Mentana s
Un journal républicain, le Phare de la Loire, lança en 1867 l’idée d’un congrès international de la paix. Elle fut accueillie par la plupart des républicains d'Europe. Au nombre d’environ 10.000, ils se réunirent à Genève au début de septembre sous la présidence d'honneur de Garibaldi. Le congrès affirmait ainsi son caractère républicain et révolutionnaire. Il reçut l’adhésion du congrès de l’Internationale des travailleurs qui siégeait à Lausanne, ce qui le fit passer pour socialiste. Garibaldi, qui préparait depuis juillet un coup de main contre Rome, fit du congrès une manifestation contre la papauté. Arrivé le 8, il harangua « les citoyens de cette ville de Genève qui ont porté les premiers coups à la Rome papale ; le moment est venu de complèter l’œuvre de vos pères ; il y a dans la mission des Italiens qui ont si longtemps gardé le monstre, une partie expiatoire. Notre devoir est de l’abattre. Nous l’abattrons. Votre concours sera peut-être nécessaire : j'y compte ». Puis il revint en Italie et pressa ses préparatifs.
Le président du conseil italien, Rattazzi, encourageait publiquement les romains à chasser le pape, leur promettant, s'ils réussissaient, l'appui de l'Italie. La plupart des conseillers de lempereur jugeaient impossible de laisser renverser le pouvoir temporel. Moustier et Niel se prononcaient très énergiquement en ce sens. Or c'était à eux qu'incombait l'exécution des décisions du gouvernement impérial, ce qui leur donnait une grande influence. Dès le 6 août, Drouyn de Lhuys, qui restait membre du conseil privé,
(1) La source essentielle est Les origines diplomatiques de la querre de 1870-1871 t. XVII, XVII, et surtout XIX, qui donnent nonseulement toutce qui, dans la Correspondance diplomatique, est relatif à la question romaine, mais aussi les procès-verbaux des conseils des ministres rédigés par Rouher. Voir en outre le Livre vert italien {Archives diplomatiques, 1868, et bibliographie : Affaires d'Italie.)
avait écrit à Napoléon III que son honneur et son prestige étaient engagés : cet argument tirait une force particulière de la fin tragique de Maximilien après l'évacuation du Mexique par les troupes françaises. Si l'empereur «n’envoie pas une armée pour sauver le pape, il assumera la responsabilité de la chute d’un pouvoir qu’il n'aura ni défendu, ni laissé défendre. La fureur des partis se déchainera et s’écriera : « Après avoir aban- «donné Maximilien aux satellites de Juarez, on livre le pape au «séides de Mazzini ; » tout est difficilé mais cela est impossible»(1). Rouher lui-même, se prononca le 19 septembre dans le même sens, malgré le danger d’une alliance italo-prussienne. « Cette attitude me paraît seule conforme à notre dignité et à nos intérêts. Ne rien faire nous donnerait une apparence de complicité et renouvellerait toutes les accusations dirigées contre nous à propos des Marches et de l’'Ombrie. Ce serait pour les élections plus ou moins prochaines une cause assez sérieuse d’affaiblissement. D'ailleurs les temps actuels veulent que nous fassions énergiquement respecter la foi des traités, et une conduite résolue est plus propre à empêcher des alliances regrettables que Îles apparences de l’irrésolution. » I] fallait donc préparer l’expédition, Rouher préconisait d’ailleurs deux mesures destinées à ménager l'Italie : le corps expéditionnaire serait rappelé aussitôt qu'il aurait repoussé Garibaldi, et les troupes italiennes pourraient occuper une partie du territoire pontifical, ce qui « prouverait une communauté de vues » (2). Enfin l’impératrice était toujours ardemment attachée à la cause du pape (3).
Par crainte du gouvernement impérial, le gouvernement italien fit arrêter Garibaldi (24 septembre) et le renvoya dans son île de Caprera. Mais, sous la pression de l'opinion, 1l toléra les préparatifs des garibaldiens qui commencèrent des incursions sur le territoire pontifical ; il chargea Nigra d’aller à Biarritz dire à Napoléon ITT que ces troubles rendaient nécessaire l’occupation de Rome par les troupes italiennes. Napoléon s’y opposa et fit prévoir une nouvelle expédition française à Rome. Le gouvernement pontifical ne cessait de la réclamer, sans trop l’espérer ; il hâtait l’arrivée de volontaires français qui lui permissent, en attendant les troupes françaises, de résister aux garibaldiens. Ceux-ci multiplièrent leurs incursions et s’avancèrent tout près
1) Pradier Fœdéré : Documents sur l'histoire contemporaine, Paris 1871, in-8°. 2) Papiers el correspondance de la famille impériale. |
faire paraître en faveur du pape. (Voir Dupanloup : Lettres choisies.)
de Rome sans d’ailleurs trouver de concours chez les romains. L'armée pontificale leur tenait tête, mais, trop peu nombreuse, elle s’épuisait et la situation du pape devenait critique. Par l’encyclique du 17 octobre, Pie IX invita l’épiscopat à prescrire des prières publiques pour le Saint-Siège. Le gouvernement italien assurait que la frontière étant difficile à surveiller, il ne pouvait empêcher les garibaldiens de pénétrer sur le territoire pontifical.
L'empereur paraît avoir été décidé à assurer le maintien du pouvoir temporel du pape, même par une intervention armée ; toutefois, 1l désirait vivement éviter ce moyen extrême, odieux à l’Italie, plein de périls et de difficultés pour la France. Il pressa Victor-Emmanuel de « prendre toutes lés mesures néces- “saires pour rendre inutile une intervention française à Rome » (11 octobre). Son désir d'éviter cette intervention paraît s'être encore accru lorsqu'il quitta Biarritz, où il subissait uniquement l'influence de l’impératrice, et rentra à Saint-Cloud. Dès le lendemain (16 octobre), il réunit un conseil des ministres, auquel assistait l’impératrice ; il fit exposer la situation par Moustier et consulta les ministres : «M. Baroche : il ne lui est pas démontré que le mauvais vouloir du gouvernement italien soit encore entièrement démontré. M. de La Valette : cette question est fort délicate, elle divise les serviteurs de l’Empire ; mais pour lui le danger le plus immense des résolutions possibles serait celui qui nous ramènerait à Rome. M. de Moustier appelle l’attention du conseil sur les conséquences de l'attitude d’abandon qui serait le résultat de la violation de la convention du 15 septembre. Le ministre des Travaux Publics (1) insiste très vivement pour que nous occupions immédiatement et énergiquement Civita-Vecchia. Le ministre d’État opine énergiquement pour faire observer la convention. Le garde des Sceaux partage l'opinion du ministre de l'Intérieur. Après un très long débat, l'empereur décide: 10 Qu’on déclarera formellement à l'Italie qu’on s’opposera à l’entrée de ses troupes dans les États pontificaux ; 20 Qu'on lui notifiera que si la convention continue à être inexécutée, on enverra à Rome un corps d'occupation » (2). Comme Napoléon III, Rouher, tout en jugeant impossible d'abandonner le pape, cherchait à éviter l’intervention, ou à
(1) Forcade. PEU CR : .
(2) Procès-verbal de Rouher (Origines...). D'après Emile Ollivier el Stern (Geschichte Euro pa’s), Duruy se prononça comme La Valette et Baroche contre l'intervention. Les IVoles et Souvenirs de Duruy ne donnent aucune indication sur ce point.
MAURAIN, — POLITIQUE
la rendre acceptable pour l'Italie. Nigra le vit le 17 octobre et écrivit aussitôt au ministre italien des Affaires Étrangères : « Si Votre Excellence pouvait m’autoriser à déclarer qu’en redoublant d'efforts le gouvernement du roi saurait repousser l’invasion sans occuper le territoire pontifical, je réussirais peut-être encore à empêcher l’expédition française. Si Votre Excellence ne peut me donner cette autorisation, l'expédition française aura lieu. Comme nous avons déclaré que dans'ce cas nous interviendrions aussi, M. Rouher propose que la double intervention soit réglée d’un commun accord... M. Rouher prendrait en outre l'engagement de provoquer aussitôt que l’ordre aura été établi, une solution équitable de la question romaine. » (1)
Le 17 octobre, Rouher informe le conseil des ministres que Nigra sollicite instamment un délai de 48 heures : « L’empereur déclare adhérer à ce délai sans cependant interrompre les préparatifs nécessaires. » À la suite de nouvelles dépêches reçues de Florence sur l’activité des révolutionnaires, le conseil se réunit de nouveau le même jour et « discute longuement la question de savoir si ou non il y alieu de faire partir immédiatement les troupes ». Finalement, leur départ est ajourné, mais Moustier télégraphie au chargé d’affaires de France à Rome, Armand : «Que le gouvernement pontifical continue à se défendre énergiquement, l'assistance de la France ne lui fera pas défaut. » Le 20 octobre arrivent à Rome un général et un amiral français chargés d’études relatives à l’expédition éventuelle. Moustier somme d’autre part le gouvèrnement italien d’arrêter les préparatifs des Garibaldiens.Le 29 octobre, Rattazzidémissionne. Le gouvernement impérial, recevant de Florence des assurances satisfaisantes, annonce, dans le Moniteur du 21, que l’embarquement des troupes est arrêté. L'intervention paraît évitée.
Mais Rattazzi, resté provisoirement aux affaires, tolère, malgré les avis de Nigra, les enrôlements de volontaires. Garibaldi s'échappe de Caprera et prend le commandement de ses hommes. Le gouvernement pontifical, réconforté par le télégramme de Moustier du 17 octobre, est de nouveau excessivement inquiet. Antonelli télégraphie le 24 à Chigi : « Notre position est intenable et même la sûreté personnelle du Saint Père est menacée. L'article du Moniteur, qui n’est pas assez clair, se prête à de bien
Persigny, d’après ses mémoires publiés par de Laire d’Espagny, fut partisan de l’intervention ; contrairement à ce qu’il suppose dans sa note du 11 novembre 1867, l’impératrice y fut ardemment favorable,
(1) Livre veri italien.
tristes interprétations. » Armand, très dévoüé au Saint-Siège, insiste sur l’urgence d’une intervention. Au conseil des ministres du 24 octobre, «le ministre des Affaires Étrangères fait connaître les mauvaises nouvelles qui sont parvenues d'Italie et qui tendent à démontrer que la révolution l’emporte dans les régions du gouvernement italien. L’empereur, de l’avis du conseil, décide que desordres vont être immédiatement donnés pour le départ du corps expéditionnaire ». Le 25, une circulaire de Moustier annonce l’expédition française en ajoutant : « Nous ne voulons en aucune manière renouveler une occupation, dont, mieux que personne, nous mesurons la gravité. » Le 26 octobre, le Moniteur fait savoir que « l’empereur a révoqué les ordres qu’il avait donnés de suspendre l’embarquement des troupes réunies à Toulon ». Le même jour la flotte prend la mer. Au conseil du 27 octobre « Sa Majesté donne lecture de diverses dépêches du roi d’Italie, annonçant que le ministère Menabrea était formé mais ne pouvait se maintenir ou accepter si l’intervention militaire avait lieu. L'empereur a répondu qu'il était trop tard, que la flotte était partie. L'empereur décide qu’un nouvel envoi de 5.000 hommes sera dirigé sur Civita-Vecchia » (1).
Une guerre contre l'Italie paraissait alors presque probable. Niel l’envisageait (2) et considérait l’occupation de Rome comme une mesure stratégique importante qui mettrait en péril la domination piémontaise sur le sud de l’Italie, où elle était encore précaire. Le Saint-Siège et les cléricaux français espéraient la dislocation de l’unité italienne. L’impératrice, « qui dissimulait mal, sous un aspect calme, la satisfaction de son âme », dit à Pepoli que l'Italie, si elle s’appuyait sur la Prusse contre la France, donnerait raison à Thiers contre Napoléon III. « Je tiens, conclut-el e, à l'indépendance de l'Italie parce que c’est une œuvre française, non à l'unité, qui est l’œuvre de la révolution (3). »
Ce n'étaient ni les sentiments ni la politique de l’empereur.
(1) D’après les héritiers de l'amiral de Gueydon, qui commandait l’escadre, elle avait reçu, après avoir appareillé, l’ordre de rester en rapport avec les sémaphores, mais Gueydon, craignant un contre-ordre, aurait feint de ne pas voir les signaux qui lui étaient faits et aurait profité de la nuit pour s’éloigner.(Voir Mercier : Marin el Jésuite : Vie et voyages de François de Plas, 1890, ?, in-8° ; de La Gorce : Hisloire du Second Empire, t. V.) Les documents officiels paraissent montrer qu'il n'y eut pas de contre-ordre. |
(2) Voir de La Tour : Le maréchal Niel, Paris 1912, in-12. qe ,
(3) 2 novembre 1867, Pepoli à Victor-Emmanuel. Nuova Antologia, 16 juin 1900, Mentana.
Le conseil des ministres du 30 octobre, informé que le gouvernement italien faisait occuper une partie des États pontificaux, décida seulement de préparer des renforts pour le corps expéditionnaire et d'adresser des dépêches, «l’une à Florence pour blâmer l'entrée des troupes italiennes, l’autre pour faire connaître à Rome la démarche faite et engager le gouvernement du pape à éviter tout conflit ». Les risques d’un conflit étaient cependant très grands, en raison de la solidarité qui unissait d’une part les troupes italiennes aux Garibaldiens, de l’autre, les troupes françaises à l’armée pontificale, et de l’exiguité du territoire pontifical sur lequel toutes ces troupes se trouvaient réunies.
Le 30 octobre, le corps expéditionnaire, débarqué la veille à Civita-Vecchia, entra à Rome. Garibaldi, qui, entré le 24 sur le territoire pontifical, s'était avancé très lentement Jusqu'à quelques kilomètres de Rome, battit en retraite. Le 3 novembre, il fut rejoint à Mentana par une colonne formée de troupes pontificales et françaises qui mit ses volontaires en déroute. Le lendemain, Antonelli annonça au général de Faïlly, commandant le corps expéditionnaire son intention de faire attaquer les troupes italiennes. De Fally s’y opposa en disant que « ce serait une folie » (1). Antonelli renonça à son projet. Sur les démarches imstantes du gouvernement impérial, les troupes italiennes évacuèrent les États pontificaux. La guerre était évitée (7 novembre).
Le premier rapport de Failly se terminait ainsi : « Nos fusils Chassepot ont fait merveille. » Le conseil des ministres discuta pour savoir s’il convenait, en publiant le rapport au Moniteur, d’y laisser cette phrase. Le danger qu’elle présentait au point de vue politique fut reconnu, mais Niel en exigea le maintien pour faire connaître à tous la supériorité du nouveau fusil français, employé pour la première fois. Publiée dans le Moniteur du 10 novembre, elle fit en Italie une impression atroce. Elle accrut la douleur et la rancune qu'avait causées Mentana aux patriotes italiens.
Cependant l’empereur, qui n'avait décidé qu’à regret une intervention odieuse à l’Ilalie, s'efforçait au contraire de ménager les sentiments et les intérêts italiens. Moustier proposa dans une circulaire du 9 novembre la réunion d’une conférence des puissances catholiques, qui eût réglé la question romaine. Le pape l’accepta en principe et l’Italie ne s’y refusa pas. Le
(1) Rothan : La France et sa politique étrangère en 1867.
12 novembre, une note insérée au Moniteur félicita le gouvernement italien d’avoir évacué le territoire pontifical et réprimé les menées révolutionnaires, et annonçait le prochain rappel des troupes françaises. Le départ d’une troisième division pour Rome fut contremandé. Le corps d'occupation reçut l’ordre de se concentrer à Civita-Vecchia, ce qui fut fait le 2 décembre. Une division rentra en France.
L'empereur, ouvrant le 18 novembre la session législative, déclara au sujet de l’intervention française à Rome : « Notre conduite ne pouvait avoir rien d’hostile à l’unité et à l’indépendance de l'Italie, et cette nation, un instant surprise, n’a pas tardé à comprendre les dangers que ces manifestations révolutionnaires faisaient courir au principe monarchique et à l’ordre européen. Le calme est aujourd’hui presque entièrement rétabli dans les États du pape, et nous pouvons calculer l’époque prochaine du rapatriement de nos troupes. Pour nous, la convention du 15 septembre existe, tant qu’elle n’est pas remplacée par un nouvel acte international. Les rapports de l'Italie avec le Saint-Siège intéressent l’Europe entière, et nous avons proposé aux puissances de régler ces rapports dans une conférence, et de prévenir ainsi de nouvelles complications... » Le nouveau chef du gouvernement italien, Menabrea, se félicita de ce langage et demanda que l’évacuation fût terminée avant la conférence. Le conseil des ministres du 23 novembre diseuta « la question de savoir s’il faudrait évacuer très prochainement le territoire pontifical. Il est reconnu que si la conférence se réunit, l'évacuation devra avoir lieu. Dans le cas où la conférence ne se réunirait pas, il y aurait lieu de délibérer de nouveau sur les mesures à prendre ». Menabrea se déclara satisfait des explications de Moustier (3 décembre). À l'ouverture de la session, l'intervention francaise à Rome paraissait pouvoir être liquidée d'accord avec le gouvernement italien.