CHAPITRE XXII
La convention de septembre, l’encyclique « Quanta Cura » et la question romaine jusqu’en 1867
Le gouvernement italien ne cessa pas, en 1863 et en 1864,de représenter à Napoléon III la nécessité de régler au plus tôt la question romaine. Mais au printemps de 1864, le gouvernement impérial comptait encore attendre la mort de Pie IX, qui fut assez gravement malade en mars. Le 19 mars, Drouyn de Lhuys écrivit confidentiellement à Sartiges que si le conclave désignait un pape intransigeant, « il arriverait peut-être un moment où n’ayant rien à espérer de la modération et de la prudence de ceux à qui serait remis le gouvernement de l’État ponüfical, nous nous trouverions dans l’obligation de nous retirer en laissant aux mains de la Providence l’œuvre que nous nous reconnaîtrions impuissants à accomplir ». Sartiges était chargé d’en avertir, le moment venu, les cardinaux (2). D'autre part, le ? avril, Drouyn de Lhuys le chargea de faire savoir au pape que s’il mourait, les troupes assureraient le maintien de l’ordre et la liberté du conclave, ce qui était de nature à dissuader le Saint-Siège de faire procéder à une élection brusquée.
Jusqu'au début de juin, la mort de Pie IX fut le principal objet des conversations entre Napoléon III, Nigra, et Pepoli ; c’est également dans cette éventualité que le président du conseil italien, Minghetti, n’osant s'adresser à Drouyn de Lhuys, chercha à s’assurer le concours de Rouher qui lui répondit le 15 avril :
(1) De nombreux extraits de la Correspondance diplomatique ont été publiés dans : Archives diplomatiques 1865, L. I ; d'Harcourt: Les quatre ministères de M Drouyn de Lhuys, 1882, in-8°, et surtout dans les Origines diplomaliques de la querre de 1870- 1871 ; voir en outre : Minghett : La convenzione di Sellembra, résumé dans le Correspondant (25 mai-10 juin 1899), par Grabinski; d’Ideville, Journal d'un diplomale en Italie; Thouvenel, Pages de l'histoire du Second Empire.
(2) Correspondance diplomatique.
« La retraite de M. Thouvenel a marqué la volonté arrêtée de l'empereur de n’adopter aucune résolution sur le pouvoir temporel du pape avant la mort de Sa Sainteté Pie IX. »
Malgré les efforts du général de Montebello, l'État pontifical servait toujours de base aux guerillas bourboniennes qui opéraient dans l’ancien royaume de Naples. Le pape attendait toujours à bref délai la dislocation de l’unité italienne. Drouyn de Lhuys lui-même en était arrivé à «répondre quelques paroles énergiques contre la folie des aspirations et des espérances réactionnaires ». (1) À la fin de juillet survint un incident analogue à l'affaire Mortara. Un enfant juif de 10 ans, Coen, en apprentissage chez un cordonnier catholique, fut mené dans un couvent par un prêtre et deux laïques, bien qu'il ne fût pas baptisé. Ses parents ne purent pas même le voir. Le gouvernement impérial protesta très vivement, déclarant que l’occupation de Rome lui donnait une part de responsabilité. « L'opinion publique qui exerce après tout une puissance incalculable dans les temps modernes, l’opinion publique n’admet pas à une époque de tolérance et de liberté de conscience et de culte comme celle où nous vivons, qu’un enfant soit ravi à sa famille, même pour lui conférer les bienfaits de la religion véritable. » (2) Pie IX répondit que le petit Coen voulait être chrétien ; il refusa absolument de le rendre à ses parents et le fit baptiser.
Pendant ce temps, les négociations secrètes engagées entre Napoléon III, Nigra et Pepoli, progressaient. Le projet d’évacuer les États pontificaux, l'Italie prenant l'engagement de les respecter, était envisagé depuis 1861. Les Italiens proposèrent que le transfert de leur capitale à Florence attestât la sincérité de cet engagement. Napoléon IIT jugea la garantie suffisante. L’impératrice était alors absente de Paris. Drouyn de Lhuys ne fut mis au courant qu’en juillet : on le chargeait de faire aboutir la solution préconisée par Thouvenel en 1862, et dont l'abandon avait été consacré par son avènement.' Il l’accepta cependant, soit que ses idées eussent évolué, soit qu'il craignit que Rouher ne parvint à le faire remplacer par Thouvenel, comme 1l s’y efforçait depuis plusieurs mois (3). Drouyn de Lhuys dit à Nigra : « Naturellement, le résultat de tout cela
(1) Note de sa main sur la dépêche de Sartiges du 9 juillet 1864. (Correspondance diplomatique.)
(2) Drouyn de Lhuys à Sartiges, 7 août. Voir aussi Correspondance diplomatique, 3 septembre ; F1° 1.937, et Mérimée : Lettres à Panizzi, 22 août. *
(3) Thouvenel : Pages de l’histoire du Second Empire.
sera que vous finirez par aller à Rome, mais il est important qu'entre ce fait et celui de l’évacuation il y ait un tel intervalle et une telle série d'événements qu’on ne puisse absolument établir une connexion entre eux ni admettre que la France en ait la responsabilité » (1). C'était en effet le sens que la convention avait pour les Italiens. Était-ce celui qu’elle avait pour Napoléon III et pour son gouvernement ? L’incertitude sur ce point allait durer trois ans, jusqu’à Mentana.
L'accord fut conclu le 7 août et signé le 15 septembre (2). L'Italie s’engageait à respecter le territoire pontifical, à le protéger contre toute attaque extérieure, et à ne pas protester contre la formation d’une armée pontificale recrutée à l’étranger (3). Ayant annexé une grande partie des États de l’Église elle devait prendre à sa charge une part correspondante de la dette pontificale. L’évacuation de Rome par les troupes françaises se ferait progressivement et devrait être terminée en deux ans, délai dont Rouher déclara qu'il s’efforcerait de le faire abréger. Un article secret de la convention en subordonnait l'exécution au transfert de la capitale italienne à Florence. La convention fut très mal accueillie en Italie. Le gouvernement italien déclara qu'il ne renonçait pas à aller à Rome, mais à y aller par la force. Le gouvernement impérial protesta publiquement, et déclara qu'il n’admettrait pas que l’Italie prit possession de Rome à la suite d’une révolution, même spontanée.
La convention avait été conclue tout à fait en dehors du gouvernement pontifical et à son insu. Sartiges même n’en fut informé que le 21 septembre : il reçut l’ordre de ne provoquer aucune réponse et de donner des explications « dans des termes bienveillants, amicaux, exempts de récriminations » (20 septembre). Le pape lui dit : « J’admets les exigences de certaines situations ; je reste reconnaissant à l’empereur de tout ce qu’il a fait pour moi depuis seize ans et de tout ce que, certainement, il fera encore, mais j'avoue que cette nouvelle m'est arrivée comme un coup de foudre. Toutefois, nous avons, dit-on, deux ans devant nous, c’est beaucoup : il faudra voir ce que deviendra l'Italie » (24 septembre). Le gouvernement pontifical n'avait aucune confiance dans les engagements pris par l'Italie. De plus,
(1) Nigra à Minghetti, 21 avril 1864. (Minghetti : La convenzione di Setlembra.)
(2) Victor-Emmanuel hésita longtemps. Le prince Napoléon et Roubher lui conseillèrent de signer au plus vite, de crainte que l’empereur, sous des influences cléricales, ne retirât son adhésion à l'accord.
(3) Pourvu qu’elle ne fût pas assez forte pour constituer une menace pour l'Italie.
È MAURAIN, — POLITIQUE 45
il refusait d'accepter le slatu quo. Tout en se plaignant de la convention, il s’abstint d’ailleurs de protestations violentes. Thouvenel, renseigné FE l'ambassadeur d’Espagne à Rome, écrivit à Benedetti : « On est là-bas aussi résolu que par le passé à ne pas céder d un iota et l’on compte plus que jamais sur les gens que l’empereur a eu la bonté de ressusciter. Malgré cela, la pape a, parait-il, une certaine équité à l’égard des personnes. Sa Sainteté ne cache pas son mépris pour M. Drouyn de Lhuys et pour M. de Sartiges dont la position à Rome est pitoyable » (1).
En France, les partisans et les adversaires du pouvoir temporel s’accordèrent à considérer la convention de septembre comme un abandon à peine déguisé du pape (2). Les assurances contraires du gouvernement n'inspirèrent confiance qu'aux conservateurs peu préoccupés des affaires religieuses. Cependant la convention de septembre ne produisit aucune agitation dans le pays (3) ;: les populations l’accueillirent avecindifférence : Le clergé, malgré son mécontentement, resta tout à fait calme. Ses précédents échecs lui avaient appris la prudence ; et surtout il était rassuré par le délai de deux ans qui devait s’écouler avant l'évacuation. Il pensait, comme Pie IX, que la situation pouvait changer d'ici là, et 1l espérait que l’évacuation, tant de fois annoncée depuis 1859 et jamais effectuée, serait une fois de plus ajournée au dernier moment. Quelques évêques seulement publièrent des mandements sur la convention de septembre (4).
La question romaine n’en était pas moins rouverte. Une fois de plus, l'empereur, par un accord personnellement et secrètement négocié avec les Italiens, donnait soudainement à sa pohtique une direction nouvelle, et contraire aux sentiments des catholiques. Toute la défiance et toute l'hostilité du parti clérical, calmées, sinon disparues depuis l'avènement de Drouyn de Lhuys, en furent réveillées. Émile Ollivier écrivait : « L'effet le plus certain de la dernière convention sera de rendre implacables les haines cléricales et légitimistes ; et comme d’autre part, elle ne suffira pas, en présence du régime intérieur maintenu,
(1) Pages de l'histoire du Second Empire.
(2) Voir notamment Mérimée : Lettres à Panizzi, et A. Cochin, Ses lettres eï sa vie.
(3) Voir les rapports trimestriels des procureurs généraux et des recteurs. Les rapports de quinzaine des préfets pour octobre 1864 sont généralement conservés dans la série Fie ITT. Un seul sermon politique donna lieu à une information judiciaire (BB:: 1.712, Poitiers).
(4) D'après Besson : Vie du cardinal de Bonnechose, Pie IX aurait désiré une démarche collective de l’épiscopat français.
à ramener une partie notable de l'opinion démocratique, le gouvernement aura de plus en plus pour adversaires résolus toute la partie passionnée du public politique. » (1) (Octobre 1864.)
IT. — L’encyclique « Quanta cura »et le Syllabus (2)
Le 15 décembre, Sartiges télégraphia à Drouyn de Lhuys que l’encyclique contre le libéralisme, dont il n’avait plus été question depuis avril, venait d’être envoyée aux évêques. Le 17, il en transmit le texte (3) ; sa dépêche arriva le 21 à Paris. A cette date, des émissaires de la nonciature avaient déjà remis l’encyclique aux évêques (4). Le gouvernement la laissa publier dans la presse. Elle parut dans les journaux du 25,
L’encyclique Quanta cura portait la date chère à Pie IX du 8 décembre. Elle condamnait avec véhémence tous les principes qui limitent l'autorité de l’Église sur la société civile et son pouvoir coercitif, c’est-à-dire toutes les coutumes gallicanes et toutes les libertés modernes : contrôle exercé par le pouvoir civil sur le clergé par l’exequatur et l’appel comme d’abus, liberté de conscience, liberté des cultes, liberté de la presse, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, laïcité du droit civil et de l’enseignement. C’était le développement de la condamnation formulée dans l’allocution consistoriale du 9 juin 1862 contre les principes politiques des sociétés modernes, Comme presque tous les actes pontificaux, dont la traduction française rendait encore plus bizarre le style prolixe et confus, l’encyclique Quanta cura était illisible pour le grand public.
Mais elle était accompagnée du Syllabus, catalogue de
(1) Souvenirs d' Ernest Daudet, Correspondant, 25 mars 1921 : voir aussi Darimon, Lertiersp Part
(2) F1° 1.934, 1.935, 1.936, 1.937 ; F2° 5.605, F9 6.093; Correspondance diplomatique ; trois des principales dépêches de Drouyn de Lhuys (27 décembre, 7 janvier, 8 février) furent publiées par le gouvernement avant les débats de l’adresse. Outre les biographies des évêques et des laïques catholiques, voir Hourat : Le Syllabus 1904, in-18 ; Et. Pougeois : L'encyclique de 1864 el l'épiscopal français, Lellres, réponses et circulaires de tous les évêques de France à S. E. M. le Ministre des Culles et à leur clergé, 1865, in-8°. 11 m’a paru inutile de faire ici une analyse détaillée de l’encyclique Quanta cura et du Syllabus.
(3) Sa lettre d'envoi montre qu’il n’en avait pas vu la gravité. Dans son accusé de réception du 24, Drouyn de Lhuys déclare n’avoir pas encore étudié l’'encyclique.
(4) Cousseau à Pie, 21 décembre 1864 : « Vous venez de recevoir sans doute comme moi, par quelque main sûre, cette belle et forte bulle. » (Correspondance du cardinal Pie et de Mgr Cousseau). Keller et le comité de Saint-Pierre s'étaient chargés de cette distribution, pour laquelle la nonciature avait préféré ne pas se servir de la poste. (Gautherot : E. Keller).
80 courtes propositions condamnées par Pie IX dans ses œuvres antérieures et où étaient formulées les principales erreurs du temps. Le Syllabus n'aggravait pas la doctrine de l'Église, mais il la formulait de manière tranchante et brève, et par conséquent accessible au grand publie. Voici par exemple la proposition 77 : « À notre époque, il n’est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'État, à l’exclusion de tous les autres cultes. » Sa condamnation, ainsi exprimée, est très frappante. Développée dans l’allocution consistorale Nemo Vestrum, du ?6 juillet 1855, elle avait passé inaperçue. On remarqua surtout la S0e proposition : « Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le hibéralisme et la civilisation moderne.» Sa condamnation, déjà prononcée le 1S mars 1861 dans l’allocution Jamdudum cernimus, parut sous la forme que lui donnait le Syllabus, un cri de guerre, et un défi. Aussi le Syllabus, dont l'originalité et la portée dogmatique sont restreints, est-il le plus célèbre de tous les actes pontificaux publiés au xix® siècle (1).
Il fut accueilli avec enthousiasme par les ultramontains ardents, c’est-à-dire par une importante fraction du clergé et par un très petit nombre de laïques. Depuis les catholiques libéraux jusqu'aux conservateurs indifférents, tous ceux qui souhaitaient à des fins religieuses, politiques ou sociales, un rapprochement entre l'Église et la société civile en furent consternés. Surtout, dès sa publication, le Syllabus heurta l'opinion moyenne, le sentiment général des Français, qui, comme lors de l'affaire Mortara, se révéla hostile à la doctrine catholique, dans son intransigeante intégrité. Les ennemis de l'Église comprirent aussitôt que le Syllabus était pour eux une arme redoutable. Ils en accueilirent la publication avec joie. Elle devait en effet contribuer puissamment à développer l’anticléricalisme et l'irréligion.
Le 27 décembre, Drouyn de Lhuys écrivit à Sartiges que lencyclique et le Syllabus produisaient un effet défavorable au Saint-Siège, et nuiraient aux efforts que faisait le gouvernement impérial pour sauvegarder le pouvoir temporel du pape. Maret, le 27 décembre et Darboy, le 30, conseillèrent tous deux à Baroche d'engager des négociations avee Rome
(1) Un des meilleurs théologiens libéraux, Ginouilhac, écrivant à Maret au sujet du Syllabus et de l’encyclique remarquait : « … l’encyclique.…, comme Votre Grandeur l’a certainement bien compris, fait le point principal de la difficulté » (Bazin : Vie de Mgr Maret.\
pour obtenir des modifications ou des éclaircissements et d’interdire momentanément aux évêques, seuls qualifiés pour publier régulièrement l’encyclique, de le faire. Darboy s’offrait à faire «connaître au pape les perplexités où il vient de jeter les consciences et l’impérieux besoin qu’elles ont d’être éclairées et rassurées sur la portée et les conséquences pratiques de son dernier acte... quelques-unes de ces opinions si durement flétries ont pris une forme concrète et une valeur sociale ; elles setrouvent réalisées depuis 60 ans, soit dans la constitution... soit dans les lois ». L’encyclique est-elle « une direction doctrinale se référant à l’ordre des idées et n’intéressant guère que ceux qui enseignent eb discutent, ou bien aussi une règle pratique se référant à l’ordre des faits et par là intéressant tout le monde ? » Dans le premier cas « quel sera le résultat de l’encyclique ? Sinon faut-il sortir de France et s’insurger contre la loi ? En tous cas qu’y-a-t-il à faire pour les catholiques ? Le Saint Père ne le dit pas et ne le laisse pas deviner. » Darboy espérait que le Saint-Siège, devant l’émotion suscitée par ses derniers actes, «se hâterait de décider qu'il n’y a rien à changer dans la pratique journalière de la vie et qu’on peut conduire les hommes et les choses à peu près comme par le passé » (1).
Mais le gouvernement ne se contenta pas d’un ajournement, Baroche, par une circulaire du 1% janvier qui fut publiée au Moniteur, informa les évêques que le gouvernement se proposait d'autoriser la publication de la fin de l’encyclique qui accordait un jubilé pour 1865 (2). Quant à la partie dogmatique de l’encyclique et au Syllabus, « Votre Grandeur comprendra que la réception et la publication de ces actes qui contiennent des propositions contraires aux principes sur lesquels repose la constitution de l’Empire (3) ne sauraient être autorisées. » Le gouvernement comptait sur les évêques pour inviter le clergé au calme.
Le 8 janvier, le cardinal archevêque de Besançon, Mathieu, ét l’évêque de Moulins, Dreux-Brézé, lurent l’encyclique dans leurs cathédrales (4). Le gouvernement décida, au conseil
(1) K:° 1.934. Note de Darboy.
(2) Le décret fut pris le 5 janvier. L
(3) L'article premier de la constitution de 1852 la déclarait fondée sur les principes de 1789. Les Articles Organiques, nettementcondamnésparlencyclique, pouvaient être également considérés comme un des éléments essentiels du droit public français.
(4) A Besançon, cette lecture passa si inaperçue que le procureur cénéral n’en fut informé que trois jours plus tard. Mathieu fit discrètement remarquer à Baroche que les évêques gallicans avaient souvent été mal soutenus par le pouvoir civil : «.. depuis le commencement de ce siècle, le gouvernement a souvent mis de côté les libertés et
dés ministres du 11 janvier, de les poursuivre en Conseil d'État. Les documents relatifs à ces poursuites expliquent pourquoi le gouvernement avait toléré que l’encyclique fût publiée par les journaux, sans pérmettre qu'elle le fût par les évêques. L'empereur rédigea au conseil du 11, deux projets de note : « L’encyclique, comme document historique, ne pouvait pas être interdite à là publicité, mais comme elle contient des principes opposés à ceux qui sont à la base de la constitution, le devoir du gouvernement ést d'empêcher la publication de doctrines opposées à notre droit public. — L’encyclique publiée par les journaux peut-elle l’être par les évêques ? La liberté dont jouit la presse empêche l'interdiction de ce document historique, mais le gouvernement ne peut admettre qu'officiellement des évêques qui ont prêté serment à l’empereur recommandent des doctrines en opposition aux principes du gouvernement»(1).
Le rapport de Baroche à l’empereur sur le recours d’abus contre Dreux-Brézé (11 janvier) (2) précisait : « On objecterait vainement pour disculper Mer de Dreux-Brézé la faculté qui a été laissée aux journaux de publier l’encyclique et son annexe, Ce mode de publication n’a aucune valeur ecclésiastique. D’après les principes les plus anciens et les plus incontestables du droit canonique , principes inscrits dans nos lois, c’est à l’évéque de chaque diocèse, c’est à l'ordinaire qu'il appartient exclusivement d’instruire les fidèles, de promulguer au besoin et de rendre éxécutoires dans le ressort de sa juridiction les actes du Saint-Siège.» D’après cette théorie gallicane, la publication dé l’encyclique dans les journaux informait les catholiques
maximes de l'Église gallicane et il nest impossible de voir pourquoi je serais plus obligé que lui à maintenir un édifice qui s'écroule et dont il a détaché les pièces prin+ cipales » (15 janvier 1865). Il annonça, contrairement à ce qu'avaient fait les évêques récemment poursuivis pour abus, l'intention de se défendre devant le Conseil d'État, puis il y renonça. La sentence d’abus fut rendue le 6 février. Mathieu n’en fit pas moins cadeau à Mme Baroche, 18 8 juin, d’un reliquaire précieux. (Voir Besson : Vie du cardinal Mathieu ; Mme Baroche : Second Empire. Notes et Souvenirs). Il ne rompait donc pas avec le gouvernement ; par contre la sentence d'abus dont il était frappé décida les ultramontains de son diocèse, qui l'avaient jusqu'alors violemment combattu, à se réconcilier avec lui. Ce fut le principal résultat, et ç'avait été sans doute le but principal de sa manifestation, (F2° 6.093 : Bergier : Supplément à la Vie du cardinal Mathieu.)
Quant à Dreux-Brézé, toujours en interdit depuis 1858, äl restait très hostile au gouvernement, mais, délesté de son elergé et de ses diotésains, il était réduit à l’impuissance 66 avait renoncé à l'opposition active,
(1) K1° 1935. Cette note ne fut pas publiée.
(2) F2° 6.093 et Baroche 1.018.
sans comporter pour eux aucune obligation (1). Barochen’ajoutait pas que cette publication était au contraire très utile au gouvernement à qui elle donnait l'appui de l’opinion publique dans sa résistance aux prétentions théocratiques du Saint-Siège.
Baroche donnait un autre argument très intéressant : «L'Église de France est. quoiqu’on s’efforce de l'oublier une Église concordataire. Le Premier Consul a conclu le Concordat avec le représentant d’une religion dont les croyances et les pratiques étaient nettement arrêtées et bien connues. De son côté, il attribuait à ce même culte, tel qu'il était défini et enseigné, des prérogatives nombreuses et des avantages considérables. Pourrait il être permis aujourd’hui à une des parties constituantes de modifier seule les bases de ce traité et ce contrat synallagmatique ? Si, dans une hypothèse invraisemblable mais que Votre Majesté voudra bien me permettre pour lui faire saisir ma pensée, si des modifications considérables étaient apportées au dogme et à la discipline de l’Église catholique, si par exemple, en vertu d’une décision du Saint Père, les évêques étaient dépouillés de leur autorité et étaient réduits au rôle de vicaires généraux des congrégations romaines, le Concordat ne serait-il pas violé ? Le gouvernement ne serait-il pas fondé à dire que lorsqu'il a traité avec la cour de Rome, il avait en vue une organisation ecclésiastique toute différente et qu’on ne peut pas modifier si profondément le traité sans son adhésion? L'article premier de la loi du 18 germinal an X n’a d'autre but que de réserver à l’État le droit de veiller au maintien des principes généraux sur lesquels repose la convention de l’an IX. Lorsque, sans lui demander son assentiment, sans même le prévenir, une des deux parties contractantes vient modifier l’état des choses existant à l’époque du traité, n’a-t-il pas le droit de demander des explications et d'examiner s’il doit laisser promulguer officiellement dans l’Empire les nouvelles doctrines et les nouveaux préceptes ? »
(1) Cet argument est critiqué dans une note anonyme (F?° 6.093, dossier Mathieu), sans doute émanée d’un canoniste consulté par le gouvernement et qui montre la différence entre le gallicanisme ecclésiastique et le gallicanisme parlementaire. « Le rapport part de ce principe que c’est à l’évêque de chaque diocèse qu'il appartient exclusivement d'instruire les fidèles. Cela n’est pas exact en ce qui concerne le Souverain Pontife. Suivant la doctrine catholique, les fonctions du pape sont les mêmes à l'égard de toute l'Église que celles de chaque évêque à l'égard de son diocèse. En attribuant au Souverain Pontife cette autorité d'enseigner toute l’Église, onne dépouille pas plus les évêques de leur droit qu'un évêque qui prêche dans une paroisse ne dépouille le curé des siens. »
Cet argument, sans valeur au point de vue catholique (1), exprimait avec force l'inquiétude du gouvernement devant les progrès de l’ultramontanisme et le déclin de l'autorité épiscopale, qui diminuait gravement la valeur de la principale prérogative que lui avait assurée le Concordat : la nomination des évêques. L'insuffisance du remède préconisé par Baroche se manifesta dé plus en plus, mais le danger qu'il signalait était un des plus graves dont fût menacé le régime concordataire.
Drouyn de Lhuys, dans une dépêche du 7 janvier à Sartiges, avait déjà déclaré que l’encyclique tendait « à méconnaitre plus ou moins directement»le Concordat, quin’avait pas reconnu au catholicisme le titre de religion d’État (2). II montrait également avec beaucoup de force que l’encyclique n'avait pas seulement mécontenté les catholiques libéraux ou gallicans, mais tous les catholiques modérés étrangers aux dissensions religieuses. « Tous ceux-là, c’est-à-dire l'immense majorité des catholiques, considèrent avec une sorte d’étonnement et d'inquiétude le manifeste que le Saint Père vient d’adresser à la catholicité ; ils ne sont ni des théologiens, ni des casuistes mais il leur suffit d’être de leur temps, d’être nés et d’avoir grandi dans les traditions et les principes qui constituent l’essence de la société actuelle pour ne pas se méprendre sur la portée politique de ce manifeste et appréhender le trouble qui peut en résulter dans les consciences: L’immense majorité des catholiques ne voit donc... dans l’encyclique du 8 décembre qu'une tentative d’apologie en faveur de l’ancien régime ; c’en est assez pour expliquer le légitime et profond regret que lui inspire ce document (3). »
(1) Voir la note anonyme F1° 6.093. Si l'Église condamne les nouvelles erreurs qui se manifestent dans le monde, elle déduit ces condamnations de principes qu'elle déclare immuables. «C’est par conséquent un dépôt de doctrines qui s’aceroît de siècle en siècle », sans qu’il y aiten théorie novation. « Il ne faut done pas parler de violation de contrat, de doctrine nouvelle. On prouverait très aisément que la bulle ne contient rien de pareil. »
En fait, d'autre part, le premier des Articles Organiques est simplement une nouvelle affirmation ‘du vieux droit gallican d’exequatur. L'interprétation qu'en donne Baroche est donc au moins arbitraire.
(2) D'après Sartiges, au contraire, l’encyclique ne paraissait « en contradiction avec aucune des prescriptions de notre Concordat ». (27 décembre 1864, Correspon-. dance diplomatique.) La contradiction n’est pas, en effet, dans les stipulations littérales, mais entre l'esprit des deux documents.
(3) Cette dépêche fut publiée par le gouvernement.
Le chargé d’affaires de France à Rome, Armand, très catholique, disait au pape, quelques mois plus tard, qu'il y avait en France « un ou deux dixièmes de catholiques fervents, deux dixièmes de schismatiques, de dissidents ou d’incrédules, et six dixièmes
Sartiges, conformément aux suggestions d’Antonelli, cherchait à atténuer aux yeux du gouvernement la gravité de l’encyclique. «Il est bon de savoir queles rescrits pontificaux auxquels on donne le nom d’encycliques ne sont nullement une profession de dogme, mais simplement des doctrines qui n’impliquent ni infailhbilité, ni immuabilité, si bien que le même pape ou ses successeurs peuvent, les circonstances changeant, modifier du tout au tout les principes proclamés dans les encycliques antérieures. Ces actes n'étant donc pas articles de foi, les fidèles et le clergé s’attribuent et s'accordent très légitimement le droit de discuter les énonciations précédemment émanées du Vatican. Cette nouvelle déclaration de principes depuis longtemps professés à Rome conservera naturellement un caractère purement spéculatif et ne modifiera en rien la pratique actuelle des choses dans l'expédition des affaires ecclésiastiques entre les deux gouvernements. Votre Excellence se félicitera certainement avec moi de n’avoir à relever dans l’encyclique du 8 décembre aucune personnalité d'ordre politique et de n’y trouver que des propositions, regrettables il est vrai mais exprimées à titre général et sans portée immédiate » (27 décembre) (1).
Sartiges ajouta le 31 décembre que l’encyclique avait paru inopportune à une grande partie du clergé romain et qu’Antonelli se plaignait de n’avoir pas été consulté : « Le Saint Père luimême semble un peu étonné du bruit que le manifeste du Vatican produit dans le monde catholique. » Il «aurait dit que l’on prête à ses déclarations une portée qu’elles n’ont pas et qu'il
de catholiques tièdes ; ces derniers sont prêts à se prononcer pour ou contre le Saint- Siège ». (Correspondance diplomatique, 5 août 1865.)
Dans un compte rendu du livre de Georges Weill sur le catholicisme libéral, A. Houtin fait cette remarque, qui ne me paraît pas en contradiction avec les conclusions de Georges Weill : «L’auteur dit... que «le catholicisme libéral n’a jamais eu en France de nombreux adhérents. » Ses adhérents militants ont peut-être été peu nombreux, mais ceux qui ont pratiqué le libéralisme, c'est-à-dire ceux qui en ont pris et en ont laissé dans l’enseignement officiel d’une Église intransigeante, me semblent avoir été la majorité, tant parmi les laïques que dans le clergé. » (Revue d'histoire des Religions, 1910.) Le très petit nombre des catholiques libéraux conscients, le nombre immense des catholiques modérés, c’est-à-dire inconsciemment libéraux, sont en effeL deux caractéristiques essentielles du catholicisme français au xix® siècle. C’élail précisément cette situation que Pie IX avait en vue.
Pie disait à son clergé du manifeste pontifical : « 11 tend à mettre fin à des divisions domestiques, à régler la croyance et le langage des catholiques qui s’éloignaient de la doctrine et de l'esprit de l’Église. Le naturalisme politique, érigé en dogme des temps modernes par une école sincèrement croyante, mais qui se met en cela d'accord avec la société déchristianisée au sein de laquelle elle vit : voilà l'erreur que le Saint- Siège a voulu signaler. » (Œuvres, t. V. p. 436 ; 1879, in-8°.)
(1) Correspondance diplomatique.
n'a rien fait que réunir eb coordonner des explications qu’à la demande de divers évêques il avait successivement formulées pendant le cours de son long règne. Il affirme en outre que toute arrière-pénsée politique est écartée de cette exposition de doctrines.… Je ne serais pas étonné que, si l’on provoquait quelques explications sur ce sujet, on ne trouvât la cour de Rome disposée à expliquer dans un sens qui en atténuerait la portée les paroles et l'esprit de l’encyclique et du Syllabus » (1).
Peu après, Antonelli déclara encore «que c'était contre l’esprit de socialisme et contre les mauvaises passions du siècle qu'était dirigé l’anathème du Vatican et qu'ils’étonnait que l’empereur, qui représente les idées conservatrices, ne vit pas tout de suite ce qu'il y avait de conservateur dans les doctrines émises par le Saint Père, doctrines qui du reste étaient anciennes et avaient été approuvées par 200 évêques de la catholicité. » (3 janvier) (2) Sartiges ayant regretté que ces commentaires rassurants ne fussent pas publiés, Antonelli déclara que le gouvernement pontifical ne pouvait pas entamer de polémiques. Peu après, Antonelli, au nom du pape disait-il, déclara encore que l’encyclique et le Syllabus étaient mal interprétés, que la traduction française en était fautive ; qu'ils formulaient au surplus la thèse, c’est-à-dire l'idéal de l’Église, et non l'hypothèse, c’est-à-dire la règle de conduite tenant compte des circonstances. Par exemple, le pape condamnait en principe la liberté des cultes, mais il tolérait à Rome des chapelles protestantes et des synagogues.
Répondant à une accusation que l’on commençait à formuler en France contre le Syllabus, Antonelli déclarait en outre « que la situation faite au gouvernement pontifical par la convention du 15 septembre n’avait en quoi que ce fût influé sur la rédaction, sur l'esprit, sur l’heure de la publication de cet acte. » Sartiges ajoutait foi à cette affirmation ; il pensait que les sécularisations opérées en Italie, au Mexique, en Pologne, les résistances que rencontrait l’ultramontanisme en France, en Allemagne et en Italie, et les progrès de l’exégèse et de l’histoire critique de l'Église, avaient surtout contribué à décider le pape à publier l'encyclique qu'il avait préparée depuis plusieurs années (7 janvier).
En réponse aux protestations de Drouyn de Lhuys, Antonelli
(1) « Le gouvernement de l’empereur n’a pas à provoquer de telles explications. » Cette note en marge de ce passage est probablement de Drouyn de Lhuys. (Correspondance diplomatique.)
(2) En juin 1862.
répéta ses déclarations. Il ajouta « qu'un de nos évêques (Mgr Dupanloup) lui avait écrit pour lui demander que la cour de Rome s’explique plus clairement qu’elle nel’avait fait dans l’encyclique et le Syllabus sur la question du serment à prêter aux gouvernements ». Sartiges lui représenta que les interprétations intransigeantes de certains évêques rendaient encore plus souhaitables des explications conciliantes de la part de la cour de Rome, non seulement sur le serment, mais sur toute l’encyclique. Mais Antonelli, une fois de plus, se déroba en disant qu’il en référerait au pape (14 janvier).
Or tandis qu’Antonelli cherchait ainsi à atténuer les répercussions politiques de l’encyclique en en donnant confidentiellement à l'ambassadeur l'interprétation qu’allaient reprendre en France les catholiques libéraux, Pie IX n’acceptait nullement cette atténuation de son manifeste. Recevant Sartiges à la fin de décembre, il ne lui en parla pas (1). L’on rapporta bientôt ses paroles tenues à un prélat français. « L'on dit que je me repens de l’encyclique ; si c'était à recommencer, je recommencerais » (2).
Les évêques se trouvaient dans une situation très difficile. Ils ne pouvaient s’incliner devant la décision du pouvoir civil qui prétendait les empêcher de publier un acte dogmatique du Saint-Siège, mais, à de rares exceptions près, ils désiraient ne pas entrer en conflit avec le gouvernement. D'autre part, l’encyclique était impopulaire et beaucoup d’entre eux la jugeaient inopportune. Aussi les manifestions de lépiscopat furent-elles très variées.
En ce qui concerne l'interprétation de l’encyclique, des thèses opposées furent soutenues. L’évêque de Montauban, Doney, écrivait le 3 janvier une lettre publique à Baroche : «Je conviens, Monsieur le Ministre, qu’une partie des doctrines qu'on professe en ce moment et qu’on regarde, de bonne foi sans doute, comme un fondement assuré pour les gouvernements modernes, sont en opposition directe avec celles que l’Église a toujours professées et que Pie IX vient encore de proclamer avec une franchise, une netteté, un courage qui annoncent bien une certaine grandeur d'âme... 11 semble être à deux doigts de sa perte et il parle comme les Boniface VIII el les saint
(1) I prononça d’ailleurs le 17 janvier, en recevant l'état-major du corps d’occupation, des paroles aimables pour l’empereur. L
(2) Correspondance diplomatique. Sartiges à Drouyn de Lhuys, 21 janvier 1869. Des copies de cette dépêche et des précédentes (sauf celle du 14 janvier), se trouv ent à F1° 1.934.
Grégoire VII, » Cette interprétation intransigeante de l’encyclique ne fut donnée que par quelques évêques (1).
Pie lui-même écrivait le 2 janvier : «Votre Excellence affirme que l’encyclique et son annexe contiennent des propositions contraires à la constitution de l’Empire. Je ne le crois pas, à moins que ce que la constitution du Second Empire appelle «les principes de 1789 » ne soit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : dogmatisme trop décrié, trop contestable et dans tous les cas trop spéculatif pour que des hommes sérieux et pratiques en aient voulu faire la base d’un établissement politique. » 36 évêques affirmèrent que l’encyclique était compatible avec la constitution (2). Beaucoup d’autres, sans se prononcer nettement, se montrèrent disposés à l’admettre. L’archevêque de Bordeaux, Donnet, toujours conciliant, écrivit au pape pour lui demander de donner une interprétation rassurante de l’encyclique. Il paraît probable qu’un certain nombre d'évêques modérés firent des démarches analogues.
Mais ce fut Dupanloup qui soutint avec le plus d’éclat et qui fit prévaloir, dans une large mesure, l'interprétation conciliante de l’encyclique. Ses amis catholiques libéraux en étaient stupéfaits et désespérés. Certains, dans leur désarroi, pensaient à abandonner le Correspondant (3). Dupanloup voulut tenter de sauver la situation. Il consulta sur l'interprétation de certains points de l’encyclique, Antonelli, et put s’assurer que ses dispositions étaient conciliantes (4). Pour faire accepter au pape une interprétation libérale de son manifeste, il étudia dans une même brochure La convention du 15 septembre et l’encyclique du 8 décembre (23 janvier), sous prétexte de démontrer que celle-ci n’était ni une conséquence ni une justification de celle-là.
Dans la première partie de sa brochure, Dupanloup critiquait
(1) D’après l'administration des Cultes, les évêques d'Alger, d'Angoulême et de Metz furent seuls à déclarer que l’encyclique, sur certains points, n’était pas compatible avec la constitution. Encore l’affirmèrent-ils beaucoup moins nettement que Doney.
(2) La plupart étaient de tendances gallicanes ou libérales : Dubreuil, Rivet, Ginouilhac, Cruice, Lecourtier, Lavigerie, Dupanloup, Landriot, David : mais certains étaient des ultramontains auloritaires : Parisis, Wicart, Plantier, Caverot notamment.
(3) Broglie et Cochin quittèrent le comité de rédaction du Correspondant, qui dut « faire 1e mort » pendant plusieurs années. Voir Correspondant, 10 octobre 1929 : J. de Pange : Théophile Foisset et le prince de Broglie.
(4) Voir p.715. Antonelli parla à Sartiges de cette lettre le 14 janvier. Sa réponse put donc parvenir à Dupanloup plusieurs jours avant que celui-ci eût publié sa brochure, qui parut le 23 janvier.
vivement la convention de septembre ; il montrait d’après les débats du parlement de Turin que les Italiens voulaient plus que jamais annexer Rome : puisqu'ils annonçaient ainsi l'intention de violer la convention, la France ne devait pas leur en laisser le bénéfice. « Non, la France ne sera ni la dupe ni la complice du Piémont. Le Piémont nous a rendu notre parole, nous la reprendrons. » D’autre part, ce qui devait également assurer à la brochure la bienveillance de Pie IX, Dupanloup protestait avec une extrême vivacité contre l'interdiction faite aux évêques, seuls compétents, de publier l’encyclique, alors que les journalistes ignorants des choses de la religion pouvaient, à leur gré la publier et la commenter de manière inexacte et tendancieuse. Les mesures du gouvernement étaient contraires à la liberté (1) comme au bon sens.
Enfin Dupanloup restreignait la portée de l’encyclique à l’aide des mêmes arguments qu'Antonelli avait donnés à Sartiges : Les actes pontificaux étaient mal traduits et mal interprétés ; ils formulaient la thèse, non l’hypothèse ; ils étaient religieux et non politiques. Dupanloup portait surtout ses efforts sur l'interprétation du Syllabus, plus accessible à l'opinion publique : « C’est une règle élémentaire d'interprétation que la condamnation d’une proposition. n'implique pas nécessairement l'affirmation de sa contraire, qui pourrait être souvent une autre erreur, mais seulement de sa contradictoire. » Par exemple le contraire de la 80€ proposition du Syllabus serait : Le pontife romain doit être « l’irréconciliable ennemi » du progrès, du Hbéralisme, et de la civilisation moderne, ce qui serait «une absurdité ». La doctrine de l’Église, c’est que le papen’a pas àse réconcilier avec tout ce qui est bon dans la civilisation moderne et qu’il n’a jamais cessé d'encourager, ni avec ce qui est mauvais qu'il doit persister à condamner. Pour interpréter le Syllabus, il fallait donc se reporter aux actes pontificaux auxquels 1l renvoyait. Dupanloup expliquait ainsi les points les plus importants des actes pontificaux ; exagérant une thèse déjà soutenue par Antonelli, il déclarait que seules les doctrines révolutionnaires, telles que la liberté illimitée de la presse, étaient condamnées par l’encyclique. Ik affirmait qu’elle n’était en rien contraire à la constitution, et relevait tout ce qu’il y avait de chrétien
(1) Dans une lettre du 7 février au Journal des Débats, Dupanloup disait que la politique de certains adversaires de l'Église « consiste à avoir à la bouche les libertés de 1789 et à la main les entraves de 1682 ».
dans la législation française : le serment religieux prêté devant les tribunaux, la fermeture des services publics le dimanche, etc. Il proclamait sa « confiance dans les libertés civiles et politiques » et donnait à entendre que le pape leur était favorable.
Le succès fut immense dans le monde catholique, non seulement auprès des catholiques libéraux mais auprès de tous ceux qui avaient trouvé excessif et inopportun le manifeste de Pie IX. Trente quatre milliers d'exemplaires furent vendus en quelques semaines. Dupanloup reçut les félicitations de 630 évêques, c’est-à-dire de la très grande majorité de l’épiscopat catholique, celles du nonce et enfin un bref de Pie IX (4 février). Sartiges écrivit le 31 janvier : « Il me revient que, bien que le Saint Père se soit exprimé d’abord en termes louangeurs sur la brochure de Mgr Dupanloup, ces louanges n'auraient pas été sans être accompagnées de certaines restrictions, au point de vue tout particulièrement des commentaires fournis par l’évêque d’Orléans sur l'esprit de l’encyclique. » D’après Antonelli, « c'était la première partie de la brochure qui faisait passer la seconde ». Les ultramontains ardents et notamment Veuillot, qui était à Rome (1), firent tous leurs efforts pour desservir Dupanloup auprès du pape, mais beaucoup de prélats romains influents prirent son parti (2). Finalement, Pie IX le félicita d’avoir protesté contre l'interdiction de publier l’encyclique et réfuté les calomnies des journaux, mais évita d'approuver son interprétation de l’encyclique. Malgré cette réserve, Dupanloup pouvait se prévaloir de l’assentiment du pape, ce qui complétait, du moins temporairement, son succès (3).
(1) I qualifiait la brochure de « mauvaise œuvre et de mauvaise action. » (Correspondance diplomatique, 4 février.)
(2) Antonelli remit peu après à Sartiges le recueil des actes de Pie IX auxquels renvoyait le Syllabus, que la Chambre apostolique venait de publier. Trullet vérifia que les interprétations données du Syllabus par Dupanloup étaient exactement conformes aux actes pontificaux dônt il était le catalogue. Dans un rapport du 11 février, il concluait, après avoir donné quelques exemples : « Ce que je viens d’alléguer suffit pour faire naître la conviction que Mgr d'Orléans a eu communication préalable des documents auxquels se refèrent les propositions du Syllabus, et que c’est sur ces documents qu'il a travaillé sa brochure. » (Correspondance diplomatique.)
(3) Antonelli avait dit à Sartiges que la réponse du pape était prudente : « Je doute que Mgr Dupanloup la publie », avait-il ajouté. (Correspondance diplomatique, 14 février.) En effet Dupanloup ne la publia pas, ce qui aurait d’ailleurs suscité un nouveau conflit avec le gouvernement impérial. Mais en mars, l'Unita Cattolica, organe des Jésuites de Turin, publia le bref, sans doute pour montrer qu’il n’approuvait pas sans réserve l'interprétation donnée par Dupanloup. Il se terminait ainsi : « Nous vous témoignons donc la reconnaissance de notre âme, bien persuadé par le zèle avec lequel vous avez continué de défendre la cause de la religion et de la vérité,
Dans les lettres et les mandements de presque tous les évêques français, dont beaucoup sont antérieurs à la brochure de Dupanloup, on retrouve les mêmes éléments essentiels (1) : Une interprétation conciliante de l’encyclique, allant plus ou moins loin dans le sens libéral, et une protestation plus ou moins véhémente contre l'interdiction de la publier.
Tous les évêques firent de l’encyclique l’objet d’une lettre pastorale ou d’une circulaire à leur clergé, ou en parlèrent dans leur mandement de carême. Mais beaucoup ordonnèrent à leurs prêtres de ne pas lire ces documents en chaire. Et, de toute manière, ils étaient trop longs et rédigés dans un langage trop particulhièr pour agir sur l'opinion publique : le rôle important qu'ils avaient joué en 1859 et en 1860 n’était dû qu’à l’extrême sévérité du régime de la presse, et il avait pris fin dès qu’elle était redevenue plus libre (2). Aussi plus de trente évêques firent-ils publier dans la presse des lettres de protestation, plus brèves et plus claires que des mandements (3). Près de trente autres, par contre, restèrent fidéles à la pratique plus concihante des lettres confidentielles. Quelques évêques seulement s’abstinrent de protester contre la mesure prise par le
que vous expliquerez à votre peuple le véritable sens de nos lettres avec autant de diligence et d’exactitude que vous avez employé de vigueur à réfuter les interprétations calomnieuses qu’on a voulu leur donner. » Sartiges protesta contre les termes de ce bref où il était question de « l’injurieuse prohibition » édictée par le gouvernement impérial. (Correspondance diplomatique, 18 mars.)
(1) Parisis aborda en outre une question délicate que Dupanloup avait laissée de côté, celle de l’autorité doctrinale de l’encyclique et du Syllabus. I écrivait le 18 janvier dans une lettre publique à Baroche : « Vous me direz peut-être, M .le Ministre, que toutes les condamnations prononcées par les deux dernières pièces émanées du Saint- Siège ne sont pas des articles de foi. Pour quelques-unes d’entre elles, j’avouerai bien que non, en ce sens que ceux qui ne les admettraient pas ne seraient pas pour cela formellement hérétiques, mais non pas en ce sens que l’on puisse les rejeter sans se rendre grandement coupable en matière de foi. » La question de l'autorité du Syllabus devait être longtemps débattue. Depuis 1870, les théologiens discutent pour savoir s’il est un acte ex calhedra, participant de l'infailibilité pontificale. La question ne paraît pas encore tranchée. (Voir Mourret : {lisloire générale de l'Église, PAUSE
(2) Même un mandement très violent de Pie, où il tenait un langage belliqueux et faisait l'éloge de Judith, passa à peu près inaperçu. Damay demanda un recours pour abus, mais le gouvernement ne le jugea pas opportun (F °° 1.935).
(3) Dreux-Brézé écrivait à Guibert : « L'important est que les réclamations soient générales, et aussi publiques, car on ne se préoccupe guère des lettres qui vont dormir dans les cartons. Elles ne sont bonnes que comme productions à décharge pour leurs auteurs au jugement dernier et n'ouvrent pas les yeux de ceux qui les lisent en ne voulant pas les voir. » (Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert.) Par contre, Ginouilhac n’était pas partisan des lettres publiques au ministre : « Ce mode de manifestation de nos sentiments ne m'a jamais paru ni respectueux, ni assez digne. » Bazin : Vie de Mgr Marel,
gouvernement (1). Seul (2), Lecourtier l’approuva FAR ENS dans une lettre très confidentielle (3).
Par contre seuls Mathieu et Dreux-Brézé désobéirent aux ordres du gouvernement. La plupart des évêques, ayant eux-mêmes envoyé le texte de l’encyclique à leurs prêtres, ou faisant état de sa publication par la presse, la déclarèrent valablement promulguée et obligatoire. Les autres, sans se prononcer aussi explicitement sur ce point de droit canonique, adhérèrent à l’encyclique et recommandèrent aux fidèles de s'y conformer.
L'administration des Cultes nota que 38 évêques, dont Dupanloup, avaient dans leurs actes publics «inséré... des témoignages de déférence pour l’empereur, le gouvernement et l’autorité civile » (4). Mais, malgré ces égards pour le gouvernement, malgré ces interprétations conciliantes qu'ils avaient données de l’encyclique, les évêques, souvent contre leur propre sentiment, n’en avaient pas moins tous obéi au pape, et protesté presque unanimement contre l'interdiction de publier l’encyclique. Ce résultat paraît avoir déçu et mécontenté le gouvernement impérial.
Le nonce créa un nouvel incident (5) en adressant des félicitations que publièrent les journaux à Pie (12 janvier) et à Dupanloup (26 janvier), qui avaient d’ailleurs donné des interprétations à peu près opposées de l’encyclique. Comme dans l’affaire du chapitre de Nice, mais dans des circonstances beau-
(1) Notamment l’évêque de Nancy, Lavigerie.
(2) Darboy avait conseillé l'interdiction, mais à titre provisoire. L'évêque d’Ajaccio, Casanelli d’Istria, écrivit le 9 janvier à Baroche qu’il n’aurair pas été hostile à cette solution : « Si Votre Excellence, en interdisant aux journaux de s'occuper de l’encyclique, eût prié l’épiscopat français d’ajourner la publication des documents pontificaux, à cause de la difficulté des temps et des circonstances, je serais peut-être entré dans ses vues et me serais conformé, quoique non sans peine, à son désir. » (F °° 1.935.)
(3) (10 janvier) «.… Si tout rescrit pontifical doit être accepté «avec une soumission « absolue », demain Rome peut nous envoyer la déposition de Napoléon III comme Hildebrand priva Henri IV de l’Empire... C'est un symptôme comme un autre, mais il est un peu étonnant en 1865... Veut-on nier que l'Etat ait le droit de viser les « bulles, « brefs, rescrits.. » C’est alors tout un système à établir, une législation à refondre, un nouveau droit public religieux à proclamer... Si le gouvernement ne réprime pas, quoique avec mesure, tous les timides vont parler, et on signalera une fois de plus à la haine des partis les quelques hommes sages qui savent allier avec une foi sincère l’honneur d’appartenir à l'Eglise de France. » Lecourtier adhéra à l’encyclique par une circulaire du 25 février, F1° 1.935.
(4) F2 1.935. On remarqua le mandement de Darboy, plus favorable encore que celui de Dupanloup aux libertés modernes, et très élogieux pour le gouvernement impérial. Voir p. 728
(>) Mémoires et Documents, volume 117 ; Correspondance diplomatique ; F1° 1.924 et P19 1.934:
LA CONVENTION DE SEPTEMBRE pa
coup plus graves, le nonce était ainsi sorti de ses fonctions d’ambassadeur, pour encourager le clergé à résister au pouvoir civil. Antonelli, sur une réclamation instante de Drouyn de Lhuys (8 février), accepta de blâmer le nonce : d’après Sartiges, il craignait de. mécontenter le gouvernement à la veille des débats de l'adresse. Chigi fut reçu par l’empereur qui rédigea de sa main la note que publia le Moniteur (15 février). Le nonce « a exprimé ses regrets de la publicité donnée à des lettres particulières adressées aux évêques d'Orléans et de Poitiers, et a assuré Sa Majesté que, pénétré des devoirs de son caractère diplomatique, il n’avait jamais eu l'intention de s’écarter des règles du droit international ». Chigi tenta vainement de faire atténuer cette note et obtint seulement qu'il y fût ajouté ; «Sa Majesté a accueilli avec bienveillance ces explications ». On trouva généralement dans l’opposition cléricale que le nonce n’aurait pas dû accepter un blâme aussi sévère (1).
Le bas clergé, qui, en 1860, avait suscité l'agitation religieuse, resta, en 1865, extrêmement réservé; il y fut incité par les conseils des évêques (2), par la crainte de la répression, par l’hostilité de l’opinion. Seul un curé du diocèse de Poitiers lut l’encyclique en chaire (3). Les sermons violents furent très rares (4) et accueillis avec indifférence.
Par contre, les questions religieuses furent très discutées dans la presse, et redevinrent la principale préoccupation de l'opinion publique. Elle se prononça d’abord avec une telle vigueur contre l’encyclique et le Syllabus que le clergé et les journaux favorables à l’Église en furent très embarrassés. La circulaire de Baroche fut pour eux une diversion très heureuse ; elle leur permit de faire porter le débat, non plus sur les libertés modernes, mais sur le gallicanisme, terrain qui leur était beaucoup
(1) En juin, le gouvernement protesla encore contre la publication par le Monde (25 mai) d’une lettre de félicitations adressée par le secrétaire du pape au chanoine Pelletier pour un traité : « Des chapitres cathédraux en France » et un « Mémoire pour le chapitre cathédral de Nice », où le statut légal des chapitres était critiqué au nom des principes ultramontains. Le gouvernement n’obtint aucune satisfaction (Mémoires et Documents, volume 117 ; F1° 1,937).
(2) Cependant, Piantier, qui était en“voyage à Rome, voulut organiser pour son retour à Nîmes une manifestation analogue à celle de 1862, mais le gouvernement autorisa le préfet Dulimbert à sy opposer, même par la force, Plantier rentra 1e 20 février « dans le plus strict incognito ». (1° 2.549). :
(3) F1° 1.935. L’incident étant isolé et n’ayant pas eu de répercussion, le curé ne fut pas poursuivi. | ed
(4) F2° 5.605 ; BB:+ 1.708, 1.709. Un certain nombre de rapports de quinzaine des préfets pour janvier 1865 sont conservés dans la série Fe IT.
MAURAIN. — POLITIQUE ab
plus favorable car les mesures prises par le gouvernement paraissaient à beaucoup désuètes, inefficaces et ridicules. Même parmi les procureurs généraux, dont la plupart étaient de tendances gallicanes, plusieurs regrettèrent que le gouvernement eût fourni ce secours à l’opposition cléricale. Elle utilisa d’autre part largement l'argumentation donnée par Dupanloup, que l'approbation de six cent trente évêques et l’assentiment du pape pouvaient faire passer pour la doctrine officielle de l'Église. Le gouvernement frappa sévèrement la presse cléricale (1). L'Union de l'Ouest fut suspendue pour 2 mois le 6 janvier, pour un article contre l'interdiction de publier l’encyclique. La Gazette du Midi fut avertie le 13 janvier pour avoir critiqué le recours comme d’abus formé contre Mathieu et Dreux-Brézé. Le Journal des Villes et des Campagnes reçut le 15 mars un troisième avertissement à propos des débats du Sénat sur les questions religieuses. Un article sur les rapports de Sartiges avec Pie IX, publié par l’Union de l'Ouest et reproduit parle Mondeleur attira un avertissement (26 mars). L'Union de l'Ouest fut peu après de nouveau suspendue pour 2 mois (8 avril). Au contraire la presse anticléricale put librement attaquer l’encyclique. Dupanloup dénoncça dans sa brochure cette partialité du gouvernement. Elle correspondait d’ailleurs au sentiment général de l’opinion publique, qui ne fut nullement ému par les réeriminations des évêques et resta très hostile au Syllabus.
ITIT. — Darboy et Pie IX (2)
En même temps que le grave conflit suscité par l’encyclique, d’autres difficultés s’élevaient entre le gouvernement impérial et le Saint-Siège. Au Mexique, le protégé de Napoléon III, Maximilien, entrait en conflit avec le clergé soutenu par la cour de Rome. Elle était surtout mécontente de la politique gallicane du gouvernement impérial.
Le 17 septembre, Baroche nomma à l'évêché de Châlons un prêtre très libéral, Meignan (3), professeur d’écriture sante
(1) Une amnistie fut d’ailleurs accordée à la presse le 8 juin 1865.
(?) Correspondance diplomatique (août 1864, janvier 1865): sur l'affaire Roy Mémoires et Documents, volume 116 et F1*6.108. Voir bibliographie : épiscopat Darboy ; et de plus E. Ollivier : L'Empire libéral ; Burnichon : La compagnie de Jésus en France : Histoire d'un siècle ; Pouplard : Vie du R. P. Michel Fessard : Orhand : Le P. Pillon. ie ;
(3) Boissonnot : Le cardinal Meignan ; Voir aussi un portrait de Meignan dans À. Houtin : La crise du clergé (chapitre : Ambitieux), 1908, in-12. é
à la Sorbonne, vicaire général de Paris, protégé de Darboy, de Maret et de Lavigerie. Le même jour, un curé de Béziers, Ramadié (1), gallican prononcé, très lié autrefois avec Thibault et chaudement recommandé par Maret, fut nommé évêque de Perpignan.
Meignan, après quelques hésitations de la nonciature, fut accepté par le Saint-Siège, mais le pape écrivit à Ramadié pour l’inviter à donner sa démission d’évêque nommé, Ramadié décida d’aller à Rome et de voir Pie IX. Cette démarche réussit entièrement. D’après Antonelli, « Sa Sainteté avait été tellement touchée de cette démarche spontanée qu’elle avait à peine permis au nouveau prélat de lui présenter sa justification. Il paraît que la dénonciation secrète dont Mgr Ramadié avait été l’objet avait porté sur quelques réflexions prêtées au curé de Saint-Jacques (2) et absolument niées par lui, sur le culte de l’Immaculée Conception. » (3) Cet incident montre que Pie IX ne se prononçait pas sur les évêques nommés d’après une enquête objective, mais qu'il se fiait entièrement à ses impulsions personnelles.
Peu après, l’archevêché d'Albi devint vacant. Baroche chargea de ce diocèse difficile l’évêque bonapartiste et gallican de Valence, Lyonnet (4 décembre) (4). Il désigna pour lui succéder l’archiprêtre de la cathédrale de Moulins, Gueulette, l’un des chefs du clergé de Moulins dans sa résistance à Dreux-Brézé, « gallican prononcé, impérialiste sincère, » disait Maupas (2 décembre) (5). Le pape se plaignit de ce choix, et dit à Sartiges qu'il ne savait s’il pourrait préconiser Gueulette. Il insista une fois de plus pour que des listes de candidats à l’épiscopat lui fussent soumises où il désignerait ceux qu'il se refuserait à précomiser. Sartiges répondit que Chigi recevait ses informations « principalement. de la congrégation du Saint-Esprit qui passait pour être passionnée dans ses appréciations » (6). Finalement Gueulette fut préconisé.
A la même époque, les relations de Pie IX avec Darboy, depuis longtemps difficiles, traversaient une crise où le gouvernement dut intervenir. Depuis qu’il avait succédé à Morlot comme archevêque de Paris et grand aumônier, Darboy avait
1) F1° 2.484 ; Correspondance diplomatique, 21 octobre et 3 décembre. 2) Ramadié.
3) Correspondance diplomatique, 3 décembre.
6) Correspondance diplomatique, 27 décembre 1864,
beaucoup accru son crédit auprès de l’empereur, mais il avait eu plusieurs conflits avec les légitimistes (1) et les ultramontains. Les vicaires capitulaires avaient exclu du diocèse de Paris un prêtre ultramontain, Davin, qui avait fait paraître après la mort de Morlot un opuscule que celui-ci lui avait interdit de publier, et où il montrait que Bossuet avait parfois été plus sévère pour les papes que Voltaire. Darboy maintint cette exclusion quoique les protestations de Davin eussent été bien accueillies à Rome. L’évêque de Versailles, Mabile, fit nommer Davin aumônier de l’école militaire de Saint-Cyr (2). Darboy ajourna le rétablissement de la liturgie romaine. Il chargea en 1864 des conférences de l’avent à Notre-Dame, un carme, le P. Hyacinthe, qui venait de faire ses débuts dans la prédication ; orateur puissant, de tendances très libérales, 1l fut aussitôt attaqué par le Monde pour avoir fait l’éloge de la Révolution de 1789 (3). En février 1864, Darboy fit faire par ses vicaires généraux, chez toutes les congrégations d’hommes établies à Paris, une visite canonique destinée à affirmer les droits de l’ordinaire. Le supérieur du collège de Jésuites de Sainte- Geneviève, Pillon, soutenu par le nonce, revendiqua vainement les privilèges de l’exemption (4). La visite eut lieu le 5 février. Le provincial de Paris, Fessard, absent lors de l’incident, désavoua Pillon à son retour et fit des excuses à Darboy (15 février) (9).
Mais le 26 avril, Pie IX adressa à Darboy une lettre sévère où il lui demandait compte de sa conduite, et lui reprochait en outre la vogue du spiritisme et les tendances libérales d’une grande partie de la jeunesse catholique. Darboy tarda à répondre et donna au pape un nouveau grief contre lui en prononçant un discours très libéral à la distribution des prix du lycée Louisle-Grand. Sartiges sut que Pie IX se plaignait amèrement de Darboy, et déclarait qu'il ne le nommerait jamais cardinal. Darboy répondit enfinle 1er septembre, avec beaucoup de hauteur, en affirmant que les reproches du pape n'étaient pas fondés :
(1) En février 1864, il refusa de faire célébrer ün service funèbre solennel pour la duchesse de Parme, alors que beaucoup d'évêques en autorisèrent un et officièrent euxmêmes.
(2) Davin : Étude critique sur Bossuet (notice sur Davin, de J. Fèvre).
(3) A. Houtin : Le P. Hyacinthe dans l'église romaine.
(4) Les Capucins protestèrent également ; les autres congrégations, et même la congrégation ultramontaine du Saint-Esprit s'inclinèrent.
(») Cette concession lui fut vivement reprochée par Pie IX, qu'il vit en 1865. Fessard fut remplacé comme provincial en novembre 1864, et envoyé en Chine en octobre 1865. l
LA
«.. votre sévérité, qui s'exerce si rarement, porte ici tout à faux... Il semble qu’on veuille à toute force me faire coupable ; on écarte tout ce qui peut expliquer, sinon justifier mon acte : et c’est à l’égard d’un évêque, au moment où vous l’appelez votre frère, qu’un pareil procédé se produit! Mais on devrait s’en abstenir même envers le dernier des chrétiens si quelqu'un des chrétiens pouvait être nommé le dernier. Les réguliers sont mes inférieurs et non pas mes égaux ». Darboy expliquait qu’ « aucune maison de religieux actuellement établie à Paris » n'avait l’existence canonique qui seule conférait le privilège de l’exemption. En effet, n'ayant pas l'existence légale ni le droit de posséder, elles ne remplissaient pas certaines conditions exigées par le droit canonique ; une, surtout, leur faisait défaut, «la licence expresse de l’ordinaire ». Accorder dans ces conditions le bénéfice de l’exemption aux congrégations serait sacrifier les droits des évêques, soumettre la France à la juridiction immédiate du pape et y établir le régime des pays de mission ; tel était bien le but des religieux, encouragés par la nonciature. « Mais cette ingérence directe et immédiate de la papauté dans un diocèse n’est pas de droit ordinaire. C’est une exception toujours malheureuse en un certain sens, puisque’elle suppose dans le diocèse où elle se produit une situation déplorable et un mal dont elle est le seul et unique remède. » Darboy annonçait son intention de défendre les droits de l’épiscopat en s’appuyant au besoin sur l’opinion publique et en faisant appel au concours de ses collègues. Il se plaignait en outre de la divulgation de la lettre du pape, et des difficultés administratives qu’il rencontrait constamment à Rome. Sa lettre était d’un ton tout à fait inusité, qui devait exaspérer Pie IX, habitué à l’adulation et EX CESSIV Ement susceptible. Cependant il écrivit le 24 novembre à Darboy en termes bienveillants, et sans discuter sa lettre (1).
Darboy fut nommé sénateur en octobre. Il apprit que Mgr de Ségur, devenu, malgré sa cécité, un des chefs les plus actifs du parti ultramontain, l’avait desservi auprès de Pie IX dans une audience que celui-ci lui avait accordée le 28 juin. Darboy exigea de Ségur une satisfaction écrite, et, jugeant insuflisante la lettre qu’il en reçut, il lui retira le droit de prêcher et de confesser dans son diocèse (1er décembre). Ségur, qui aurait pu faire appel à Rome, se soumit pleinement le 11 décembre (2).
(1) Mgr Darboy et le Saint-Siège. ; | HAE (2) Ségur : Mgr de Ségur; Souvenirs el récil d'un frère. Univers, ?? février, 1et mars 1889.
Dès le mois de novembre, le gouvernement avait été amené à intervenir dans une affaire qui mettait en conflit depuis plus d’un an l’archevêché de Paris et le Saint-Siège, et qui devait durer jusqu’après la chute de l’Empire. L’abbé Roy, curé inamovible de Neuilly, habitait depuis plusieurs années avec la femme de son frère, alors que celui-ci en vivait séparé, lorsque Morlot, après maintes remontrances, lui ordonna de mettre fin à cette cohabitation, qui causait du scandale. Roy obéit, mais continua à visiter et à recevoir très fréquemment sa belle-sœur, qui s'était installée tout près de son presbytère. Morlot lui ordonna d'interrompre ces relations, et, sur son refus, le frappa de suspense conformément à une sentence rendue par l’officialité de Paris sur le rapport du promoteur Langénieux, plus tard cardinal et archevêque de Reims (février 1862). Roy, ne s'étant pas incliné, fut interdit et destitué en mai ; un procuré fut chargé d’administrer la paroisse. Roy fit appel au Conseil d'État et à la congrégation du Concile. Celle-ci fit demander à Darboy par le nonce de revenir sur les mesures prises par Morlot. Darboy refusa (mai 1863). La congrégation réclama alors le dossier de la procédure qui avait abouti à la condamnation de Roy. Darboy ne transmit que quelques documents, et une réfutation du mémoire de Roy (septembre). Le pape décida alors de faire instruire le procès à Rome. La congrégation du Concile lui ayant à nouveau réclamé le dossier, Darboy répondit que l’enquête, par crainte du scandale, avait été «administrative et non juridique », que Morlot avait « commencé cette affaire en père, non en Juge. C’est pourquoi il n’a pas fait recueillir par écrit eb signer les dépositions des témoins » (1). Comme toujours en France à cette époque, la législation ecclésiastique qui ne reconnaissait pas d'existence légale aux officialités, et la sévérité de l’opinion pour les mœurs du clergé avaient empêché l'ordinaire de suivre une procédure canoniquement régulière.
Le 27 août 1864, la congrégation du Concile cassa l’ordonnance de destitution, et stipula que Roy devrait être réintégré dans sa cure après avoir fait dix jours de pénitence dans un couvent désigné par Darboy. Le 17 octobre, Darboy se plaignit au pape en lui représentant que Roy était certainement coupable. A titre de transaction, il acceptait que la sentence de déposition fut invalidée, mais à condition que Roy donnât sa démission.
Baroche appuya Darboy. Sans engager une controverse
(1) 8 juillet 1864. F2° 6.108.
vaine sur l’autorité des congrégations romaines en France, il fit valoir que la réintégration de Roy dans sa cure indignerait l'opinion publique, troublerait l’ordre et serait exploitée contre le clergé. « Le ministre des Cultes peut proclamer à l'honneur de notre clergé que jamais peut-être la moralité de nos prêtres n'a été plus pure, mais que jamais aussi l’opinion n'a été plus sévère à leur égard... Nous ne devons pas compter ici sur cette indifférence voisine du mépris qui caractérise ailleurs les relations du clergé avec les masses. En France, le clergé paroissial jouit d’une haute estime ; croyants ou incrédules ont pour lui une égale considération et lui remettent sans hésiter l'éducation religieuse et la direction spirituelle de leurs enfants. Mais on exige que sa conduite soit irréprochable et que par une vie sans tache, il mérite la confiance dont il est honoré. Aussi. dès que le moindre soupçon s’élève sur le compte d’un ecclésiastique, les plaintes les plus pressantes me sont adressées, et si des mesures immédiates n'étaient prises pour justifier hautement l’innocent ou punir le coupable, les populations se porteraient souvent aux plus regrettables extrémités, ou appelleraient des ministres d’un autre culte. » Dans le cas de Roy, «la presse quotidienne ne manquerait pas de s’emparer de cet incident et de répéter sous toutes les formes et avec toutes les réflexions qu'il est facile d'imaginer que dix jours de pénitence paraissent à Rome une expiation suffisante pour vingt années de relations adultérines entre un curé et sa belle-sœur. » (1)
Roy, soutenu par le Saint-Siège, ne refusa pas de donner sa démission, mais posa comme condition préalable qu'il recevrait un secours annuel de 4.000 francs (2). Darboy exigea une démission pure et simple. Les négociations traïînérent en longueur. Le 28 novembre, Roy, se croyant sans doute certain d'avoir gain de cause, s'était désisté de son recours en Conseil d'État. Le 17 décembre, un décret rendit exécutoire, quant à ses effets civils, la sentence de déposition rendue par Morlot en 1862, bien qu’elle eût été cassée à Rome le 27 août. Roy forma alors le 8 avril 1865 un nouveau recours en Conseil d'Etat contre le décret qui le privait de sa cure malgré la sentence de la congrégation du Concile. Ainsi, Darboy et le gouvernement, conformément aux principes gallicans, refusaient de tenir comple des arrêts des congrégalions romaines.
(1) Baroche à Drouyn de Lhuys, 10 novembre 1864, F?* 6.108. (2) Le traitement des curés inamovibles était de 1.200 à 1.500 francs.
Enfin, Darboy, dans son mandement sur l’encyclique Quanta cura ne craignit pas de donner à Pie IX les conseils les plus contraires à sa doctrine et à ses sentiments. Après avoir condamné les erreurs de l’époque contemporaine, « tournez maintenant vos yeux vers ce qu’elle peut avoir d'honorable et de bon, et soutenez-la dans ses généreux efforts par la grâce de vos prières aussi bien que par l'autorité de vos conseils... C'est à vous qu'il appartient de réconcilier la raison avec la foi, la liberté avec l'autorité, la politique avec l'Église. Tirez de votre grande âme de pontife une de ces paroles qui amnistient le passé, rassurent le présent et ouvrent les horizons de l’avenir. » (1)