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(4) Le rapporteur, Réveil, remarqua que la circulaire de Morny (15 décembre 1851) sur l'observation du repos dominical dans les chantiers de travaux publics, bien que confirmée par des décisions ministérielles du 22 juin et du 14 avril 1863, restait assez mal appliquée.
eurent lieu, où Duruy fut vivement attaqué. Le premier fut suscité par sa circulaire du 14 février 1866 relative au service militaire des membres des congrégations vouées à l’enseignement primaire et reconnues d'utilité publique. L'article 79 de la loi du 15 mars 1850, confirmant les lois de 1818 et de 1837, les avait exemptés à condition qu’ils prissent et tinssent l'engagement de servir dix ans dans l’enseignement public. Mais, depuis 1859, l’exemption était indistinctement accordée à tous les membres des congrégations reconnues, même s'ils servaient dans les écoles publiques comme domestiques, même s'ils enseignaient dans ‘es écoles libres. Duruy mit fin par sa circulaire à cette illégalité. Le ministre de la Guerre, Randon, toujours favorable à l’Église, résista longtemps, puis, l’empereur approuvant Duruy, prit le 26 février une circulaire conforme à celle de son collègue. Mais une vive opposition se manifesta dans le clergé. « Il y a des inconvénients à s’aliéner les sympathies et le concours d’une des forces conservatrices de la société », écrivit à l’empereur le préfet de police, J.-M. Piétri (1) qui, comme directeur de la sûreté générale, recevait des rapports de toute la France. Duruy fut irrité de la campagne engagée conbre lui par les frères qu’il avait traités avec plus de bienveillance que Rouland. L'empereur, après avoir approuvé la circulaire, hésitait devant les objections qu'elle suscitait. Duruy, après lui avoir démontré qu’elle était strictement conforme à la loi de 1850, telle qu’elle avait toujours été interprétée et appliquée jusqu’en 1859,même par de Parieu, posa la question sur le terrain politique : Depuis son arrivée au mimistère, 1l avait voulu « contenir, sans persécution ni taquinerie vexatoire, mais par l’application de la loi eb surtout par l'essor donné aux écoles laïques, les progrès des 13 congrégations enseignantes déjà reconnues et ceux des associations non autorisées ». Cette œuvre était en bonne voie : «... nos 40.000 instituteurs laïques, seront, en 1869, de précieux auxiliares. » D'où l'opposition du clergé à une mesure de justice : «.. Ce grand corps sacerdotal ne peut se résigner à s’enfermer dans le temple, c'est à mon ministère à présent que tous les coups viennent retentir. Ils renoncent à saisir de haute lutte l'influence ; ils veulent la conquérir lentement par les écoles, sachant bien que qui a l’éducabion a l’avenir... Je sais bien, Sire, que la France, quoiqu’on fasse, restera la petite fille de Voltaire, je veux dire l’héritière des bons côtés de son esprit. Mais au prix de quelles
(1) Duruy : Notes el Souvenirs.
luttes ? Je l'ignore. Prévenir ces luttes et rattacher fortement par l'éducation les masses populaires à la dynastie impériale, voilà la mission, la grandeur de mon petit ministère » (23 avril). « Les rapports des préfets que je reçois tous les trois mois (1} confirment la sourde hostilité qui existe entre les 40.000 instituteurs laïques et les 12.000 instituteurs religieux ; les premiers dont nous pouvons nous assurer le concours parce qu’ils dépendent de nous et que l'intérêt politique, comme l'intérêt de la civilsation. nous oblige à faire beaucoup pour eux ; les seconds dont nous ne serons Jamais sûrs, car ils ne dépendent que d’euxmêmes et de Rome. Je n’en conclus pas qu'il faille que le gouvernement agisse contre la petite armée au profit de la grande, mais je pense qu'il est intéressé à tenir la balance au moins égale entre elles et à ne pas constituer en faveur des uns un privilège dont ne Jouiraient pas les autres. » (13 mai) (2)
Trois pétitions furent déposées contre la circulaire de Duruy, notamment par l'archevêque de Rennes et l’évêque d’Ajaccio. Le Sénat les discuta le 22 juin. La circulaire fut défendue par le général Charron, rapporteur, par deux légistes, Boulay de la Meurthe et Delangle, et par le commissaire du gouvernement, Genteur, chef de cabinet de Duruy. Ils montrèrent qu’elle était strictement conforme à la loi, ce que Darboy reconnut. Ils se gardèrent d’invoquer l’argument politique donné par Duruy à Napoléon III. Ce fut le cardinal de Bonnechose, qui, voyant la circulaire juridiquement inattaquable, souleva la question politique. Il dit que la circulaire nuirait au recrutement déjà si difficile des congrégations et accusa le gouvernement de leur être systématiquement hostile. « On veut les réduire, Îles abattre. » (3) Genteur assura qu'il n’en était rien, que le gouvernement voulait simplement le respect de la loi. Il ajouta que la nouvelle loi sur l'instruction primaire, déposée par Duruy eb approuvée par le Conseil d'État et la commission du Corps Législatif, sans exempter totalement les frères, élargissait les cas d’exemption. Le Sénat renvoya au ministre les pétitions pour autant qu’elles demandaient un « adoucissement » des prescriptions de la loi de 1850, auquel le gouvernement venait de se déclarer favorable ; mais il les rejeta à l'unanimité moins
(2) Notes et Souvenirs. Voir Poujoulat : Vie du Frère Philippe. 2
(3) Déjà, le 10 février, à propos de la discussion de l'adresse, un séna teur clérical, de Vincent, avait fait l'apologie des Jésuites et des frères des Ecoles chrétiennes aux dépens des instituteurs, dont Rouland et Le Verrier avaient pris la défense,
quatre voix en tant qu’elles contestaient la légalité de la circulaire du 14 février. Duruy se félicita dans un rapport à l’empereur de cet échec « sanglant et bien significatif » des cléricaux. Il fit remarquer que Rouher et Vuitry, restés au Corps Législatif, n'étaient pas venus le soutenir. « Mais je pratique beaucoup le précepte de La Fontaine : Aide-toi le ciel t'aidera. J'ai tout montré, tout expliqué à bon nombre de sénateurs, et la magistrature qui siège au Luxembourg s’est levée comme un seul homme contre la prétention cléricale. » (1)
La loi nouvelle sur l'instruction primaire imposaitaux communes de plus de 500 habitants l'obligation de créer une école publique de filles, alors que plusieurs milliers d’entre elles en étaient encore dépourvues. L'article 17 de la loi soumettait à l’imspection les écoles libres qui, conformément à l’article 36 de la loi du 15 mars 1850 (2), tenaient lieu d’écoles publiques ou qui recevaient une subvention de la commune, du département ou de l'État. Cet article était favorable aux religieuses qui dirigeaient des écoles libres dans les communes où n'existait pas encore d’école publique de filles : si les sœurs trouvaient que la transformation de leur école en école publique les rendait trop dépendantes de l’administration académique (3), elles pouvaient, d'accord avec la commune, la transformer en une école semi-publique, ce qui ne les astreignait qu'à l'inspection et leur permettait de bénéficier des subventions de la commune, du département et de l'État. Mais en fait, le développement des écoles normales, l’influence de l’administration universitaire, et la popularité dont les institutrices laïques commençaient
(1) 5 juillet 1866, Notes el Souvenirs. Voir aussi le Rapport à l’empereur sur les pétitions renvoyées par le Sénat aux différents ministres en 1866 (5 février 1867).
(2) Art. 36 : « Le conseil académique peut dispenser une commune d'entretenir une école publique à condition qu’elle pourvoie à l’enseignement primaire gratuit dans une école libre de tous les enfants dont les parents sont hors d’état d'y subvenir. Cette dispense peut toujours être retirée. » Cette clause avait été peu appliquée.
3) L’évèque de Nantes, Jaquemet, rappelait, dans une circulaire du 20 septembre 1867, les inconvénients de cette transformation : « Dépendance parfois excessive de l'autorité qui tend à exagérer ses droits, inspection fatigante, nécessité de se soumettre aux méthodes imposées et de fournir des tableaux, des renseignements sans nombre ; nomination des supérieures par le préfet. Toutefois, s’il devenait probable quela nouvelle école communale laïque à créer, pour laquelle seraient toutes les subventions et toutes les faveurs, pourrait faire une concurrence telle à l’école des religieuses qu’elle serait bientôt obligée de se fermer, mieux vaudrait peut-être accepter de devenir école communale. »
Jaquemel envisageait favorablement les écoles semi-publiques prévues par l'article 17 et donnait aux congrégations un modèle de traité à conelure avec les communes.(F1° 3.972).
à bénéficier firent qu’un tiers seulement des nouvelles écoles furent confiées à des religieuses.
L'article 18 de la loi autorisait les frères à contracter dans les écoles semi-publiques l'engagement décennal qui les dispensait du service militaire. C'était un élargissement de l’exemption telle qu’elle avait été fixée par la loi de 1850, mais la condamnation de l’exemption générale, telle qu’elle fonctionnait depuis 1859. Enfin la loi autorisait les communes pauvres à établir la gratuité complète de leurs écoles moyennant le vote de trois nouveaux centimes additionnels. Beaucoup de communes prirent cette mesure en faveur de leurs écoles laïques, ce qui eut le résultat prévu par Duruy « d'arrêter l’envahissement des congrégations sans qu'elles puissent se plaindre ouvertement d'un moyen qui leur est emprunté » (1). Ainsi la loi, bien que plusieurs de ses dispositions fussent favorables aux congrégations et qu'aucune ne leur fût hostile, devait avoir et eut pour résultat de favoriser le développement de l’enseignement laïque.
Elle fut discutée au Corps Législatif en mars 1867, et les débats mirent en cause toute l’administration de Duruy. Kolb Bernard attaqua, au nom des droits de la famille, l’État enseignant qui, reconnaissant la liberté des cultes, « n’a pas de foi religieuse à donner aux jeunes populations qu'il appelle dans ses écoles ». Cette séparation de l’enseignement et de la religion devait nécessairement favoriser les progrès de l’irréligion et des doctrines révolutionnaires, comme l'avait montré le congrès de Liége. Kolb Bernard déclarait à l'Université : « Vous êtes un ministère, le ministère de la Libre Pensée. » Il se plaignit de la réaction qui se manifestait depuis 1852 contre la liberté de l’enseignement : la loi était un nouveau pas vers le monopole. « Vous voulez étendre l'instruction, fort bien ; mais vous voulez une instruction sans la foi religieuse ; une science sans règle el sans cœur, voilà ce qu’on ne saurait accepter. » ils mars.)
Duruy, depuis la réforme du 19 janvier, pouvait se défendre lui-même, Il montra que Kolb Bernard voulait supprimer l'Université et la remplacer par les congrégations. I dit avoir traité celles-ci avec bienveillance, en respectant les vœux des conseils municipaux, et en autorisant les frères à JRAURE VERSET gnement secondaire spécial. L'enseignement FORÉRSREE & continuait d’ailleurs à progresser, el il n'était pas question de
(1) 21 avril 1866, Duruy à Napoléon II, Notes el Souvenirs. Voir Fe IIT Côlesdu-Nord 11 (août 1267).
monopole. L' Université était religieuse et morale. La nouvelle loi permettrait de développer l enseignement primaire (2 mars).
Le privilège des lettres d’ obédience, qui permettaient aux religieuses d'enseigner sans avoir le brevet de capacité, fut ensuite discuté. Depuis 1864, l'administration universitaire ne cachait pas qu'elle en désirait la suppression, et des vœux émis en ce sens par les conseils départementaux de l’Instruction Publique avaient inquiété les évêques (1). Jules Simon, le 8 mars, demanda l'abolition du privilège. Le rapporteur, Chauchard, député de la Haute-Marne, qui avait en 1850 voté contre la loi Falloux, et était en mauvais termes avec le clergé, déclara qu’une suppression brutale serait fâcheuse mais que les sœurs, si elles présentaient des garanties au point de vue moral, étaient souvent peu instruites. « La commission a donc pensé qu’on devait procéder sans secousses et par voie de transition, mais elle appelle de tous ses vœux le jour où les institutrices laïques et les institutrices congréganistes seront rangées sous le même régime d’égalité devant le brevet de capacité. » De La Tour défendit le privilège ; Haentjens, en réclama la suppression. Baroche (2) fit valoir que les évêques s’appliqueraient à développer l'instruction des institutrices congréganistes (3). L’amendement de Jules Simon fut repoussé (8 mars).
Après un débat confus sur les écoles semi-publiques, Chesnelong réclama pour tous les frères l’exemption du service militaire. Duruy exposa vigoureusement les arguments déjà donnés à
(1) Voir Destombes : Vie du cardinal Régnier.
(2) 8 mars 1867. Note de l'administration des Cultes : « Dans les grandes congrégations religieuses, on use assez rarement de cette faculté et la plupart des religieuses affectées à l’ enseignement sont brevetées. Le droit de suppléer au brevet par la lettre d’obédience n’a de véritable intérêt que pour les congrégations pauvres des pays de montagnes où les déplacements sont difficiles et onéreux ; mais toute atteinte portée à l’article 49 n’en serait pas moins l'objet de vives réclamations et ces réclamations seraient assurément fondées pour les petites écoles, dans certaines provinces où, d'ici à longues années, on ne pourra établir d'institutrices brevetées. » (F 1° 6.246)
En réalité, même dans les pensionnats, presque tous établis dans les villes et où l'enseignement était plus développé que dans les autres écoles congréganistes, beaucoup de religieuses n'étaient pas brevetées.
(3) A la suite d’un vœu émis en 1863 par le conseil général de la Meurthe qui, vu l'insuffisance de certaines sœurs, demandait que les écoles du département ne fussent plus confiées qu’à des institutrices brevetées, Lavigerie, par ordonnance du 19 mai 1864, décida que les religieuses devraient passer un examen devant une commission nommée par l'évêque pour pouvoir devenir institutrices. Cette mesure, qui reconnaissait les abus entraînés par le privilège des lettres d’obédience, fut dénoncée au nonce par deux évêques, et blâmée par lui( 1865). Mais Lavigerie obtint l'approbation du pape (voir ses biographies par Klein et Baunard). Son initiative eut de bons résultats, mais l'épiscopat ne suivit pas cet exemple,
l’empereur et au Sénat. Il ajouta que des jeunes gens entraient dans des congrégations enseignantes pour ne pas faire de service militaire et en sortaient après 10 ans. Ces recrues intéressées abaissaient le niveau des congrégations : « Pendant l’année 1865 il y a eu, pour les instituteurs laïques, deux révocations sur 1.000 individus ; pour les congréganistes, 4 sur 1.000. » (1) Duruy rappela que le Sénat et les commissions du Corps Législatif avaient approuvé sa circulaire et conclut par une phrase qui fit scandale : « Derrière ces pouvoirs, je trouve enfin le pays, qui, avec son vieux bon sens gaulois, ne comprendra jamais un privilège en cette matière, ni qu'avec trois aunes de drap noir ou gris un chef de communauté puisse faire, en dehors du service publie, un dispensé militaire. » (11 mars) Les amendements cléricaux furent rejetés ; aucun député ne vota contre l’ensemble de la loi, très populaire dans les campagnes. ÿ
Au Sénat, Rouland déclara qu'il n’était pas partisan de l’enseignement primaire gratuit et obligatoire, mais approuva la loi, même relativement au régime militaire des congréganistes (2). Les lettres d’obédience étaient « évidemment un privilège », qui se justifiait en 1850, l’enseignement des filles étant tout entier à créer, mais dont le maintien devait être mérité par une meilleure formation professionnelle des institutrices congréganistes.
Un seul des orateurs cléricaux, de Vincent, se déclara entièrement opposé à la loi : « Ayez le courage de votre opinion, dit-il. Vous voulez l’anéantissement de l’enseignement primaire hbre donné par les congrégations enseignantes. » Duruy répondit : « La loi nouvelle étend au contraire les privilèges des congrégations religieuses. » Le cardinal de Bonnechose, sans combattre la loi, critiqua le régime des écoles semi-publiques et lexemption trop restreinte accordée aux congréganistes. Il dit que l’enseignement laïque des filles ne pourrait pas se développer et que l’on serait obligé de faire appel aux religieuses pour les écoles nouvelles. Les institutrices congréganistes étaient aussi instruites que les autres, mais un examen passé devant les laïques effraierait leur timidité : le régime des lettres d’obédience devait done être maintenu. QUES
Ségur d’Aguesseau parla surtout des progrès de Pirréligion
(1) « C’est parce qu’on me plus sévère pour eux », interrompit Chevandier de Valdrome. L ,
(2) I1 expliqua pour quelles raisons d'opportunité il avait adopté différente en 1859 (voir p. 329) ; Duruy le remercia.
une solution
et de l’immoralité. « J'ai bien des reproches à faire au gouvernement dans ces graves conjonctures » : la mollesse de la répression, la violation du repos dominical dans les chantiers publics, et des «nominations scandaleuses ». Pour la première fois au Sénat, la liberté de pensée fut ouvertement défendue. « Si c'est à M. Renan que l’honorable M. de Ségur d’Aguesseau prétend faire allüsion, dit Sainte-Beuve, je proteste contre une accusation portée contre un homme de conviction et de talent, dont j'ai l'honneur d’être l'ami. » Malgré de violentes protestations, il poursuivit : « M. de Ségur d’Aguesseau a parlé de deux choses : Il y a un courant d’immoralité et d’obscénité que personne ne défend et qu'on réprouve avec mépris, mais il y a aussi des opinions philosophiques honorables et respectables que je défends au nom de la liberté de penser et que je ne laisserai jamais attaquer et calomnier sans protestation. » Ces paroles suscitèrent un tumulte inouï. Les sénateurs apostrophèrent Sainte-Beuve et demandèrent qu’il fût rappelé à l’ordre. « C’est la première lois que, dans cette enceinte, l’athéisme trouve un défenseur », s’écriait l’un deux. Canrobert, Le Verrier, Maupas étaient parmi les plus violents. Troplong ne blâma pas Sainte-Beuve, mais personne ne prit son parti (1). La loi fut votée à l’unanimité, moins la voix de Vincent (29 mars).
Duruy avait encouragé le développement des bibliothèques populaires. Il existait dans les villes des bibliothèques municipales et dans les villages des bibliothèques scolaires. Leur composition suscita souvent les protestations du clergé (2). Saint-Étienne avait élu en 1865 un conseil municipal démocrate el anticlérical (3). Le conseil chargea une commission d'organiser deux bibliothèques populaires. Le maire, sur les plaintes du clergé, demanda le retrait d’une partie des ouvrages choisis ; la majorité de la commission ne lui donna que partiellement sabisfaction. Le préfet, pour dégager sa responsabilité, fit enlever
(1) Correspondance de C. A. Sainte-Beuve. Sainte-Beuve écrivait le 1er avril : « IL est bien vrai... que ce sont de grands hypnocrites. De tous ces catholiques de salons et d’assemblées on pourrait faire un élixir et on n’y trouverait pas assurément l’âme d’un seul bon chrétien. Ils m'ont fait à bon marché un beau rôle. » Voir aussi sa lettre du 30 mars à Troplong.
(2) F1 3.972, avril 1865 (Seine-et-Marne), janvier 1868 (Pas-de-Calais), etc.
(3) F17 9,987. Le recteur, commentant ce résultat, écrivit le 7 octobre : « L’ardeur des sympathies de l’ancien conseil pour les Jésuites et les congrégations lui avait aliéné les sympathies des libéraux... Quant à l'Université, elle peut accepter sans crainte le changement de personnes, car elle doit espérer du nouveau conseil plus de dévouement à enseignement laïque, soit secondaire, soit primaire, »
les bibliothèques des locaux scolaires où elles étaient installées Ce Les catholiques adressèrent alors une pétition au Sénat. Parmi les œuvres incriminées figuraient celles de Rabelais, Voltaire (2), Rousseau, Proudhon, Fourrier, Michelet, Renan, G. Sand, Balzac, Pelletan, Eugène Sue, l’abbé X.,. (auteur du Maudit), etc. Le rapporteur, Suin, déclara que la conduite de la commission ne tombait pas sous le coup de la loi mais qu’elle était regrettable (21 juin).
Sainte-Beuve parla le 25 juin contre la pétition. Il ne chercha pas à obtenir gain de cause dans l'incident de Saint-Étienne, mais à défendre de nouveau la liberté intellectuelle (3). Avec une verve agressive, il fit l’éloge des écrivains que l’on prétendait exclure, et dont certains étaient parmi les gloires les plus hautes de la littérature française. « Votre liste... est incomplète, Messieurs, il y manque Molière, il y manque Tartuffe. » (4) Il ne fallait pas établir un Index en France et classer les livres-en bons et mauvais. Sainte-Beuve rappela que le prisonnier de Ham avait été un « socialiste éminent... L'empereur... honore de son estime M. Renan, comme il honore de son amitié George Sand.» Il était dangereux de supprimer la gauche de l’Empire : «à gauche est le cœur ». A la fin de la séance, un sénateur provoqua Sainte- Beuve en duel.
Après que le baron Dupin eût soutenu la thèse cléricale et rappelé que la constitution obligeait le Sénat à défendre la morale et la religion, Baroche (5) s’attacha à ôter à l’incident toute portée générale. Certains livres, justement célèbres, n'étaient pas à leur place dans des bibliothèques populaires. Celles-ci rendaient de grands services, mais linstitution était récente et des incidents étaient inévitables. Un décret devait prochainement fixer leur statut. Baroche accepta Île renvoi de la pétition au ministre de l’Instruction Publique; ce renvoi fut voté à la quasi unanimité. La commission des
(1) Le préfet désirait se concilier l'appui des catholiques pour combattre aux élections cantonales d’août 1867, le parti républicain. Celui-ci n’en fit pas moins élire son candidat à Saint-Étienne. (F2e I[L Loire 6 et 9, 1867.) |
(2) Le Siècle avait précisément ouvert, pour ériger une statue à Voltaire, une souscription qui faisait beaucoup de bruit. | ,
(5) 26 juin 1867, Mérimée à Panizzi : « Il est impossible d’avoir plus d'esprit, mais il a sacrifié le fond à la forme et a dit tout ce qu'il fallait pour rendre impossible 1e vote qu’il demandait. Où s’arrêteront les cléricaux ? » NL: |
(4) Le desservant de Saulchoy (Pas-de-Calais) prit à la bibliothèque scolaire de cette commune les œuvres de Molière, et, invité à les rendre, il en fil disparaître T'urlujfe (janvier 1868, F1° 3.972.) CT
(5) Duruy était à Lyon et venait de passer à Saint-Etienne.
bibliothèques populaires de Saint-Étienne fut dissoute par arrêté préfectoral, et les livres incriminés en furent retirés (1).
80 élèves de l’École Normale supérieure signèrent une lettre de félicitations à Sainte-Beuve, où ils regrettaient l’attitude du Sénat. Elle fut publiée dans l'Avenir National. Alors que Duruy était encore absent de Paris, le directeur, Nisard, et le sous-directeur, Pasteur, renvoyèrent l’auteur de l'adresse, Lallier, Ses camarades se solidarisèrent avec lui et réclamèrent sa réintégration. Fortement admonestés par Pasteur, ils protestèrent en sortant de l’École. L'impératrice aurait voulu que l'École fût supprimée ; Duruy obtint qu’elle fût seulement licenciée jusqu'au mois d'octobre (10 juillet) (2). Sainte-Beuve, qui ébait vainement intervenu en faveur de Lallier auprès de Nisard, s’adressa à Duruy et fit appel à leurs sentiments communs : «… au fond, notre cause n’est pas si éloignée ni si distante, et je ne vais sien avant que parce que je n’ai pas la même responsabilité » (3). Lallier ne fut pas réintégré (4), mais Duruy lui fit donner un bon poste (5). Il profita de l'incident pour remplacer Nisard qui fut nommé au Sénat, et Pasteur qui devint professeur à la Sorbonne. Ces incidents associèrent plus étroitement encore, aux yeux des catholiques, Duruy, l’Université et la libre pensée.
(1) Le 9 juin 1868, le Sénat discuta une pétition analogue de catholiques d’Oullins (Rhône). Le rapporteur, Nisard, ancien directeur de l'École Normale, proposa le renvoi au ministère de l’Instruction Publique, la bibliothèque étant installée à l’école. Le commissaire du gouvernement, Genteur, précisa que cette bibliothèque populaire n’était pas destinée à la jeunesse et ne relevait pas de l'Instruction Publique, mais de l'Intérieur ; elle avait été créée par les ouvriers qui formaient à Oullins le parti libéral ; elle ne contenait ni livres immoraux, ni livres antireligieux. On lui reprochait surtout les romans d’Eugène Sue, de G. Sand, de Balzac, et les œuvres de Saint-Simon etd’Enfantin. Le ministre de l'Intérieur avait déjà fait le nécessaire et ordonné le retrait de quelques romans d'Eugène Sue et de G. Sand. Un sénateur, F. Barrot, remarqua : « Cela les fera lire à toute la population d’'Oullins ». Genteur obtint le vote de l’ordre du jour à la quasi unanimité.
(2) Voir Vallery Radot : La vie de Pasteur (1919, in-8°) ; Sainte-Beuve : Lettres à la princesse ; Nisard, Souvenirs et Notes biographiques. Sainte-Beuve écrivait le 9 juillet : « L’inconcevable faiblesse de [Nisard] et-la roideur non moins incroyable de [ Pasteur] ont brouillé une affaire qui devait se terminer à l’intérieur. L'absence du ministre a failli mettre les choses au pire. J'espère que Lout est réparé depuis hier soir... »
(3) 22 juillet. Lettre publiée dans les Lettres à la princesse.
(4) L'élève qui avait publié l’adresse fut également exclu.
() « Chercher une place, et une bonne, pour l'élève Lallier », notait-il sur son dossier (cité par Nisard). Le directeur du personnel au ministère de l’Instruction Publique, Danton, informant Sainte-Beuve de la nomination de Lallier au lycée de Sens, « poste que les normaliens reçus agrégés n'obtiennent pas toujours», ajoutait : «Si j'avais été le maître, ce n’est pas l'École Normale qui aurait été licenciée. » (29 septembre 1867, Lettres à la princesse.)