‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 111 sur 150 · II. — Duruy, l’Instruction Publique et le clergé · texte numérisé non relu

II. — Duruy, l’Instruction Publique et le clergé

Après l’échec de son projet sur l'instruction primaire gratuite et obligatoire, Duruy n’eut pas, en 1865, de conflit grave avec le clergé, Mais l’ impulsion vigoureuse qu’il donnait à l° enseignement public sous toutes ses formes suscitait dans l’Église une méfiance et une hostilité croissantes : « … Les cléricaux sentent que je leur dispute énergiquement la es », écrivait-il (2).

Le 12 juillet, il remplaça au Conseil impérial de Instruction Publique l’évêque de Quimper, Sergent, par le nouvel évêque de Châlons, Meignan, beaucoup plus hHbéral et plus dévoué au gouvernement. Sergent et Parisis se plaignirent vainement (3). C'était la première fois que le gouvernement évinçait un évêque du Conseil impérial de l’Instruction Publique. Parisis y était désormais isolé, ses quatre collègues, Darboy, Dubreuil, Landriot (4) et Meignan, étant libéraux et très dévoués au gouvernement. Leur ami Lavigerie remplaca Parisis lorsqu'il mourut le 5 mars 1866.

N'ayant pu faire approuver en 1863 son projet sur la liberté de l’enseignement supérieur, Duruy fit un pas dans cette voie en autorisant des conférences et des cours libres ; ils prirent en IS65 un grand développement. Beaucoup d'intellectuels hbres penseurs furent autorisés à en donner ; des conférences eurent même heu au Grand Orient. Ces cours étaient très surveillés et aucune attaque contre l’Église n’y eût été tolérée, mais ils

1) Dans la série F:7, les rapports politiques des recteurs cessent vers 1865. Voir surtout l'enquête sur l’enseignement secondaire (F1 9.979-9.985) et les rapports trimestriels des préfets (F:7 7.504). Dans la série F1°, voir surtout F:° 3.972, et, dans la série de la police des Cultes : Fis5 5.768 Sabathez, 5.769 Samadet, 5.776 Courant et Dessais, 5.781 Cluny, 5.792 Souday, 5.796 Mingassou, 5.798 Ghyselinck et Hazebrouck, 5.809 Bernay, 5.811 Remollon, 5.819 A. Commequiers, 5.823 Demougeot, 5.832 Coueron, 9.847 Lacroix, 5.851 Campel, 5.853 Soulenq, 5.855 Daniel, 5.858 Domèvre, 5.860 Sainte-Gauburge, 5.868 Chazelles.

Les procureurs généraux furent invités en 1865 à traiter des questions d’enseignement dans leurs rapports trimestriels (BB°° 370-388). La table des matières de la | série BB:* permet d'y retrouver les conflits relatifs à l'instruction publique, assez nombreux à cette époque.

Dans la série F'e IIT voir notamment : Fie JIT Ille-et-Vilaine 13 (1866), Lozère 9 (1864-66), Maine-et-Loire 8 (1867), Sarthe 7 (1867), Somme 7 et 11 (1867).

2) Le 7 septembre 1865, à La Valette (Victor Duruy : Notes et souvenirs).

(3) Téphany : Vie de Mgr Sergent ; Guillemant : P.-L. Parisis ; dans une lettre à Baroche relative à Sergent, Duruy écrit qu'il l’a « renvoyé du Conseil impérial parce qu'il y dormait en pleine séance (habitude d'église), ce qui, un jour, amena un petit scandale ». 29 décembre 1867, Baroche 991.

(4) Landriot et Dubreuil avaient remplacé Morlot et Daniel.

n’en mettaient pas moins fin au monopole de la parole dont bénéficiait le clergé depuis quinze ans. L’un des conférenciers, Émile Deschanel, proscrit de décembre, libre penseur et anticlérical militant, écrivit plus tard que ces cours libres avaient créé . (la prédication laïque » (1). Telle avait bien été, d’après son rapport du 29 octobre 1863 (2), l'intention de Duruy, et le clergé s’en rendait compte.

Duruy avait ouvert le 16 juillet 1864 une grande enquête sur l’enseignement secondaire public et libre (3). Elle montra que l’enseignement public ne donnait prise à aucune critique au point de vue religieux ou politique. Duruy attachait une grande importance à ce dernier point, car Napoléon III soupçconnait toujours, non sans raison, que l'Université lui restait sourdement hostile, « L'enseignement des écoles libres est-il irréprochable au point de vue de la morale, de la constitution et des lois ? (Article 21 de la loi du 15 mars 1850). Est-il, dans quelques maisons, inspiré, même indirectement, par l'esprit de parti?» demandait le questionnaire ministériel. Les recteurs et les inspecteurs d'académie, faute d’inspections sérieuses, ne purent répondre sur ce point avec précision, et se bornèrent à constater que l'aristocratie légitimiste restait un des principaux éléments de la chentèle des établissements congréganistes. L’usurpation du titre de collège devenait plus rare. L'enseignement laïque libre restait stationnaire tandis que l’enseignement public, d’une part, et les institutions ecclésiastiques de l’autre se développaient rapidement. « Ainsi, entre les deux grandes forces collectives de l’État et de l’Église, tend à disparaître, dans l’ordre scolaire, l’action privée des citoyens. » (4) Parmi les institutions ecclésiastiques, les écoles épiscopales étaient presque stationnaires depuis 1854 Au contraire les écoles dirigées par les prêtres séculiers avaient presque doublé leurs effectifs, et celui des institutions congréganistes s'était accru de 80 %. Duruy tira des rapports des recteurs une Sfalislique de l’enseignement secondaire en 1865, qui fut publiée en mars 1868, et qui contenait un éloge discret de l’enseignement public. É

Duruy soutint énergiquement l’enseignement publie. I défen-

1) Les conférences à Paris el en France, 1870, in-12. D) Voir p. 677. | de (3) F179.979 à 9.985 et Statistique de l'enseignement secondaire en 1865, à complé-

ter par l’ Exposé de la situation de l'Empire de janvier 1869. , s (4) Duruy : Rapport à l'Empereur (mars 1868). {Stalistique de l'enseignement

secondaire.) Voir p. 581, n. 1.

dit des collèges municipaux combattus par le clergé (1). Il créa une douzaine de collèges nouveaux et érigea 6 collèges en lycées. De 1863 à 1868 l'effectif des collèges s’éleva de 32.282 à 33.593, celui des lycées de 30.069 à 38.001. Duruy ne prit pas de mesures générales pour restreindre l'influence du clergé sur l’enseignement secondaire. Il régla à son détriment quelques cas particuliers. Le collège municipal d'Hazebrouck étaït depuis longtemps dirigé par un prêtre, l'abbé Dehaene, qui.avait fondé en outre deux écoles libres dans l’arrondissement de Dunkerque. L’administration le pressait vainement depuis cinq ans d'abandonner la direction de ces deux écoles, mais n’osait pas prendre de sanctions contre lui, parce qu'il était soutenu par tout le clergé, très puissant en Flandre. Duruy le révoqua le 6 mars 1865 et le remplaça par un autre abbé. Dehaene, suivi dans sa retraite par tous ses professeurs et par une partie de ses élèves, ouvrit à Hazebrouck une école libre. Il fut nommé chanoine honoraire par Régnier. Ses partisans combattirent la liste du maire aux élections municipales de juillet 1865, mais elle fut entièrement réélue (2)

Un pensionnat avait été illégalement ouvert à Dôle pour les élèves de l'institution qu'y dirigeaient les Jésuites. Le recteur de Besançon en requit par la voie judiciaire la fermeture ; deux ordonnances de non-lieu furent rendues en première instance et en appel, le caractère scolaire de l'établissement n’ayant pas paru suffisamment établi aux magistrats locaux, très bienveillants pour les Jésuites. Mais le recteur, soutenu par Duruy, obtint gain de cause auprès de la Cour de Cassation (29 mars 1866) (3).

Les Jésuites faisaient état du succès aux grandes écoles d’un certain nombre de leurs élèves. Duruy, remettant à l’empereur le tableau de ces admissions pour l’année 1867, le trouvait « instructif et rassurant. Sur 836 admissions, les maisons ecclésiastiques, malgré leur nombreuse population et leurs richesses, n’en comptent que 127, soit 15 sur 100. Mais ce qui est plus remarquable, c’est qu’elles ne font arriver qu'un très petit nombre de leurs élèves aux écoles d’accès véritablement difficile et d’où sortent les hommes qui exercent de l'influence sur les lettres, les sciences et l’industrie: pas un à l'École Normale, 15 sur 145 à l’École Polytechnique; 22 sur 235 à l'École Centrale... En revanche,

(1) Notamment celui de Lannion pour lequel le gouvernement obtint la prôtection de l’évêque David; F:° 5.855, Daniel ; F:° 7.054, Côtes-du-Nord, 2° trimestre 1866. (2) F?1IIT Nord 16, 23 mars 1865, rapport du sous-préfet d'Hazebrouck ; F179,987, avril 1865 ; BB! 1.717, 28 juillet 1865.

les Jésuites ont eu à Saint-Cyr 69 admissions sur 301. Ce succès s'explique par la facilité relative de l'examen, mais surtout parce que les Jésuites ont la clientèle assurée des tamilles légitimistes qui, par leurs traditions, sont des familles militaires, et par leurs opinions, ne veulent servir qu’à l’armée parce que là, selon elles, on sert l'État et non pas le prince. Il yaeuen effet cette année à Saint-Cyr 82 nobles et 219 roturiers » (1).

Si le rôle du clergé dans l’enseignement secondaire resta sous le ministère de Duruy ce qu’il était précédemment, il n'en fut pas de même pour l’enseignement primaire. Par circulaire du 30 juin 1868, Duruy invita les préfets à lui adresser des rapports trimestriels sur l’Instruction Publique. Ces rapports portent surtout sur l’enseignement primaire (2) et montrent que la situation, identique sur certains points à ce qu’elle était au début du Second Empire, s'était modifiée à d’autres égards au détriment du clergé. Les curés continuaient à ne pas s'intéresser à l’instruction elle-même ; ils restaient étrangers à la vie de l’école. C'était ce qui permettait généralement aux instituteurs laïques, presque tous disposés à témoigner aux curés la déférence voulue, de ne pas entrer en conflit avec eux. La coopération étroite prévue par la loi Falloux n’était nulle part réalisée ; les relations des curés avec les instituteurs étaient en général correctes, mais sans intimité, ni cordialité ; elles portaient surtout sur des détails étrangers à l’enseignement et sans importance réelle, mais qui suscitaient parfois des incidents : la place et la tenue des écoliers dans l’église par exemple. Dans beaucoup de régions, les instituteurs étaient encore chantres ou sacristains ; ce service d'église, souvent gratuit au début du Second Empire, était, vers 1869, généralement rétribué. Malgré la circulaire de Rouland du 26 août 1862, il mettait encore parfois les instituteurs dans une «quasi domesticité » (3) vis-à-vis du clergé.

Les administrations préfectorale et universitaire, sans obtenir des congrégations enseignantes vouées à l’enseignement primaire une docilité parfaite, réussissaient cependant à leur faire respecter les règlements dont elles tenaient autrefois peu de compte. L’inspection universitaire était généralement bien accueillie

(1) 21 novembre 1867 ; Duruy : Notes et Souvenirs. Ces résultats furent publiés dans la Statistique de l'enseignement secondaire en 1865 (mars 1868). Ceux de 1868, plus favorables aux maisons ecclésiastiques, le furent également dans l'Eæposé de la siluadi on de l’Empire, de janvier 1869.

(2) F177.504. hr.

(3) F277.054. Rapport du préfet de la Moselle troisième trimestre 1865.

dans les écoles congréganistes, même dans celles des religieuses cloîtrées ; elle y était considérée comme une marque d’estime et d'intérêt. Seules quelques congrégations de femmes cloîtrées persistaient à refuser aux inspecteurs l’accès de leurs externats qu’elles considéraient comme englobés dans leur clôture. Duruy confirma par circulaire du 27 octobre 1865 l’arrêt du Conseil impérial de l’Instruction Publique, qui, en 1859, s’était prononcé pour l'inspection des externats clôturés. Plusieurs évêques protestèrent. Des réclamations furent adressées à l’impératrice, mais Duruy lui fournit des explications et la circulaire fut maintenue. Quelques congrégations. notamment dans les diocèses de Rennes et de Toulouse, continuèrent d’ailleurs à refuser l'inspection (1).

Le principal rôle du clergé, en matière scolaire, était toujours de pousser les communes à confier leurs écoles aux congréganistes. Créer et faire vivre des écoles congréganistes libres n’était pour lui qu’un demi-succès ou plutôt qu'un moyen de ruiner les écoles laïques et de contraindre les communes à adopter l’enseignement congréganiste. La concurrence entre écoles congréganistes et laïques n’était une situation normale et stable que dans les villes. Dans les campagnes, elle n’était qu’une phase transitoire de conflit violent qui se terminait par la ruine d’une des deux écoles. Le curé préférait toujours un frère à l’instituteur laïque le plus pieux, le plus déférent, le plus docile ; il tenait plus encore à substituer des sœurs aux institutrices laïques. La lutte pour les écoles était vive, générale et continue dans le sud et l’est du Massif, central et dans l'Ouest. Dans le reste de la France, elle se produisait par intermittences, lorsqu'une occasion favorable se présentait pour les congrégations ; le cas était plus fréquent pour les sœurs que pour les frères car l'effectif de ceux-e1 était insuffisant. Ces tendances du clergése manifestaient déjà au début du Second Empire, mais elles se heurtaient depuis 1860 à des résistances de plus en plus fortes.

Les mesures prises par Rouland relativement aux droits des conseils municipaux, à la rétribution scolaire et aux dons et legs, et l'extension de la gratuité dans les écoles laïques, à laquelle Duruy procédait graduellement, entravaient l'essor des congrégations religieuses. Surtout, la situation politique, entièrement favorable au clergé après 1852, s'était modifiée. Dans beaucoup de régions l’administration avait eu besoin, en 1863, du concours

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des instituteurs pour combattre l'opposition cléricale. Duruy rappelait fréquemment les services qu’ils avaient rendus. Il écrivait à Barochele 3 décembre 1863 : «Les instituteurs laïques, généralement dévoués au gouvernement de l’empereur, ont pris part aux dernières luttes électorales et se sont ainsi mis en opposition avec le,clergé ; celui-ci, jaloux de son influence, fait en ce moment des efforts considérables pour créer des écoles libres placées sous sa protection immédiate et destinées à ruiner les écoles publiques. » (1) C'était une tendance que le gouvernement devait combattre. Sans doute les préfets, d'accord avec Duruy, ne faisaient que très rarement usage contre les vœux des conseils municipaux de leur droit souverain de nomination, définitivement établi par le Sénat en 1862. Mais en général (2) ils exerçaient au profit des instituteurs laïques l'influence dont ils disposaient sur les municipalités.

Beaucoup des nombreux cléricaux entrés en 1850 dans l’administration de l’Instruction Publique en avaient été peu à peu éliminés, et, sous l'impulsion de Duruy, elle était devenue ardemment favorable à l’enseignement laïque. Les inspecteurs primaires, notamment, déployèrent en ce sens un zèle qui suscita souvent les plaintes du clergé (3). Au début du Second Empire, un instituteur qui se trouvait en conflit avec son curé était presque toufours sacrifié par ses chefs, quelle que fût l’origine du désaccord. Sous le ministère D'uruy, il pouvait compter sur leur appui, s’il était dans son droit et s’il était d'accord avec le maire. Cette seconde condition était souvent réalisée, l’instituteur, dans beaucoup de communes, faisant fonctions de secrétaire de mairie, Mais il restait toujours l’inférieur du curé et lui devait le

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