I. — La lettre de Pie IX à Darboy (26 octobre
Le conflit entre Pie IX et Darboy aboutit en 1865 à une crise. Darboy avait de nouveau mécontenté Pie IX par son discours au Sénat (2) (15 mars 1865). Il l’irrita encore en donnant l’absoute le 1° juin auxobsèques du maréchal Magnan, grand maître de la franc-maçonnerie, alors que les insignes maçonniques étaient placés sur le catafalque.
Pie IX se plaignait de Darboy à tout venant, et notamment à l'ambassadeur. Darboy lui écrivit le 1er août 1865 en protestant contre ces accusations « imméritées». En parlant au Sénat des Articles Organiques, « je n’ai point proclamé une nécessité ni un droit, j'ai constaté un fait en m’appuyant sur les intérêts et les tendances de l’époque et du pays ». Aux obsèques de Magnan, Darboy déclarait n'avoir point vu les insignes maçonniques (3). Il assurait Pie IX de sa déférence et de son dévouement : «.… Si les temps deviennent difficiles et que la chose en vaille la peine, je donnerai ma tête et passerai le premier. En temps ordinaire, je ferai comme tout le monde, je suivrai ma prudence, tâchant
(1) Voir les sources indiquées au chap. XXII, $ 3, et de plus F1° 2.448 et la Correspondance diplomatique, 25 février, 25 mars, 21 juin, 1er août 1865.
(2) Darboy et Rouland avaient signalé à la tribune du Sénat l’histoire de Grégoire VII, de Davin, comme un exemple des exagérations ultramontaines. Randon révoqua Davin de ses fonctions d’aumônier à l’École militaire de Saint-Cyr. Mabile : nomma Davin chanoine, mais le gouvernement refusa de ralifier cette nomination. Voir Davin : Étude critique sur Bossuet (notice biographique de J. Fèvre) ; Mabile : Vie de Mgr Mabile.
(3) Sartiges avait déjà fait remarquer à Pie IX «que sur le catafalque du maréchal Magnan, devaient se trouver une vingtaine de grands cordons, le cordon pontifical entre autres, un chapeau à plumes, son bâton, son épée ; qu'au milieu de cette panoplie, les yeux de l'archevêque pouvaient m'avoir pas rencontré les insignes du chef des francs-maçons ; qu’en outre, il donnait l'absoute à un mort dont le dernier vœu avait été de recevoir l’extrême-onction ».(Correspondance diplomatique, 21 juin 1865). Le curé des Invalides n'avait lui-même pas vu les insignes maçonniques (Voir Mgr Darboy el le Saint-Siège).
de n’engager que ce que je puis défendre et de réserver tout ce que je ne dois pas compromettre, » (1)
Cette lettre parut d’abord apaiser Pie IX, mais le 26 octobre 1865, il adressa à Darboy un bref de blâme sévère et détaillé (2). La lettre de Darboy du 1er septembre 1864 contenait «des opinions... tout à fait contraires à la divine primauté du pontife romain sur l’Église universelle toute entière ». Pie IX s'était d’abord abstenu d’y répondre, comptant que Darboy viendrait à récipiscence, mais des faits ultérieurs et surtout le discours prononcé le 15 mars au Sénat l’obligeaient à condamner ces erreurs. « Nous ne pouvons pas ne pas être en proie à une vive affliction et à des angoisses en vous voyant... favoriser par vos façons d'agir et de sentir les doctrines fausses et erronées de Febronius (3) que le Saint-Siège, vous le savez bien, a repoussées et condamnées... Lorsque vous dites que la puissance du pontife romain sur les diocèses particuliers n’est pas ordinaire, vous énoncez une proposition contraire à la définition du quatrièine Concile de Latran dans laquelle se trouvent des termes tout à fait décisifs : «L'Église romaine, d’après la disposition du Seigneur, a sur toutes les autres un droit souverain ({principatum) de puissance ordinaire car elle est mère et maîtresse de tous les fidèles du Christ. » (Concile. IV Latran Cap. V.) … Vous ne pouvez ignorer d’ailleurs que votre proposition est contraire à l’usage constamment suivi ainsi qu'à la doctrine acceptée et transmise avec vénération par l’Église catholique tout entière et par l’universalité de ses évêques. » Ceci ne transformait nullement les diocèses en pays de missions, ni les évêques en vicaires apostoliques, comme le prétendait Darboy, après Febronius. «En outre, et principalement dans votre discours au Sénat, vous avez taxé d'abus les appels au Siège apostolique. Vous attaquez le droit qu’a tout fidèle d’en appeler au pontife romain et vous dites que ce droit entrave et rend presque impossible l’administration du diocèse, » Or le droit d’appel au pape était essentiel à sa juridiction et ne pouvait qu’aider les évêques dans leur
(1) Mgr Darboy et le Saint-Siège.
(2) Le texte en fut publié pour la première fois en France par E. Ollivier dans « Le 19 janvier ». Il fut reproduit par les journaux et notamment par l'Univers (18-22 mars 1869). Une traduction est annexée à la critique qu'en fit Baroche le 20 avril 1868 (Correspondance diplomatique). ;
(3) Pseudonyme de l’auteur allemand d’un ouvrage paru en 1763 sur les pouvoirs du pape, et dont Marie-Thérèse et Joseph IL s’inspirèrent dans leur politique religieuse. Il fut condamné par Clément XIII, dès le 27 février 1764. (Voir Mater: L'Église catholique.)
administration. « Quant à la déclaration que vous faites de votre volonté de résister, d’émouvoir pour votre querelle d’autres évêques et d’en appeler au public, ne voyez-vous pas que cette conduite séditieuse proposée par Febronius contre le siège apostolique offense gravement le divin auteur de la constitution de l’Église, et que vous faites la plus grande injure à vos collègues et au peuple catholique de France ? » D'autre part, les motifs pour lesquels Darboy contestait l’exemption des réguliers n'étaient pas valables : ils avaient obtenu le consentement tacite de l'ordinaire, et quant aux lois qui leur refusent l'existence légale et le droit de posséder, «quelle peut être la valeur des lois civiles de cette espèce en regard des droits et du gouvernement ecclésiastiques ? »
De même, traitant au Sénat des Articles Organiques, « ...vous avez conclu à l'obligation de leur accorder quelque autorité et quelque respect parce qu'ils répondent à une condition et à une nécessité préexistante et grave de la société. Vous n’ignorez pas pourtant comment le Siège apostolique n’a jamais négligé de protester contre ces articles publiés par le pouvoir laïque et contraires à la doctrine de l’Église, à ses droits, à sa hberté. » Il était faux que Benoît XIV eût reconnu au roi de Sardaigne, comme l’avait prétendu Darboy le droit d’exequalur. Pie IX déclarait enfin regrettable que Darboy eût assisté aux obsèques de Magnan, qu'il savait être grand maître de la franc- : maçonnerie, même s’il n'avait pas vu ses insignes. Pie IX comptait que la conduite de Darboy serait désormais conforme à la doctrine de l'Église et aux droits du Saint-Siège.
Pie IX condamnait donc la législation ecclésiastique française, le droit exclusif des évêques à exercer dans leurs diocèses la juridiction ordinaire, et leur autorité sur les réguliers, c’està-dire les lois et les coutumes principales, qui, en limitant au profit du gouvernement et de l’épiscopat le pouvoir du Saint- Siège, avaient jusqu'alors caractérisé l'Église de France et le régime concordataire. C'était la condamnation la plus nette qu'un pape eût portée contre tout ce qui constituait, pour le gouvernement français, les droits et les devoirs d’un évêque.
Darboy écrivit à Pie IX une lettre déférente, mais sans rétractation aucune : «Je déplore le malentendu quisemble exister entre nous, et je désire contribuer à le faire cesser. Dans cette vue, je m'abstiens de discuter ici aucune accusation, aucun reproche... je suis plein de respect el de dévouement envers votre personne et. je n’ai pas d’autres doctrines que celles de l'Eglise,
ma mère. » (1er janvier 1866). Darboy écrivit en même temps à Antonelli que la lettre du pape lui paraissait « plus que sévère... Je ne comprends vraiment rien aux procédés du Saint Père à mon égard. Quelqu'un écrit au pape contre moi ; aussitôt, et sans demander seulement si je reconnais la vérité des imputations, le pape les cotamunique à ses visiteurs, et äinsi, par la haute autorité dont il est revêtu, il donne du crédit aux inventions les plus désobligeantes, qui font le tour des sacristies de France et d’ailleurs. » Darboy se plaignait du nonce, qui faisait connaître autour de lui l'existence et le texte de la lettre du 26 octobre, qui aurait dù rester confidentielle. « Au reste, je ne refuse pas la discussion. Je publierai même, sila chose devient nécessaire, ma correspondance avec le Saint Père et les pièces qui pourront éclairer l’opinion, et justifier mes paroles et mes actes. » (1)
Darboy ne changea pas plus de conduite que de langage. En particulier, il refusa, malgré l’arrêt de la congrégation du Concile, de réintégrer l’abbé Roy dans la cure de Neuilly. Les négociations, où Lavigerie s'était entremis, paraissent avoir donné lieu à un malentendu, Darboy et Baroche considérant que Roy avait donné sa démission, Roy, soutenu par le Saint- Siège, affirmant qu'il l’avait seulement offerte sous des conditions qui n’avaient pas été remplies. La cour de Rome parut d’ailleurs se rendre compte des difficultés auxquelles se heurtait la réintégration de Roy, et,sansl’abandonner, elle cessa d'appuyer activement ses démarches (2). Roy demanda au Conseil d'État, outre l’annulation du décret du 17 décembre 1864 qui l'avait privé de sa cure, l’enregistrement de l’arrêt rendu le 27 août 1864 par la congrégation du Concile. Le Conseil d'État, conformément à l’avis de Baroche d’après lequel les congrégations romaines n'avaient pas autorité en France, rejeta le 20 juin 1867 les pourvois de Roy. Le tribunal de la Seine, la cour d'appel de Paris, et la cour de Cassation, à qui Roy eut ensuite successivement recours, statuèrent comme le Conseil d’État, et lui refusèrent la jouissance du presbytère de Neuilly. Ces procès durèrent jusqu’à la fin de l'Empire. Grâce à l'appui du gouvernement impérial, Darboy avait obtenu gain de cause, et la sentence rendue le 27 août 1864 par la congrégation du Concile ne fut pas appliquée sous le Second Empire (3).
(1) Mgr Darboy et le Saint-Siège.
(2) Correspondance diplomatique, 5 février 1868. (3) En 1875, Pie IX obligea l'archevêque de Paris, Guibert, à nommer Roy cha-
IT. — Les nominalions épiscopales
De décembre 1865 (1) à mai 1867, onze évêchés devinrent vacants et deux furent créés. En dix-huit mois, le gouvernement nomma où promut seize prélats, près du cinquième de l’épiscopat français. Ce fut le principal objet desa politique ecclésiastique, et, après la question romaine, la principale difficulté de ses rapports avec le Saint-Siège. En effet, jamais sous le Second Empire, les évêques n'avaient été choisis dans un esprit aussi hostile à la cour de Rome
Lavigerie, qui avait déjà beaucoup contribué à la nomination de Meignan, écrivait en octobre 1865 à Maret : « Je viens de voir plusieurs collègues, et je me suis convaincu plus que jamais de la nécessité pour le gouvernement et pour nous de ne faire et de ne conseiller que des choix excellents. Je dis excellents à dessein, parce que ce sont les choix à peu près bons ou douteux qui perdent, et qui plus que jamais perdront tout. Le courant en sens contraire au nôtre, la passion, l'injustice contre l’empereur sont effroyables dans le clergé. Les exceptions se comptent. Des évêques faibles ne résisteront pas. Ils hésiteront par pudeur pendant quelques mois, et puis, ils feront volte-face sans avoir rien fait, rien tenté pour sauver les choses. Bien plus, ils croiront nécessaire dans leur déloyauté et leur lâcheté de réparer ce qui manquera à leur origine aux yeux de certaines gens en outrant tout jusqu’à l’insulte. C’est ce qu'ont fait les Dabert, les Lebreton et tutti quanti. Il n’y a qu’à lire leurs lettres du commencement de cette année (2). Mais de plus, des hommes nuls, sans talent, sans intelligence des choses, ne sachant ni parler ni écrire n'auront aucune influence. Le moment de la lutte ouverte viendra. Nous aurons peut-être un Concile général. Il nous faut des hommes qui sachent, d’abord, et puis qui soient capables d’écrire et de parler. Voilà la nécessité urgente du moment,
noine honoraire de Notre-Dame, et à lui assurer une forte pension. (Davin : Étude critique sur Bossuet : notice biographique de Fèvre sur Davin) ; d’après Mabile (note de 1867, sur le gallicanisme, citée par Mabile : Vie de Mgr Mabile), Darboy continua également à faire faire la visite canonique des réguliers. Les Jésuites paraissent du moins en avoir été exceptés.
(1) Aucun évêque ne fut nommé du 9 décembre 1864 au 30 décembre 1865.
(2) Dabert et Lebreton avaient protesté par des circulaires assez vives contre l'interdiction de publier l’encyclique (F1° 1.939). En outre, Dabert avait confié son grand séminaire aux Jésuites (F1? 2.559). IL atlaqua l'enseignement universitaire (Fe 111 Dordogne 7 juillet 1867), et manifesta de plus en plus ses sentiments ultramontains.
É MAURAIN. — POLITIQUE 50
Monseigneur. Je voudrais pouvoir la faire comprendre à l’'empereur et à M. Baroche comme je la comprends, parce que Je sens que je rendrais à la cause de la religion, de la vérité, du bon sens, de la paix des esprits, un inappréciable service. » (1) Ce furent ces idées qui guidèrent les choix du gouvernement impérial. Darboy, Lavigerie et Maret furent ses principaux conseillers. Les évêques de Marseille et de Vannes, Cruice et Gazaïlhan, étaient devenus fous. On leur fit adresser leur démission au pape (octobre). Sous prétexte d'éviter aux deux diocèses une administration capitulaire, le pape voulut garder les démissions par devers lui jusqu’à la nomination de leurs successeurs, sur laquelle il demandait à être préalablement consulté. Le gouvernement repoussa de nouveau cette demande et attendit que l’acceptation des démissions par le pape eût été officiellement notifiée ( 26 décembre) pour procéder aux nominations (30 décembre) (2). Pour Vannes, Baroche fit écarter la candidature de Lebreton, qu'’eût préféré le nonce, et nomma Bécel, originaire du Morbihan, qui, après avoir passé plusieurs années à Paris, avait été nommé par Gazailhan curé de la cathédrale de Vannes. Protégé de Darboy, il était bonapartiste et gallican, en lutte ouverte avec les chefs légitimistes et ultramontains du clergé du Morbihan (3). Baroche nomma en même temps à l'évêché de Cahors, vacant par la mort de Peschoud (4), un vicaire général de Clermont, Grimardias, dont son préfet faisait un vif éloge, et que Maret recommandait (5). L’auditeur de Rote, Place, fut nommé à Marseille le 5 janvier 1866. Lavigerie, tout en faisant grand éloge de ses opinions religieuses et en le considérant comme sympathique au gouvernement impérial, craignait, en raison de l'amitié qui le liait à Dupanloup, que son dévouement ne fût pas assez énergique pour résister à la pression qu’exerceraient
(1) F1° 2.500 (Hugonin). Lavigerie discutait ensuite plusieurs choix possibles. La plupart des candidats qu’il recommandait furent nommés en 1866 et 1867. Maret communiqua cette lettre à Baroche, à qui elle n’était pas destinée. Lavigerie, quand il en fut informé, écrivit à son tour à Baroche (3 novembre), pour rectifier ce qu'il avait écrit à Maret au sujet de Place (F1? 2.568).
(2) Correspondance diplomatique, septembre, octobre, décembre 1865. Les chapitres durent donc élire des vicaires généraux capitulaires. Ils mentionnèrent dans les procès-verbaux d'élections que le nonce les avait informés de l'acceptation des démissions par le pape. Baroche protesta contre cette nouvelle communication irrégulière du nonce avec des ecclésiastiques français. (F1? 1.924, janvier 1866.)
(3) F1° 2.593 ; Nicol : Vie de Mgr Bécel.
(4) Très dévoué au gouvernement, Peschoud s'était attiré pour ce motif des inimitiés dans un clergé assez ardent. Ses obsèques eurent peu de solennité, ce qu’on attribua à la mauvaise volonté du clergé. (F1° 2.637.)
(b) ME 5 110
sur lui les légitimistes de Marseille. L'avenir devait montrer que cette crainte n’était pas fondée (1).
Lorsque Parisis mourut le 5 mars, les évêques nommés n'étaient pas encore préconisés. La préconisation de Bécel rencontrait des résistances. Cette situation contribua peut-être à décider le gouvernement à ne pas nommer un gallican à Arras. Le préfet du Pas-de-Calais, Levert, l’ancien adversaire de Pie, recommanda chaudement le vicaire général Lequette, très aimé dans le diocèse, ultramontain, mais modéré êt dévoué au gouvernement. Lequette fut nommé le 3 avril (2). Il fut préconisé le 22 juin avec les autres évêques nommés.
Pour la succession de Place à la Rote, le gouvernement désigna f[soard, directeur de la section laïque de l’école des Carmes, très libéral, protégé de Darboy, Lavigerie et Maret (3). Le gouvernement pontifical fit des objections, et manifesta ses préférences pour l’abbé de Rayneval, frère de l’ancien ambassadeur, ou pour l’abbé de l’Escaille, tous deux ultramontains. Le gouvernement impérial déclara aussitôt qu'il ne nommerait ni l’un ni l’autre. Le pape accepta alors Isoard, en se plaignant, surtout du changement trop fréquent de l’auditeur de Rote pour la France. Il ne voulait pas que ce poste devint « le marchepied des évêchés », et annonça qu'il ne préconiserait pas Isoard si on le nommait évêque à bref délai. Il aurait voulu que l’auditeur de Rote fit sa carrière à Rome, y eût ses intérêts et en adoptât l’esprit. C'était précisément ce que le gouvernement impérial tenait à éviter (4). À propos d’Isoard, le pape parla également de l’ententé préalable et du diocèse de la Martinique, vacant depuis six ans. Sartiges objecta : « Ce que Mgr Mouniq demande, c’est qu’il soit institué pour juger sa cause un procès canonique régulier. « Il sait bien que ce n’est pas possible », répondit avec quelque humeur le Saint Père » (5). Cette question
(1) F1° 2.500 Hugonin, F:° 2.568, Sur les débuts de l’administration de Place, voir F1° 1.955, dossier Hugonin, 26 juillet 1866, Hamille à Baroche. Les catholiques libéraux hostiles à l'Empire se réjouirent de la nomination de Place. (AB XIX 535, Debeauvais à Dupanloup, 9 janvier ; A. Cochin, ses lettres el sa vie, 8 janvier.)
(3) F:° 2.492. Correspondance diplomatique, juin 1866. Voir bibliographie : Saint-Siège. Isoard était le frère du préfet. Voir à F1° 2.450, les notes de Darboy sur les autres candidats possibles à la Rote.
(4) Voir p. 512. ES
(5) Correspondance diplomatique, 18 juin 1866. Le 26 décembre 1865, Sartiges avait écrit à Drouyn de Lhuys : « Il y a tout lieu de craindre que, tant que régnera Pie IX, l'abbé Mouniq n’obtienne pas l'institution canonique. » Baroche nota sur la cepie de cette dépêche qui lui fut communiquée : « Nous attendrons ». (F 1° 1.955.)
était ainsi mentionnée de temps à autre sans qu'une véritable négociation fût entreprise, les deux gouvernements étant résolus à ne pas céder.
Le pape était de plus en plus mécontent des choix du gouver-. nement impérial. La nomination suivante suscita un vif conflit. L'évêché de Bayeux étant devenu vacant, Baroche y nomma le 13 juillet le supérieur de l’école de Carmes, Hugonin, collaborateur direct de Darboy et de Maret, et que Lavigerie avait mis en tête de sa liste de candidats en 1865 (1). Aussitôt, le nonce déclara que Hugonin ne serait pas préconisé parce que, dans un livre publié en 1857, il avait professé la doctrine condamnée de l’ontologisme (2). Hugonin fit valoir que ce livre n'avait jamais été l’objet d'aucune censure, et qu’en 1857, l’ontologisme était professé dans üne trentaine de séminaires français, à Louvain, et à Rome même par les Barnabites. C'était en septembre 1861 que le Saint-Office avait déclaré dangereuses sept propositions ontologiques {non tlulo docere possunt). En 1862, Guibert, sur la demande de Jaquemet, dans le séminaire de qui l’ontologisme était enseigné par Branchereau, s'était enquis à Rome de la portée de cette condamnation, et avait obtenu l’assurance qu’elle visait, non l’ontologisme, mais le panthéisme (3). En 1864, Hugonin s'était rendu à Rome et cette réponse lui avait été confirmée. Il voulut présenter ces explications au nonce, qui refusa de le recevoir et chargea son ami, Gratry, de l’inviter à donner sa démission. Hugonin refusa. Baroche fit savoir au nonce et au pape que le gouvernement impérial ne céderait pas (4). Plusieurs évêques intervinrent à Rome en
(1) F:° 1.955, F1° 2,500. Correspondance diplomatique, juillet, août, octobre, novembre 1866.
(2) Cette doctrine faisait une très grande part à la raison dans la connaissance, et notamment dans la connaissance de Dieu. Elle confinait donc au rationalisme que condamnait l'Église. Mais la doctrine opposée du traditionalisme qui restreignait beaucoup le rôle de la raison, aboutissait, sous sa forme extrême, au fidéisme condamné de Lamennais et de Bautain. En juin 1855, quatre propositions traditionalistes furent condamnées. Cette question fut une de celles qui divisa le plus les philosophes catholiques, à cette époque. Ils polémisaient et se dénonçaient mutuellement au Saint- Siège. Les traditionalistes étaient en général des ultramontains autoritaires : Ventura, Bonnetty, et Ramière, un Jésuite de Vals. Les ontologistes étaient des libéraux : un Jésuite de Paris, Chastel ; Maret, Gratry, Cognat, Hugonin, et un Sulpicien, Branchereau.
(3) Cependant, Branchereau ayant résumé sa doctrine sur l’ontologisme en 15 propositions, le Saint-Siège, auquel il les soumit, les déclara condamnables. Branchereau s’inclina aussitôt. (A. Crosnier : Louis Branchereau.)
(4) Maret écrivit à Baroche le 6 août : « N'est-il pas évident que ce ne sont pas quelques opinions philosophiques en matière libre qu'on poursuit en M. Hugonin, mais bien sa sagesse théologique qui le tient éloigné de certaines écoles, sà modération
faveur de Hugonin. Pie IX était mal disposé pour l’école des Carmes, placée sous le patronage de Darboy, et dont un des directeurs, Isoard, venait de lui être imposé comme auditeur de Rote. Il chargea la congrégation de l’Index de lui remettre un rapport sur les œuvres de Hugonin. Elle y trouva plusieurs propositions condamnables. Hugonin proposa de les rétracter. Pie IX accepta alors de le préconiser, à condition que la rétractation eût une certaine publicité (octobre). Hugonin s’étant incliné, une nouvelle difficulté fut soulevée. Dans un article publié le . 27 novembre 1858 sur l’affaire Mortara (1), Hugonin avait paru contester le droit de juridiction coercitive de l’Église. I1se déclara prêt à donner également sur ce point toute satisfaction au Saint- Siège. Cette objection fut alors abandonnée et Hugonin fut finalement préconisé le 22 février 1867, plus de sept mois après sa nomination.
Le 20 septembre 1866, l’évêque de Tarentaise, Turinaz, ayant démissionné, fut remplacé par un vicaire général de Biliet, gouvernemental et modéré comme lui, Gros. A l’archevêché de Reims, vacant par la mort du cardinal Gousset, le gouvernement nomma le 30 décembre l’évêque libéral de La Rochelle, Landriot, qui était très mal vu à Rome (2). Sur sa recommanda-
de caractère, son dévouement à la France et à l’empereur ? Voilà le fond de cette triste affaire. Elle est le résultat de l’ostracisme que le parti ultra-catholique, essentiellement ennemi de la France, de son génie, de ses institutions, de ses lois, de son empereur, voudrait faire peser sur tout prêtre qui ne subit pas le joug de ses doctrines et de ses passions. » (F2° 1,955.)
(1) Dans l’Ami de la Religion. ;
(2) L'origine de cette disgrâcé était la lutte que Landriot avait soutenue contre l'Univers en 1852 et 1858 sur la question des classiques. De plus, il resta en très bons termes avec le gouvernement pendant la question romaine. C’est tout ce que son dossier fait connaître. (F1° 2.565.) A. Houtin avait aidé l’évêque de Tarentaise, Lacroix, à rédiger une biographie de Landriot, qui n’a pas été publiée. M. F. Sartiaux a bien voulu me communiquer ses notes. Bien que fragmentaires, elles sont très intéressantes. Dans une lettre du 27 février 1865 au cardinal Pitra, qui l’incitait à se rendre à Rome, Landriot, rappelant ses premiers conflits avec les ultramontains, écrivait : « J'étais alors peu au courant des cabales, des violences et des injustices dont ce parti était capable. J’ignorais qu’à Rome, il avait su, par l'influence de certains prélats, surprendre la confiance du pape et renouveler les scènes d’intrigues qui, depuis longtemps, se trouvent décrites dans le livre De la considération el dans les lettres de saint Bernard, Je croyais alors dans l'innocence et dans la simplicité de mon âme que la justice el la vérité des causes étaient, au centre de la catholicité, les meilleurs avocats. Je sais maintenant à quoi m’en tenir. » En 1858, pour avoir riposté aux attaques de l'Univers, Landriot reçut une lettre de Pie IX, où « l’évêque de La Rochelle, si indignement attaqué, était assez durement prié de se taire... J'offris à Dieu cette peine profonde et je l’enterrai dans le silence. Je compris que la même influence qui, en 1853, avait humilié l’épiscopat français devant un pamphlélaire, régnait toujours, et que le seul parti à prendre était la prière et la patience. Mais, de cette lettre, il résultait un enseignement : c’est qu’il était permis à des laïques sans mission d'attaquer odieusement les
tion, son compatriote et ami Thomas, vicaire général d'Autun, fut nommé à La Rochelle le 12 janvier 1867 (1). Un curé de Versailles, Hacquard, modéré, bien vu de son évêque, l’ultramontain Mabile, mais aussi de Darboy, fut nommé le même jour à Verdun (2).
À la suite du voyage de Napoléon III en Algérie (1865), le gouvernement avait formé le projet d’ériger le siège d'Alger en archevêché, et de créer deux nouveaux évêchés à Oran et .à Constantine (3). Le pape, pressenti en septembre 1865, donna son assentiment, mais demanda à être préalablement consulté sur le choix des nouveaux évêques. Le gouvernement refusa, et, comme il n’était pas non plus d’accord avec l’évêque d'Alger, Pavy, sur les choix à faire (4), les négociations traînèrent. En octobre 1866, le gouvernement impérial fut saisi des projets de bulle érigeant les nouveaux diocèses. Elles lui reconnaissaient le droit de nommer aux évêchés d'Algérie, sans mentionner le Concordat, en raison de la dotation des nouveaux évêchés, qui lui assurait le droit de patronage. De plus, les bulles employaient l’expression : « nominare, seu praesentare. » Enfin, leur exécution était confiée au nonce. Le gouvernement impérial protesta. Antonelli déclara que le droit de patronage était équivalent au droit concordataire de nomination, et que les mots de nommer et de présenter étaient canoniquement équiva- . lents (5). Il reconnaissait ainsi que le régime concordataire était en vigueur en Algérie, maïs, conformément à la doctrine romaine, il minimisait les droits que le Concordat conférait au pouvoir civil. Il maintint que le nonce serait chargé de l’exé-
évêques, et que ceux-ci n'avaient pas même le droit de se défendre. Saint Grégoire le Grand disait autrefois : « L’honneur de mes frères dans l’épiscopat, c'est mon propre honneur, » Évidemment, les temps étaient changés. » Cependant, en 1860, en raison de la question romaine, Landriot se rendit à Rome. Mais ce voyage n’amena pas la réconciliation qu’il en espérait. Il resta en butte aux attaques des ultramontains, et reçut, notamment en 1864, de nouvelles marques de mécontentement de la cour de Rome. Sans riposter comme Darboy, il ne s’inelina pas. « Tant que Rome maintiendra les conditions qui m'ont été faites, je ne retournerai pas à Rome. » Il ne s’y rendit en effet que pour le Concile, Pie IX ne consentit qu’à regret à sa promotion. A. Houtin a noté : « Deux mondes : le monde officiel, et le monde souterrain. Officiel : Landriot dit qu'il est bien avec le pape. Souterrain : à ses amis, il ne cesse de se plaindre. »
(1) F1 2,573. Thomas fut un des protecteurs les plus dévoués du P. Hyacinthe (Du sacerdoce au mariage).
(3) K7°6.219. Mémoires et Documents, volume 115. Correspondance diplomatique, août, septembre 1865.
(4) Pagès : Mgr Pauy. :
(b) Cette question, qui devait prendre une grande importance sous la 1112 République, fut parfois abordée sous le Second Empire sans jamais être discutée à fond.
cution des bulles, mais admit qu’il pourrait déléguer ses fonctions à un prélat français. Le gouvernement impérial ne voulut pas engager de polémique, et le Conseil d'État enregistra les bulles sous certaines réserves (3 janvier 1867) (1)
Le 16 novembre 1866, Pavy était mort, ce qui facilita la réorganisation ecclésiastique de l'Algérie, Lavigerie, qui rencontrait à Nancy de sérieuses difficultés (2), demanda le nouvel archevêché et l’obtint. Il fit accepter ses candidats pour Nancy, Oran et Constantine. Les nominations furent faites, comme celles de Hacquard et de Thomas, dès le 12 janvier, avec une hâte dont se plaignit Pie IX : le gouvernement ne voulait pas laisser au Saint-Siège et à la nonciature le temps de préparer des objections contre ses candidats (3). Foulon, nommé évêque de Nancy, était supérieur du petit séminaire de Paris. « Nature ferme et froide, M. Foulon professe un mépris profond pour toutes les exagérations de l’école de l'Univers, écrivait Lavigerie à Baroche dès le 9 août 1864. Il est très franchement attaché aux traditions et aux idées de l’ancien clergé de France. Il est aussi très sincèrement dévoué au gouvernement de l’empereur. » (4) Las Cases, nommé à Constantine, était curé à Angers. Ancien vicaire général de Baudry, ami de Maret, il était très
(1) La bulle d'institution canonique de Lavigerie ne fut également enregistrée que sous réserves, pour le même motif.
(2) « Je cherche à modérer mon clergé, et j'ai bien à faire », écrivait-il à Maret en octobre 1865. (F1° 2.500, Hugonin.) Le clergé de Nancy était en effet difficile. I reprochaït à Lavigerie sa docilité au gouvernement impérial, qui s'était notamment manifestée lors de l’encyclique Quanta cura, et son caractère despotique. En 1864, il fut attaqué, ainsi que Darboy, par un abbé Bénard, auteur d’un livre théocratique, Le Christ et César, qui lui valut les félicitations de quelques évêques. Lavigerie lui imposa une rétractation. Un autre prêtre publiciste, Deblaye, fut frappé de suspense par Lavigerie en octobre 1866, et fit appel à Rome. (F1°5.831, Bénard et Deblaye). D’après Eugène Martin (Hisloire des diocèses de Toul, Nancy, Saint-Dié), l'épiscopal de Lavigerie à Nancy fut «une longue série de récriminations et de murmures », un «régime plein de surprises, de violences et d’arbitraire ». .
(3) Correspondance diplomatique, 28 janvier. Cette préoccupation se manifeste dans une lettre adressée le 23 décembre 1866 par Lavigerie à Baroche : « J'ai eu l'occasion de voir hier Mgr Aloysi, de la nonciature, et ilm'a paru, par sa conversation, qu'il soupçonnait mes intentions ou plutôt mes désirs, tant pour mon départ que pour le choix de mon successeur à Nancy. Je lui ai répondu de façon à lui donner le change, mais je crains bien que nous ne soyons trahis. Par qui ? Je l’ignore absolument. Dans tous les cas, il n’y a rien à dire, rien à objecter contre M. Foulon. Ils ne seront pas contents de sa nomination, ni de celle des évêques et de l’archevêque g'Algérie, mais c'est là une disposition dont Votre Excellence a sans doute pris son parti el par dessus laquelle le gouvernement de l’empereur doit passer S'il veut un épiscopal raisonnable, sage et français. J'ai cru devoir écrire ces lignes à Votre Excellence pour qu’elle ne fût pas surprise si le nonce faisait faire auprès d'elle quelque tentative pour s’assurer de ce qu'il paraît soupçonner. » (F1° 2.532, Foulon.)
gallican ; c'était pourquoi Lavigerie l'avait fait nommer, bien qu'il le trouvât insuffisant « sous le rapport de la science et du talent. » (1)
Callot, nommé à Oran, appartenait à l’école des gallicans de Lyon, où il était curé. Il avait longtemps professé la théologie chez les Chartreux de Lyon (2). « Il est l’ami intime de l’évêque de Saint-Brieuc, de l’évêque de Bayeux et de l’évêque de Sura..… écrivait Lavigerie. Dans l'affaire des curés de Lyon, 1l a partagé Vavis de tous ses confrères, mais sa position de membre du conseil de l’archevêque le met complètement à l’abri du côté du nonce. » (3) Cet argument fut donné par Sartiges à Pie IX, qui, très mécontent de toutes ces nominations, critiquait surtout celle de Callot en raison de la part qu’il avait prise à la lutte contre la liturgie romaine. « Le pape répliqua que l'archevêque était devenu si faible qu’on peut lui faire dire ou faire tout ce que l’on veut. » (4) Devant la menace d’un refus de préconisation, Callot adressa le 28 février à Bonald une lettre qui fut publiée le 4 mars par le Courrier de Lyon, et où il déclarait accepter, contrairement aux accusations dont il était l’objet, l’encyclique Quanta cura, le Syllabus, et les décisions de Pie IX relatives à la liturgie lyonnaise. Ainsi ce prêtre choisi pour son gallicanisme reconnaissait publiquement l’autorité des actes pontificaux dont le gouvernement avait interdit la publication. Cependant, malgré l’appui de Bonald et les démarches instantes du gouvernement, le pape refusa d’autoriser le nonce à réunir ses informations canoniques, de sorte que Callot ne put être préconisé avec ses collègues au consistoire du 27 mars.
Le Saint-Siège avait proposé d’ajourner la préconisation des trois évêques d'Algérie jusqu’à ce que le pape fût suflisamment informé sur Callot. Mais Lavigerie, consulté par Baroche, déclara qu’ainsi «au lieu d’un évêque compromis, il y en aurait trois » (9). Lavigerie et Las Cases étant très mal vus à Rome, un pareil ajournement n’aurait en effet pas été pour eux sans inconvénient ni danger. Ils furent donc préconisés avec Hacquard et Thomas le 27 mars. Mais le gouvernement impérial informa
(1) F?°2.500, Hugonin, lettre d'octobre 1865 à Maret. F1° 6.177.
(2) Le gouvernement avait vainement tenté de décider leur supérieur, Hyvrier, à accepter un évêché.
(SM COIN ERMAMINOEE,
(4) Correspondance diplomatique, 28 janvier.
(9) 17 mars. « Il est bien pénible de laisser ainsi M. Callot dans l'embarras », ajoutait-il, (F2° 1,955.)
la cour de Rome qu’il entendait procéder simultanément à l'installation des trois évêques d'Algérie, et qu'elle ne pourrait par conséquent avoir lieu qu'après la préconisation de Callot, L'on comptait alors qu’un nouveau consistoire aurait lieu avant Pâques, mais il fut ajourné. Pie IX reçut Sartiges, et, une fois de plus, réclama l’entente préalable sur les nominations épiscopales : « Je fais ce que je puis... pour ne pas gêner l’empcreur dans l’exercice de son droit de nomination, et j'ai accepté ceLe de Mgr Landriot bien que j'eusse plus d’une observation à faire sur ce prélat, mais je ne puis pas accepter indistinctement tous les évêques nommés et à nommer par l’empereur, par la seule raison que leur nomination se trouve insérée au Moniteur. » Les souverains d’Espagne, de Portugal et de Prusse avaient cédé dans des cas analogues et « admis les scrupules de conscience du pape. Votre gouvernement ne les admet pas ; il annule la part du Souverain Pontife dans le contrat qui dit que l’empereur nomme les évêques, et que le pape leur confère l'institution canonique. C’est en effet l’annuler que de réduire l’action du pape à un simple enregistrement à Rome d’un décret impérial émis à Paris. L'on me dit bien : vous êtes libre d'accepter ou de refuser, mais comment suis-je libre de refuser, quand je vois que si je ne ratifie pas les nominations faites, les diocèses restent des années entières sans titulaires ?.….. » Sartiges répliqua que ces difficultés tenaient au crédit dont jouissait à Rome la fraction du clergé français hostile au gouvernement impérial (1). Le 13 mai, Pie IX adressa à Napoléon III une lettre de plaintes sur les malheurs de l’Église, les périls qu’ils comportaient pour la société, et le devoir, pour les puissants, d'y mettre un terme (2). Il concluait : « Qu'il plaise à Votre Majesté de me consoler, et de ne pas m'obliger à faire au monde certaines déclarations dont je voudrais m’abstenir. Que Votre Majesté protège l’enseignement, la liberté de l’Église, et qu'elle ait la patience de se mettre en relations avec le Saint-Siège pour Île choix des évêques, et je lui promets que Dieu sera avec elle... » Or, le 16 mai, le gouvernement fit trois nominations nouvelles
(1) Correspondance diplomatique, 197 avril.
(2) … « Je citerai parmi les désordres qui nous affligent ceux de l’enseignement. Je ne parlerai pas de la France, puisque Votre Majesté connail très bien ses plaies el celles qui regardent l'instruction, mais je parlerai de lItalie dont le gouvernement doit tout à Votre Majesté. » Pie IX se plaignait longuement des persécutions auxquelles l'Église y était en butte, et demandait à Napoléon III d'y mettre un terme. (Corres-
pondance diplomatique.)
qui devaient être mal accueillies à Rome. L’archevêque de Sens, démissionnaire, fut remplacé par l’évêque de Gap, Bernadou, resté très fidèle au gouvernement pendant la question romaine, l’un des quatre ou cinq prélats dont la conduite relative à l’encyclique eût pleinement satisfait Baroche (1). Il fut remplacé à Gap par Guilbert, archiprêtre de Valognes, gallican et gouvernemental à un degré que son évêque, Bravard, dont les tendances étaient cependant analogues, trouvait excessif (2). Enfin un curé de Grenoble, Gérin, fut nommé à Agen (3). Il avait été chaudement recommandé par le préfet de l’Isère, Pastoureau : «Son dévouement et son zèle politique sont absolus, infatigables, militants. C’est en outre un prêtre exemplaire dans ses mœurs et dans toute sa conduite. M. Gérin est très dégagé de ce qu’on appelle les idées cléricales ; il n’aime ni les congrégations, ni les pratiques de la petite dévotion. C’est un esprit évangélique et élevé. Très net sur la question romaine, 1l ne voit de salut pour la papauté temporelle qu’à la condition qu’elle se laisse guider par les conseils du gouvernement de l’empereur. » (4) D’anciens préfets de l’Isère, le premier président, : dont il était le confesseur, le procureur général, le général et Mme Fleury avaient vivement appuyé la candidature de Gérin. Par contre, aucun évêque ne l’avait recommandé (5). Au contraire, Ginouilhac, bien qu’hostile à l’ultramontanisme et en bons termes avec le gouvernement s’était prononcé le 4 juin 1861 contre sa candidature. Gérin, écrivait-il à Rouland, « jouit de peu de considération dans le clergé. Il est regardé généralement comme un ecclésiastique fier, intrigant, ambitieux, mondain…. à l’occasion de la question romaine, il a pris une attitude toute différente de celle de ses collègues ». Sa nomination « ferait peu d'honneur au gouvernement, je n’en augurerais pas bien pour l’Église, et j’en serais profondément contristé. » (6)
Aussi Baroche ne consulta-t-il pas Ginouilhac en 1867. Mais 11 demanda aux magistrats quels étaient les motifs de son opposition. [ls répondirent que Ginouilhac, sans être hostile
(1) F2° 2.583. Cependant, Lavigerie s’en méfiait : « Mgr Bernadou n’est pas sûr », écrivait-il en octobre 1865 à Maret (F2° 2.500, Hugonin). Bernadou, en effet, vota au Concile pour l'infaillibilité.
(3) F9 2.479 ; Baroche 1.018 ; Correspondance diplomatique, juin à août 1867, juin 1868, juillet 1869.
(4) 20 avril 1867. Baroche 1.018.
(5) I paraît avoir été ignoré du groupe Darboy, Lavigerie, Maret,
à l'Empire, était entouré d’adversaires du gouvernement qui savaient très mauvais gré à Gérin de son bonapartisme militant, et notamment du concours, que, presque seul dans le clergé, il avait prêté en 1863 à l’ administration contre Casimir- Périer. Surtout, Ginouilhac reprochait à Gérin son « incrédulité obstinée au miracle de La Salette qui est à la fois pour notre évêque une source d’embarras et de richesses. l'influence des religieux du couvent de La Salette grandit avec les dons des pèlerins qui s'élèvent chaque année à des sommes énormes. Votre Excellence comprendra mieux par cet état de choses les susceptibilités, plus vives peut-être que sincères de Mgr de Grenoble, (je dois à Votre Excellence l’expression de toute ma pensée) pour ceux qui, à son exemple, n’acceptent pas sur cette question qui a si profondément remué le diocèse, la théorie fructueuse des faits accomplis » (1). Il était arrivé plusieurs fois au gouvernement impérial de nommer un prêtre à un évêché contre l'avis de son évêque, mais jamais sans qu’il fût recommandé par d’autres prélats. Peut-être l'intervention du général Fleury fut-elle décisive. Ginouilhac écrivit aussitôt à Baroche : « Il est très probable que je serai consulté par S. Em. le nonce apostolique, et peut-être par le Saint Père, et s’il m'est possible d’éluder certaines questions, 1l en est sur lesquelles je devrai m’exprimer de manière précise. » [Il parlerait « avec une vraie modération, par respect pour un acte du gouvernement de l’empereur », mais « selon sa conscience » (2). Le journal de Casimir-Périer, l’Impartial Dauphinois, attaqua violemment Gérin. On en répandit des numéros dans le diocèse d'Agen, mais cette manœuvre y fut assez mal accueillie par le clergé.
Cependant, Pie IX ajournait toujours la préconisation de Callot. Un incident caractéristique se produisit à la fin de mai. Baroche reçut une lettre signée de Callot, où celui-ci déclarait renoncer à l'évêché d'Oran. Callot, à qui Baroche écrivit aussitôt de ne pas se désister, répondit que cette lettre était l’œuvre d’un faussaire et que Bonald, indigné, écrivait en sa faveur au pape et au nonce (26 mai). Baroche fit prévenir Sartiges par télégraphe (27 mai). Pie IX avait également reçu une lettre de démission signée de Callot, et s’en était vivement, réjoui, Sartiges avertit Antonelli qu'il s'agissait d’un faux. « Son Éminence
(1) Baroche A Lettre du premier président Bonnafous à Baroche, 4 mai 1867. Bonnafous ajoutait : « … Le caractère de notre évêque... n’est pas à la hauteur de sa belle intelligence. »
(2) 19 mai, F1 2.479,
jugeait d’une audace rare là personne qui avait osé tromper à la fois le pape et l’empereur, et en tout cas, elle nous remerciait de l'avoir prévenue assez à temps pour décommander la lettre que le pape l'avait chargé de faire préparer pour Mgr Callot et dans laquelle Sa Sainteté voulait lui témoigner sa satisfaction des sentiments d’abnégation qui l'avaient guidé dans cetbe circonstance. » (28 mai) (1) Or, contrairement à cette assurance, Bonald reçut une lettre du pape qui portait la date du 27 mai, et le chargeait de féliciter Callot de son désistement. Le nonce qui savait, depuis plusieurs jours, qu’il s'agissait d’un faux, lui écrivit dans le même sens le 3 juin. Les journaux cléricaux firent courir le bruit que Callot avait donné sa démission (2). Le gouvernement impérial dénonça ce que Bonald appelait « une abominable intrigue » (3). Moustier écrivit à Sartiges le 13 juin : « Nous ne saurions nous arrêter un seul instant à la pensée qu’on pût songer à Rome à se prévaloir contre Mgr Callot d’une manœuvre qui est plutôt de nature à éclairer le Saint Père sur les procédés des ennemis de ce prélat. » (4) Plusieurs des prélats français réunis à Rome (5), notamment le cardinal Donnet, plaidèrent auprès de Pie IX la cause de Callot qui fut préconisé le 12 juillet, six mois après sa nomination.
Pie IX, en effet, avait trouvé un meilleur terrain pour manifester son opposition aux tendances que révélaient les choix du gouvernement. Il avait constaté que Gérin ne jouissait pas, dans l’épiscopat français, des mêmes sympathies que Callot. Il avait reçu Ginouilhac le 12 juin. Dans une audience du 18 juin, où, pour la première fois, il donna à Sartiges bon espoir pour Callot, 1l ajouta : « Mais il y a un de vos nouveaux évêques que pour rien au monde je ne préconiserai, l'abbé Gérin. Il m'avait écrit directement et j'en ai profité pour lui répondre que je l’engageais à offrir de bonne grâce sa résignation. » (6) Gérin s’était en effet rendu à Paris au début de juin, et, sur le
(1) Correspondance diplomatique.
(2) Univers, 6 juin.
JE: 055 4 juin.
4) Correspondance diplomatique. Voir Sartiges à Moustier, 18 juin. Un récit de cet incident, où Callot n’est pas nommé et qui contient certaines inexactitudes de détail, figure dans le livre anonyme : Ce qui se passe au Concile, (1870, in-8°), Il se termine ainsi : « Comme pour maintenir la démission, on alléguait des règles du droit canon qui ne permettent pas de revenir sur une affaire décidée par le pape, le gouvernement menaça de publier les faits. quelques jours après, Mgr X... était institué. »
(o) Voir $ 3.
(6) Correspondance diplomatique, 18 juin. Le pape réclama de nouveau l'entente préalable. « En réponse, je rappelai à Sa Sainteté, ce que m'avait dit à ce
Le à déc ee .
conseil du nonce, il avait écrit au pape qu’il attendait avec respect sa décision. Il fut fort étonné de voir cette lettre interprétée comme une offre de résignation : « Mgr le nonce apostolique, écrivait-il à Baroche, m'a indiqué lui-même les termes dont je devais me servir dans ma lettre au Saint Père, ajoutant que ce n’était là qu’une formalité respectueuse qui n’engageait à rien, qu’il aurait soin lui-même de tout arranger pour éviter de trop longs retards. Novice confiant et honnête, je l’ai cru sur parole. Je suis à la disposition de l’empereur qui ne peut pas vouloir la perte morale de ceux qui lui sont tout dévoués. En dehors de cela, je déclare qu’on me tuera avant que Je renonce à un titre que je dois à la bienveillance de l’empereur et à votre gracieuse initiative. » (1) Baroche l’approuva : « La cour de Rome a des droits que nous sommes : disposés à reconnaître au point de vue du dogme et de la moralité. Mais comme nous sommes bien assurés qu’elle ne pourra, à ce double point de vue, rien opposer à votre nomination, nous la maintiendrons avec une respectueuse fermeté. » (2)
Le nonce avait reproché à Gérin de s’être trop mêlé d’élections, Il répondit qu’il avait soutenu la cause de l’ordre et du gouvernement, mais toujours avec réserve. Il se défendit d’être trop mondain. Au rep oche d’être hostile aux congrégations religieuses, il opposa le témoignage du Fr. Philippe, supérieur de l’Institut des Écoles chrétiennes, et celui du supérieur des Lazaristes, Étienne (3). Le chargé d’affaires de France à Rome, Armand, fit état de ces arguments. « On m’a répondu en ne paraissant point attacher d'importance à ces accusations. Toutefois le
sujet M. Baroche., qu'après avoir en diverses occasions passé en revue, en présence du nonce, les candidats aux évêchés vacants, le nonce, non seulement aurait écarté la plupart des noms cités, mais aurait proposé d’autres noms en leur place ! Devant Ia gêne que lui causaient ces exclusions et prétentions à diriger ses choix, M. le ministre des Cultes aurait dû garder le silence sur les noms qu’il se proposait de soumettre à l’empereur. » Cette phrase laisse supposer que cette tentative fut faite par Baroche. Peut-être cependant Baroche avait-il seulement raconté à Sartiges comment Rouland, au début de son ministère, avait cherché à s'entendre avec le nonce et avait dû y renoncer. Rouland, dans son mémoire d’avril 1860 raconte cet incident de manière très analogue. I1 paraît peu vraisemblable que Baroche ait renouvelé cette tentative. (Voir p. 454.)
(1) 25 juin. F1° 2.479.
(2) 26 juin, F1° 2.479.
(3) Gérin écrivit à Baroche le 7 juin : « Si j’osais me permettre devant un grand personnage que j'ai vu il y a quelques jours [le nonce | le langage que le P. Étienne m à tenu sur l'Italie, sur Rome, sur la France, et surtout sur le gouvernement de l'empereur, on me ferait attendre longtemps ma préconisation. » (F1° 2.479.) Etienne était mal vu à Rome. Il était en butte à l'hostilité des Jésuites avec qui les Lazaristes étaient depuis longtemps en rivalité, surtout en Chine. (L. de Récalde : Histoire jésuite,
cardinal Antonelli et Mgr Berardi ont décliné toute explication sur les motifs de la résistance du Saint Père, ajoutant que c'était une question de conscience... Tout ce que j'ai pu apprendre de Mgr Berardi en le poussant dans ses derniers retranchements, c’est que les objections du Saint Père contre la préconisation de Mgr Gérin seraient plutôt négatives qu’actives… On allègue qu'il n’a point la plupart des qualités recommandées par l’apôtre Paul dans ses épitres à Timothée et à Tite, si je ne me trompe, pour faire un bon évêque. Voilà le terrain sur lequel on se place au Vatican. » Armand répondit que l'évêché d'Agen resterait vacant tant que le Saint-Siège n'aurait pas prouvé au gouvernement impérial l’indignité de Gérin (1). « Un personnage en résidence à Rome, et très avant dans la confiance du Saint Père » expliquait ainsi ses motifs : « La vraie difficulté... que rencontre la préconisation de l’abbé Gérin ne vient pas de son côté, mais du côté du gouvernement, à qui l’on semblerait prêter un système, une tendance générale, ou comme un commencement de parti pris d'agir de lui-même et exclusivement pour les intérêts politiques, dans la question si grave pour l’Église du choix des évêques. Vous comprenez dès lors combien le Souverain Pontife doit être en garde contre des tendances et des idées qui ont apporté tant de douleur et d’embarras à son prédécesseur Pie VIT, et qui sembleraient rappeler les mauvais jours de 1810-1811. » (2) Le choix de Gérin fut d’ailleurs la dernière manifestation de cette politique. Aucun évêché ne devint vacant jusqu'à la fin de 1869. A cette date, Baroche n’était plus ministre des Cultes et la politique ecclésiastique du gouvernement impérial s'était modifiée. Grâce à cette circonstance fortuite, le conflit entre le gouvernement impérial et le Saint-Siège sur les nominations épi copales, qui s'était constamment aggravé de 1863 à 1867, fut circonscrit au siège d'Agen, qui, comme celui de la Martinique, resta vacant jusqu’à la chute de l'Empire.
hisloire vraie : A propos du bref « Dominus ac redemptor », el de la querelle des rites, 1924, in-12.)
Étienne ajourna jusqu’en 1858 l'adoption de la liturgie romaine dans la maison mère de sa congrégation (Vie du P. Étienne). Pie IX le trouva trop indifférent à la questoin romaine. En effet Thouvenel écrivait en 1862 à Benedetti qu'Étienne, avec qui il était très lié, lui avait déclaré « qu’il considérait le pouvoir temporel comme un boulet dont il désirait voir rompre la chaîne un moment plus tôt ». {Pages de l'histoire du Second Empire.)
(1} Correspondance diplomatique, 18 août.
(2) Fa222,479:
Les nominations faites sous le ministère de Baroche se rattachent à la politique que Rouland avait inaugurée en 1860 par la nomination de Maret. Mais Baroche l’appliqua de manière plus stricte que Rouland. Celui-ci voulait surtout avoir des évêques politiquement dévoués, et si, à partir de 1860, il nomma surtout des gallicans, il nomma ou promut aussi plusieurs ultramontains impérialistes : Dabert, Fillion, Forcade, La Tour d'Auvergne, Lebreton. Baroche ne nomma que des évêques dévoués à l’empereur (1) mais qui, de plus, à la seule exception de Lequette, étaient nettement hostiles à la direction que Pie IX imprimait à l’Église
Cette hostilité à la politique du Syllabus provenait de sentiments différents suivant les candidats, mais qui s’unissaient chez la plupart d’entre eux de manière complexe (2) : l'ambition, le gallicanisme, le libéralisme. L’ambition et le désir de se concilier la faveur du gouvernement étaient, pour certains, le mobile prépondérant : tel paraît avoit été le cas de Gérin, de Bernadou, et, dans une large mesure, de Lavigerie. Mais la plupart des autres étaient au moins aussi désintéressés que les évêques nommés au début de l’Empire. Plusieurs étaient sincèrement gallicans, en ce sens qu'ils étaient attachés au droit coutumier et aux traditions de l'Église de France, qu'ils s’enorgueillissaient de lui appartenir, avaient peu de considération pour le clergé romain, et respectaient le pouvoir civil. Ramadié, Callot, Las Cases notamment, paraissent avoir été de véritables gallicans. D’autres, au contraire, ne se réclamaient des doctrines gallicanes que par opportunisme, pour limiter le pouvoir de Pie IX dont les tendances étaient opposées aux leurs, alors qu'ils auraient
(1) 11 s’en est expliqué dans une lettre au cardinal de Bonnechose qui lui recommandait l’évêque d’Autun, Marguerye, pour le siège de Sens : « … L'idée de proposer Mgr l’évêque d’Autun pour l’archevêché de Sens ne s’est pas présentée à moi. Je me hâte de dire que je me garderais bien de supposer à ce prélat aucune hostilité contre le gouvernement de l’empereur. Je sais au contraire quelle est la modération et la sagesse de son caractère, et jamais aucun embarras n’a été suscité par lui, jamais aucune plainte n’a pu être portée contre lui. D'un autre côté, je souscris à tout ce que Votre Éminence me dit de ses services et de ses vertus sacerdotales. Mais n'est-il pas vrai qu'absorbé dans la pratique de ces vertus mêmes, entré dans l'épiscopat en 1837, toutes nos émotions politiques ne sont pas arrivées jusqu'à lui, et que les choses de ce monde lui sont à peu près indifférentes ? En un mot, c'est une question qu'un ministre de l’empereur serait coupable de ne pas se poser, est-ce un ami de l'empereur ? » (avril 1867, F1°6.178). Cette minute est une des très rares pièces autographes de Baroche qui soient conservées aux Archives Nationales.
(2) La personnalité de Darboy est à cet égard assez énigmatique. A. Houtin le croyait libre penseur.
exalté l'autorité d’un pape qui leur eût été favorable (1). Ce que paraissent avoir surtout désiré les évêques nommés par Baroche, c’est que l’Église se montrât conciliante vis-à-vis de la société civile telle que l'avait constituée la Révolution de 1789 ; c'est qu’elle évitât des manifestations ou des actes d’intransigeance, comme le Syllabus ou la séquestration du petit Mortara, qui ne pouvaient que développer l’irréligion et l’anticléricalisme. Là se bornait le libéralisme de la plupart d’entre eux. Aussi étaient-ils favorables à l’Empire, bien qu'il eût supprimé en France les libertés publiques, parce que tous, et même ceux qui lui avaient été d’abord hostiles, savaient que l’appui du gouvernement impérial leur était indispensable pour résister à la cour de Rome (2). Certains des évêques nommés par Baroche allaient beaucoup plus loin que leurs collègues dans la voie du libéralisme. Meignan, Landriot, Hugonin, auraient désiré en particulier que l’Église se montrât moins défavorable à la liberté intellectuelle et au progrès des sciences, qu’elle fit plus confiance à la raison et à l’esprit critique. Quatre des nouveaux évêques (3) et l’auditeur de Rote, Isoard, étaient sortis du centre d’études gallican et libéral qui s'était formé à Paris autour de Maret. Comme Darboy, ils étaient en contact avec le mouvement de libéralisme hardi qui se développait dans le clergé parisien, et qui visait à un véritable bouleversement de l’Église (4). Ils étaient en bons rapports avec son repré-
(1) A l’époque du ralliement, plusieurs d’entre eux, partisans de la politique de Léon XIIT, blämèrent les prêtres et les catholiques qui résistaient à la volonté du pape.
(2) La plupart d’entre eux déplorèrent l'avènement de l’Empire libéral qui devait entraîner l’abandon de la politique gallicane. Voir Bazin, Vie de Mgr Maret (1869- 1870). ;
(3) Meignan, Place, Hugonin, Foulon. Quatre des évêques nommés par Rouland avaient la même origine : Darboy, Lavigerie, Cruice et Baudry. En outre, Ravinet, Christophe et Lecourtier, nommés par Rouland, et Bécel, nommé par Baroche, avaient fait leur carrière, au moins en partie, à Paris.
(4) Tant par suite des conditions particulières à une très grande ville que par suite du gallicanisme et de la tolérance des trois archevêques qui s'étaient succédé à Paris depuis le début de l'Empire, il s'y était formé un milieu ecclésiastique très hostile aux tendances du Saint-Siège, et d'une hardiesse d’idées et de conduite inconnue dans le reste de la France. Certains de ces prêtres étaient à peine orthodoxes ; plusieurs vivaient en marge de la hiérarchie. (voir bibliographie : clergé parisien.)
Cette situation donna lieu à quelques incidents remarqués du public. Les prédica- Lions du P. Hyacinthe furent, dès leur début, accusées d'hétérodoxie ; dès 1864, Darboy dut prendre sa défense auprès du général des Carmes. En mars 1866, une société comprenant des israélites, des protestants et des catholiques se forma pour entreprendre une nouvelle traduction de la Bible. Elle prétendait compter parmi ses fondateurs un grand nombre de prêtres, dont elle donnait les noms. Le Monde dénonça ce scandale. Les prêtres les plus haut placés : Hugonin, Isoard, Gratry, déclarèrent qu'ils avaient été inscrits à tort. D'autres, tout en reconnaissant leur sympathie
sentant le plus célèbre, le P. Hyacinthe, dont Darboy et Isoard étaient les amis intimes. Les nuances les plus diverses de l’opposition que rencontrait dans le clergé français la politique de Pie IX étaient donc représentées parmi les nouveaux évêques (1).
Le gouvernement impérial voulut donner une consécration
pour l'œuvre entreprise par la société, furent contraints de déclarer qu'ils ne voulaient pas en faire partie : ce fut le cas du P. Hyacinthe et du curé de Saint-Louis d’Antin, Martin de Noirlieu. Quelques prêtres, notamment J.-H. Michon et Michaud, qui devait plus tard quitter l’Église, restèrent fidèles à la société. (F1° 5.436.) En 1867, Hyacinthe et Gratry s’inscrivirent à une ligue internationale pour la paix, qui était surtout formée de libres penseurs. Gratry fut publiquement désavoué par le supérieur de l'Oratoire, Pététot.
(1) Le vote des évêques français au Concile du Vatican permet d'apprécier les résultats de la politique suivie par le gouvernement dans le choix des évêques (Voir F1° 1.940, notes de Tardif.) Au vote final, alors que la défaite de la minorité était certaine, et que de nombreuses défections l'avaient affaiblie, quarante-sept évêques français votèrent l’infaillibilité. Vingt-cinq s’abstinrent, quatorze étaient absents. (Les autres sièges étaient vacants.)
Sur les dix-huit évêques nommés par Baroche, Gérin n’était pas préconisé, Gazailhan avait démissionné, Hacquard et Bécel étaient absents ; deux seulement, Lequette et Gros, votèrent l’infaillibilité ; les douze autres s’abstinrent : Callot, Dours, Foulon, Grimardias, Gueulette, Guilbert, Hugonin, Las Cases, Meignan, Place, Ramadié, Thomas.
Par contre, sur les cinq prélats promus par Baroche, deux, Lyonnet et Lavigerie, étaient absents ; trois, Bernadou, Dubreuil et Landriot, changèrent de camp, et votèrent l’infaillibilité.
Sur les dix-neuf évêques nommés par Rouland de 1860 à 1863, un, Mouniq, n'avait pas été préconisé ; quatre, Baudry, Boutonnet, Cruice, Peschoud, étaient morts ; deux, Lavigerie et Lecourtier étaient absents; huit votèrent pour : Bernadou, Dabert, Dubreuil, La Tour d'Auvergne, Lebreton, Magnin, Nogret, Ravinet ; trois seulement s’abstinrent : Bravard, Colet, David.
Sur les quatre prélats promus par Rouland de 1860 à 1863, Delamarre était absent, Fillion et Forcade votèrent pour, Darboy s’abstint.
Sur les vingt-neuf évêques nommés de 1852 à 1859, dix étaient morts; trois, Delamarre, Plantier et Pompignac étaient absents ; treize votèrent pour : Boudinet, Delalle, Delcusy,. Epivent, Fillion, Forcade, Fruchaud, Jordany, La Bouillerie, Landriôt, Langalerie, Maupoint, Sergent. Trois seulement s’abstinrent : Belaval, Darboy, Ginouilhac.
Sur les dix prélats promus de 1852 à 1859, trois étaient morts, Menjaud, Morlot, Salinis ; deux, Chalandon et Lyonnet, étaient absents ; cinq votèrent pour : Bonnechose, Desprez, Guibert, Mabile, Wicart.
Morts Évêques .
ou français Non Votent Évêques nommés démissionnaires en1870 préconisés Absents S'abstiennent pour VARIE Re en. à 33 D 6 22 Dev1852 11859 : 29. 10 19 3 3 13 De 1860 à 1863 : 19. 4 15 Il 3 3 8 De 1863 à 1869 : 18. 1 17 1 2 12 2 DenSCHRMIS7OEN7E" 7 4 Il Lee TOTAL Eee 91 moi 13 25 47
Enfin plusieurs des prélats nommés ou promus par Baroche furent plus tard les principaux partisans du ralliement : Lavigerie, Isoard, Meignan, Guilbert, Hugonin notamment.
MAURAIN. — POLITIQUE 51
éclatante à la politique qu’il avait suivie dans les nominations épiscopales. Un chapeau de cardinal de couronne étant vacant par la mort de Gousset, il présenta, pour lui succéder, le prélat français qui s'était le plus ouvertement opposé à Pie IX, l’archevêque de Paris, Darboy (1). Sartiges conseilla d’ajourner cette présentation. Il fit valoir que Pie IX, très mal disposé pour Darboy, pourrait prononcer un refus par lequel il se considérerait ensuite comme lié. Si Darboy, qui ne s’était pas rendu à Rome depuis qu'il était évêque, venait voir Pie IX, une réconciliation pourrait s’en suivre, qui faciliterait son élévation ultérieure au cardinala. « Il serait à souhaiter que l’archevèque de Paris fit aux intérêts de l’Église française, à son dévouement à l’Empire, l'effort, grand pour lui, je le sais, de se rendre à Rome, et qu’une fois en présence du Souverain Pontife, 1l fit le sacrifice, toujours difficile pour un homme de son talent, de taire les arguments qu'il serait à même d’y apporter pour établir que, dans ses contestations avec le Saint-Siège, il a eu de son côté la lettre et l'esprit des lois religieuses écrites. Pie IX, après un règne de vingt années, pendant lequel il a proclamé de nouveaux dogmes, ne souffre plus la contradiction, qu’elle soit de forme ou de fond, en matières religieuses. Mais il n’apporte pas dans la pratique cette inflexibihté, et 1l laisse faire, pourvu qu’on lui accorde qu'il était en droit d'affirmer qu'il ne fallait pas faire. » (6 avril) (2) Or, dès le 10 janvier, Darboy avait annoncé à Pie IX, quilui en avait fait exp imer le désir, qu'il comptait se rendre à Rome en juin pour le dix-huitième centenaire du martyre de saint Pierre, (3). Le gouvernement décida d’ajourner la négociation mais ses intentions ne restèrent pas secrètes.
Les choix du gouvernement impérial suscitaient chez les ultramontains français, comme à Rome, non seulement, du mécontentement, mais une vive mquiétude. L'’évêque de Versailles Mabile, dévoué à l’empereur mais très ultramontain, écrivait en 1867 (4) : «Le gouvernement déclare aujourd’hui tout haut qu’il ne veut dans l’épiscopat que des gallicans impérialistes. Il applique même cette mesure aux vicaires généraux, aux cha-
(2) Correspondance diplomatique.
(3) Mgr Darboy et le Saint-Siège. « J'en profiterai, écrivait-il, pour mettre aux pieds de Votre Sainteté l'hommage de ma déférence et de mon respectueux attachement, et pour faire cesser de regrettables malentendus et des préventions imméritées. » C'était précisément le langage que déconseillait Sartiges.
(4) Dans une longue et intéressante note sur le mouvement gallican depuis 1852. Mabile : Vie de Mgr Mabite. à
noines etaux curés. Il refuse deles agréer s’il les juge trop attachés à Rome et aux doctrines du Saint-Siège (1). Vu cette disposition du gouvernement, et le nombre toujours croissant des prélats mal disposés pour le Saint-Siège, il était aisé de prévoir que la réaction gallicane se formerait en coalition, en véritable ligue. Il est certain que la coalition existe depuis 1864. En 1865 elle se flattait d’avoir dix-sept ou dix-huit membres pris parmi les évêques de France. Aujourd’hui elle peut se flatter d’en avoir plus de trente. Si les nominations aux sièges vacants continuent à se faire comme elles se font depuis quelques années, la coalition arrivera peu à peu à une énorme majorité. Si Mgr Darboy n’est pas le chef avoué de cette coalition, il en est l’âme et le centre. … Depuis qu'il se sent tout puissant, depuis qu’il jouit à un haut degré des faveurs de l’empereur, il ne prend plus la peine de dissimuler ses sentiments. Il pense qu'avec de l’audace et de la tactique, il viendra à bout de poser son action comme il l’entend et d’intimider Rome... Quand un archevêque de Paris est animé d’un tel esprit, quand on sait qu'il est l'instrument du gouvernement, quand on examine ce qu'il peut pour le choix des évêques et l'influence qu’il a naturellement sur les évêques nommés, on est épouvanté pour l’avenir, et on se demande avec une profonde inquiétude ce qui arrivera ou ce qui pourrait arriver dans quelque temps. Mgr Darboy n’a plus qu’une ambition, celle de devenir cardinal. Or si, par la pres- ‘sion du gouvernement, cette dignité lui arrive, le mal sera à son comble. » J Ces inquiétudes étaient partagées par des évêques beaucoup moins ultramontains, mais qui, considérant le gouvernement impérial comme hostile à l'Église, s’effrayaient des complicités qu’il s’assurait dans l’épiscopat. Dès le 24 juin 1865, l'arche: vêque de Tours, Guibert, signalait au pape, comme l’une des principales questions que devrait traiter un Concile, les dangers
(1) Le gouvernement avait toujours fait des observations aux évêques, et surtout aux évêques nouvellement nommés, lorsqu'ils présentaient pour les fonctions de vicaire général des prêtres dont le choix lui paraissait malheureux. (Voir pp. 302 et 304). Il s’inclinait d’ailleurs généralement s’ils insistaient. (Voir F3° 1.955 Hugonin, et F:°5.821 Richard.) Dès avant 1859, le gouvernement refusa aussi d’agréer la nomination fun chanoine légitimiste présenté par Baïllès (voir p. 102) et de deux curés légitimistes présentés l’un parl’évêque de Moulins, l’autre par celuide Vannes (Voir pp. 206 et 296). Après 1859, ces refus d'agrément restèrent très rares. Pour les chanoines, j'en ai relevé trois, dont un seul fut maintenu. (F2° 5.797 Alazard, 5.830 Brillaud, voir p. 781 D: 2). Il y en eut plusieurs pour les curés, et quelques-uns furent maintenus. ( < 5.7 76 ( aillaud, Le Boucher, Frouteau, 5.779 Bocquet, 5.800 Gardel, 5.801 Girardin, 5.849 Caroff, 5.869 Collinet, 2.593 Bécel, décembre 1866.)
que comportait le droit concédé aux gouvernements civils, devenus trop peu religieux, de nommer des évêques (1). Le refus d'institution canonique n’était plus un remède suffisant : « Outre que ces refus sont de nature à provoquer des mécontentements.…. il pourra arriver que le prince, au lieu de choisir les évêques les plus dignes, les plus éminents par la science et par la vertu, cherchera dans le clergé des prêtres médiocres, d’un caractère faible, adulateurs du pouvoir, qui, sans être notoirement indignes, seraient insuffisants pour les hautes fonctions de l’épiscopat. On comprend comment, avec un pareil système suivi avec persévérance pendant de longues années, une nation pourrait être réduite à n'avoir qu’un épiscopat abaissé, sans indépendance, et ne jouissant dans l’opinion d'aucune considération. »
Par contre, Dupanloup, bien qu'hostile au gouvernement impérial, se félicitait des nominations épiscopales par lesquelles illuttait contreles progrès de l’ultramontanisme. I disait au procureur général d'Orléans, Grandperret : «Les vacances qui se sont si fréquemment ouvertes dans l’épiscopat français depuis quelques années ont donné lieu à des choix excellents. On ne peut qu’applaudir à la double préoccupation de M. le ministre des Cultes : choisir pour évêques des hommes qui soient à la fois de vénérables prêtres et des amis du gouvernement de l'empereur. » (2)
ITT. — L'assemblée des évêques à Rome (juin 1867) (3)
Le moment approchait où la force de l'opposition qui s'était formée dans l’épiscopat français contre la politique pontificale allait être mise à l’épreuve. L'on commençait à parler d’un Concile œcuménique. Pie IX, en mars 1865, avait chargé une commission de cardinaux d'étudier ce projet ; elle l'avait approuvé. Plusieurs évêques avaient été consultés (4) et s'étaient également montré
(1) Trois autres des neuf prélats français consultés par Pie IX sur l'opportunité et le programme d’un Concile général : Bonnechose, Mabile et Pie, signalèrent comme Guibert, la gravité de cette question. (Granderath : Geschichte des Vatikanisches Konzils.) La lettre de Guibert est citée par Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert, ainsi que plusieurs autres lettres postérieures où Guibert s’inquiétait des choix du gouvernement. Voir aussi F1° 2.556, 9 octobre 1869, une lettre de Guibert au ministre des Cultes.
(2) 192,553, 26 avril 1867, Grandperret à Baroche.
(3) Correspondance diplomatique. F1° 1.939. E. Ollivier : L'Église et l'État au Concile du Vatican. Granderath : Geschichte des Vatikanisches Konzils. Cecconi : Hisloire du Concile du Vatican.
(4) Trente-six en tout, dont neuf Français : Bonnechose, Dupanloup, Guibert, Mabile, Mathieu, Parisis, Pie, Plantier, Sergent (d’après Granderath).
favorables. Le secret n'avait pas été strictement gardé. D'autre part, Pie IX annonçait l'intention de réunir à Rome, en juin 1867, le plus grand nombre possible d’évêques pour la célébration du dix-huitième centenaire du martyre de Saint Pierre. Il s’agissait, avant le Concile, encore éventuel, de faire consacrer comme en 1862 par l'approbation de l’épiscopat, la politique pontificale dans la question romaine, et surtout en matière religieuse. Les Jésuites italiens réclamaient dans leurs journaux, non seulement une nouvelle et solennelle affirmation des doctrines du Syllabus, mais la proclamation du dogme de l’infaillhibilité pontificale. Le gouvernement impérial avait été informé, dès mars 1866, de la prochaine réunion des évêques. Il connaissait les projets des ultramontains, qui s’opposaient directement à sa politique ecclésiastique. Mais cette politique, si résolument et si méthodiquement suivie en matière de nominations épiscopales, fléchissait sur d’autres points, notamment vis-à-vis des congrégations et de la presse
A partir de 1865, le gouvernement, qui depuis 1860 avait fait de grands efforts pour arrêter le développement des congrégations d'hommes non autorisées se montra moins vigilant ou moins strict, et elles en profitèrent aussitôt (1). En février 1866, Baroche, averti que l’évêque de Troyes, Ravinet, fondait à Troyes une maison de prédicateurs Jésuites, lui écrivit que le gouvernement avait décidé en 1859 de ne plus laisser les congrégations d'hommes non autorisées fonder de nouveaux établissements «à moins de circonstances exceptionnelles qu'il se réserve d'examiner ». Ravinet, qui était modéré, fit valoir que son clergé était notoirement insuffisant, et Baroche toléra la fondation (2). Les Jésuites qui avaient rétabli en 1863 l’ancienne province de Champagne, s’établirent également en 1866 à Reims, à Versailles, en 1868 à Boulogne, en 1869 à Besançon (3). C'est vers cette époque également que les Jésuites de Pau et les Capucins d'Angers ouvrirent au public leurs chapelles alors que l’administration les en avait précédemment empêchés (4). Les Bénédictins s’établirent à Marseille en 1865, les Capucins à Perpignan en 1866 et au Mans en 1868, les Dominicains à Poitiers en 1867, ebc.
(1) Il est difficile d'étudier avec précision cette évolution de la politique du gouvernement, les documents d'archives étant très rares sur ce point.
(2) F:° 6.288, Aube. 14 | ;
(3) Voir Burnichon : La Compagnie de Jésus en France. Histoire d'un siècle.
(4) Voir chap. XVIII, $ 4.
Plusieurs nouvelles écoles secondaires congréganistes furent ouvertes.
Or les congrégations d'hommes étaient l’un des agents les plus actifs des progrès de l’ultramontanisme. L'administration des Cultes constatait en 1865 « qu’un certain nombre de congrégations pèsent d’une manière regrettable sur l'ordinaire, et que dans plusieurs circonstances, notamment dans la question de l’encyclique, elles ont eu la plus fâcheuse influence sur labbitude des évêques. » (1) Enhardies par le blâme infligé par Pie IX à Darboy pour avoir nié leur exemption, elles se considéraient de plus en plus comme indépendantes des évêques. Ginoulhac écrivait à Dupanloup, le 14 mai 1867 : « Ce que j'ai eu l'honneur de vous dire d’une dispense accordée à certains corps religieux m'est parfaitement certain, parce que les uns l’ont formellement avoué, et que les autres agissent ouvertement et constamment en conséquence. » (2)
D'autre part, les ultramontains disposaient toujours du principal journal catholique, le Monde. Ses deux éditions tiraient ensemble à plus de 9.000 exemplaires. Comme chaque numéro était lu par plusieurs lecteurs, et que le Monde était très peu lu par les laïques, ce tirage montre qu’il était lu par une très grande partie du clergé français. Dans un rapport du 18 décembre 1866, Duruy signala à l’empereur les plaintes des cinq évêques hbéraux siégeant au Conseil impérial de l’Instruction Publique, contre le Monde, qui contribuait à rendre « leurs diocèses ingouvernables » (3). Ils assuraient Duruy que si le gouvernement supprimait le Monde, l’épiscopat, échappant à sa pression, se prononcerait en majorité contre la politique de Pie IX.
Non seulement le gouvernement ne supprima pas le Monde, mais à la suite de la lettre impériale du 19 janvier qui annonçait un régime plus libéral de la presse, l’autorisation de fonder de nouveaux Journaux fut facilement accordée, et Louis Veuillot l’'obtint le 17 février. Il réunit par souscription les fonds nécessaires ; après avoir vainement tenté d'acheter le Monde, il fonda un nouveau Journal, et obtint de l’empereur l'autorisation de lui donner le nom célèbre de l'Univers, que revendiquait
(3) Duruy : Notes et souvenirs. Ils se plaignaient aussi du nonce, qui correspondait directement avec leurs prêtres.
le directeur du Monde, Taconet (1). L'Univers reparut le 16 avril 1867. Bien qu’assez modéré pendant quelques mois, il retrouva bientôt son ancien succès. Dès octobre ses deux éditions tiraient à 8.250 exemplaires, contre 6.400 à celles du Monde. En octobre 1868, le Monde était tombé à 4.500 tandis que l'Univers dépassait 10.000 (2). Ainsi le gouvernement, qui, par les nominations épiscopales, cherchait à fortifier dans l'Église de France l'opposition à la politique pontificale, laissait se développer deux des forces qui avaient le plus contribué à accroître la puissance du Saint-Siège en France: les congrégations d'hommes et la presse ultramontaine.
Ce fléchissement de la politique gallicane se manifesta encore à propos de la réunion des évêques à Rome. Maret, dans un mémoire du 25 mars, signala à l’empereur et à Baroche qu’elle risquait de donner lieu à une manifestation pour l'infaillibilité pontificale (3). Un publisciste ultra gallican, Jean Wallon (4), adressa une pétition au Sénat, où 1l rappelait comment la cour de Rome avait procédé en IS62, et déclarait que la proclamation de l’infaillibilité pontificale bouleverserait l'Église et l’État. Troplong signala cette pétition à Baroche : « Elle donnera lieu, écrivait-1l, à une discussion très sérieuse dans le Sénat. » Tardif, consulté, répondit à Hamille le 8 avril que Wallon avait sans doute rédigé sa pétition avec l’aide d’ecclésiastiques compétents. « Comme énoncé de faits et appréciation de situation, je n’y vois presque rien à reprendre. » [ne croyait pas cependant, que l’infaillibilité pontificale serait proclamée à cette occasion. « L'auteur ou les auteurs s’exagèrent aussi la gravité de la situation et attachent trop d'importance à la question religieuse. Est-il nécessaire ou opportun de réveiller les vieilles querelles du Sacerdoce et de l'Empire lorsque l'Empire est aussi gravement menacé que le Sacerdoce, lorsque toutes les forces vives du pays doivent s'unir pour la solution des question sociales qui vont plus vite qu’on ne le suppose ? » Cetle opinion, remarquable de la part d’un spécialiste des questions ecclésiastiques dont les tendances étaient gallicanes, s’imposait de plus en plus au personnel du gouvernement et à tous les conservateurs.
(1) F18 384. Voir E. Veuillot : Louis Veuillol. | Le
(2) En août 1867, le Journal des Villes et des Campagnes fut enfin autorisé à paraître tous les jours.
(3) Bazin : Vie de Mgr Marel. Pas
(4) Il dirigeait avec quelques amis la rubrique religieuse d’un journal impérialiste récemment fondé, l'Étendard.
La politique gallicane divisait le gouvernement et le clergé, c’est-à-dire les deux grandes forces conservatrices qui devaient s'unir pour lutter contre les révolutionnaires : c'est pourquoi elle fut graduellement abandonnée. Tardif conseillait cependant d'accepter le renvoi de la pétition au gouvernement, qui pourrait en tirer argument pour inciter la cour de Rome à la modération. « Quant aux évêques, il serait bon de leur donner toutes facilités pour le voyage, et de chercher à constituer dès à présent un groupe de prélats disposés à résister aux entreprises hasardeuses. » (1)
C’est à quoi se borna en effet le rôle du gouvernement. Contrairement à ce qu'il avait fait en 1862, il ne dissuada pas les évêques qui lui étaient les plus dévoués de se rendre à Rome, et il ne tenta d'obtenir du Saint-Siège aucun engagement relatif à l’objet de la réunion des évêques. Il paraît même n'avoir pas envoyé d'instructions pa ticulières à l'ambassadeur. Sartiges se borna, dans des conversations officieuses avec les conseillers du pape, à leur recommander de laisser à la cérémonie son caractère religieux et commémoratif (2).
Il y avait alors dans l’épiscopat français trois groupes principaux : les ultramontains intransigeants, au nombre d’une quinzaine, approuvaient seuls la politique du Syllabus et désiraient la proclamation de l’infailibilité pontificale, tout en regrettant parfois les exagérations et la précipitation des Jésuites romains. Pie, Doney, Mabile, étaient les plus influents. Les deux autres groupes étaient nettement hostiles à la politique de Pie IX. C’étaient d’une part les quelque trente évêques récemment nommés qui suvaient Darboy et Lavigerie ; et de l’autre, Dupanloup et ses amis, notamment ceux qui avaient signé avec lui en 1863 la lettre des sept évêques. Avec des tendances religieuses très analogues, ces deux groupes étaient profondément divisés par la politique, le premier étant favorable, le second hostile au gouvernement impérial.
Cette division était une cause de faiblesse. Le gouvernement semble avoir eu l'intention d’y porter remède par des nominations comme celles de Place, Hugonin, Thomas, qui, ayant des amis dans les deux groupes, pouvaient contribuer à les rapprocher. Les catholiques libéraux laïques, et la plupart des évêques amis de Dupanloup, tels que Guibert, Jaquemet, Dupont
(1) F2° 1.939, Wallon, voyant qu'il n'était pas soutenu par le gouvernement, retira sa pétition, qui ne fut pas discutée.
(2) Correspondance diplomatique, 12 mai 1867.
des Loges, restaient intransigeants dans leur opposition à l'Empire set jugeaient très sévèrement les évêques gouvernementaux (1). Leur hostilité empêcha toujours un rapprochement véritable entre les deux groupes. Cependant des prélats comme Mathieu, Marguerye, Ginouilhac y étaient favorables, et Dupanloup lui-même y était disposé, tant la lutte contre l’ultramontanisme autoritaire le préoccupait. Il déclara au procureur général d'Orléans que le clergé devait accepter, dans la question romaine, le maintien du slalu quo, et que les évêques qui se rendaient à Rome devraient être « prêts surtout à combattre les tendances rétrogrades d’une partie du haut clergé romain. Au surplus, chaque puissance catholique devrait être représentée à Rome de manière permanente par des cardinaux nationaux... Au sein même de l’Église de France, quelques évêques restent attachés à certaines idées excessives qui vont se produire de nouveau à Rome, et contre lesquelles 1l est nécessaire de réagir » (2). Dupanloup fut le principal organisateur de la résistance. Il se concerta par lettres avec ses amis et partit pour Rome plus d’un mois avant les cérémonies pour surveiller ce qui s’y préparait. Sa tâche fut facilitée par les dispositions des nombreux évêques modérés ou indécis. Ils étaient peu favorables à la politique de Pie IX, tant par crainte des crises qu’elle risquait de susciter que parce qu'elle portait atteinte à leur autorité. Non seulement les congrégations d'hommes s’affranchissaient de la juridiction de l’ordinaire, mais le mouvement d’indiscipline suscité dans le bas clergé par la multiplication et le succès des appels en cour de Rome, se développait de manière à inquiéter sérieusement les évêques (3).
Deux questions surtout préoccupaient les évêques français : le droit coutumier et l’infailhbilité pontificale. Très attachés au droit coutumier, c'était pour obtenir des dérogations au droit commun qu'ils désiraient un Concile général. Marguerye écrivait à Dupanloup le 26 février 1867 « qu’il serait bon de préparer un travail sur quelques questions de discipline touchant lesquelles les principes du droit commun, toujours invoqués à
(1) Voir dans A. Houtin : Le P. Hyacinthe dans l'Église romaine, les efforts faits par Montalembert pour détacher le P. Hyacinthe de Darboy. Voir aussi Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert.
(2) F2° 2,553 : Grandperret à Baroche, 26 avril 1867. Voir p. 804.
(3) Même des prélats ultramontains, comme Gousset et Gignoux eurent à en souffrir, (F?° 5.850, Maurice ; Gousset : Le cardinal Goussel; F1° 5.786 Dalon ; et AB XIX 525.)
Rome, ne sont pas observés en France, peuvent difficilement l'être, et même auraient besoin d’être modifiés dans un état de société si différent de ce qu’il était lors du Concile de Trente, et avant la grande Révolution. Le pape convient que ce travail serait nécessaire ; il me l’a dit à moi-même. En attendant, nous sommes dans une situation équivoque sur plusieurs points. Rome décide d’après le droit commun, et nous, nous sommes souvent en dehors dans la pratique, et même contre. On nous dit bien à Rome en conversation : faites pour le mieux, attendez, préparez les voies, etc. mais les ardents, en France, nous disent : vous êtes sans droit, et agissent de cette manière ; nos usages sont blâmés par des réponses de Rome, etc.; je trouve cette position fâcheuse, et même parfois embarrassante au point de vue de la conscience. Mer de Tours et Mgr de Grenoble me répondent qu'il n’y a rien à faire : Rome ne comprendrait pas nos demandes, elles seraient renvoyées aux congrégations et l'embarras augmenterait par des réponses toujours basées sur le droit commun. Il faut donc renoncer à toute démarche en ce sens. On peut cependant étudier quelques questions en vue de quelque occasion officieuse, pour nous conserver au moins une tolérance provisoire, dans les usages généralement suivis et justifiés. Parmi ces questions je signale celles-là : l’Index, cas réservés, réduction des legs, sociétés secrètes, chapitres et grands vicaires, communautés religieuses et droits des évêques, etc. Les Analecla (1) soulèvent sur toutes ces matières des difficultés pratiques qui troubleraient nos diocèses » (2).
L'autre question essentielle était celle de linfailhbilité pontificale. Cette doctrine était admise par presque tous les évêques français, même par des adversaires résolus du parti ultramontain, comme Dupanloup et Lavigerie. Mais, en très grande majorité, ils en jugeaient la proclamation inopportune ; elle heurterait l'opinion, renforcerait le mouvement hostile à l’Église, et pourrait susciter une crise dans ses rapports avec les États ; elle accroîtrait l’autorité de Pie IX et consacrerait le triomphe de la politique du Syllabus. La plupart des évêques désiraient donc qu’elle fût écartée du programme du Concile. Ils ne voulaient surtout pas que Pie IX profitât dela célébration du martyre de Saint Pierre pour faire proclamer l’infaillibilité
(1) Les Analecta juris pontifici étaient un périodique ultramontain rédigé à Rome, mais par des Français, et en français (Voir J. Maurain, Le Saint-Siège et la France... Appendice 1, el ci-dessus, page 553.
pontificale. Cette défimtion, sans discussion sérieuse, dans une réunion d’évêques qui n’était pas un Concile, eût été contraire aux traditions de l’Église, et aux droits de l’épiscopat. Elle n'eût pas permis de stipuler les conditions et les réserves sans lesquelles beaucoup d’évèques n’admettaient pas l’infaillibilité pontificale. Ginouilhac écrivait à Dupanloup le 31 janvier 1867 : « Je suis très préoccupé de l’objet probable de la convocation pour le mois de Juin... De toute part, on me dit que ce sera, ou la définition de l’infailhibilité personnelle ou au moins séparée du pape, ou la préparation à cette définition. Ce serait le couronnement de son pontificat.. À mon sens, il n’y a pas aujourd’hui de question plus grave que celle-là et les conséquences d’une définition semblable seraient désastreuses pour l'Église. Après la définition de l’Immaculée Conception dont on espérait tant humainement, et qui, au moins, était désirée par l’épiscopat catholique, nous avons eu la perte du domaine temporel. Après celle de l’infaillibilité papale, nous aurions, ou un schisme effroyable, ou une hostilité plus déclarée de toutes les puissances politiques et des intelligences les plus élevées contre l’Église. » (1)
Dur cette question d'opportunité, l’avis de Ginouilhac était partagé même par des évêques qui n'étaient ni gallicans, ni libéraux. Guibert, ultramontain d’origine, et qui l'était redevenu par hostilité contre le gouvernement impérial jusqu’à témoigner sa bienveillance à l'Univers ressuscité, écrivait le 25 avril à Dupanloup, qui allait partir pour Rome : © Il est bien important qu'il y ait là quelques prélats étrangers, de notre nation surtout, pour renseigner le Saint Père et les cardinaux sur l’opportunité de certaines questions qu'on pourrait proposer. Je n’ai rien appris, Monseigneur, touchant le projet de déclarer comme dogmes l’assomption de la Vierge et l’infailhibilité du pape. Comme Votre Grandeur, j'ai reçu dans le temps la lettre écrite au nom de Pie IX qui me demandait mon avis sur la tenue d’un Coneile, et sur les matières qu’on pourrait y traiter. J’ai répondu, et vous comprenez bien que dans le programme que je me permettais d'indiquer, je ne faisais point mention de lassomption ni de l'infaillibilité personnelle (2). La première vérité est admise par tout le monde ; je ne verrais aucun inconvénient à en faire
(2) Lettre du 24 juin 1865, citée par Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert. Le programme de Guibert portait surtout sur la discipline et les coutumes. Dupanloup avait établi un programme analogue. (Voir AB XIX 526, minute sans date d’une lettre à Antonelli.)
un article de foi, mais je crois cette déclaration tout à fait inutite. Quant à l’infaillibilité du pape, elle est admise généralement ; pour mon compte, je l’ai toujours professée, mais je verrais bien des inconvénients à s'occuper de cette question dans le moment actuel. Je serais bien étonné si, à Rome, on nous proposait des décisions de cette nature. Il y a autre chose à faire en ce moment. » (1)
Les évêques gouvernementaux, en informant Baroche de leur départ pour Rome, l’assurèrent que si l’on tentait de faire proclamer l'infaillibilité pontificale, ils s’y opposeraient. La plupart d’entre eux disaient d’ailleurs ne pas croire à une pareille tentative. Ils annoncçaient en outre qu’en matière politique, ils n'oublieraient pas à Rome leur dévouement à l’empereur (2).
Cinq cents évêques environ se réunirent à Rome, dont soixante-dix français. Le 17 juin, le pape leur adressa une allocution « dans laquelle il affirmait hautement, et dans leur entier, les doctrines proclamées dans le Syllabus. Cette déclaration a animé le zèle de ceux des prélats de toutes nations que leurs tendances rattachent à ce credo religieux politique, et la lutte s’est faite vive autour de l’adresse qui, le 26, doit être présentée au Saint Père .…. la majorité de nos prélats français voudraient que l’on évität d'introduire dans cette adresse tout ce qui pourrait, de près ou de loin, toucher aux questions politiques, et même tout ce qui, en matière de discipline ecclésiastique, serait trop absolu ». Les Français, plus nombreux, obtinrent d'avoir quatre représentants à ia commission de l'adresse, où les autres nations n'en avaient que trois (3). Ils se réunirent, et élurent leurs délégués au scrutin secret. Dupanloup eut seul la majorité absolue au premier tour. Régnier l’obtint au second, Bonnechose, au troisième. Mathieu fut élu au quatrième tour à la majorité relative (4).
Les Jésuites romains voulaient profiter de la réunion des évêques pour « faire prévaloir l’infaillibilité religieuse et morale du pape, en un mot, élever le Syllabus à la hauteur de l'Évangile » (5). La Civilla Catlolica du 15 juin proposa même une formule de
(2) F:* 1.939. Voir : Correspondance du cardinal Pie et de Mgr Cousseau, 20 avril 1867, Lavigerie à Cousseau.
(3) 18 juin, Sartiges à Moustier, Correspondance diplomatique. Des extraits de la Correspondance diplomatique sont conservés à F1* 1.939.
(4) Baroche 1.000. Doney à Baroche, %5 juillet 1868.
(5) 23 juin, Sartiges à Moustier, Correspondance diplomatique.
BAROCHE ET LA POLITIQUE GALLICANE Mie
définition. Les évêques français firent valoir que seul un Concile œcuménique pourrait définir un nouveau dogme. Les évêques assemblés à Rome étaient en général favorables à la réunion d’un Concile, mais, comme les Français, beaucoup d'étrangers tenaient pour peu opportune la définition de nouveaux dogmes, et voulaient surtout une révision de la discipline de l’Église. En outre, une rivalité assez vive se manifesta entre le clergé romain, habitué à diriger seul l’Église, et les évêques étrangers, dont beaucoup étaient convaincus de leur supériorité morale et intellectuelle, Devant ces dispositions, les Jésuites, qui avaient étéles premiers partisans d’un Concile, dans l'espoir d’y faire définir l’infaillibilité pontificale, craignirent au contraire qu'il n'aboutit à restreindre le rôle du clergé romain dans le gouvernement de l'Église. Ils cherchèrent à en faire ajourner la convocation, mais Pie IX l’annonça officiellement dans son allocution du 26 juin.
La commission de l'adresse désigna une sous-commission de six membres, dont l’ultramontain anglais Manning, Dupanloup, et le sous-secrétaire d'État aux Affaires ecclésiastiques, Franchi. Le cardinal de Angelis leur fut adjoint comme président. Il proposa un texte rédigé au Vatican, que Dupanloup s’efforca d’atténuer, tandis que Manning voulait au contraire le rendre plus intransigeant. La discussion paraît avoir été dans l’ensemble favorable à Dupanloup. Comme l’allocution consistoriale du 26 juin à laquelle elle répondait, l'adresse des évêques du 29 juin, ne faisait que peu de place à la question romaine : elle se bornait à confirmer les déclarations faites sur ce point dans l’adresse de 1862. Elle contenait une allusion à l'interdiction faite parle gouvernement impérial de publier l’encyclique. Ce blâme discret fut d’ailleurs peu remarqué. Au point de vue religieux, el e exprimait les doctrines de Pie IX, mais prudemment, en évitant les mots et les formules qui les symbolisaient pour l'opinion publique S les évêques attaquaient vivement les doctrines rationalistes, incitaient les princes et les peuples à se montrer dociles à l’Église, et déclaraient adhérer aux actes doctrinaux émanés du Saint- Siège ; mais le Syllabus n’était pas nommé. Ils exaltaient Île magistère pontifical, et l'autorité de la chaire de Pierre, à laquelle l'Église devait toujours s'attacher pour se préserver de l'erreur, mais le mot d'infaillibilité n’était pas prononcé (1). Grâce à
(1) D’après Maynard (Mgr Dupanloup, et M. Lagrange, son historien), ce mot aurait figuré dans l’adresse sans l'opposition de Dupanloup.
ces artifices, les deux partis pouvaient s’attribuer la victoire (1).
Cependant, surtout comparée à celle de 1862, la réumion des évêques de 1867 marquait un succès pour les modérés. Sur la question romaine, la cour de Rome elle-même n'avait pas cherché à susciter de protestations violentes. En matière religieuse, les modérés qui admettaient l’infaillibilité pontificale sans vouloir qu’elle fût proclamée ne pouvaient qu'être satisfaits de la rédaction de l’adresse (2). Quant à la procédure, la discussion avait été plus sérieuse qu’en 1862, et la cour de Rome, tout en jouant un rôle prépondérant dans la rédaction de l’adresse avait dû tenir compte de l’opinion des évêques. En outre, le clergé romain était atteint dans son prestige. « En effet, le sentiment qui semble être au fond des esprits parmi les membres de l’épiscopat étranger, quel que soit d’ailleurs son dévouement au Saint-Siège et à l’unité de la foi, c’est que l’administration centrale de l’Église est loin d’être parfaite, et il y a une tendance très marquée à souhaiter la fin de ce municipalisme romain, qui s’est inféodé toutes les congrégations comme tous les grands ministères qui gouvernent les intérêts ecclésiastiques et mixtes du catholicisme. » (3)
Aussi les modérés ,gallicans et libéraux, fondaient-ils de grands espoirs sur le Concile dont la réunion prochaine était maintenant officiellement annoncée.
(1) Doney, citant à Baroche le passage sur le magistère pontifical, ajoutait : « C’est là une reconnaissance implicite de l’infaillibilité pontificale, ou il faut renoncer à comprendre le langage humain. » (25 juillet 1868, Baroche 1.000.)
(2) Voir Lagrange : Vie de Mgr Dupanloup. Le cardinal Caterini, président de la congrégation du Concile, demanda aux évêques de communiquer au pape leurs observations sur un certain nombre de questions : dans ce questionnaire, daté du 6 juin, l'infaillibilité n’était pas mentionnée.
(3) Sartiges à Moustier, 6 juillet. Correspondance diplomatique, et K1° 1.939.