalembert, ne répondaient pas à ce vœu des populations avaient échoué. Tout l'effort du clergé n'avait pas suffi à les faire triompher, car la pression cléricale échouait auprès des électeurs indépendants ou même les indisposait, tandis que ‘administration disputait, non sans succès, au clergé le vote des électeurs passifs.
Cependant, le Corps Législatif de 1863 fut au moins aussi avorab le à l'Église que celui de 1857 et l'influence qu’il exerça en sa faveur fut beaucoup plus considérable. La force du parti clérical, en effet, n’y était pas dans l’opposition, mais bien dans la majorité. Ceci tenait à plusieurs causes. D’une part, beaucoup de députés élus comme candidats officiels, choisis dans les classes riches, étaient comme elles plus cléricaux que les populations qu'ils représentaient. Le gouvernement, soit parce qu'il restait fidèle à ce système qu'il avait adopté en 1852, soit parce qu’il ne voulait pas éliminer un trop grand nombre de députés sortants, continua ainsi à faire élire des députés cléricaux dans des régions indifférentes ou anticléricales : d’Albuféra dans l'Eure, Lebreton
(1) Sauf Lanjuinais, pour qui les républicains avaient voté.
dans l’Eure-et-Loire, Gellibert des Seguins dans la Charente, Kervéguen et Lescuyer d’Attainville dans le Var, etc. Les cas de ce genre furent d’ailleurs moins nombreux en 1863 qu’en 1857 ou 1852.
D'autre part, dans les régions catholiques, le gouvernement renouvela son investiture à la plupart des 91 ; et lorsqu'il eut à choisir de nouveaux candidats, il crut habile, pour désarmer l'opposition cléricale, de désigner des cléricaux avérés. Cette tactique facilita peut-être la défaite des opposants, quoique, des bleus tels que de Janzé et de Dalmas aient triomphé de leurs concurrents aussi bien que des cléricaux comme Las Cases ou de la Guistière ;: mais les victoires ainsi obtenues étaient stériles, car, si elles satisfaisaient la rancune du gouvernement contre certains opposants, elles n’affaiblissaient en rien l’opposition cléricale. Sur les 84 députés, qui, le 15 avril 1865, votèrent pour un amendement favorable au pouvoir temporel que repoussait le gouvernement, 70 avaient été élus comme candidats officiels (1).
Enfin et surtout, les élections de 1863 incitaient les députés élus comme candidats officiels, et particulièrement les cléricaux, à être moins dociles envers le gouvernement. Plusieurs d’entre eux savaient qu'ils devaient moins leur élection à son patronage qu’au hHbre choix de leurs électeurs. Tous voyaient que l'influence électorale de l’administration diminuait rapidement et cherchaient à s’assurer d’autres appuis. L'un des plus précieux pour tous ceux qui représentaient des régions cléricales était le concours du clergé. Or le clergé s'était montré beaucoup plus intransigeant que le gouvernement. Sur les 91, 24 seulémerit avaient perdu le patronage de l'administration, mais tous, à deux ou trois exceptions près (2) s'étaient assuré par ce vote l’appui du clergé ; et il avait combattu les députés qui avaient repoussé l'amendement. Les députés, pour peu que leurs cireonscriptions fussent cléricales, étaient donc tentés d’encourir le mécontentement éventuel du gouvernement plutôt que la rancune certaine et implacable du clergé.
(1) Voir la carte hors texte. Sur les 91, 60 avaient été soutenus par l’administralion (en y comprenant Kolb Bernard et de Grammont, qui pouvaient être considérés comme indépendants). Sur ces 60, 4 seulement avaient été battus : 2 par des républicains : Canaple et Charpin Feugerolles ; 2? par des opposants cléricaux : Lesergeant de Monnecôve et Bourcier de Villers. 56 siégeaient donc dans le nouveau Corps Législatif, outre Les 6 qui avaient été réélus contre l'administration.
(2) Las Cases et Bourcier de Villers, notamment.
La tactique suivie par le clergé fut ainsi l’un des principaux facteurs de la décomposition de l’Empire autoritaire. Il était incapable de vaincre seul dans les élections, mais son concours était indispensable à tout candidat qui n’était pas soutenu, soit par les républicains, soit par l’administration. Il était l'élément essentiel du vieux parti de l’ordre, dont les élections de 1863 marquaient le réveil et qui, jouant un rôle de plus en plus important à mesure que le gouvernement impérial s’affaiblissait, allait, après sa chute, gouverner la France. Tous les succès remportés par le clergé français de 1863 à 1876 ont leur origine dans la part qu'il prit aux élections de 1863.
Les catholiques libéraux, dont le clergé, sans partager les opinions, avait appliqué la tactique, se réjouirent de le voir utiliser les libertés publiques et s'associer à ceux qui en réclamaient le développement. À cet égard, les élections, malgré tant d'échecs, étaient pour eux une victoire. « Les catholiques, écrivait le Correspondant, seraient bien peu soucieux de leur propre gloire autant que de leur intérêt évident s’ils laissaient oublier que ce mouvement d'indépendance courageuse et calme est venu d’eux, qu'ils en ont donné le premier exemple à propos de la question romaine. De toutes les sentinelles endormies, la première qui se soit réveillée, c’est la conscience religieuse. » (1)
Des catholiques s’inquiétaient, par contre, des progrès rapides d’un parti républicain foncièrement anticlérical. Debeauvais écrivait à Dupanloup : «Les élections, en général, sont hostiles à l’Église, mais elles ne le sont pas moins au gouvernement, » (2) D'ailleurs, le danger républicain paraissait encore éloigné.
(1) Juin 1863. L'auteur, pour être exact, aurait dû préciser qu'il ne parlait que du camp conservateur.
(2) AB XIX 525, 16 juin.