‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 104 sur 150 · I. —— Les suites immédiates des élections · texte numérisé non relu

I. —— Les suites immédiates des élections

Les élections de 1863 ne donnaient sur les tendances du pays en matière de politique religieuse que des indications complexes et divergentes. Les mesures prises par le gouvernement après le scrutin montrent qu’il souhaitait l’apaisement des querelles religieuses, mais sans vouloir faire de concessions. Cet apaisement était d’ailleurs également souhaité par le Saint-Siège. Dupanloup avait chargé, au lendemain des élections, son amile curé de Saint- Thomas d'Aquin, Debeauvais, de se plaindre au nonce du gouvernement et des évêques qui l’avaient soutenu. « Le nonce, lui écrivit Debeauvais, a répondu à tout cela qu’il y avait bien, en tout ceci, de l’exagération, puis motus ! Ne me tenant pas pour battu, je lui ai exprimé les craintes qui étaient dans beaucoup d’esprits sur les mauvais desseins de nos maîtres vis-à-vis de l'Église et de la papauté.. qu'il ne fallait pas se faire illusion sur l'esprit anticlérical, c’est-à-dire anticatholique, qui s'était si imprudemment et si audacieusement déchainé contre les candidats à la Chambre les plus dévoués et les plus utiles à la cause de l'Église ; là-dessus, on a secoué la tête et dit carrément, presque sèchement qu’on croyait aux bonnes intentions du gouvernement. Qu’au reste 1l ne s’occupait pas de Rome en ce moment, et avait d’autres affaires, et puis, tout a été fini. … Évidemment, j'étais dans ce moment le représentant de l’évêque d'Orléans, qu’on trouve qui va toujours trop vite, et qui est toujours sur le pied de guerre.»(1)

Le Moniteur du 24 juin publia un remaniement ministériel important. Persigny, Walewski, Delangle et Rouland quittaient

(1) 21 juin (AB XIX 525). Debeauvais ajoutait : « On prête à M. Thiers d’avoir depuis longtemps défini le nonce un niais élégant. M. Thiers n’est ni respectueux, ni

poli ; moi, je dirais quelquefois du nonce qu'il est candide, par là même timide, et facile aux illusions confianles : c'est si commode. »

le ministère. Baroche prenait le ministère de la Justice, auquel les Cultes, pour la première fois sous le Second Empire, étaient rattachés. Il était remplacé comme président du Conseil d'État par Rouher (1). Boudet était chargé de l'Intérieur, Duruy de l’Instruction publique. Les services du ministère d’État étaient scindés. Le maréchal Vaillant devenait ministre de la Maison de l’empereur. Billault était nommé ministre d’État ; il devait, assisté par le président du Conseil d’État, représenter le gouvernement devant les Chambres, les ministres sans portefeuilles étant supprimés.

Les catholiques remarquèrent surtout le départ des trois ministres qui avaient eu avec eux les plus vifs conflits : Persigny Delangle, et Rouland. Guibert écrivit à Pie : « Les victimes étaient bien les trois plus mauvais. M. Baroche est, dit-on, un homme relativement modéré. » (2) Baroche (3), en effet, n'avait guère été publiquement mêlé aux conflits religieux ; le public ne savait pas qu'il était très gallican et qu'il avait fermement soutenu Thouvenel. On remarqua peu la chute du principal partisan du Saint-Siège dans le ministère, Walewski (4). Duruy, que Napoléon III avait personnellement choisi, et Boudet, qui devait sa nomination à son ami Billault, étaient ignorés du public. Mais Veuillot savait Duruy«ununiversitaire renforcé», et connaissait Boudet, « l’ancien ennemi de notre pauvre Segrétain, protestant voltairien et anti-prètre à l’excès ». (5) La situation prépondérante donnée à Billault montrait également que l’empereur ne se ralliait pas à la politique cléricale.

Cependant le parti clérical, encouragé par la chute de ses

leur politique ecclésiastique. On crut, dans le clergé, que la vivacité avec laquelle Rouland avait blämé les sept évêques, et la réponse que Guibert lui avait adressée, avaient contribué à sa chute. Guibert écrivit à Baroche pour l’engager à abandonner le recours d'abus introduit contre les sept évêques par son prédécesseur. Mais le 16 août, le Conseil d'État prononça une sentence d'abus contre les sept évêques pour les motifs donnés par Rou-

(1) Rouher était remplacé comme ministre des Travaux publics par Béhic.

(2) Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert.

(3) Voir les lettres de félicitations qui lui furent adressées par plusieurs évêques et sa réponse à Maret, F1° 5.608.

(4) Un autre adversaire de Thouvenel, Magne, avait, quelque temps auparavant, donné sa démission. “ (5) Correspondance, t. II. Lettre datée par erreur de juillet 1866.

land, et contre Guibert parce que sa lettre du 4 juin critiquait la politique du gouvernement et lui contestait «le droit de faire respecter par les évêques les obligations à eux imposées par les lois de l'Empire ». Cornudet écrivit : « Le triste honneur de cette journée revient à M. Baroche, qui, par un discours de cinq quarts d'heure, beaucoup plus habile et plus modéré que n’eût été un discours de M. Rouland a enlevé à une faible majorité les votes du Conseil. Le rapport venimeux de M. Suin avait été rejeté à l'unanimité. » (1)

La question des congrégations fut posée par les Dominicains, qui voulaient fonder un collège à Arcueil et s'étaient heurtés à l'opposition de Rouland (2).«La main de Dieu est là », écrivit, en apprenant sa chute, le P. Captier. Duruy le reçut, et tout en faisant «montre de son esprit anticlérical», lui déclara que l’opposition à l’ouverture du collège ne venait pas de lui, mais du ministère des Cultes. Duruy écrivit en effet à Baroche que, les Dominicains ayant déposé au rectorat les pièces exigées par la loi pour l’ouverture d’une école secondaire, 1l était disposé à leur en accuser réception, touten admettantquelegouvernement, en vertu des lois sur les congrégations, devrait s'opposer à la fondation projetée. Mais Baroche, bien que résolument hostile à l'ouverture du collège, répondit qu’il n’appartenait pas au ministre des Cultes de prendre la responsabilité de l’opposition (3). Il conseilla à Duruy de refuser de recevoir le dossier de la future école, les Dominicains, « frappés d’une incapacité absolue par la loi fondamentale du pays », n’étant pas qualifiés pour en faire le dépôt (16 juillet). Duruy recut cependant le dossier et en accusa réception, en renvoyant les Dominicains au ministère de l'Intérieur quant à l'application des lois sur les congrégations. Boudet, après quelques hésitations, se montra hostile à la fondation projetée. Les Dominicains passèrent outre, et ouvrirent le collège d’Arcueil en octobre, avec six religieux, des séculiers et des laïques. Le gouvernement menacça alors de prononcer la ferme-

(1) Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert.

(2) F1° 3.972; Reynier : Vie du R. P. Captier, 1875, in-12. Duruy : Notes el souvenirs.

(3) Hamille justifiait ainsi cette thèse : « …… si le ministre des Cultes est spécialement chargé de la police ecclésiastique et de l’exécution des lois y relatives, il a un rôle non moins délicat et important vis-à-vis du clergé et pour le gouvernement. C’est à lui qu'incombe la mission si grave, si difficile, d’ ‘établir ou maintenir les relations entre l’État et l’Église. Si l’on réclame de lui des mesures sévères hors les cas de nécessité, on affaiblit une action qui peut être précieuse au point de vue de la politique générale : il faut tâcher qu’on ne dise pas que le ministre des Cultes est contre les cultes. » (F1° 3,972.)

ture de l’établissement. Il obtint la dissolution dela communauté et le départ de quatre religieux ; mais les deux autres furent sécularisés et purent ainsi conserver la direction de l’école. Le gouvernement restait fidèle à la décision prise en 1860 (1), tout en admettant, comme avant 1863, des exceptions et des compromis.

Les anciens chefs de la Société de Saint-Vincent de Paul firent faire des démarches auprès des nouveaux ministres dès leur avènement. Billaut, interrogé par Parisis et Cornudet, se montra très bienveillant. « Il a déclaré vouloir nous laisser faire, reprendre nos allures, agir comme par le passé. Il demande seulement quant à présent qu’en faisant nos affaires, nous évitions de reprendre nos anciens noms pour ne pas exposer le gouvernement à la guerre du parti démocratique. Il a énergiquement déclaré que depuis deux ans la ligne de conduite des conférences avait été irréprochable. » (2) En effet, isolées et affaiblies par les mesures prises en 1861, elles avaient perdu la plus grande partie de leur influence sociale qui avait inquiété le gouvernement. Boudet fut aussi bienveillant que Billault, tandis que Baroche se montra « moins bien disposé ». Baudon jugea que ces bonnes paroles étaient trop vagues pour qu'il füt prudent de réorganiser la société (3). Il n’en résulta qu’un peu plus de liberté pour les réunions de l’ancien conseil général qui n’avait jamais interrompu complètement ses travaux.

Au cours de ses démarches, Parisis demanda également à Billault et à Boudet d’autoriser Louis Veuillot à reprendre la direction d’un journal. Leur réponse fut évasive. Après un an

(1) Augustin Cochin protesta contre la décision prise par le gouvernement vis-àvis des Dominicains d’Arcueil (Correspondant, décembre) et pria Dupanloup, alors à Rome de s’en plaindre.(A. Cochin, ses leltres el sa vie). En 1864, le gouvernement obtint la dissolution des établissements fondés à la Garde-Dieu (Tarn-et-Garonne), et à Segries (Basses-Alpes) par les Bénédictins cisterciens. (Octobre, novembre 1864.) Il refusa à l'archevêque de Cambrai, l'autorisation de reconstituer les communautés de Capucins et de Rédemptoristes dissoutes en 1861. Il fit même expulser en septembre 1864 le Capucin qui était jusqu'alors resté à Hazebrouck pour garder la maison de son ordre. (Baroche 1.018 ; F1° 6.247, 6.254.) D'après les documents de l’administrades Cultes, le gouvernement aurait également empêché les Capucins de fonder des établissements à Angers et à Besançon. Ils paraissent au contraire avoir réussi à prendre pied dans ces deux villes en 1863 et 1864 .(F1° 3.972, 3 octobre 1869, lettre de Fillion au ministre des Cultes ; U. d'Alençon : Les frères mineurs Capucins à Angers, Revue de l’Anjou, 1909.) En outre l’évêque de Périgueux, Dabert, confia son grand séminaire aux Jésuites, qui dirigeaient déjà le petit. Baroche en fut mécontent, mais ne s’y opposa pas (F1° 2.559, mars 1864.)

(2) Decaux à Baudon. Cité par Schall : Un disciple de saint Vincent de Paul au XIXe siècle, Adolphe Baudon. (juillet-août 1863.) e

(3) La mort de Billault, survenue le 13 octobre, contribua peut-être à cette déci- - sion.

d'attente Parisis écrivit personnellement à Napoléon III (1) :1il reçut une réponse négative (7 juin 1864).

Le gouvernement, sans modifier sa politique ecclésiastique, en adoucissait les formes. Il chercha également à apaiser les conflits qui, dans plusieurs diocèses, mettaient aux prises l’administration et le clergé. Aussitôt après les élections, le préfet de la Haute-Saône, Isoard, vaincu dans la lutte acharnée qu'il avait entreprise contre les opposants cléricaux fut mis en disponibilité. Cette mesure suscita les vives protestations des partisans fidèles du gouvernement, qui se plaignirent d’être abandonnés (2). Le nouveau préfet, Tharreau, travailla en effet à l’apaisement. Isoard, d’ailleurs, remplaca à la préfecture de l'Aveyron Boby de La Chapelle, brouillé avec le clergé pour avoir soutenu Calvet Rogniat. Quelques mois plus tard, le préfet de la Lozère fut également déplacé. Les relations furent reprises, à l’occasion de la nouvelle année, entre l’évêque de Laval et le préfet dela Mayenne. Le nouveau procureur général de Nîmes, Paul, rendit visite à Plantier malgré l’interdit dont il était frappé pour lui donner l’occasion de se rapprocher du gouvernement. Mais cette tentative, à laquelle collabora l’archevêque de Toulouse, Desprez, échoua, Plantier, même après la chute de Rouland, se refusant à faire le premier pas vers le gouvernement (juillet 1863) (3).

Baroche tenta même un rapprochement avec Pie. Un desservant de la Vienne ayant commis un outrage public à la pudeur, Baroche, au lieu de lefaire poursuivre à grand bruit, selon la pratique plusieurs fois suivie à Poitiers en 1861 et 1862, offrit à Pie, « d'éviter le scandale d’un débat public en. prenant... l’initiative d’une répression sévère » (19 août 1863). Il consentit même, sur sa demande, à lui communiquer le dossier de l'instruction. Pie convaincu, frappa le desservant d'interdit, et remercia chaleureusement Baroche : «Je n’oublierai jamais ce bon procédé, et je me félicite des dispositions conciliantes dont il est le gage » (23 octobre). Baroche l’informa aussitôt qu'il avait fait prendre une ordonnance de non-lieu : « Vous me trouverez toujours disposé à prévenir par des communications franches et complètes les dificultés qui tendraient à s’élever entre votre administration et celle dont l’empereur a bien voulu me confier la direction. » (4) Pour ne pas paraître faiblir, Baroche avait conféré le 15 août la cra-

1) 10 mai 1864; AB XIX 173, évêque d'Arras. Voir Guillemant : P.-L. Parisis. 2) F1, dossier Isoard.

4) 28 octobre. F1° 5.846, Coutant ; voir aussi BB1* 1.657. En effet, sans assurer

vate de commandeur à l’ennemi de Pie, Damay. Damay et Levert estimaient que Pie était toujours aussi hostile ; ils voulaient poursuivre la politique de combat qui avait affaibli son influence et, assuré la prépondérance de l’administration ; ils jugeaient qu’une tentative de conciliation « conduirait à laisser renaître ici les influences funestes du passé » (1). En mars 1864, la préfecture d’Arras, que Levert désirait depuis longtemps, devint vacante et il y fut appelé. Son successeur, Tourangin, reçut l’ordre de ne pas rendre visite à Pie, mais un nouveau régiment ayant été envoyé à Poitiers, son colonel alla saluer Pie, qui lui rendit sa visite, et alla en outre voir Tourangin : les voies étaient ouvertes à un rapprochement (juin 1864) (2).

Le ministère fut de nouveau modifié par la mort de Billault (13 octobre 1863) qui fut remplacé par Rouher. Rouher était plus hé que Billault avec les italianissimes : Thouvenel, La Valette, et Benedetti, et il leur restait fidèle dans leur disgrâce. Mais il n’était pas irréligieux, comme Billault, et il ne partageait pas l'hostilité contre les légitimistes cléricaux que Billault avait gardée de sa carrière dans la Loire-Inférieure. Rouland succéda à Rouher comme président du Conseil d'État.

Dans les débats de validation, les députés cléricaux élus comme candidats officiels s’unirent souvent à l’opposition pour blämer les excès de la-pression administrative. Larrabure contesta la validité de l'élection de Grenoble, bien que Casimir Périer ne fût pas un véritable clérical. L’invalidation de Jaucourt, vainqueur de l’un des 91, Gareau, fut demandée par Segris, dont la motion obtint 84 voix, minorité relativement forte. Le Corps Législatif invalida trois des députés officiels que le clergé avait le plus vivement combattus: Isaac Péreire, qui fut réélu, Zorn de Bulach et Bourcier de Villers qui furent battus.

Par contre, les commissaires du gouvernement et les candidats officiels qui avaient été combattus par le clergé, se plaignirent de la pression qu'il avait exercée sur les électeurs et lui

Al

reprochèrent d’avoir utilisé son autorité spirituelle à des fins

au clergé les mêmes privilèges qu'avant 1859, Baroche, pendant toute la durée de son ministère chercha généralement à atténuer le retentissement des crimes ou délits commis par des prêtres. Voir F1° 5.807, Signoret ; 5.822, Provençal ; 5.824, Charbonnel ; 5.858, Evon ; 5.870, Vigier.

(1) BB*° 385, premier trimestre 1864.

(2) En septembre 1864, Féart, qui avait rompu toutes relations avec Brossais Saint-Marc, fut remplacé par un autre préfet, Lefebvre. Boudet entendait que celui-ci suivit la politique de son prédécesseur. Ce changement atténua cependant la vivacité du conflit. (Baroche 987, Boudet à Baroche, 17 septembre 1864. F1 : dossier Lefebvre.)

MAURAIN. — POLITIQUE 43

électorales. Zorn de Bulach, notamment fut très vif: « Je sais bien d’ailleurs, dit-il, que ce langage est une imprudence, alors que mon élection est contestée. » En effet, son discours irrita le clergé qui, après son invalidation, le combattit plus äprement encore qu’en 1863 et assura sa défaite. Le discours de Calvet Rogniat ne mécontenta pas moins le clergé de l'Aveyron, et fut critiqué par Delalle dans des brochures publiques. Le 13 janvier 1864, Plichon et plusieurs autres clérieaux ayant déposé un amendement à l'adresse pour la liberté du suffrage universel, Roubher répondit que le clergé ne la respectait pas. « Je n’aime pas, dit-il, à voir le prêtre qui baptise l'enfant, qui bénit les umons, qui connaît les secrets intimes de la famille, qui est le consolateur à l'heure des séparations suprêmes, je n'aime pas le voir se convertir en agent, électoral. La religion y perd son influence moralisatrice qui est le patrimoine de tous. » L’amendement réumt 43 voix, y compris celles des républieains.

Péndant que la politique des catholiques libéraux était adoptée, non sans succès, par toute Fopposition eléricale, ils subissaient un grave échec doctrimal. Montalembert s'était rendu au congrès catholique de Malines (1} et y avait formulé leurs principes avec vigueur et netteté (20 et 21 août 1863). Il déclara que les catholiques devæaientloyalement accepter la démocratie libérale pour pouvoir la réconerlier avec la religion. Plus audacieusement, il fit un éloge passionné de la liberté de conscience et de la hberté des cultes. I flétrit toutes les persécutions, celles qui avaient été dirigées par l'Église comme les autres. Ce discours, qui eut un grand retentissement, fut aussitôt dénoncé à Rome par les ultramontains français. Le cardinal Antonelli adressa à Montalembert une lettre confidentielle de bläme et exigea de lui une réparation. Montalembert lui répondit en expliquant les doctrines qu’il avait professées dans le sens le plus conforme à l’orthodoxie, et déclara accepter d'avance sa condamnation si elle était prononcée par le pape. Pie IX se contenta de cette lettre et ne voulut pas frapper Montalembert d’un blâme publie (2). Mais sa désapprobation fut connue des catholiques libéraux et les découragea.

(4) Cochin, Cornudet, Melun et beaucoup d’autres catholiques français s’y rendirent également. Le gouvernement impérial s'inquiéta, craignant qu'ils ne voulussent fonder en Belgique un centre d'opposition clérieale. Voir Schall : Un disciple de saint Vincent de Paul au XIX siècle : Adolphe Baudon.

(2) Correspondance diplomatique, 16 janvier 1864. Lecanuet : Montalembert. Le gouvernement avait craint, au contraire, que Dupanloup n’eût été fait cardinal ein petto » au consistoire du 25 décembre.

Les tentatives faites par le gouvernement pour l’apaisement des conflits religieux réussirent en partie. L'effervescence de la période électorale se calma très vite, et le clergé, redevenu très réservé, ne donna lieu qu’à de rares incidents. Le pape, à l'occasion du Ier janvier 1864, exprima publiquement sa reconnaissance envers l’empereur, et en parla à l’ambassadeur comme « d’un homme providentiel » (1). Il n’y eut, dans la discussion de l'adresse, qu’un débat très bref sur la question romaine ; ce furent les cléricaux, Kolb Bernard et de La Tour, qui, pour montrer la faiblesse de l'opposition républicaine, exigèrent un scrutin sur l’amendement de Guéroult qui réclamait l'évacuation immédiate de Rome. Il fut rejeté par 218 voix contre 12.

Dans les élections cantonales de juin 1864, l'attitude du clergé fut « généralement réservée » (2). Il n’intervint activement que sur quelques points, et, en général, sans succès. L’administration subit un échec dans le Morbihan, mais elle gagna trois sièges en Ille-et-Vilaine sur l'opposition cléricale. Elle fit battre de Marmier dans la Haute-Saône. En Alsace, elle fit élire, avec l’appui de Raess, Zorn de Bulach, dont le clergé avait assuré la défaite aux élections législatives. À Montauban, elle fit élire son candidat contre un catholique légitimiste et un protestant démocrate. Dans beaucoup de régions où la lutte entre ladministration et le clergé avait été très vive en 1863, notamment dans le Doubs et en Lozère, elle ne se renouvela pas en 1864. Par contre, Plantier intervint avec ardeur dans une élection législative partielle, à Alais, pour le légitimiste de Larcy, contre le candidat officiel Fabre, cependant clérical et neveu de l’ancien archevêque de Paris, Affre. Plantier écrivit le 29 juillet à ses prêtres : « Plus vous agirez avec énergie, plus vous entrerez dans mes vues. » Le clergé, à peu d’exceptions près, fit une vive campagne contre Fabre, qui fut cependant élu par 12.845 voix contre 8.093, bien que la plupart des républicains eussent voté pour de Larcy (5).

A Ja fin de 1863 et en 1864, la lutte pour les « hbertés nécessaires », la loi sur les coalitions, la guerre du Mexique et la question polonaise rejetèrent les affaires religieuses au second plan de l'actualité politique. Mais leur importance prépondérante dans la vie publique de la nation n'en ébait pas moins évidente, Taine, qui, comme examinateur à Saint-Cyr, fit en 1865, 1864 et 1869

(1) Correspondance diplomatique, 26 décembre 1863. |

(2) F°2° 5.605 ; voir F1° 5.851, Riaud ; BB*° 373, 381 ; BB'° 1.688, 1.692, 1.696.

(3) BB°° 430 ; BB’ 1.692; Versement de la Chambre A 201 ; Clastron : Vie de Mgr Planlier.

des tournées dans les principales villes de France, fut stupéfait de l'importance du rôle que le clergé, et surtout les congrégations, ‘jouaient en province (1) : « Nous n’avons pas idée de cela à Paris; nous vivons dans un petit cercle de sceptiques instruits et spirituels ; nous ne voyons pas le gros public, la grosse France. » (2) «Le caractère saillant de l’Église en France est d’être une institution temporelle, une machine de gouvernement. Le sentiment religieux proprement dit, moral, mystique, artistique, tel qu’on le voit en Allemagne, en Italie, en Angleterre y est presque nul, tout à fait sporadique ou rudimentaire. » L'esprit du clergé « est celui d'acquisition et de domination » (3). « Plus jy regarde, plus je me convaines qu'il n’y à que deux partis en France : cléricaux et libéraux. Cela n’ess pas visible à Paris à cause du tumulte et de la variété des opinions, mais il est clair que tout ce qui est arriéré, provincial, inerte, adonné aux intérêts, a tout le clergé pour gouvernement » (4).

Il. — Duruy et les doctrines irréligieuses

Victor Duruy était un universitaire de carrière. Professeur d'histoire au lycée Saint-Louis, il avait voté pour Cavaignac en 1848 et contre le coup d'État en 1851. Il était ouvertement libre penseur et anticlérical. Ses opinions avaient nui à sa carrière. L'Univers, en 1853, avait publié une dénonciation d’un abbé directeur d’une institution libre contre l’Abrégé de l’Hisloire de France de Duruy. « Le livre de M. Duruy, loin d’être imposé à la jeunesse. n'engage que son auteur et lui a déjà attiré un blâme mérité », déclara aussitôt le Journal officiel de l’Instruction Publique (2 avril 1853). (5)

Mais en 1859, Duruy eut une entrevue de Napoléon III qui, préparant uné vie de César, s’intéressait à ses travaux sur l’histoire romaine. En janvier 1860, Rouland lui demanda des notes sur le pouvoir temporel du pape. Duruy le représenta comme

(1) H. Taine : Carnets de voyage, notes sur la province. Taine a utilisé ces notes dans le livre des Origines de la France contemporaine qui traite de l'Église ; mais il les y a systématisées d’une manière qui leur fait perdre une grande partie de leur valeur historique,

(2) 1863 : Toulouse.

(3) 1865 : Strasbourg.

(4) 1863 : Besançon.

(5) Duruy : Notes el Souvenirs.

s'étant constitué « par des moyens très humains » et n’étant pas indispensable à l’Église. Il fut question de publier cette étude aux frais du gouvernement ; puis Duruy la publia à son compte sans la signer (1). Sur l’intervention de l’empereur, Rouland nomma Duruy inspecteur de l'académie de Paris et professeur à l’École Normale (1861), puis inspecteur général (1862). Duruy, dès lors, aida souvent l’empereur dans ses études sur l’histoire romaine. [1 se trouvait en tournée à Moulins lorsqu'il apprit qu'il était nommé ministre de l’Instruction Publique.

Napoléon IIT connaissait les opinions politiques et religieuses de Duruy, et il avait pour lui beaucoup de sympathie, « Mais il ne faudrait pas croire qu'il s’intéressât à fond à l’œuvre de son ministre et qu'il la suivit de près, niqu’ille soutint de son autorité dans les moments difficiles. Il se contentait de le laisser faire. Jamais il ne lui donnait d'instructions, jamais il n’eut avec lui une conversation suivie sur les affaires. » Or Duruy était isolé au milieu de ses collègues qui « le considéraient comme un intrus au moins comme un étranger au bâtiment ». E. Lavisse, qui fut son secrétaire particulier, explique combien sa situation était de ce fait, délicate. « Il s’appuyait, non sur une ferme autorité d’où il pût tirer une force réelle, mais sur une estime et une sympathie personnelles. Nous sentions très bien au ministère de l’Instruction Publique que nous étions en l’air et qu’un jour il faudrait descendre tout d’un coup » (2).

Duruy ne cacha pas à Napoléon III que son programme de développement de l'instruction publique rencontrerait l'opposition irréductible de l’Église. Il revint plusieurs fois sur ce point dans ses rapports à l’empereur, où l’Église est représentée comme essentiellement hostile à la civilisation moderne. « Songeons..., écrivait-il le 6 août 1863, à organiser l'éducation des filles, car une partie de nos embarras actuels vient de ce que nous avons laissé cette éducation aux mains de gens qui ne sont m1 de leur temps, ni de leur pays. » Et le 29 octobre 1863 : « Que la société laïque, attaquée de front par les évêques, minée en dessous et dans l’ombre par les congrégations, puisse au moins se défendre en plein soleil,sub dio,non pas en attaquant à son tour, mais en laissant l'esprit de justice et de vérité qui l'anime se répandre au dehors et sur tout, dussent les hommes de ténèbres s’ellarer encore, et crier, comme ils le font aujourd’hui dans. le Monde et

(1) Les Papes princes italiens (1860).

(2) Ernest Lavisse : Un ministre : Victor Duruy.

la Gazette de France contre l’enseignement de l’histoire contemporaine, c’est-à-dire contre la lumière » (1).

Cette hostilité radicale contre l'Église inquiétait les autres ministres. Beaucoup d’entre eux l'avaient combattue, mais ils déclaraient, et souvent croyaient sincèrement n’en combattre que les empiètements et les abus. Ils professaient le respect du catholicisme, qu’ils jugeaient salutaire au point de vue social : sans sacrifier les droits du pouvoir civil, ils souhaitaient que les rapports de l’Église et de l’État fussent bons. Gallicans, ils voulaient détourner le clergé du cléricalisme et de l’ultramontanisme. Pour cela, il fallait que le gouvernement lui inspirât confiance et donnât des gages de son dévouement aux véritables intérêts religieux. Le gouvernement ne pouvait prétendre exercer quelque influence dans l’Église s’il était soupconné de lui être fondamentalement hostile. Duruy risquait de le compromettre auprès des évêques, des prêtres et des catholiques les plus modérés sur lesquels il cherchait à s’appuyer. A cet égard les tendances de Duruy mécontentèrent tous les conseillers de l’empereur, et les gallicans presque autant que les cléricaux. « J'étais suspect à mes collègues politiques » a-t-il écrit plus tard. Aussi, peu soutenu par Napoléon III, était-il tenu à beaucoup de réserve.

Il indiqua cependant ses intentions dès son avènement. Le 29 juin, il rétablit par décret l’enseignement de la philosophie dans les lycées et collèges, et l’agrégation de philosophie, que Fortoul avait sacrifiés en 1852 aux défiances du clergé. Il déclara en ouvrant la session du Conseil impérial de l’Instruction Publique : « Le sens de ma nomination, c’est que l’Université est appelée à faire elle-même sa fortune » (juillet). Parisis critiqua le décret du 29 juin et interrogea Duruy avec défiance sur ses intentions, « Ce que je veux faire, Monseigneur ? répondit Duruy, le contraire de ce que vous avez fait. Où je veux aller ? à la lumière, non pas aux ténèbres » (2). Par circulaire du 24 septembre, il établit l’enseignement de l’histoire moderne et contemporaine dans la classe de philosophie, ce qui mécontenta les légitimistes et les cléricaux (3). Le système de la bifurcation fut abandonné.

(1) Notes el souvenirs. Duruy aurait voulu établir la liberté de l’enseignement supérieur. 11 put seulement autoriser des conférences libres privées, par mesures spéciales.

(2) Victor Duruy : Notes el Souvenirs.

(3) Téphany : Vie de Mgr Sergent. Sergent, membre du Conseil impérial de l’Instruction publique, reprocha surtout à Duruy, dans une lettre du 6 octobre, d’avoir

Ainsi, Duruy, dès son avènement fut suspect au clergé (1). Or les doctrines irréligieuses faisaient à cette époque de grands progrès dans l’opinion. Les cléricaux accusèrent le gouvernement non seulement de ne pas s'opposer à leur diffusion, mais d'y contribuer en donnant à l’enseignement public une, direction trop peu religieuse. Cette question allait jouer un rôle croissant jusqu’à la fin de l’Empire.

La Vie de Jésus publiée par Renan peu après les élections (28 juin 1863) fit une grande sensation. Renan n'avait pas voulu écrire une étude critique, mais, un récit, « un roman », disaient Taine et Berthelot (2), où il faisait revivre, non sans arbitraire, celui qu'il avait appelé « un homme incomparable ». Son livre rendait accessibles et attrayants à tous les hommes cultivés les éléments de la critique biblique. Il en fit même une édition simplifiée pour le grand public. Aussi le livre eut-il un immense succès, ce qui le rendait aux yeux du clergé extrêmement dangereux. L’admiration même et le respect que Renan professait pour Jésus, sans croire à sa divinité, passèrent pour une hypocrisie. Son livre, mis à l’Index dès le 24 août, fut attaqué avec violence par les évêques (3) et par tous les publicistes cléricaux. Berthelot écrivit le 3 septembre à Renan, absent de Paris, que la Vie de Jésus soulevait « une tempête de contradiction et de haine pape, archevêques, évêques, curés, diacres et 'sous-diacres, tout le monde s’en mêle, sans parler du tiers ordre et des fils des ex-hbéraux d’autrefois. c’est pour la vie désormais. Votre nom va marquer dans le xix® siècle à l’égal des philosophes du xviIIe siècle » (4).

Darboy représenta à l’empereur qu'il ne pouvait, dans ces conditions, autoriser Renan à reprendre son cours. Napoléon IT adressa même des félicitations à Parisis pour avoir pris part à la défense de la foi » en critiquant « l'ouvrage récent qui tente d’élever des doutes sur l’un des principaux fondements de notre religion » (14 novembre). Cette lettre fut publiée par Parisis. Le 16 décembre, la question fut débattue au Sénat. «L'empereur, dit La Rochejaquelein… a parlé un noble langage. Les

indiqué comme sujets d'enseignement, la Pragmatique de Bourges, la déclaration de 1682, et les progrès de la tolérance en matière religieuse.

(1) Cependant il échangeait encore en novembre 1863 des lettres courtoises avec Dupanlonp.

(2) H. Taine, sa vie el sa correspondance, L. II.

(3) 11 fit l’objet de 18 mandements. |

(4) E. Renan et M. Berthelot. Correspondance (1547-1892).

hommes qui doivent parler en son nom parlent-ils comme lui...? Beaucoup de gensse demandent : Mais quelles sont les tendances vraies du gouvernement ? Ces tendances sont-elles chrétiennes ? » Remarquant que plusieurs professeurs avaient fait l'éloge du livre de Renan, La Rochejaquelein attaqua Duruy au sujet des nouveaux programmes. Dans celui de philosophie, la seule phrase relative à la religion lui paraissait inspirée par le déisme de Robespierre (1). Il regrettait que dans le programme d'histoire figurât « l'avènement du principe nouveau de la tolérance ». Il assura que le Conseil impérial de l’Instruction publique n'avait été consulté qu'après coup et conclut : « Le ministre n’a pas fait son devoir. » Le cardinal Mathieu critiqua également le programme de philosophie et le cardinal Donnet se plaignit des livres antireligieux, notamment du « Maudit », ivre anonyme dont le héros était un prêtre interdit et qui faisait alors quelque bruit.

Rouland, parlant au nom du gouvernement comme président du Conseil d’État, reconnut que le programme d'histoire n'avait été soumis au Conseil impérial qu'après avoir été publié (2). Il affirma que le gouvernement, fidèle à ses «tendances honnêtes et religieuses », voulait que l’enseignement public fût « moral et religieux » et donnait au clergé par la liberté de l’enseignement et par la direction de l'instruction religieuse dans les établissements publics, une large part d'influence. « Mais partir de la liberté accordée au clergé pour arriver à l'étrange excès de ce clergé entrant dans nos lycées, non plus pour y enseigner le dogme et le devoir religieux mais pour y dominer tout le système de l’enseignement et pour s’y constituer le surveillant et le directeur du professorat, c’est créer tout d’un coup la suprématie eléricale où elle n’a pas le droit d’exister ; c’est nier l'indépendance du gouvernement et la liberté du pays. jamais la France ne consentira à une pareille concession. » Quant aux livres irréligieux, «la liberté de penser et d'écrire n’a de limites que les lois. » Or ceux dont on s'était plaint n'étaient pas délictueux. « Blâmons ce qui est mal, mais sachons souffrir ce que la loi ne défend pas ; c’est la hberté du pays. »

Le débat reprit en mars 1864, à propos d’une pétition contre les publications irréligieuses (3). Le rapporteur, de Royer, rappela

(1) «Le devoir a pour sanction suprême l’immortalité de l'âme et la justice divine. »

(2) Rouland croyait que Duruy avait intrigué pour l’évincer au ministère de l’Instruction Publique. Il le défendit assez mollement.

(3) L'auteur, un protestant, attribuait à ces publications, et notamment à la Vie de Jésus de Renan, les progrès de l’immoralité.

que la législation était sévère en ces matières. Elle punissait l’outrage à la morale publique et religieuse (loi du 17 mai 1819. article 8), l’outrage ou la dérision adressée à l’un des cultes rétribués par l'État (loi du 25 mars 1822, article premier), l'attaque contre la liberté des cultes et l’outrage fait publiquement aux ministres d’un culte rétribué (loi du 11 août 1848, articles 3 et 5), De Royer montra que ces lois étaient appliquées (1), et que le gouvernement usait en outre de son contrôle sur le colportage et la presse pour protéger la religion. Il conclut au rejet de la pétition (11 mars).

La Guéronnière, qui avait présidé en 1853 la commission du colportage, déclara que les publications irréligieuses étaient « un danger plus grand » que les publications immorales (2). Elles attentaient à la liberté de conscience, car celle-ci, pour La Guéronnière était seulement la liberté des diverses religions : (Quant à cette liberté qui se manifeste par la négation de toutes les religions … non, non ! ce n’est pas la liberté de conscience, c’est la liberté sans conscience, c’est la conscience sans foi. » Elle aboutit «à ce qu'il y a de plus triste, de plus désolant, de plus honteux, de plus mortel pour une société c’est-à- dire à l’athéisme. » C’étaient les théories en honneur au début du Second Empire (3) qui condamnaient le droit à l’incroyance au nom de l'intérêt social. L'’archevêque de Rouen, Bonnechose, qui venait d’être nommé cardinal, déclara que la propagande antireligieuse n’était pas suffisamment réprimée. Les lois ne punissaient que l’outrage violent et grossier à la religion, alors que les attaques de forme courtoise étaient beaucoup plus dangereuses. Le livre de Renan notamment, était «un blasphème de la première page Jusqu'à la dernière ». « Il y a un point où la liberté cesse de mériter ce nom, c’est là où commence le péril des âmes, le péril de la société. »

Delangle, ancien garde des Sceaux, comme de Royer, justifia la législation qu'avait attaquée Bonnechose. Elle punit l’outrage,

{1) La moyenne annuelle était :

a) Pour outrage à la morale publique et religieuse :

Dé: 1846 à 1850...... 13 affaires, 31 prévenus Der1851 401855... GAL - 141 —- De 1856 à 1860...... 132 — 275 -

b) Pour outrage à l’un des cultes rétribués : De 1846: à 1850..:... 77 afiaires, 148 prévenus DénL851 a 1855000. 130 — 243 —

: DétS56 441860... 101 : 185 (2) Les cléricaux mélaient souvent les deux questions (voir notamment la séance

du 22 juin 1865 au Sénat).

(3) Voir p.162.

« mais si la discussion est calme, paisible modérée, l’Église répondra: pourquoi nous défier de ses efforts ? » Il révéla que des poursuites avaient été envisagées contre le livre de Renan, mais que le procureur général (1) bien que sincèrement catholique, les avait jugées impossibles. En effet «la rédaction en était décente, respectueuse ». (inlerruplions) (2). Delangle fit l'éloge de la liberté d'opinion, un des principes de 1789 qui formaient la base de la constitution. Le commissaire du gouvernement, Langlais, appuya Delangle, en déclarant qu’on ne pouvait rendre plus sévère une législation qui datait de la Restauration. La pétition fut rejetée à la quasi unanimité (18 mars).

Devant ces attaques, le gouvernement n'osa pas laisser à Renan sa chaire au Collège de France. Duruy lui offrit vainement de l’abandonner pour un poste important à la Bibliothèque Nationale. Le conseil des ministres se prononcça alors pour la révocation. Duruy s’y opposa d’abord : « On me demande, éecrivit-1l à l’empereur le 24 mars, de frapper un membre du plus haut et du plus libre enseignement que nous possédions, le Collège de France, pour un fait, la publication de la Vie de Jésus qui ne tombe pas sous le coup de la loi, qui a été accompli en dehors des fonctions professorales.… qui enfin, datant de près d’une année, semble avoir acquis le bénéfice de la prescription. » Le gouvernement de Charles X, dans un cas analogue, n’avait pas révoqué Dubois. « Je supplie l’empereur de ne pas accorder cette joie à ses ennemis et à ses faux amis, de ne pas faire ce que la Restauration elle-même n’a pas osé accomplir. » De plus, Duruy avait pris dés son avènement un décret qui empêchait le gouvernement de révoquer un professeur d’Université sans l’assentiment d’un conseil : or certains membres de ce conseil, Dupin, de Royer, se prononçaient contre la révocation. Plutôt que de la prononcer, Duruy offrit sa démission qui fut refusée ; puis il céda. Le Moniteur du ? juin annonça que la chaire de langues hébraïques était supprimée, el que Renan était nommé à la Bibliothèque Nationale. Renan refusa à nouveau cette solution et fut révoqué le 12 juin : on avait profité de ce que le décret de garantie pris par Duruy ne s’appliquait pas explicitement aux professeurs du Collège de France. Le professeur d’hébreu à la faculté de théologie fut candidat à la chaire de Renan, transformée en chaire de philologie

(1) Cordoën, qui était mort depuis.

(2; Mérimée écrivit le 24 mars à Panizzi : « On devient de plus en plus capucin au Sénat et partout. Vous ne sauriez croire les murmures qui ont accueilli M. Delangle, lorsqu'il a osé dire que Renan m'avait pas parlé de J.-C, d’une manière irrespectueuse. »

comparée ; Mais Duruy, qui avait « une revanche à prendre », nomma un israélite (1).

Pendant les deux premières années de son ministère, Duruy n’eut pas de conflit ouvert avec le clergé. Très souvent, 1l ne put agir vis-à-vis de lui comme il l'aurait souhaité ; c'est ainsi que le 29 octobre 1863, il rappela à l’empereur que la loi du 15 mars 1850 prescrivait l'inspection de l’enseignement, libre. « pour vérifier s’il n’est pas contraire à la morale, à la constitution et aux lois ». « Je n’en demande pas davantage, mais je demande tout ce que la loi m’accorde, Or nulle inspection n’est faite et n’ose se faire. Les portes des écoles congréganistes sont hermétiquement closes. Moi-même, inspecteur de l’académie de Paris, je ne suis parvenu qu'avec d’infinies difficultés dans la cour de la maison des Jésuites de la rue des Postes, et je n'y ai rien pu voir que les murailles. Là, n’en déplaise aux cléricaux de robe courte qui prétendent ne pas connaître les cléricaux de robe longue (2), là, Sire, on conspire contre vous et contre notre société. Là sont les plus dangereux ennemis de votre fils ; ils préparent une bataille que l’empereur gagnera, que le prince impérial perdrait. » Duruy n’obtnt pas un assentiment assez net pour pouvoir appliquer strictement la loi. [Il tenta cependant de surveiller les établissements secondaires libres. Par une circulaire du 30 juin 1864 aux recteurs et aux préfets, il chercha à savoir si la Saint-Henri n’était pas fêtée dans certaines écoles en l'honneur du comte de Chambord. L'administration ne put établir l’existence de ces fêtes que dans un petit nombre d’écoles, notamment. chez les Jésuites de Poitiers (3).

Bien que manquant de renseignements précis, Duruy restait persuadé que l’enseignement secondaire libre était hostile à l'Empire tel qu’il le concevait, et il signalait à l’empereur les hauts fonctionnaires qui confiaient leurs fils aux congrégations (4). Mais l’empereur ne partageait pas ses opinions sur ce point et n’exerça nulle pression sur le personnel du gouverne-

(1) Duruy : Notes et Souvenirs. 4

(2) A un récent Conseil, un ministre avait dit à Duruy : « I n’y a point de cléricaux et ce nom ne correspond à rien. » Duruy : JVoles el Souvenirs.

(4) 18 juillet 1864. Duruy à Napoléon III : Le maire de Bayonne a « beaucoup de dévouement personnel pour Votre Majesté, mais il fait élever ses lils par les Jésuites, ce qui me le gâte un peu » (Noles el Souvenirs). Rouher écrivait le 14 juillet 1865 à Thouvenel : « J'ai toujours oublié de vous dire qu'il ÿ a un mois, M. Duruy ma montré d’un air objurgateur un rapport qui vous dénonce bel et bien comme ayant mis votre fils dans une jésuitière. M. Duruy a dû reporter cette dénonciation à l'empereur, je

ment (1). Le supérieur de l’école des Jésuites de la rue de Vaugirard pouvait écrire en 1867 : « Parmi les enfants qui nous sont confiés beaucoup appartiennent aux familles des grands personnages de l’État » (2).

Duruy aida le nouveau préfet de la Lozère, Menche de Loisne, à évincer les Jésuites du collège municipal de Mende, qu'ils dirigeaient depuis 1850. Le bail fait à cette époque expirant, un traité fut conclu le 7 août 1862 entre la ville et les Jésuites, qui en prévoyait le revouvellement pour 9 ans, avec une subvention de 4.000 francs. Le décret du 20 mai 1863 modifia le traité, exigea la suppression de la subvention, la faculté réciproque de résilier le bail tous les 3 ans, la subordination de l’enseignement aux programmes et au contrôle de l'Université : Rouland avait voulu rendre le traité inacceptable pour les Jésuites. Ils le repoussèrent et firent tous leurs efforts pour le faire mocfier ; 1ls acceptèrent même de rester sans subvention : en vain. «Il me paraît d’une importance capitale, écrivait de Loisne, que nous ayons à Mende un établissement universitaire important qui fasse échec à ceux que dirigent les prêtres. Tout l'avenir politique de la Lozère est là. » (3) Il s’opposa à la cession du collège à une autre congrégation, et exigea que le futur principal du collège fût un laïque, et non un prêtre comme le proposait le recteur. Il obtint de Duruy unesubvention qui permît de ne pas grever trop lourdement le budget de la ville, hostile au collège laïque par économie et par cléricalisme. Il décida enfin le conseil municipal à voter le 8 juin, par 10 voix contre 5, la subvention nécessaire de 4.500 francs. « Je me battais. contre le sentiment universel de la population », écrivait-il (4). Il obtint de l’évêque Foulquier, toujours modéré, une neutralité bienveillante pour le collège

vous en avertis. Mettez-moi donc en position d'expliquer au besoin la situation. » Le fils de Thouvenel, était non chez les Jésuites, mais à la maîtrise créée à l'évêché de Metz par Dupont des Loges et dirigée par des prêtres séculiers. Il y resta d’ailleurs peu de temps et entra ensuite dans un lycée {Pages de l'histoire du Second Empire).

(1) Pinard, procureur général à Douai, reçu par l’empereur en 1865, lui dit qu’il faisait élever son fils chez les Jésuites. Napoléon III répondit :-« Plusieurs de mes conseillers les ont en grande suspicion, mais je ne partage pas toutes leurs dé fiances et je n'ai pas de parti pris. » 11 rappela que, comme président de la République, il avait autorisé l'ouverture de leurs collèges. « On ne peut faire grief à un fonctionnaire de choisir des établissements que nous avons ouverts. Vous connaissez Cornudet, il a fait élever chez eux, je crois, tous ses fils ; cela ne m'a point empêché de le faire président de section dans mon Conseil d'État. » (Pinard : Mon journal).

(2) Burnichon : La compagnie de Jésus en France. Histoire d’un siècle, t. IV, p. 305.

(3) 30 avril 1864, F1e III Lozère 9. Voir aussi F1° 6.288, et Burnichon. La Compagnie de Jésus en France. Hisloire d'un siècle, t. LI.

(4) 15 juin 1864, Fie III Lozère 9.

universitaire qui s’ouvrit avec succès en octobre 1864. C'était le premier collège que les Jésuites perdaient en France depuis 1850.

Duruy était beaucoup moins hostile aux congrégations en matière d'enseignement primaire que d'enseignement secondaire. Il ne s’opposa pas aux vœux de quelques conseils municipaux qui voulaient confier aux congrégations leurs écoles jusqu'alors laïques (1). Il tenta d'établir une entente avec l’Institut des Écoles chrétiennes. Il écrivait à l’empereur le 22 mars 1864 : «J'ai eu avec le Fr. Philippe un long entretien d’où nous sommes sortis tous deux très contents et à la suite duquel j'ai visité durant quatre heures sa grande maison de Passy. La loi relative à l’enseignement spécial (2). cet entretien, cette visite et nos franches explications seront, je crois, un traité de paix signé définitivement entre la congrégation et mon ministère, oùilest detradition de faire aux frères une guerre de chicanes que je trouve indigne du gouvernement de l’empereur. Cette paix sera placée sous la garantie de ce double principe : pour les frères, liberté de donner aux enfants tout de qu'ils sont capables de leur enseigner, pour le ministère droit sévèrement exercé de surveillance -et de contrôle » (3). L’entente devait durer deux ans.

Pendant ce début du ministère de Duruy, le clergé n’eut donc pas à se plaindre de ses actes : il révoqua Renan et se montra souvent moins défavorable que Rouland aux congrégations. Mais ses opinions et ses intentions commencçaient à être bien connues : on savait qu'il voulait développer l'instruction à tous ses degrés, et par tous les moyens : enseignement supérieur, secondaire, primaire, conférences libres, cours d’adultes, bibliothèques scolaires. On savait qu'il jugeait que cette tâche devait être assumée par l’État, non par l'Église. C'était assez pour que le clergé le considérâät comme un ennemi.

Page 1