I. — La lulle contre l’Église
Le Syllabus donna un nouvel essor à la propagande irréligieuse et anticléricale qui profita aussi du relâchement du régime autoritaire.
La vie intellectuelle se développait en dehors du catholicisme, et souvent contre lui. Les grands écrivains, Victor Hugo, Michelet, George Sand, qui lui étaient hostiles depuis de longues années, n'étaient plus isolés. Des savants : Berthelot, Robin, Paul Bert, et les naturalistes que les travaux de Darwin amenaient au transformisme ; des exégètes et des philologues : Renan, E. Havet, Littré ; des philosophes et des critiques : Taine, Sainte-Beuve, Renouvier, Larroque, Schérer, prenaient position contre le catholicisme avec une netteté qui s’opposait aux tendances conciliantes de Cousin et de son école. Certains d’entre eux écrivaient dans les journaux (2) ; de plus, les grandes revues leur étaient ouvertes : La Revue des Deux Mondes (3), la Revue de Paris (4) ; ils avaient pris pied à l’Institut bien que l'opposition de Duparloup y eût ralenti leurs progrès (5).
Certains de ces intellectuels irréligieux étaient républicains, mais la plupart d’entre eux étaient en bons rapports avec le prince
(1) Le principal ouvrage est: G. Weiïll: Histoire de l’idée laïque en France au XIXe siècle.
(2) Notamment dans le Journal des Débats et dans le Temps. Les Nouveaux Lundis de Sainte-Beuve paraissaient dans le Constitutionnel.
(3) Cependant l’article de Havet sur la Vie de Jésus de Renan (août 1863), scandalisa une partie des abonnés. La Revue des Deux Mondes, très peu favorable à l'Église jusqu’en 1867 se rapprocha ensuite des catholiques libéraux. (Un siècle de vie française à la Revue des Deux Mondes : Le Livre du centenaire, 1929, in-8°: Goyau : Les questions religienses).
(4) D’autres revues se consacraient principalement au libre examen des questions religieuses : la Revue germanique depuis 1858, et, à partir de 1866, la Libre conscience et la Morale indépendante.
(>) En 1864, il fit refuser un prix à l'Histoire de la littérature anglaise de Taine.
Napoléon et la princesse Mathilde : vis-à-vis d'eux, le gouvernement était hésitant. Tout en blâmant publiquement la Vie de Jésus de Renan et en prononçant peu après sa révocation, il avait, reconnu que des poursuites judiciaires étaient impossibles. La même décision fut prise en mars 1865 vis-à-vis des livres de P. Larroque : l’Examen des doctrines de la religion chrétienne et la Rénovalion religieuse, dont l'entrée en France avait été interdite lors de ieur publication, à la fin de 1859. Dès la fin de février 1860, l’administration, tout en continuant à en interdire la vente publique, avait permis qu'ils fussent expédiés sous bande de Bruxelles à des particuliers. Ils furent impunément réimprimés à Paris en 1864 et 1865 (1). Au début de 1865, Napoléon IT, irrité par le Syllabus, nomma Sainte-Beuve au Sénat ; le 20 mai, il ordonna à Randon, qui, obéissant à des influences cléricales, avait remplacé Taine dans ses fonctions d’examinateur à Saint- Cyr, de lui rendre son poste (2). Après la disgrâce du prince Napoléon, principal patron des écrivains libres penseurs, le gouvernement impérial leur fut moins favorable, mais ne chercha pas à les empêcher d'exprimer librement leurs idées.
Les adversaires de l’Église disposaient de puissants moyens de propagande. Les principaux journaux parisiens étaient toujours hostiles au clergé (3). Si la Presse, déchue de son ancienne importance était devenue officieuse, et, à partir de 1866, plutôt favorable à l’Église, le Siècle restait de beaucoup le premier journal de France. Plus hardi qu’autrefois, il continuait cependant à se placer sur le terrain du gallicanisme ou du libéralisme plutôt que de l'irréligion. Il critiquait l’Église dans toute son organisation et dans tous ses actes, mais en ne prétendant combattre que les abus du cléricalisme et de l’ultramontanisme. Havin, dans la
(2) Voir H. Taine. Sa vie et sa correspondance, t. IT, et les Mémoires du maréchal Randon qui donnent à l'incident la date erronnée de 1863. Taine avait été nommé le 28 octobre 1864 professeur à l’École des Beaux-Arts, malgré les protestations de Parisis. (Voir Guillemant : P.-L. Parisis.) |
(3) F1 295, Tirage pendant le premier semetre de 1866.
DICCLE Are IC a Ur 20 44.000 Journal des Villes et des Cam- k Opinion Nationale ....... 13.650 DAS eee road 3.600 DÉDIPS Es cee RL CRT 9.600 PAADCBES ed oem eue 9.800 ANnITAINatiOnAle 00.0 7.050 Correspondant (mensuel)... 4.800 Journal des Débats...... 9.650 MONITEUR 2e oser era 19.600 : 4:65... (quotidienne 3.900 CONSTITUTIONNEL NN TOR 11.732 Monde édition ni quot.. 5.350 Re NT REC 15.000 LORS de ra Nu raire 7.600 PAYS AUS aa eee vyorafe 3.300 Gazette de France ...... 6.030 LAND OD ER An der de 20.000
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Manche, entretenait des relations très courtoises avec l’évêque gallican de Coutances, Bravard (1). Les trois anciens collaborateurs de Girardin qui dirigeaient les autres grands journaux de gauche, étaient par contreouvertement libres penseurs et attachaient aux questions religieuses une très grande importance. Le saintsimonien Guéroult, d’origine catholique, faisait dans l'Opinion Nationale une large place aux rubriques anticléricales, dirigées par Sauvestre (2). Le directeur du Temps, Nefftzer, ancien élève de la faculté de théologie protestante de Strasbourg, et son collaborateur Schérer, ancien pasteur, étaient libres penseurs aussi ouvertement que Guéroult, mais il gardaient quelque sympathie pour le christianisme. Bien qu'ils fussent hostiles au cléricalisme, ils avaient conseillé en 1863 l’alliance avec les cléricaux. Alphonse Peyrat, qui avait condamné cette tactique, était lui aussi libre penseur et d’origine protestante, mais beaucoup plus hostile à l’Église. Il obtint en octobre 1864, l'autorisation de fonder un journal, l'Avenir National, où il fit la guerre au catholicisme et au cléricalisme (3). |
Dupanloup, dans sa brochure La convention du 15 seplembre el l'encyclique du 8 décembre, classait encore comme hostiles à l’Église les deux principaux journaux officieux, la Patrie et le Constitutionnel, et aussi le Journal des Débats. Celui-ci l’était beaucoup moins qu’autrefois, mais il avait vivement critiqué le Syllabus. Dupanloup faisait en outre remarquer que le gouvernement impérial avait autorisé depuis 1899 trois grands journaux anticléricaux : l’Opinion Nationale, le Temps et l’Avenir National, tandis qu'il avaitsupprimé l'Univers, contribué à la disparition de l’Ami de la Religion, et n'avait autorisé qu’un seul journal favorable à l’Église, sans lui être entièrement dévoué : la France.
En effet le gouvernement repoussait invariablement Îles démarches que faisait de temps à autre Veuillot pour être autorisé à créer un autre journal (4). Le Monde étant acquis à l’ultra-
(1) Léon Deries : Un député el un évêque, Léonor Havin et Mgr Bravard, s. d., in-8°.
(2) Voir les ouvrages de Sauvestre, formés en grande partie d’articles publiés dans l’Opinion Nationale : Le parti dévot (1863), Les congrégations religieuses (1867), Insiructions secrèles des Jésuiles, etc. Léon Richer, autre collaborateur de l’'Opinion Nationale, a publié ses articles en 1868, sous le titre : « Lettres d'un libre penseur à un curé de campagne », avec préface de Guéroult.
(3) F35 319, Dossier de l'Avenir National.
(4) AB XIX 173. Évêque d'Arras. Parisis écrivit à Napoléon III, le 10 mai 1864 à ce sujet. Il évaluait à 140.000 le tirage des journaux hostiles à l'Église, « 140.000 feuilles antichrétiennes lancées chaque jour dans la France et à qui l'on peut sans cxagération attribuer plus de 1.000.000 de lecteurs surtout à l’aide des
montanisme, les gallicans soutenus par le gouvernement d’une part, et les catholiques libéraux opposants, de l’autre, cherchaient à prendre la direction du seul autre journal catholique, le Journal des Villes et des Campagnes, semi-quotidien, modéré en religion comme en politique (1). Son propriétaire ayant refusé de s'entendre avec Maret (décembre 1864), le gouvernement ne lui accorda pas, malgré les recommandations de Drouyn de Lhuys l’autorisation de paraître tous les jours, de crainte qu'il ne devint l’organe des catholiques libéraux (2).
En province la situation était très différente (3). Plus des quatre cinquièmes des journaux subissaient l'influence de l’administration. Leurs tendances religieuses étaient d’ailleurs assez
cafés, cabarets, cabinets de lecture ». Le Monde, seul « exclusivement catholique, ne va que chez les prêtres et les familles très pieuses » et n’est pas lu « par ceux qui en auraient le plus besoin. Quand Veuillot rédigeait l'Univers, le journal pénétrait dans les cafés et se vendait aux gares de chemin de fer ».
(1) Il avait cependant été averti le 7 juin 1864 pour un article hostile aux universitaires.
(3) F15 295 : L'administration de la presse comptait au 1€ janvier 1867, sur 272 journaux politiques de province, 222 journaux gouvernementaux et 50 opposants, dont ?24 légitimistes, 8 orléanistes, 10 libéraux, 8 « démocratiques et républicains ». Dans cette note, les noms des journaux «les plus importants et les plus hostiles sont soulignés ». Le nombre des abonnés que j’indique, pour certains, entre parenthèses, est tiré des enquêtes faites de 1860 à 1864, par Gallix (F 1° 297).
Légitimistes : Le Mémorial de l’Allier; le Journal de l'Aveyron; la Gazette du Midi (Marseille); l'Ordre et la Liberté (Caen, 1.300); La Foi Bretonne (Saint-Brieuc, 390) ; l’Union Franc-comtoise : l'Océan (Brest 720) ; la Guienne (Bordeaux 930) ; le Journal de Rennes (1.500) ; La France Centrale (Blois); L'Espérance du peuple (Nantes, 1.500) ; L'Union de l'Ouest (Angers) ; L’Indépendant de l'Ouest (Laval, 650) ; L’Espérance de Nancy (1.350) ; Le Vœu National (Metz, 1.100) ; le Propagateur du Nord et du Pasde-Calais (Lille, 1.700) ; le Courrier Douaisien (400) ; L'Écho de la Frontière (Valenciennes, 500) ; L'Émancipateur de Cambrai ; l’Alsacien (600) ; la Chronique de l'Ouest (Le Mans, 1.050) ; le Courrier des Alpes (Chambéry, 1.200) ; le Courrier de la Viennele Senonais.
Orléanistes : l'Aube ; le Courrier de la Gironde ; l'Impartial Dauphinois (Grenoble, clérical) ; le Journal de la Meurthe et des Vosges (Nancy, 1.500 ; neutre en matière religieuse) ; l’Indépendant de la Moselle, le Courrier de Lyon (4.400, clérical) ; l'Union de la Sarthe (2.000, clérical) ; la Constitution d'Auxerre.
Libéraux : le Sémaphore (Marseille) ; le Courrier de La Rochelle ; l'Union Bourguignonne ; la Vigie de Cherbourg ; l’Impartial de l'Est (Nancy, 3.000, anticlérical) ; le Courrier de la Moselle (Metz, 2.000 ; anticlérical) ; le Courrier du Bas-Rhin (protestant) ; le Messager de la Sarthe, le Journal du Havre (3.000, anticlérical) ; le Journal de Toulouse.
Démocrates : l'Indépendant de la Charente-Inférieure (1.100); ke Journal de Beaune, la Gironde (5.900), le Phare de La Loire (Nantes, 1.800) ; l'Echo du Nord (Lille, 1.200) ; le Progrès de Lyon (1.500, en relations avec les cléricaux) ; le Journal de Jouen (3.600) ; le Mémorial des Deux-Sèvres (400, souvent allié aux eléricaux).
Sur-les journaux gouvernementaux, l'administration de la presse comptait neuf opposants intermittents, dont trois cléricaux : Opinion du Midi (Nîmes) ; l'Union de la Haute-Marne (1.100) ; le Journal de l'arrondissement du Havre (1.000).
diverses. Les journaux opposants étaient en général les plus importants. Bien que le gouvernement eût supprimé la Gazette de Lyon en 1860, et autorisé la fondation de plusieurs journaux libéraux ou républicains, l'inégalité créée par la répression de 1851, qui n'avait guère laissé subsister que des journaux légitimistes et cléricaux, n’était pas encore effacée. La presse légitimiste de province à laquelle les « correspondances » donnaient une certaine cohésion (1), restait une force importante au service de l’Église. En outre plusieurs journaux orléanistes étaient cléricaux. Malgré leur fort tirage, les quelques journaux anticléricaux, républicains ou libéraux, se seraient trouvés en état d’infériorité, si la presse de Paris n’avait pas largement pénétré en province.
Les adversaires du clergé, qui avaient depuis longtemps leurs journaux, eurent à la fin de l'Empire leurs associations. La franc-maçonnerie continuait à bénéficier de la tolérance bienveillante du gouvernement. Elle avait recouvré le droit de libre élection. Magnan étant mort en mai 1865 (2), elle élut un nouveau grand maître, le général Mellinet, sénateur, dévoué au gouvernement, et qui la patronna auprès de lui (3). Pie IX, dans son allocution du 25 septembre 1865, renouvela les condamnations déjà portées par le Saint-Siège contre la franc-maçonnerie, mais le clergé ne le suivit qu’assez mollement dans cette campagne. Un certain nombre d’évêques attaquèrent la franc-maçonnerie dans leurs mandements, et quelques-uns prirent des mesures contre les francs-maçons, mais elles furent peu appliquées (4). Quatre ans plus tard, des prêtres de la Guadeloupe ayant refusé de célébrer les mariages de francs-maçons, le ministre des Cultes
(1) L'ancien rédacteur de l’'Ami de la Religion, Lavedan, avait organisé avec d’autres publicistes, de Saint-Chéron et Clairbois, une « Correspondance », c’est-à-dire qu'ils rédigeaient à Paris des articles politiques, et les adressaient à tous les journaux légitimistes et cléricaux de province. Le gouvernement les fit condamner pour avoir publié sans autorisation un écrit politique périodique (17 mars 1864). Ce jugement, confirmé en appel, fut invalidé par la Cour de Cassation. La «correspondance Clairbois » continua à renforcer et à coordonner l’action de la presse légitimiste de provinee. (T. Delord : /lisloire du Second Empire.)
(2) Voir chäp. XXIV, SI.
(3) Le Journal de Senlis ayant publié les soi-disant révélations d’un ancien francmaçon contre la franc-maçonnerie, Mellinet se plaignit à Baroche et à La Valette (janvier 1866 Le Journal de Senlis reconnut qu'il avait été dupé par un escroc. (BB? 1,726.) En janvier 1868, Mellinet se plaignit vivement à Baroche des attaques dirigées contre la franc-maçonnerie par l’archiprêtre de Dax (BB:8 1.760).
(4) L'évêèque d'Autun, Marguerye, interdit de placer les insignes maçonniques sur les catafalques et d'admettre les francs-maçons comme parrains. Le préfet de police signala ce mandement à Baroche comme pouvant « devenir une cause de récriminations qui prendraient peut-être un caractère regrettable » (29 mars 1866). Baroche
put écrire au ministre de la Marine : « Grâce à la tolérance de l’épiscopat français, et aux sages conseils qu’il a adressés au clergé après l’allocution consistoriale du 25 septembre 1865... aucun incident analogue à celui qui s’est produit à la Guadeloupe n’a été Jusqu'ici signalé au ministre des Cultes. Les instructions formulées à cette époque par plusieurs évêques avaient surtout un caractère comminatoire en ce qui touche l'administration des sacrements ; elles étaient plus explicites relativement à la prohibition des symboles maçonniques dans les cérémonies religieuses. » (1) Cette indifférence du clergé s'explique, parce que la franc-maçonnerie avait été jusqu'alors peu active (2). Mais elle devenait de plus en plus un centre d’action contre le clergé. L’allocution même de Pie IX et les polémiques auxquelles elle donna lieu contribuèrent à hâter cette évolution. Beaucoup de maçons étaient même républicains et libres penseurs (3) et trouvaient dans les loges un terrain favorable à leur propagande, bien qu’elle fût désapprouvée par les chefs de l’ordre (4).
Un franc-maçon républicain, Jean Macé (5), créa en 1866 la Ligue de l’enseignement, destinée à défendre et à propager l’enseignement laïque. L'Opinion Nationale publia le 31 octobre et le 15 novembre les premiers appels de Macé : «Je sais bien quel sera l’ennemi de notre Ligue de l’enseignement là où elle cherchera à ‘s'organiser : ce ne sera pas le gouvernement: Je fais appel à tous ceux qui conçoivent la ligue comme un terrain neutre politiquement et religieusement parlant. » Guéroult, Sainte-Beuve,
répondit que ces prescriptions étaient regrettables, mais que le gouvernement ne pouvait intervenir en pareille matière. (F1° 5.607.)
Dans le même diocèse, l'aumônier du lycée de Mâcon avait publié après l’allocution de Pie IX une brochure anonyme contre la franc-maçonnerie. Le vénérable de la loge de Mâcon, professeur de philosophie au lycée, répondit par une brochure également anonyme, et très hostile au catholicisme. L’aumônier fut blâmé par l’évêque, et le préfet se plaignit du professeur. (Fe III Saône-et-Loire 13, décembre 1865; voir F2e III Dordogne 11, 16 août 1868, et 21 avril 1869.)
(1) F1° 5,507, 28 octobre 1869.
(2) Sartiges disait à Pie IX à propos des obsèques de Magnan (voir chap. XXIV, $ 1) « que la franc-maçonnerie n’était plus aujourd’hui qu'une association de charité et de bonne chère, qu'avec les assemblées publiques et la presse, elle avait perdu son caractère conspirateur ». (21 juin 1865, Correspondance diplomatique.)
(3) Le Monde Maçonnique était leur organe. Au convent de 1865, leur chef, Massol, fondateur de la Morale Indépendante, tenta de faire supprimer des statuts l’adhésion obligatoire à l'existence de Dieu, Il échoua, mais put faire spécifier que la maçonnerie respectait la liberté de conscience et n’excluait personne pour ses opinions, Le Siècle approuva la Tidélité du Grand Orient au déisme. ét
(4) En janvier 1867, le général Mellinet suspendit la loge, l'Avenir, dont le vénérable était Pelletan, parce qu’elle cherchait à répandre la pratique des enterrements civils.
(5) Voir bibliographie : Instruction Publique.
MAURAIN, — POLITIQUE 43
Havin, Glais-Bizoin, furent les principaux patrons du cercle de Paris. Les cercles de province furent aussi formés de républicains et de bonapartistes anticléricaux. La ligue fut chaudement fecommandée par le Monde Maçonnique ; quelques loges y adhérèrent, ainsi que beaucoup de maçons isolés. L’administration fut généralement bienveillante pour la ligue.
L'irréligion d’un S$Sainte-Beuve, d’un Taine, d’un Renan, s’accompagnait d'opinions politiques et sociales conservatrices. Le mouvement anticlérical s’accommodait, dans la franc-maçonnerie, du patronage officiel ; dans la Ligue de l’enseignement, il se déclarait politiquement neutre. Dans la presse, il était surtout représenté par les journaux républicains, mais l’'Opimion Nationale, et même le Siècle, n'étaient pas irréductiblement hostiles au gouvernement, et les autres journaux ne le combattaient que par les moyens légaux. Au contraire, un mouvement révolutionnaire violent se développait à cette époque, dont l'hostilité ardente contre la religion était une des principales caractéristiques. Il avait son centre au quartier latin. Les étudiants en droit et en médecine (1), les professeurs et les répétiteurs des institutions libres laïques étaient en grande majorité républicains et libres penseurs. La discipline tracassière des lycées, les pratiques religieuses qui y étaient obligatoires leur avaient été odieuses. Ils souffraient du m'anque de liberté et haïssaient les deux autorités qui opprimaient la vie politique et intellectuelle du pays, le gouvernement impérial et le clergé. Ils admiraient la Révolution française jusque dans ses violences, et surtout dans ses luttes contre le catholicisme. Ils n’étaient pas seulement hostiles à l'Église catholique, mais à toutes les religions et au sentiment religieux ; la plupart d’entre eux étaient athées ; beaucoup étaient matérialistes.
Les plus actifs créèrent des feuilles périodiques non cautionnées, qui ne pouvaient par conséquent traiter de politique, mais qui attaquaient l’Église et l’ordre social. Ils lisaient des livres violemment hostiles au clergé, spécialité qu'avaient adoptée quelques éditeurs. [ls assistaient aux enterrements civils ; ceux de Proudhon et de Bixio furent, en 1865, les plus remarqués ; encore rares ils devenaient cependant peu à peu moins exceptionnels à Paris et même en province ; chacun d’eux avait encore la valeur d’une manifestation. Comme en Belgique, des associations
(1) Un agrégé de la faculté de médecine, Alfred Naquet, était un de leurs chefs les plus actifs. (F17 12.429 ; note de la préfecture de police, 24 juillet 1867.)
de « solidaires » se formèrent, dont les membres s’engageaient à se faire enterrer sans cérémonie religieuse. Ces libres penseurs intransigeants condamnaient comme d’indignes transactions le catholicisme libéral et le gallicanisme au nom desquels le Siècle et beaucoup d’anticléricaux modérés combattaient l’ultramontanisme. Le préfet de police remarquait, au sujet d’un roman de R. Halt (1), dont le héros était un prêtre qui sortait de l'Église : « Le signe caractéristique de cette publication et ce qui la distingue des précédentes du même genre (2), c’est une hostilité déclarée envers le clergé gallican et libéral qui jusqu'ici semblait avoir été plus ménagé que le clergé ultramontain. » (3)
Le gouvernement s’inquiétait de cet anticléricalisme radical et cherchait à le réprimer, surtout quand il était associé à des doctrines révolutionnaires. Le 14 juillet 1865, un libraire, Valette, fut condamné à trois mois de prison pour avoir publié une brochure intitulée : Le clergé au pilori (4). Le 19 août, le journal des blanquistes, Candide, fut supprimé pour outrage à la morale publique et religieuse, et pour avoir traité de politique (5). La manifestation la plus remarquée d’anticléricalisme révolution-
(1) Une cure du DT Pontalais, par R. Halt. Halt était le pseudonyme d'un ancien séminariste, Louis Vien, agrégé des lettres, professeur libre à Paris, collaborateur de la Revue de Paris et de la Revue de l'instruction publique ; Vien était républicain.
(2) Allusion au Maudit, roman publié en 1864, par « l'abbé X..», qui montrait à quelle misère l'hostilité de la société réduisait les prêtres sortis de l'Église. Ce livre, bien que très modéré dans la forme, causa un scandale, et fut mis à l’Index le 15 mars 1864. Son auteur publia plusieurs autres livres du même genre : La Religieuse (1864), Le Jésuite (1865), Le Curé de campagne (1867). Le procureur général de Paris écrivait au sujet de ce dernier : « Bien qu’inspiré, comme toutes les autres œuvres du même auteur, par les tendances les plus fâcheuses, et par l’idée systématique de discréditer le catholicisme et le clergé, ce nouvel ouvrage ne me parait pas plus que ceux qui l’ont précédé susceptible d'être incriminé. » (6 septembre 1867, BB'$ 1.755.) Le même auteur publia, en réponse aux « Odeurs de Paris », de Louis Veuillot, les « Odeurs ultramontaines », livre que le procureur général ne trouvait « ni sans valeur, ni sans importance ». (27 juillet 1867, BB1$ 1.752.) I1 semble bien que l’auteur de ces livres soit J.-H. Michon, polémiste gallican, depuis longtemps très suspect aux orthodoxes, mais à qui l'archevêque de Paris n'avait pas retiré ses pouvoirs sacerdotaux. (Voir la Correspondance du cardinal Pie et de Mgr Cousseau.)
(3) 25 octobre 1865, BB'* 1.723. Le livre de Halt ne fut d’ailleurs pas jugé délictueux.
(5) La même question se posait dans l’autre camp pour les semaines religieuses, qui n'étaient pas cautionnées. Celle de Nevers dut cesser en janvier 1865 la publication d'articles sur le gallicanisme qui touchaient à la politique (BB** 1.707) ; celle d'Angoulême reçut un ordre analogue (BB:* 1.740). Celle de Rodez fut poursuivie pour le même motif après plusieurs avertissements officieux. Sous la pression de l'évêque, elle fut acquittée en première instance, mais sur appel formé par le procureur général, elle fut supprimée, et le gérant fut condamné à un mois de prison (novembre 1866)
naire se produisit en octobre 1865. Un congrès international d'étudiants s’ouvrit à Liége le 29 octobre. Quelques Français s’y rendirent et attaquèrent violemment l’Église et l'Empire. A leur retour, ils furent traduits devant le conseil académique qui les exclut à jamais de l’université de Paris (sauf un) et pour deux ans de toutes les universités de France (décembre) (1). Leurs camarades, mécontents, firent du tapage aux cours des professeurs qui avaient siégé au conseil (décembre). Le 29 décembre, un ouvrage posthume de Proudhon, les Évangiles annotés, fut saisi pour outrage aux religions reconnues par l'État ; l'éditeur, Lacroix, fut condamné à un an, et l’imprimeur à trois mois de prison (2). A Candide avaient succédé le Courrier Français, et, en 1866, La Libre Pensée, dirigée par un ancien interne et un étudiant en médecine, Regnard, «un des directeurs du congrès de Liége ». Elle fut à son tour condamnée (3) le 20 mars 1867, mais continua à paraître sous le nom de la Pensée Nouvelle. Dans le procès dit du café de la Renaissance, dirigé contre les blanquistes (4), l'accusation leur fit notamment grief de leur propagande anticatholique (9). Mais ces poursuites ne réussirent pas à arrêter le mouvement révolutionnaire d’athéisme et d’anticléricalisme, qui persista jusqu’à la fin de l'Empire, et dont les conséquences devaient se manifester pendant la Commune. Il n'intéressait d'ailleurs que des milieux très restreints. Ni les grands journaux anticléricaux, ni les députés de la gauche n'’approuvaient les violences antireligieuses de la jeunesse des
(1) 5 appartenaient à la faculté de médecine, 2? à celle de droit.
(2) Un éditeur condamné en 1852? à cinq ans de prison pour outrage à la morale publique et religieuse et qui s'était enfui à l'étranger, Maurice de La Chastre, rentra en France, dès qu'il fut couvert par la prescription et reprit « immédiatement son œuvre de détestable propagande ». Le procureur général, tout en constatant le caractère délictueux de certaines de ses publications jugea cependant des poursuites inopportunes. (15 mai 1866, BB:° 1.732.)
(3) BB°° 1.746 et 1.752. Le procureur général retint notamment un article de Regnard sur Veuillot (20 janvier 1867) : « Celui-là, au moins, a le courage deses opinions. C’est le seul représentant sérieux du catholicisme... Pas d’infamie, pas de bassesse, de massacre ou d’autodafé qu'il ne revendique ou ne glorifie. Ah ! comme il vous envoie promener le Dieu de paix et de miséricorde ! et comme il a raison ! sachant bien que l'ignorance ou l’imbécilité ont pu seules, associer des termes aussi incompatibles. » Des journaux de tendances analogues furent fondés dans quelques grandes villes : notamment le Père Tranquille, à Marseille, dont l’imprimeur fut condamné à un mois, et l'éditeur à trois mois de prison en septembre 1866 (BB! 1.734) ; le Capitole, de Toulouse, dont le gérant et l’imprimeur furent condamnés en juillet 1866. (BB:# 1.736.)
(4) Les blanquistes avaient participé en 1866 au premier congrès de l’Internationale, mais ils ne s'étaient pas entendus avec les ouvriers qu'ils trouvaient trop modérés. Au banquet final, le nom de Garibaldi avait été acclamé.
(5) Gazette des Tribunaux, 7 et 8 janvier 1867.
écoles. Le Siècle trouva regrettables les dicours prononcés à Liége par les étudiants français, tout en demandant qu'ils fussent traités avec indulgence. Jules Favre (1), Havin, Jules Simon et Guéroult lui-même professaient du respect pour le christianisme et pour le sentiment religieux. Mais les violences d’une infime minorité d’extrémistes inquiétaient tous les conservateurs et les confirmaient dans l’opinion que les religions sont un élément de conservation sociale. Elles furent exploitées par les catholiques contre l’irréligion et l’anticléricalisme sous leurs formes les plus modérées, contre le gouvernement impérial qu’ils accusaient de faiblesse ou de complicité, et surtout contre Duruy et l’Université.
Dupanloup fut une fois de plus le principal champion de l'Église devant l'opinion. Il publia en octobre 1866 une lettre pastorale sur « Les malheurs et les signes des temps » où il interprétait les calamités : guerre, choléra, inondations, qui venaient de ravager l’Europe, comme des châtiments que lui avaient attiré les progrès de l’irréhigion et les atteintes portées au pouvoir temporel du pape. Ce mandement fut comme le « manifeste des alarmistes » (2). L'opinion publique, après Sadowa, était inquiète et pessimiste. Dupanloup, très habilement, lui représentait l’anticléricalisme comme la cause des malheurs et des dangers dont elle se préoccupait. L'attaque, dirigée contre les révolutionnaires, atteignait indirectement le gouvernement. Dupanloup publia peu après une brochure: « L’alhéisme el le péril social », et reçut pour ses deux écrits les félicitations de Pie IX. Le clergé, si divisé à d’autres égards, était unanime sur ce point. Comme lors de l’affaire Renan, Darboy saisit cette occasion, rare pour lui, d’agir en plein accord avec l'Église, et publia en janvier 1867 un mandement de carême contre la libre pensée,
(1) Jules Favre posa en 1867 sa candidature à l'Académie française, au siège de Cousin, qui venait de mourir sans être rentré dans l'Église (Mérimée : Lettres à M. Panizzi). Le Siècle approuva Jules Favre, L’Avenir National lui reprocha de briguer les suffrages d’une assemblée hostile à la démocratie, et où siégeaient de nombreux cléricaux. Jules Favre fut élu le 2 mai par une coalition hostile à l'Empire dont faisaient partie les cléricaux, et qui assura le même jour l'élection de Gratry. Thiers écrivit à Jules Favre : « Les catholiques ont été pleins de zèle ; cr de Montalembert s’est fait porter à l’Académie, M. de Falloux a ire ceux de ses amis qui fléchis-
saient.… Vous et M. Gratry avez eu 18 voix contre 11, 5 et 2. » (Maurice Reclus : Jules
Favre.) | (2) Darimon : Le Tiers Parti (14 octobre 1866). Plusieurs autres évêques, notam-
ment Pie et Plantier. donnèrent des inondations la même interprétation que
Dupanloup.