IV. — Les débats de l'adresse
Avant la session, certains actes de l'empereur furent interprétés comme des marques d'irritation contre le clergé. Le Moniteur publia le 3 janvier un décret du 24 décembre qui nommait le prince Napoléon vice-président du conseil privé. L'importance de ce poste en cas de régence était soulignée, de sorte que le rôle du prince paraissait s’accroître aux dépens de l’impératrice. Quelques jours après, le gouvernement laissa les funérailles laïques de Proudhon, l’un des ennemis les plus ouvertement déclarés de l'Église, prendre le carcatère d’une manifestation. Un discours y fut prononcé par le représentant de la franc-maçonnerie
Dans le discours du trône prononcé le 15 février, Napoléon III déclara que la convention de septembre, « dégagée d’interprétations passionnées », consacrait « deux grands principes : l’affermissement du nouveau royaume d'Italie, et l'indépendance du Saint-Siège ». Il rappela tout ce que son gouvernement faisait pour le clergé. « Mais plus nous l’entourons de considération et de déférence, plus nous comptons qu'il respectera les lois fondamentales de l'État. Il est de mon devoir de maintenir intacts les droits du pouvoir civil que, depuis Saint-Louis, aucun souverain en France n’a jamais abandonnés. » L'empereur déclarait en outre : « Dans le pays du suffrage universel, tout citoyen doit savoir lire et écrire. Un projet de loi vous sera
(1) Darboy refusa d'inciter Lecourtier à donner sa démission, comme Pie IX l’en avait prié. Il assura Pie IX que le gouvernement impérial était favorable au Saint- Siège ; « mais ceux qui savent n’ont pas votre confiance, et ceux qui l'ont ne savent pas ». (12 février 1865 ; Mgr Darboy et le Saint-Siège).
présenté pour propager de plus en plus l'instruction primaire. »
En effet, Duruy pressait l’empereur de rendre l'instruction primaire gratuite et obligatoire ; il lui donnait entre autres raisons dans son rapport du 6 février (1) qu’elle servirait | Empire «contre les cléricaux qui vivent deténèbres, en faisant la lumière». Tous les autres ministres combattaient cette réforme, coûteuse et trop hardie. Le discours de Napoléon IIT montrait qu'il inclinait à l’adopter. En effet, le Moniteur publia le 6 mars un rapport de Duruy concluant à la gratuité de l’enseignement primaire. Ce rapport, accueilli avec éloges par ies républicains, inquiéta les conservateurs et surtout les cléricaux. Mais aussitôt une note officielle spécifia qu'il n’exprimait que l'opinion personnelle de Duruy. Celui-ci demanda vainement le désaveu de cettenote. L'empereur continuait à subir tour à tour les influences Bbérale et cléricale.
L'adresse donna lieu au Sénat à un grand débat sur les questions religieuses. Donnet et Mathieu furent très modérés. Celui-ci déclara cependant que sa conscience ne lui avait pas permis d’obéir aux ordres du gouvernement. Rouland (2) prononça le 11 mars un réquisitoire sensationnel contre l’ultramontanisme. « Catholique sincère et gallican », il déclara que le gallicanisme, n'ayant jamais été condamné, pouvait être librement professé par les catholiques, et qu'il permettait seul une bonne entente entre l’Église et l'État. « Le Saint Père est trompé par les intrigues, entrainé par les obsessions d’un parti que je nomme tout haut : le parti ultramontain. » Pour apprécier la situation actuelle « il faut arracher le voile qui couvre depuis douze ans les desseins, les menées et les actes du parti ultramontain ». En effet, les évêques et les prêtres gallicans n’osant pas se plaindre publiquement, et le gouvernement préférant faire le silence sur ces questions délicates, le public ignorait presque entièrement la lutte sourde qui se poursuivait depuis 1852 dans l’Église de France. Le discours de Rouland, riche de toute l'expérience qu’il avait acquise en sept ans au ministére des Cultes, fut, pour beaucoup, une révélation. Il dénonça la richesse et les empiètements des congrégations, leurs tendances politiques rétrogrades, leur prosélytisme excessif, leur insubordination vis-à-vis des évêques. Il cita en exemple Darboy, qui
(1) Victor Duruy : Noles el Souvenirs. 1 | (2) En septembre 1864, il avait quitté la présidence du Conseil d'État pour devenir
gouverneur de la banque de France. Il parlait donc en son nom personnel.
avait su faire respecter son autorité. « Les réguliers en France ne sont pas en possession légale, canonique, des exemptions avec lesquelles, trop souvent, ils bravent l'ordinaire. » Rouland fit connaître quelle pression le Saint-Siège avait exercée sur la compagnie de Saint-Sulpice ; comment il avait imposé aux évêques le rite romain, pour détruire l’ancienne liturgie, symbole du gallicanisme ; comment, par l’Index, auquel les principes gallicans refusaient toute autorité en France, le parti ultramontain avait imposé le silence à ses adversaires ; comment le bas clergé avait été encouragé à se révolter contre l'ordinaire notamment à Besançon et à Paris. Bonnechose, interrompant Rouland, protesta contre cette affirmation et répondit par une formule qui devint bientôt célèbre : « Il n’y a pas un général dans cette enceinte qui acceptât le reproche de ne pas savoir se faire obéir de ses soldats... chacun de nous aussi a un régiment à commander, et il marche. » Rouland critiqua les interventions de la nonciature dans les affaires de l’Église de France et la facilité avec laquélle elle accueillait des dénonciations souvent calomnieuses ; il montra comment la cour de Rome s’appliquait à empêcher le gouvernement de contrôler la publication des actes pontificaux ; il raconta comment le Vatican avait fait voter l'adresse des évêques en 1862 sans leur permettre de la discuter. Cet exposé, appuyé d'exemples précis, fit une grande impression. C'était la première fois que la politique ecclésiastique adoptée depuis 1860 par le gouvernement impérial était publiquement formulée et justitiée dans son ensemble. Rouland conclut en affirmant que si le Syllabus avait été préparé depuis longtemps, le Saint-Siège l'avait publié comme une riposte à la convention de septembre, et pour susciter une agitation analogue à celle de 1860.
Bonnechose, répondant le 14 mars, se plaignit de ces révélations et chercha à atténuer la gravité des divisions de l’Église. Il montra que l’ancien gallicanisme n’existait plus et que les Articles Organiques étaient un anachronisme. Comme Mathieu et Donnet, il donna de l’encyclique une interprétation très conciliante,
Bonjean attaqua comme Rouland l’ultramontanisme et surtout les congrégations. Darboy prononça le 15 mars son premier discours. Il déclara que l'autorité des Articles Organiques, en tant que règlements de police, devait être reconnue, et que d’ailleurs ils répondaient à des nécessités politiques : «Par conséquent, is n'existeraient pas qu’on les ferait, et ils ne seraient pas faits
qu’on les pratiquerait… le pape lui-même les a admisen principe.» Il fallait seulement les modifier sur quelques points. Quant au droit d’exequatur, Benoit XIV l'avait naguère explicitement reconnu au roi de Sardaigne. Darboy, écartant la séparation de l’Église et de l'État et la domination d’un des deux pouvoirs par l’autre, conclut à la nécessité du régime concordataire. Il affirma que les congrégations n'étaient pas canoniquement exemptes et ne relevaient que des évêques ; il lut la lettre d’excuses que Fessard lui avait adressée ; il invita le clergé à se montrer conciliant envers le pouvoir civil. Le commissaire du gouvernement, Thuiller, fit l’éloge du Concordat, des Articles Organiques. et de l’entente entre l’Église et l'État.
Le débat sur la convention de septembre eut beaucoup moins d'importance, tous les orateurs étant d’accord pour souhaiter le maintien du pouvoir temporel. Rouher déclara que le gouvernement espérait toujours réconcilier le Saint-Siège et l’Italie, le catholicisme et la civilisation moderne. Les deux paragraphes de l'adresse qui approuvaient pleinement la convention de septembre et la politique religieuse du gouvernement pontifical furent votés à la quasi unanimité. Le gouvernement pontifical en fut très déçu (1).
Avant la discussion de l'adresse au Corps Législatif, le personnel du gouvernement subit deux changements. Le président du Corps Législatif, Morny, était mort le 10 mars. Il était partisan d’une évolution libérale de l’Empire, et très hostile au celéricalisme. Il fut remplacé, pendant la session de 1865, par le vice-président Schneider. Le 3 avril, Boudet fut remplacé au ministère de l'Intérieur par La Valette. Drouyn de Lhuys télégraphia à Sartiges le 5 que cette nomination n’'indiquait « aucun changement dans la politique extérieure de Sa Majesté » (2). Thouvenel constata en effet que La Valette, naguère italanissime, avait opéré « une prompte volte-face » eb avait « detrès bons rapports avec M. Drouyn de Lhuys » (5). La Valette était libre penseur et anticlérical, mais sans conviction profonde. Rouher trouva en lui l'instrument docile qu'il désirait.
Dans la discussion générale de l'adresse, Kolb Bernard attaqua vivement la politique religieuse du gouvernement :
(1) Correspondance diplomatique, 23 mars.
(2) Correspondance diplomatique. (2 ee (3) 15 avril 1865, Thouvenel à Benedetti { Pages de l'hisloire du Second Empire )+
« Le gouvernement a peur du catholiscisme et tire contre lui de ses lois toutes les sévérités qui s’y trouvent... l'État ne doit pas être un auxiliaire dans la guerre insensée qui est faite à l'Église. » Le 7 avril, les républicains déposèrent un amendement pour l'instruction primaire gratuite et obligatoire. Havin le soutint et attaqua les congrégations. Le vice- président du Conseil d'État, de Parieu, qui avait été en 1850 ministre de l’Instruction Publique fit au contraire leur éloge et combattit les arguments que Duruy avait donnés dans son rapport publié le 6 mars (1). Le 8, Guéroult attaqua l’encyclique, tout en montrant qu’elle exprimait la véritable doctrine de l'Église. Il préconisa, pour l'avenir, la séparation de l'Église et de l'État et la suppression du budget des Cultes. C'était la première fois que cette solution était défendue devant le Corps Législatif. Guéroult déclara d’ailleurs qu'elle ne lui paraissait pas encore applicable (2). L’ultramontain de La Tour, donna au contraire l'interprétation conciliante de l’encyelique : « La théocratie cléricale, à notre époque, quel anachronisme ! » Il montra que jusqu’à la question romaine, la doctrine de l’Église ne l'avait pas empêchée d’entretenir d’excellents rapports avec le gouvernement. Le président du Conseil d'État, Vuitry, fut, lui aussi conciliant. Le paragraphe qui défendait avec modération les droits du pouvoir civil fut voté à l’unaminité.
Un débat plus important s’engagea sur la convention de septembre. Plichon l'avait déjà attaquée le 27 mars dans la discussion générale, en disant qu'après l'évacuation, une révolte se produirait à Rome et que l'Italie saisirait ce prétexte pour s'en emparer : « La France protestera en s’'inelinant. » C'était le point précis sur lequel les eléricaux allaient vainement chercher pendant deux ans à obtenir un engagement ferme et net du gouvernement. Kolb Bernard remarqua le 12 avril que «l’indépendance du Saint-Siège » était une formule « nuageuse ». Une garantie formelle du pouvoir temporel ne se montre ni
(1) Vers cette époque, de Parieu attaqua vivement, au Conseil d'État, un projet déposé par Duruy. Duruy riposta : « Je vous connais depuis longtemps, Monsieur, vous qui avez fait jadis peser sur nous la Terreur blanche... » (Duruy : Noïes et Souvenirs). De Parieu était beaucoup plus clérical que les autres membres du gouvernement. Dès le 28 avril 1864, Thouvenel écrivait que Rouher désirait se débarrasser de Parieu «en état flagrant d'opposition venimeuse » { Pages de l'histoire du Second Empire.)
(2) Le 10 juin 1865, dans la discussion du budget des Cultes, Jules Favre se prononça sans réserves pour la séparation ; le gallicanisme, qui seul avait permis l’union de l'Église et de l'État, étant périmé. Cette thèse fut combattue au nom du gouvernement par de Parieu.
dans le discours du trône, ni dans l'adresse du Sénat, ni dans notre adresse. » Thiers prononça le 13 avril le premier de ses grands discours sur la question romaine. Faisant abstraction de tout sentiment religieux, il prit position contre l’unité italienne et contre un conflit avec l’Église. L'unité italienne serait néfaste aux intérêts de la France, qui devait au contraires’allier à l’Autriche contre la Prusse. La suppression du pouvoir temporel serait contraire à la politique traditionnelle de la France, champion du catholicisme, et porterait atteinte à la liberté de conscience de tous les catholiques. Elle entrainerait, ou la séparation de l'Église ou de l'État, ou la formation d’Églises nationales, c'est-à-dire qu’elle ouvrirait pour le catholicisme une crise terrible. Or l'Église catholique, depuis la Révolution, avait cessé de constituer un danger politique ; elle rendait au contraire, comme les autres cultes, de grands services au point de vue moral et social. L’encyclique était regrettable, mais c'était une manifestation verbale, sans conséquences pratiques. L'Église restait une force civilisatrice avec laquelle il ne fallait pas rompre. Cette apologie du pouvoir temporel, faite uniquement au point de vue politique et social, était celle qui pouvait agir le plus fortement sur la masse des conservateurs (1).
Après qu'Émile Ollivier eut défendu les droits des Romains, mais non ceux de l'Italie, sur Rome, Rouher, le 15 avril, répondit à Thiers par des attaques personnelles et en souhaitant une fois de plus que le pape se réconciliât avec l'Italie. Thiers insista, critiquant vivement le. principe des nationalités et affirmant que, si le pape avait pu perdre la plus grande partie de ses États sans que l’Église en souffrit, la possession de Rome lui était indispensable. Rouher déclara que l’adresse suffisait à marquer la volonté de la Chambre de maintenir la souveraineté pontificale (2). Deux amendements plus explicites avaient été déposés, l’un par des députés cléricaux élus comme candidats ofliciels (Millet, -Etcheverry, de Saint-Germain, etc.) l’autre par les indépendants cléricaux. Buffet retira celui-ci en faveur du
(1) Dupanloup demanda au pape de remercier Thiers. Pie IX le chargea de le féliciter, et déclara prier Dieu pour «qu'il envoie un jour sa céleste lumière à un homme
si éminent ». (Dupanloup : Lettres choisies, 17 mai 1865.) Sur le mécontentement des anciens amis libéraux de Thiers, voir Mérimée : Lettres à M. Panizzi. (2) « Nous comptons fermement sur l'exacte el loyale exécution d'engagements
qui lient réciproquement l'Italie el la France. Il est sans doute, Sire, des événements que la prudence bamaine ne saurait toujours prévoir, ou conjurer, mais pleins de confiance en votre sagesse, nous vous approuvons d’avoir réservé à cel égard votre entière liberté d'action. »
premier qui fut repoussé par 166 voix contre 84, (1) et 23 absten-
Fi
tions. Ce scrutin montrait que l’opposition cléricale était à peu près aussi nombreuse qu’en 1861. Elle avait plus d'autorité qu’alors : en 1861, le gouvernement avait pu soutenir que les 91 exprimaient leur opinion personnelle plutôt que celle de leurs commettants ; en 1865, les 84 s’appuyaient, pour la plupart, sur le sentiment de leurs électeurs, qui, en 1863, avaient pu se rononcer sur la question romaine. Cette opposition eléricale n’était d’ailleurs nullement irréconciliable. Seul Thiers vota avec les républicains contre l’ensemble de l’adresse. Trois cléricaux, Berryer, Kolb Bernard et Hallez Claparède, et deux anticléricaux, Havin et Guéroult, s’abstinrent. Les débats de l'adresse ne suscitèrent pas d'émotion dans le pays ; les polémiques relatives à l’encyclique s'étant apaisées, les questions religieuses cessèrent de préoccuper l’opinion publique (2).
V.— L'application de la convention de septembre (3) (1865-1867)
Un incident retentissant se produisit en mai 1865 qui devait influer gravement sur la politique impériale (4). Le
(1) Ancel, d’Andelarre, Balay, de Beauvau, Berryer, de Boigne, Bois-Viel, Boucaumont, Bouchetal-Laroche, Brame, Bucher de Chauvigné, Buffet, Caffarelli, de Chambrun, J. de Champagny, N. de Champagny, Chevandier de Valdrôme, de Chiseuil, de Coehorn, Conseil, Corneille, du Couedic, Coulaux, E. Dalloz, Dechastelus, Dein, Etcheverry, A. Fleury, Garnier, Gellibert des Seguins, Godard-Desmarest, de Grammont, de Grouchy, de La Guistière, Hallez-Claparède, Janvier de La Motte, de Jonage, de Kervéguen, Kolb Bernard, La Grange, Lambrecht, Lanjuinais, Larrabure, de Las Cases, de La Tour, Lebreton, Leclerc d'Osmonville, Lédier, Le Méhorel de la Haichois, Le Pelletier d’Aulnay, Lescuyer d’Attainville, Lespérut, Louvet, de Luzy- Pélissac, de Marmier, Martel, Millet, de Morgan, J. Murat, O’Quin, Palluel, de Parieu, Paulmier, Peyrusse, Piéron Leroy, de Piré, Pissard, Plichon, Pouyer-Quertier (fils) Quesné, de Ravinel, de Réguis, de Richement, de Rochemure, des Rotours, de Saint- Germain, de Sainte-Hermine, Joseph Simon, de Talhouet, Thiers, Thoinuet de La Turmelière, Thomas-Kercado, de La Tourette, de Wendel.
Abstentions : André (Gard), Bartholoni, Belmontet, de Benoist, Bournat, Bravay, Busson-Billault, Calvet Rogniat, Cazelles, de Corberon, du Fay de La Tour Maubourg, Josseau, Lafond de Saint-Mur, Latour-Dumoulin, Laugier de Chartrouse, Lefébure, Malézieux, Émile Péreire, Perras, de Rambourgt, Schneider, segris, Stiévenart- Béthune. Voir la carte hors texte.
(2) Elles ne jouèrent qu’un rôle secondaire dans les élections municipales de 1865. Dans les campagnes de l'Ouest, les listes des maires furent souvent combattues parle clergé. Les démocrates anticléricaux l’emportèrent dans de nombreuses villes. Dans le Gard et en Vaucluse, ils s’allièrent aux légitimistes cléricaux (BB:* 1.717 ; BB°° 373, 375, 385, 386 ; F°° 5.605).
(3) Des fragments de la Correspondance diplomatique sont cités dans les Archives Diplomatiques qui reproduisent aussi les documents officiels italiens, et surtout dans les Origines diplomatiques de la querre de 1870-1871 (t. X, XII, XIII, XIV, XVII).
(4) Peu auparavant, Persigny, après un voyage à Rome, avait publié, sous forme d’une lettre publique à Troplong, une brochure sur la question romaine où il déclarait
15 mai, le prince Napoléon, inaugurant à Ajaccio le monument de Napoléon Ie, prononça un grand discours. Il exposa plus vivement encore qu'au Sénat ses opinions démocratiques et anticléricales, en les attribuant à Napoléon Ier « Napoléon était religieux d’une façon générale et élevée, mais il est difficile de rattacher ses convictions à une religion formulée. » Il n’était donc pas véritablement catholique. Il a compris « la nécessité de supprimer le pouvoir temporel des papes. L’avenir n’a-t-il pas assez justifié les prévisions de Napoléon ? Ne sentez-vous pas à ces luttes soulevées par le pouvoir temporel des papes qu’il s’agit aujourd’hui, pour tous les partisans de la liberté et de l’esprit moderne, d’enlever cette dernière forteresse du moyen âge ! Rome aux mains du pape, c’est le foyer de la réaction contre la France, contre l'Italie, contre notre société ».
Napoléon IIT était alors en Algérie. Le discours du prince Napoléon parut le 19 mai dans l’Opinion Nationale et dans les journaux libéraux, mais le conseil des ministres et le conseil privé, réunis sous la présidence de l’impératrice régente, décidèrent de ne pas le publier dans le Moniteur. L'empereur adressa le 23 mai à son cousin une lettre de blâme et la fit publier au Moniteur (27 mai) : « Le programme que vous placez sous l’égide de l’empereur ne peut servir qu'aux ennemis de mon gouvernement. » Le prince Napoléon donna aussitôt sa démission de viceprésident du conseil privé et de président de la commission de l'Exposition (1). Cette rupture réjouit les conservateurs et consterna les bonapartistes libéraux. Thouvenel écrivit à Benedetti (2) :« Les amis de l’Empire et de la dynastie, ceux qui ne pensent à rien au delà, doivent être très affectés de ce qui se passe et faire ce qui dépend d’eux pour empêcher une aggravation de la crise. Il serait déplorable de livrer le prince aux Guéroult et aux Girardin. » Sainte-Beuve, dont le prince Napoléon venait d'obtenir la nomination au Sénat, écrivit à la princesse Mathilde : « Deux seuls journaux se sont réjouis de la lettre et du coup qu’elle frappe : ce sont deux journaux royalistes ; la Gazette et l’Union. Il est bon qu'il y ait plus d’un côté
nécessaire le pouvoir temporel, mais critiquait très vivement la politique pontificale. . Cette brochure, qui mécontenta le pape, n’exprimait que les vues personnelles de Persigny, et non celles du gouvernement auprès duquel il n'avait plus d'influence. | (1) Voir les Notes el souvenirs de Mme Baroche (note dont l'original est à Baroche 1.015).
(2) 197 juin 1865, Pages de l'histoire du Second Empire.
à l'interprétation napoléonienne. Le prince représente l’interprétation démocratique, patriotique, de 1815, bleue. Il peut y avoir des nuances au bleu, mais le blanc ne sera jamais une de ces nuances C’est s’affaiblir pour le chef de l'État que de se retrancher son, côté gauche... » (1)
Le prince Napoléon cessa de s'occuper de politique. Napoléon IIT perdait en lui et en Morny ses deux seuls conseillers qui fussent partisans d’une évolution libérale et anticléricale de l’Empire (2). Au contraire, après quelques hésitations, 1l choisit pour succéder à Morny comme président du Corps Législatif, Walewski, partisan lui aussi des réformes libérales, mais clérical (3). L'évolution de l’Empire vers le libéralisme allait se faire non d’accord avec les démocrates anticléricaux, comme l’eût souhaité le prince Napoléon, mais en collaboration avec les indépendants cléricaux, auxquels Émile Ollivier se rallia peu à peu. L'intransigeance des républicains, plus hostiles à l'Empire que les hommes des anciens partis, fut la cause principale qui engagea l’empereur dans cette voie, mais la transformation de l’entourage impérial y contribua.
Chez les partisans de l’Empire autoritaire, une évolution favorable à l’Église se produisit également. La disgrâce du prince Napoléon accrut l'influence rivale de l’impératrice. En outre, régente pendant le voyage de Napoléon III en Algérie, elle était entrée en relations plus étroites avec le personnel politique. Son influence était d'autant plus grande que la mauvaise santé de l’empereur rendait probable une longue régence où l’impératrice, le prince Napoléon n'étant plus vice-président du conseil privé, eût été toute puissante. Or elle était toujours très favorable au pape. Elle fut par contre bienveillante pour Duruy. D'autre part la prépondéranee de Rouher dans le gouvernement s’affirmait. Il restait lié avec les «italianissimes ». I obtint que Thouvenel fût nommé grand référendaire au Sénat e& projetait de lui faire donner un poste plus important (4). Mais Thouvenel était trop gravement malade pour jouer un rôle politique et il mourut en octobre 1866. Ni Benedetti,
(1) Leitres à la princesse.
(?) Mocquard, qui était anticlérical, mourut également en 1865.
(3) 1 fut élu député en septembre 1865 et nommé président le 127 novembre, mais il fut choisi dès avril. (Voir Mme Baroche : Notes et Souvenirs, avril 1865; l'original de cette note est à Baroche 1.015.)
(4) L'impératrice télégraphia le 6 août 1865 à La Valette : « Dites à M. Thouvenel que je suis très heureuse de le voir rentrer aux affaires du gouvernement. » Fe III Seine 30.
LA CONVENTION DE SEPTEMBRE ou
devenu à la fin de 1864 ambassadeur à Berlin, ni le sceptique La Valette n’exercèrent sur Rouher une influence comparable à celle qu'avait exercée Thouvenel. Il devint peu à peu moins favorable à l'Italie. Ainsi, le mécontentement causé à l’empereur par le Syllabus épuisa promptement ses effets, et l’année 1865 marque au contraire le début d’une évolution favorable au Saint-Siège. Cependant. le désaccord persistait sur la question romaine
Dans une dépêche du 14 mars 1865, qui fut publiée avant la session de 1866, Drouyn de Lhuys avait expliqué pourquoi le gouvernement impérial tenait à réserver sa liberté d'action. Déclarer qu'après un délai de deux ans, le gouvernement impérial, quoiqu'il advint, n’interviendrait plus militairement à Rome, ce serait encourager les révolutionnaires italiens. « Déclarer que nous sommes résolus, quoique fasse ou ne fasse pas le gouvernement pontifical, à le soutenir dans tous les cas, soit en maintenant indéfiniment nos troupes à Rome, soit en les y ramenant après les avoir retirées. ne serait-ce pas, en inspirant à la cour de Rome une dangereuse sécurité, encourager les tendances absolues, les résolutions extrèmes auxquels d’imprudents conseils pourraient l’entrainer ? » Or, c'était cette garantie imconditionnelle que le Saint-Siège, comme les cléricaux français, réclamait.
= Dès le 15 avril 1865, le gouvernement impérial avait projeté d'aider le gouvernement pontifical à organiser une légion de catholiques non italiens (1). Mais Pie IX répondit « qu’une garantie morale de la part de la France serait plus puissante que tous les secours du dehors. « M. Rouher, disait le pape... a « bien fait des déclarations rassurantes pour nous aux Chambres «françaises mais, dans les Chambres italiennes et les journaux, «on a fait des contre-déclarations.… l’empereur peut dire catégo- «riquement : « Personne ne touchera au petit État qui reste au « pape, ou l’on aura à faire à la France »; alors nous n’aurons «plus besoin de légion étrangère » (2). Peu après, Pie IX dit encore à Sartiges : « … comme la révolution ne Lardera pas à éclater après votre départ, il faudra bien que vous reveniez. — Mais, Saint Père, la réserve que nous avons faite de notre liberté d’action n'implique pas nécessairement que nous devions faire une seconde expédition de Rome. Je n'ai, quant à moi, jamais
(1) Voir les Mémoires du maréchal Randon.
(2) Correspondance diplomatique, 30 mai 1865.
MAURAIN. — POLITIQUE
rien vu dans les dépêches qui m'ont été adressées qui puisse faire pressentir une éventualité de ce genre. » (1) Une négociation engagée entre le Saint-Siège et le gouvernement italien au sujet du régime ecclésiastique de l'Italie échoua (juillet 1865.) Cependant le gouvernement pontifical se montra, peu à peu, moins intransigeant. En octobre 1865, le ministre des Armes, Mérode, toujours très hostile à l’Empire, fut remplacé. Une partie du corps d’occupation ayant été rapatriée, la cour de Rome protesta contre l’évacuation, mais accepta l'offre de concours qui lui avait été faite par le gouvernement impérial pour l’organisation d’une légion étrangère. Un décret impérial du 30 janvier vier 1866 organisa la légion romaine : elle devait compter 1.200 hommes dégagés de leurs obligations militaires ; les étrangers pouvaient y être admis ; les officiers français garderaient en y entrant leurs droits à l'ancienneté ; la légion serait entraînée en France et envoyée à Rome avant l'évacuation. Nigra ayant représenté qu’une coopération trop étroite du gouvernement impérial aboutirait à maintenir l’occupation sous une forme déguisée, Drouyn de Lhuys lui répondit : « Il n’existera aucun rapport, aucune solidarité entre cette légion et le gouvernement français. » (2) En outre la cour de Rome accepta la participation de l’Italie au règlement de la dette pontificale. Elle consentait donc à collaborer à l’exécution de la convention de septembre: En France, ni le début de l'évacuation, ni les services funèbres qui furent célébrés dans de nombreux diocèses pour la mort de Lamoricière, survenue le 11 septembre 1865 (3) ne suscitèrent d'émotion. Napoléon III déclara le 22 janvier 1866 en ouvrant la session : « Nous avons lieu de compter sur la scrupuleuse exécution du traité du 15 septembre et sur le maintien indispensable du pouvoir du Saint Père. » Cette phrase fut accueillie avec satisfaction par les cléricaux (4). Au Sénat, Bonnechose et Ségur d’Aguesseau s’en félicitèrent, mais réclamèrent le maintien de l'occupation. Mathieu déclara avoir toute confiance en l’empereur. Bonjean, seul, plaida la cause de l’Italie, et déclara le pouvoir temporel « plutôt nuisible qu’utile
(1) Correspondance diplomatique, 11 juillet 1865.
(2) 22 février 1866 : Nigra à La Marmora. Livre vert italien. Archives diplomatiques, 1868, t. Ier.
(3) BB: 1.717 ; un comité organisa une souscription pour l'érection d’un monument. Le gouvernement accepta qu'il fût élevé dans la cathédrale de Nantes (3 mai 1866), ce qui ne fut fait qu'en 1879. (G. Bourgin : Un chapitre de la question romaine. Revue des études napoléoniennes, 1923.)
au développement du sentiment, religieux ». Rouher se félicita de l’apaisement de la question romaine. Il accepta l’interprétation que les catholiques avaient donnée des paroles de l’empereur : « Le discours du trône n’a pu et voulu parler que de la souveraineté temporelle. » (1) Avec le concours de la légion d'Antibes (2), le pape pourrait, après l'évacuation, maintenir l'ordre dans ses États ; le gouvernement impérial faisait confiance au gouvernement italien, mais, en cas de manquement à la convention de septembre, il gardait toute sa liberté d'action (12 février). Ces déclarations étaient plus favorables au Saint- Siège que celles de 1865 ; mais elles étaient plus sympathiques à l’Italie et moins affirmatives quant à l'éventualité d’une seconde expédition de Rome en cas d’insurrection, que les cléricaux ne l’eussent souhaité; surtout, elles annonçaient la volonté d'évacuer Rome à la date fixée. Le paragraphe fut cependant voté à l’unanimité.
L'adresse du Corps Législatif fut très explicite sur la question romaine : « La convention du 15 septembre, loyalement exécutée, sera une nouvelle garantie de la souveraineté temporelle dont le maintien est indispensable à l'exercice indépendant du pouvoir spirituel du Saint Père. » Les orateurs cléricaux, Kolb Bernard, de Piré, Chesnelong (3), déclarèrent se méfier de la convention mais l’accepter puisque l’empereur linterprétait dans le sens le plus favorable au pouvoir temporel et que le pape consentait à collaborer à son application. Le paragraphe fut adopté à une énorme majorité contre 18 voix de gauche (4) (1er mars). Le Corps Législatif, à mesure que son influence eroissait, se prononçait de plus en plus nettement contre un conflit avec l’Église. Le clergé accueillit avec satisfaction le vote de ce paragraphe, mais, suivant la remarque d’un préfet (5), il « aurait préféré que l'initiative de ces expressions fût prise par le gouvernement, et que celui-ci n’eût pas Pair de se laisser pousser dans cette voie par les représentants du pays. » En fait, les indépendants cléricaux prenaient une influence croissante sur le Corps Législatif, parce que les députés élus comme candidats officiels, qui partageaient la plupart de leurs opi-
(1) Le procès-verbal signale ici un « mouvement très marqué d’assentiment ».
(2) La légion constituée par le décret du 30 janvier se lormait à Antibes. ee
(3) Chesnelong venait d’être élu député des Basses-Pyrènées, comme eaudidat officiel à une élection partielle.
(4) Ollivier et Darimon avaient voté avec la gauche.
(5) F'e III Orne 9 ;'février 1866.
nions$, s’enhardissaient de plus en plus à suivre leur exemple, et à ne pas obéir docilement au gouvernement.
Le principal intérêt de la session, même au point de vue de la politique religieuse, fut un amendement réclamant des réformes libérales qui, déposé par Buffet, réunit 45 signatures. À quelques exceptions près (1), les signataires étaient des cléricaux. Elus soit comme indépendants (2), soit comme candidats officiels (3), ils s'étaient précédemment unis contre la politique italienne de l’empereur ; ils s’unissaient maintenant pour limiter son pouvoir. [ls formèrent le noyau de ce qu’on appella le Tiers Parti. Ils votèrent contre l’amendement libéral des républicains, et si 13 de ceux-ci votèrent le leur, qui obtint en séance 63 voix, il ne s'établit pas de collaboration entre le Tiers Parti, conservateur clérical, et la gauche démocratique et anticléricale. Par contre Émile Ollivier vota l’amendement du Tiers Parti, et collabora par la suite de plus en plus étroitement avec lui. Berryer et Thiers, bien que celui-ci inspirât souvent le Tiers Parti (4), s'étaient abstenus, ne voulant pas voter un amendement qui contenait une adhésion explicite à la dynastie napoléonienne (19 mars). Ils s’abstinrent dans le votesur l’ensemble de l'adresse, ainsi qu'Émile Ollivier et Havin; les 45 votèrent pour, les 17 républicains seuls votèrent contre.
Napoléon IIT, désirant assurer à l’Italie la possession de la Vénétie, donna son assentiment à l’alliance qu’elle conclut avec la Prusse contre l’Autriche. Cette politique, soupçonnée, bien que secrète, fut dénoncée par Thiers le 3 mai dans un grand discours. $es attaques contre l’unité allemande et l'unité italienne furent manifestement approuvées, non seulement par le Tiers Parti mais par la majorité gouvernementale. La question romaine n'était plus, comme avant 1862, un problème isolé; elle mettait en cause la politique impériale vis-à-vis de l'Autriche et de la Prusse, c’est-à-dire les intérêts vitaux de la France.
La défaite de l'Autriche et l'annexion de la Vénétie à l'Italie mécontentèrent le clergé e£ ses partisans. L'opinion publique, qui n'avait jamais été favorable à l'Italie en dehors des milieux
(1) De Dalmas, Eschassériaux, de Janzé, Javal, Latour-Dumoulin, Maurice Richard.
(2) Ancel, d’Andelarre, Buffet, de Chambrun, Garnier, Grouchy, Hallez-Claparède, Kolb Bernard, Lambrecht, Martel, Plichon, etc.
(3) Brame, Chevandier de Valdrôme, Gellibert des Seguins, Lebreton, Lefébure, Lespérut, de Ravinel, de Réguis, de Talhouet, de Wendel notamment.
(4) Le Tiers Parti, disait-on, devrait s'appeler le parti Thiers.
républicains, lui devint moins sympathique encore en raison de son ailiance avec la Prusse, qui venait de s'affirmer comme une rivale dangereuse pour la France. La crise amena, en août, la démission de Drouyn de Lhuys. Benedetti, pressenti par Rouher, déclina toute candidature. Le marquis de Moustier, ambassadeur à Constantinople, conservateur et clérical, fut nommé ministre des Affaires Étrangères.
En aidant l'Italie à annexer la Vénétie, Napoléon III espérait que cette satisfaction apaiserait les revendications italiennes sur Rome (1). Sartiges constata que beaucoup de prélats romains étaient d’un sentiment opposé : « … la cession de la Vénétie, au lieu d’être le rachat de Rome, a été la chute du dernier boulevard qui séparait cette ville de l'Italie, et l'absorption des États pontificaux ne serait plus, selon eux, qu’une affaire de temps » (7 Juillet) (2). Sartiges ajoutait le 7 août : « La paix qui se négocie … accable la cour de Rome. Pie IX, à l’âge de 75 ans, n’a pas le temps d’attendre la fin du long recueillement auquel les circonstances condamnent l'Autriche, sur le concours de laquelle reposaient de vagues espérances de restauration. » (3)
Le gouvernement impérial fit tous ses efforts pour protéger le Saint-Siège contre les dangers qui pouvaient résulter de l’évacuation. L'armée pontificale, qui s’accroissait de nombreux volontaires, dont beaucoup étaient français, fut renforcée en septembre 1866 par la légion d'Antibes. Malgré les engagements pris vis-à-vis du gouvernement italien, celle-ci n’était pas seulement formée de volontaires, mais aussi d'hommes tirés des régiments français et dont le temps de service n’était pas terminé. Le gouvernement admettait donc qu'ils s’acquittaient en servant le pape de leurs obligations militaires envers la France. Ces légionnaires étaient fort peu dévoués au pape, et dès le 6 novembre, 120, soit plus d’un dixième de l'effectif total, avaient déjà déserté,
(1) Le 12 juin un traité secret avait été signé entre la France el l'Autriche: L'Autriche s’engageait, si elle remportait des succès en Allemagne, à céder la Vénélies
à la France, qui la rétrocéderait à l'Italie. L'empereur François-Joseph avait fait ajouter la clause suivante : « En rétrocédant la Vénétie à l'Italie, le gouvernement français stipulera la reconnaissance de la souveraineté temporelle du pape et l’inviolabilité du territoire actuellement soumis à son autorité, tout en maintenant les réserves faites en faveur des droits du Saint-Siège. » (Origines diplomatiques de la querre de 1870-
1871, t. X.) La rétrocession de la Vénétie à l'Italie fut faile, mais pas dans les conditions prévues par le traité du 12 juin. Le gouvernement ilalien n'eut à prendre aucun
nouvel engagement relatif à Ja question romaine. (2) Correspondance diplomatique el Origines... (3) Correspondance diplomatique, et Origines...
Napoléon III avertit à plusieurs reprises les Italiens qu'il ne laisserait pas porter atteinte au pouvoir temporel du pape (1). Ecrivant à Arese le 3 novembre, il se plaignit de l’ingratitude qu'il rencontrait de la part des Italiens après leur avoir fait obtenir la Vénétie : « Maintenant il reste l'affaire de Rome, mais il faut qu’on sache que de ce côté, je ne céderai rien, et que je suis bien décidé, tout en exécutant la convention du 15 septembre, à soutenir le pouvoir temporel du pape par tous les moyens possibles. » (2) En novembre, il envoya le général Fleury porter le même avis à Victor-Emmanuel (3). Il fit déclarer au gouvernement italien ce que ses ministres avaient toujours évité de promettre, soit au pape, soit aux Chambres françaises : « Le marquis de Moustier, écrivait Nigra, m'a déclaré que si le pape était obligé de quitter Rome à la suite d’un mouvement insurrectionnel ou d’une invasion des États pontificaux, l’empereur des Français serait forcé de faire une seconde expédition à Rome ; mais il me déclara en même temps que rien ne pourrait être plus désagréable à l’empereur que de se voir placer dans cette triste nécessité. » (4) Pour appuyer cette menace, Napoléon ITI décida que des troupes seraient concentrées à Toulon, prêtes à partir pour Rome en cas de besoin. L’impératrice forma même, d'accord avec Napoléon III, le projet de se rendre -à Rome, et elle en avertit le pape par l'intermédiaire de Mme de Montebello (5). Mais l’opposition très vive des ministres et les dispositions peu conciliantes du gouvernement pontifical la décidèrent à renoncer à ce projet. Enfin le gouvernement impérial subordonna l’évacuation à la signature, par le gouver-
(1) Le prince Napoléon dans un article sur « Les alliances de l'Empire en 1869 el 1870 » (1878, in-8°) a ainsi apprécié la politique de son cousin après 1866 : « L’empereur, par crainte du parti clérical, que son entourage lui représentait comme très influent, n’osait abandonner le pouvoir temporel du pape, et cependant, dans son opinion intime, il le condamnait.. Il se croyait lié par un sentiment de délicatesse, au moins vis-à-vis du pape actuel. Il comptait vaguement sur l’avenir, le changement du pontife romain, des événements imprévus pour sortir la politique française de cette impasse. »
Ce que Napoléon III « condamnait », c’est le gouvernement des prêtres tel qu'il existait à Rome. Il semble avoir désiré la réforme, mais non la suppression du pouvoir temporel.
(2) Grabinski : Un ami de Napoléon III : le comte Arese.
(3) Souvenirs du général Fleury. Une copie de la note qui lui fut remise est conservée à AB XIX 174, question romaine. :
(4) Nigra à Visconti Venosta. (Livre .vert italien, Archives diplomatiques 1868, t. 1). Le gouvernement italien répondit qu’en vertu du principe de non intervention, il ne pouvait admettre, ni une seconde expédition de Rome, ni une garantie du territoire pontifical par les puissances,
(5) Correspondant, juillet 1910 : Napoléon III et le maréchal Randon.
nement italien, d’un accord par lequel, conformément à la convention de septembre, il assumait la charge de la plus grande partie de la dette pontificale (7 décembre) (1).
Malgré toutes ces mesures favorables au gouvernement ponbfical, l'évacuation, qui fut terminée le 13 décembre, consterna le Saint-Siège et le clergé français : ils avaient espéré jusqu’au dernier moment qu'elle serait ajournée. Le pape, recevant en audience publique d’adieux Montebello et son corps d'officiers, leur tint un langage plein de tristesse et d’amertune, 11 leur dit qu'il priait pour l’empereur, dont la santé était mauvaise et dont l’âme était inquiète, mais que l'empereur devait prier lui aussi et remplir ses devoirs de souverain très chrétien. Il refusa de s'engager dans la voie de la conciliation vis-à-vis de l’Itahe et des Romains comme le lui conseillait le gouvernement impérial : « Non, dit-il au chargé d’affaires de France, Armand... tout ce que je ferais est inutile. On veut dépouiller (scorticare) le pape et après cela lui dire en outre : e sua colpa. » (2) De Moustier se plaignit de cette intransigeance, et de Pallocution aux officiers, où le pape avait fait état de bruits tendancieux répandus par les ennemis de l'Empire (3). Le pape fut ensuite un peu rassuré par l’annonce du voyage de l’impératrice. Lorsqu'elle y eut. renoncé, il redevint pessimiste et amer. Les Italiens, dit-il à Sartiges, « m'ont pris les quatre cinquièmes de mes États. ils veulent le tout et prendront le tout, quoique je dise et quoique vous fassiez. » (4)
En France, l’évacuation suscita dans le clergé l’émotion la plus vive que la question romaine lui eût causée depuis 1860. Beaucoup d’évêques avaient écrit à l’empereur pour en demander l’ajournement (5). Malgré toutes les promesses du gouvernement
(1) L'application de cet accord nécessita encore de longues négociations.
(2) 11 décembre. Correspondance diplomatique et Origines. (t. XITI)
(3) « Le Saint Père ne peut ignorer que Sa Majesté est, depuis longtemps, parfaitement rétablie. Réveiller en ce moment ce souvenir, c'était donner un aliment à la malignité plutôt qu'un témoignage de sympathie au souverain de la France. Ce fâcheux résultat ne pouvait qu'être aggravé par une allusion difficile à comprendre à des préoccupations qui n’ont jamais existé. » 18 décembre. Correspondance diplomatique et Origines.
(4) 29 décembre. Correspondance diplomatique, et Origines.
(5) F2° 1.938. Voici une des réponses de Napoléon IIT, adressée à l'évêque de Troyes : « En rappelant nos troupes de Rome, je n’en retire pas la protection de la France. Je tiendrai la main à ce que la convention de septembre soit sincèrement exécutée, et, si Dieu me vient en aide, la papauté n'aura rien à redouter des dangers qui vous paraissent menacer son existence ; entourée des respects du monde, indépendante de nous-mêmes, elle continuera à être l’objet de notre plus vive sollicitude. »
impérial, elle parut annoncer l’abandon définitif du pouvoir temporel. Guibert écrivait à Pie : « Je plains ceux de nos collègues qui avaient mis toute leur confiance dans la bonne volonté du pouvoir et les belles promesses qu’on nous avait faites. Quelle déception ! Que Dieu leur ouvre les yeux ! Rien ne pourrait plus excuser leur aveuglement. » (1) (18 novembre). Les évêques les plus dévoués au gouvernement n'étaient pas rassurés. David écrivait à Maret : «Si le pape part, malheur aux évêques qui ont montré leur confiance dans les déclarations de l’empereur, et beau triomphe pour ceux qui ont dit : « Lave tes mauns, à Pilate. » (2) Les légitimistes exploitaient le mécontentement du clergé. Le comte de Chambord, dans une lettre publique du 9 décembre, déclara que l’année 1866 « n’avait pas été heureuse pour l’Europe, et, en particulier, pour la France ». Il protesta contre l’évacuation de Rome : « Nous laissons abattre une des grandes choses que Dieu a faites par la France, gesta Dei per Francos, je veux dire la souveraineté temporelle du chef de l’Église. Dans son pouvoir temporel, c’est bien son autorité spirituelle qu’on veut atteindre, c’est au principe même de toute autorité et de toute religion qu’on s’en prend.» Le danger que courait l’Église légitimait les protestations du clergé, bien que « limmixtion de l’Église dans la politique » fût en principe regrettable (3).
Tous les évêques ordonnèrent des prières publiques pour le pape, par des mandements souvent très vifs (4). Comme en 1860, mais cette fois avec la tolérance ou même le concours du gouvernement, le clergé procura au pape des hommes et de l'argent. Il fit de grands efforts pour augmenter le produit du denier de Saint Pierre ; des comités ou des confréries furent créés à cette époque dans beaucoup de diocèses, où par suite des interdictions édictées en 1860 par le gouvernement, l’œuvre avait été Jusqu’alors exclusivement dirigée par le clergé. Il s’efforça également d’assurer le recrutement de l’armée pontificale. Le ministre de la Guerre invita les généraux à solliciter le concours des évêques pour le recrutement de la légion d'Antibes, qui était très difficile. Cette collusion fut divulguée par une maladresse de l’évêque de Vannes, qui publia les lettres confidenbelles que le général commandant la division de Rennes lui
1) Baunard : Histoire du cardinal Pie.
) Bazin : Vie de Mgr Maret.