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II. — Le gAMaIs de Rouher

La seconde expédition de Rome, qui sacrifiait au Saint-Siège l'Italie démocratique et libérale et condamnait les romains à subir le despotisme clérical, fut accueillie avec indignation par les républicains français, favorables à lPunité italienne et hostiles à l’Église. Leur mécontentement, très vif dans toute la France, se manifesta surtout à Paris. Le 29 octobre, Napoléon III et l’empereur d'Autriche, sortant de l'hôtel de ville

furent accueillis par des cris de Vive l'Italie, Vive Garibaldi. Le ? novembre, des républicains allèrent au cimetière Montrmartre saluer le Lombeau de Manin ; beaucoup furent arrêtés. Des ouvriers, mécontents des députés républicains de Paris, qui n'avaient pas pris part à la manifestation, les sommèrent de donner leur démission pour protester contre l’expédition de Rome, mais ils s’y refusèrent.

Mentana contribua à diviser la France comme en 1849, le parti de l’ordre s’opposant aux républicains. En effet, la seconde expédition de Rome fut généralement bien accueillie, non seulement par les cléricaux, mais par tous les conservateurs. D'une part le congrès de Genève avait confirmé la solidarité des adversaires italiens du pouvoir temporel avec les révolutionnaires de tous pays, de sorte que la défaite de Garibaldi fut considérée comme une victoire de l’ordre social. En outre il parut que l'honneur de la France était en jeu, et que le gouvernement devait faire respecter les engagements pris envers lui par l'Italie, plus impopulaire que jamais depuis qu’elle se rapprochait de la Prusse. L'opinion était unanimement hostile à la guerre, et craignait qu’elle ne résultât de l’intervention ; mais cette préoccupation se dissipa lorsque les Italiens eurent évacué le territoire pontifical. Après tant d'échecs de la politique impériale à l'étranger, le succès rapide et décisif du corps expéditionnaire français fut accueilli avec satisfaction comme une preuve de la force militaire de l’Empire et un élément de prestige dont il avait grand besoin.

Cependant, deux craintes subsistaient parmi les conservateurs. Les uns, hostiles aux expéditions et aux aventures, craignaient, même après la guerre évitée, que l’occupation de Rome ne se prolongeât et ne devint une charge pour la France ; les déclarations officielles d'après lesquelles l’évacuation était prochaine ne les rassuraient pas entièrement. Ce sentiment se manifesta surtout dans les régions indifférentes en matière religieuse. D'autre part, dans les régions où le parti clérical était en lutte ouverte contre l'administration, notamment dans l'Ouest, elle s’inquiéta, ainsi que ses partisans, des concessions que le gouvernement pourrait être amené a faire à l’Église, Mentana paraissant devoir entraîner un rapprochement. Mais, dans l’ensemble, le personnel du gouvernement et de l’administration, de même que la masse des conservateurs, se réjouit de Mentana.

Dans le clergé, la satisfaction fut très vive, mais accompagnée de sentiments divers vis-à-vis du gouvernement impérial et sur

l’avenir de la question romaine. Pie IX exprimait chaleureusement sa reconnaissance pour l’empereur et acceptait la conférence qu'il avait proposée, mais sans confiance, Pour lui, la dislocation de l’unité italienne restait la seule solution durable de la question romaine, et 1l s’inquiétait du départ prochain des troupes françaises : « Si l’empereur cesse de venir en aide au pape, disait-il, le pape succombera et avec lui le principe monarchique. » (1) Dans le clergé et chez les cléricaux de France, deux tendances se maniestaient. Les modérés étaient satisfaits de ce que le gouvernement impérial avait fait pour le pape et du maintien du statu quo. Les intransigeants voulaient au contraire comme le pape la reconstitution intégrale des États pontificaux et la dislocation de l’unité italienne ; mécontents des longues hésitations de l’empereur, ils croyaient qu’il n’avait pas eu la ferme volonté de sauvegarder le pouvoir temporel, et que s’il était finalement intervenu, c'était par suite d’un concours de circonstances qui pouvait ne pas se renouveler, sous des influences qui pouvaient s’affaiblir ou disparaître. C'était par. suite des lenteurs de Garibaldi, c’est-à-dire également par hasard, que le corps expéditionnaire français était arrivé à temps. Or le gouvernement impérial annonçait l'intention d’évacuer Rome ; l’Église ne pouvait pas accepter le retour à la situation précaire où le pape se trouvait avant l'expédition.

Parmi les mandements par lesquels les évêques ordonnaient les prières publiques demandées par le pape, et qui furent presque tous publiés après Mentana, plusieurs portaient la trace de ces préoccupations (2). Les évêques de Bayonne, Besançon, Cambrai, Laval, Metz, Montauban, Moulins, Nîmes, Poitiers notamment, attribuèrent le rôle décisif dans la défaite de Garibaldi, non au corps expéditionnaire français, mais aux troupes pontificales ; ils passaient sous silence.le rôle du gouvernement impérial ou déclaraient qu'il n’avait apporté au mal dont il était responsable qu’un remède partiel et insuffisant, et réclamaient la reconstitution intégrale des États pontificaux. A part ces quelques exceptions, iles mandements étaient en général favorables au gouvernement impérial ; les évêques dévoués célébraient avec enthousiasme l'intervention qui justifiait la confiance qu’ils lui avaient témoignée. Mais l’épiscopal ébait

(1) Sartiges à Moustier, 20 novembre 1867. Correspondance diplomatique -et Origines.

(APN EONIRS RTE

de beaucoup lélément le plus modéré du parti clérical.

Avant l'ouverture de la session, le ministère fut modifié. Depuis que les ministres étaient appelés à défendre eux-mêmes leur administration devant les Chambres (19 janvier 1867), La Valette, qui n’était pas doué pour la tribune, sentait qu’il ne pourrait garder le ministère de l'Intérieur. Son remplacement plusieurs fois ajourné devait avoir lieu avant l’ouverture de la session. C’est à tort que son départ fut attribué à l'opposition qu'il avait faite à l’expédition de Rome (1). Dès le 15 octobre, en effet, Rouher adressait un mémoire à l’empereur sur le choix d’un nouveau ministre de l’Intérieur (2). Dans ce mémoire, les questions de politique religieuse n'apparaissent pas. Rouher ne s’y intéressait pas et il était alors surtout préoccupé de l’évolution libérale de l'Empire. Il indiquait, parmi les nombreux candidats envisagés, des cléricaux comme de Parieu, de Benoist, Buffet, Secris, de Talhouet, Pinard, des gallicans comme Rouland, Delangle ou de Royer, sans faire mention de leurs tendances religieuses. Parmi les sept candidats qu'il présenta par ordre de préférence, le premier, Magne, était de tendances cléricales, le cinquième, de Royer, était gallican, le septième, Pinard, était un catholique zélé ; les quatre autres n'avaient pas en politique religieuse de tendance bien arrêtée.

Pinard, ancien procureur général, était conseiller d’État depuis le 5 mars 1866. Reçu par l’empereur pour la première fois en 1865, il l'avait assuré qu’il ne souhaitait pas pour l’Église € une situation privilégiée », ni qu’elle dominât l'État; mais, «catholique, dans le sens sincère et complet du mot », il considérait « sa foi religieuse comme la condition du vrai progrès social » et voulait pour elle «la liberté de s’affirmer et de s’étendre » (3). Il fut nommé le 14 novembre ministre de l’Intérieur, comme catholique, sous l'influence de l’impératrice. Réserve faite des diplomates et des militaires, c'était sans doute le ministre le plus sincèrement dévoué à l'Église que Napoléon HI eût eu depuis le 2 décembre. L'influence cléricale fut encore renforcée dans le ministère par la nomination de Magne au ministère des Finances, que Rouher dirigeait depuisle début de l’année.

(1) D’après les Notes el Souvenirs de Mme Baroche, il aurait été question de faire passer La Valette de l'Intérieur aux Affaires Étrangères. L'expédition de Rome rendit celte solution impossible. La Valette fut nommé membre du conseil privé, et ne tomba nullement en disgrâce.

(2) Papiers et correspondance de la famille impériale.

(3) Pinard, Mon journal. Voir p. 684, n. 1.

Le Sénat se réunit le 28 novembre. Le nonce et les cardinaux modérés, Donnet et Mathieu, étaient d'avis de ne pas interpeller, c’est-à-dire de faire confiance au gouvernement. Bonnechose et les cléricaux laïques, conseillés par Walewski, interpellèrent (AE Bonnechose, le 29, attaqua avec violence l'Italie, contesta l'autorité de la conférence et réclama la reconstitution intégrale des États pontificaux. Le 30, Darboy soutint au contraire la thèse modérée. Il montra que l'intervention était « un acte temporaire... un remède ou un expédient.…. plus... une complication qu'une solution », et, tout en réservant les droits du pape sur ses anciens États, il préconisa un accord avec l'Italie sur la base du statu quo (2). Ce fut également la thèse de Moustier qui ne cacha pas les embarras où l'expédition mettait le gouvernement impérial, et déclara impossible de briser l’unité italienne. Il exprima l'espoir que la conférence assurerait la sécurité du pape de manière à permettre le retrait des troupes françaises de Rome (3). Le Sénat, toujours docile au gouvernement, se contenta de ces déclarations, qui correspondaient bien à la politique conciliante que le gouvernement impérial suivait depuis Mentana vis-à-vis de l'Italie. La séance « a été mauvaise pour les catholiques », déclara l'Univers (2? décembre).

Le Corps Législatif était beaucoup moins docile. Le Tiers Parti, depuis 1866, y prenait une influence croissante. La lettre du 19 janvier 1867 l’avait fortifié en annonçant plusieurs des réformes qu'il réclamait. La majorité, devant la décomposition de l’Empire autoritaire, sentait qu’elle n'avait plus intérêt à

(1) Voir Besson : Vie du cardinal de Bonnechose. Walewski, brouillé avec Rouher avait dû abandonner la présidence du Corps Législatif.

(2) Ce discours fut reproché à Darboy : Pie IX qui croyait toujours imminente la décomposition de l'unité italienne, regretta qu’il eût parlé « de faits accomplis » et déclara à Sartiges que si un laïque pouvait émettre une pareille théorie «un prêtre ne se trouvait pas autorisé à la tolérer ou même à la discuter, attendu qu'elle se trouvait textuellement condamnée dans le Syllabus » (proposition 61). (Sartiges à Moustier, 28 décembre 1867. Correspondance diplomatique.) (RS

Le cardinal Mathieu estimait au contraire que le discours de Darboy avait été irréprochable et très utile. Après le discours de Bonnechose, «l'affaire était perdue au Sénat comme affaire parlementaire. nous étions battus à plat sur toutes les coutures, L'archevêque de Paris a relevé l'affaire de la manière la plus honorable el la plus complète. 11 n’a nullement dit qu’il acceptait les faits accomplis, il a dit seulement que quand on se trouve en présence de faits, on ne peut pas en faire abstraction. » Son discours fit beaucoup d'effet : « J’appelle cela un véritable triomphe parlementaire, quoique d’un autre genre que celui du Corps Législatif. » AB XIX 519, Mathieu à Boiteux, 2 février 1868.

Voir l'Univers du 4 avril 1868. . LA

(3) Le gouvernement prévoyait déjà que la conférence ne pourrait pas avoir lieu. Voir Rouher à Baroche, 22 novembre 1867 (Baroche 982).

obéir aveuglément au gouvernement et qu’elle devait au contraire lui imposer sa politique. Elle venait de le forcer à atténuer la nouvelle loi militaire. En matière religieuse, elle partageait dans son ensemble l'hostilité du Tiers Parti contre les tendances laïques et démocratiques de Duruy, et son attachement au pouvoir temporel du pape. Depuis plusieurs années, elle avait amené le gouvernement à s'engager en sa faveur plus nettement qu'il ne l’eût souhaité. Elle était de plus en plus entraînée par le mouvement qui poussait les conservateurs à s'unir et à se concilier la grande force conservatrice, le clergé, pour combattre les républicains. Elle s’enhardissait dans ses tendances cléricales en voyant par la seconde expédition de Rome et par la nomination de Pinard que le gouvernement impérial n’était pas résolu à leur résister et pouvait être amené à les subir. Le gouvernement fut interpellé sur les affaires de Rome à la fois par les républicains et par les cléricaux.

Jules Favre, le 2 décembre, critiqua vivement l'intervention et montra que le gouvernement impérial, en organisant de concert avec le clergé le recrutement de la légion d'Antibes et de l’armée pontificale, avait violé le premier la convention de septembre. Il s’appuya fréquemment sur le discours prononcé par Moustier au Sénat : « M. le ministre des Affaires Étrangères a avoué lui-même que l’expédition ne terminait rien, qu'il n’y avait que des difficultés de plus. » Le gouvernement devait ou évacuer Rome ou s’y établir comme le défenseur du Syllabus. Le 3 décembre, Chesnelong répondit avec embarras sur le Syllabus et réclama de nouvelles garanties pour le pouvoir temporel. Jules Simon soutint que le pouvoir temporel, ne pouvant se soutenir sans l’appui de troupes étrangères, n’était plus pour le pape une garantie d'indépendance, et que la solution de la question romaine et des conflits religieux était la séparation de l'Église et de l'État. Guéroult exprima la déception des bonapartistes de gauche : «... J’ai cru que le gouvernement arriverait progressivement à l'application des idées libérales. Cette croyance est aujourd’hui ébranlée chez moi et sans doute chez beaucoup de bons esprits. s’il devait continuer à être soumis aveuglément à l’influence cléricale, je déclare qu’il n’aurait pas d’adversaire plus résolu que moi » (1).

(1) Dans leurs discours, Guéroult et surtout Jules Favre avaient réprouvé le matérialisme comme une réaction excessive contre le cléricalisme, Jules Favre l'avait assimilé au «culte des voluptés grossières, de ces spéculations qui permettent à quelques aventuriers de s'enrichir aux dépens des dupes qui suivent leur char menteur ». Les

Le 4 décembre, de Moustier répondit. Sur le Syllabus, il contredit la thèse soutenue en 1865 par le gouvernement impérial : «. nous sommes tous les enfants de 89, tous sincèrement attachés à ces principes. Nous croyons qu'ils ne sont à aucun degré en désaccord avec la thèse catholique. » C'était l'opinion qu’avaient soutenue naguère contre le gouvernement les cléricaux conciliants. Moustier eut des mots très durs pour l'Italie : « Il] m'a semblé qu’on ne nous conviait pas seulement au rôle de dupes, qu’on nous conviait au rôle de traîtres. On ne nous disait pas : « Nous violons la convention », on nous disait : « Venez la violer avec nous». Nous avons repoussé avec indignation cette complicité offerte avec une sorte de bonhomie qui en doublait l’affront » (1).

Mais quant au fond, Moustier ne donna pas satisfaction aux cléricaux. Il fit l’éloge de la politique italienne de l’empereur et souhaita la réconciliation de l'Italie et du Saint-Siège. « Si la conférence se réunit, nous examinerons.… si la situation de l'Italie est telle que la sécurité du Saint-Siège soit assurée. S'il en est ainsi, nous ferons cesser une occupation anormale. S1 la conférence ne se réunit pas, nous retombons sous le régime du 15 septembre, et alors nous demanderons au gouvernement italien s’il veut, cette fois, s’il peut l’exécuter, s’il consent à nous donner des assurances, des garanties plus fermes. Dans ce cas, nous remettrons une seconde fois la papauté entre les mains dé sa loyauté {Mouvement prolongé). Je prie la Chambre de me laisser achever ma pensée (oui, oui). L’occupation permanente ne pouvant être conseillée par personne, le jour où nous pourrons compter sur le bon sens du peuple italien, sur la sagesse de son gouvernement (bruil), sur la certitude de la sécurité entière du Saint-Siège, nous ne devrons pas rester à Rome.» (A pprobalion.) Telle était la politique du gouvernement impérial, mais non celle du Corps Législatif.

C’est alors que Thiers monta à la tribune. Il déclara que toute conciliation entre le Saint-Siège et l'Italie était impossible, eb attaqua vivement la politique des nationalités comme contraire

républicains avancés protestèrent avec indignation. Jules Favre les irrita de nouveau

par son discours de réception à l’Académie française où il exalta le spirit ualisme de son prédécesseur, Victor Cousin (23 avril 1868). Le Siècle défendit Jules Favre, mais l'Avenir National le critiqua. (Voir Maurice Reclus, Jules Favre). Peu auparavant, Gratry, dans son discours de réception à l’Académie française, avait ail l'éloge des principes

de 89, mais en attaquant vivement Voltaire.

(1) Nigra protesta contre ces paroles.

à l'intérêt de la France. Au point de vue religieux, il fit l'éloge de Voltaire, mais ajouta que les temps étaient changés : «la religion catholique était oppressive, elle ne l’est plus ». Le pouvoir temporel du pape était un élément essentiel de l’organisation de l’Église, et sa suppression porterait atteinte à la liberté du culte catholique, Par conséquent, il devait être défendu nonseulement par les catholiques, mais par tousles partisans de la liberté des cultes, par tous les Français attachés au « culte national... Je ne suis pas un apôtre du Syllabus ; on connaît mes études, ma vie, mes opinions ; mais je suis sensible au culte national, parce qu'il faut n'avoir rien dans l’âme, il faut n’avoir rien de la nation dans laquelle on est né si on n’est pas sensible au culte national ». Or la guerre de 1859 faisait peser sur la France la responsabilité des événements d'Italie. Si elle laissait succomber le pouvoir temporel ce serait elle qui l’aurait détruit. Thiers, tout en regrettant la formation de l’unité italienne, n’en réclamait pas la dislocation, mais il voulait que ce qui subsistait de l'État pontifical fût maintenu à tout prix. « Il y a eu grande sécurité à Rome quand nos troupes y sont arrivées; vous les retirez à Civita-Vecchia ; déjà les inquiétudes recommencent, et les menaces aussi. » Quant à l'Italie, si elle né pouvait pas se passer de Rome, si elle se heurtait à la France, elle n’aurait à s’en prendre qu’à elle-même de la dislocation de son unité (1). Ce discours fut accueilli par le Corps Législatif avec enthousiasme L'attaque contre le principe des nationalités, la volonté de maintenir définitivement ce qui subsitait du pouvoir temporel, l'abandon des revendications pontificales sur les provinces perdues en 1860, la défense du catholicisme présentée, non au point de vue religieux, mais au point de vue national, politique eb social, tout dans ce discours répondait aux sentiments de la majorité conservatrice. Elle manifesta hautement son approbation.

Le » décembre, le chef des partisans de l’Empire autoritaire, Jérôme David, vint à son tour € combattre les illusions que nous a révélées le langage de M. le Ministre des Affaires Étrangères au sujet de l’Italie ». Tout en critiquant sur certains points le discours de Thiers, il combattit les arguments que les adversaires du Saint-Siège tiraient du Syllabus : « Ces manifestations appar-

(1) Louis Veuillot avait exprimé le 17 novembre dans l'Univers une opinion analogue. Si la France empêche l'Italie de prendre Rome, l'unité italienne se disloquera : « Tout ce qui s’est fait en Italie depuis le traité de Zurich, étant contre nature, se dissoudra par nature... Il faut choisir entre Garibaldi et Pie IX. »

Lo

tiennent à l’ordre purement théologique... il ne serait pas Juste d'y voir un système politique. Le Saint Père, nous l’espérons, introduira des réformes dans ses États, mais il ne peut les accorder que quand il n’aura pas à en redouter les effets. » Il félicita le gouvernement d’avoir fait « une expédition contre les révolutionnaires du dehors et du dedans », et l’engagea à persévérer dans cette voie. Ainsi, les éléments les plus dociles de la majorité trouvaient trop favorable à l'Italie celui des ministres qui, dans le conseil, avait le plus fermement défendu la cause pontificale.

Rouher intervint alors et chercha d’abord par des attaques violentes contre Garibaldi et le congrès de Genève, à faire accepter la politique italienne du gouvernement. Puis, voyant que le Corps Législatif restait froid, il suivit le courant irrésistible qu'avait provoqué Thiers. « Il y à un dilemne : le pape a besoin de Rome pour son indépendance ; l'Italie aspire à Rome qu’elle considère comme un besoin impérieux de son unité. Eh bien, nous le déclarons au nom du gouvernement français, l’Italie ne s’emparera pas de Rome, jamais ! Jamais la France ne supportera cette violence faite à son honneur, et à la catholicité.. Est-ce clair ? » Cette fois, le Corps Législatif acclama Rouher comme il avait acclamé Thiers (1). Lorsqu'il descendit de la tribune, Thiers et Berryer obtinrent encore qu’il y remontât pour déclarer que par Rome, il entendait non seulement la ville, mais tout ce qui subsistait des États pontificaux. Vainement Jules Favre déclara que le gouvernement entreprenait «une tâche non seulement difficile, mais impossible ». Le Tiers Parti et la majorité exultaient de voir le gouvernement lié par l’engagement solennel que, depuis 1864, il avait toujours évité de prendre publiquement. Les auteurs de l’interpellation la retirèrent, et, sur la demande de Berryer, le Corps Législatif marqua son accord avec le gouvernement en votant l’ordre du jour par 237 voix contre 17.

Cette déclaration fameuse de Rouher marquait l’abandon de la politique italienne de Napoléon III. Le gouvernement impérial s’aliénait définitivement l'Italie, en s’opposant, non seulement dans le présent, mais pour toujours, à l’achèvement

(1) Cochin, présent à la séance, écrivit à Falloux : « Une assemblée aura sauvé le pape en 1849, une assemblée vient de le sauver en 1867. I fallait assister à ce Mentana parlementaire. M. David ennuie, mais montre que les fidèles eux-mêmes poussent le gouvernement. M. Rouher essaye en vain de rallier et d'enlever ses troupes sans proférer d'engagement ; il recule, froideur, il s'engage, de nouveau sympathies, adhésion... il essaye de se retirer, on ne le suit plus ; enfin il parle, précise, brûle les vaisseaux de M. de Moustier, blême et nerveux : acclamations incroyables, même des tribunes. » 7 décembre 1867 (A. Cochin, Ses lettres el sa vie).

de son unité. Il renonçait, en cas d’attaque contre le pouvoir temporel, à la liberté d’action qu’il s'était toujours réservée ; il abandonnait le seul moyen de pression dont il disposäât vis-à-vis du gouvernement pontifical ; il renonçait à l’espoir qui l’avait jusqu'alors guidé, d'aboutir à une solution amiable donnant satisfaction aux revendications italiennes, tout en assurant au Saint-Siège le libre exercice de son autorité spirituelle,

Napoléon III, Rouher et Moustier affirmèrent officiellement que le discours du 5 décembre exprimait la politique que le gouvernement avait toujours suivie en Italie (1) ; nul ne s’y trompa. Non seulement il en marquait l’abandon, mais il était en contradiction directe avec les assurances données maintes fois aux Italiens par l’empereur et ses ministres, que la question romaine serait réglée, à la mort de Pie IX, soit par un accord satisfaisant pour l’Italie avec le nouveau pape, soit par l'abandon de celui-ci s’il était intransigeant. L'empereur, au conseil du 6 décembre, félicita Rouher « de son beau discours de la veille, en ajoutant : « En politique, il ne faut jamais dire : Jamais ». Puis, comme tout le monde gardait le silence : « Supposez qu’à un moment «donné, le pape et Victor-Emmanuel s'entendent, que devient « le mot éloquent du ministre d’État ? » (2)

L'opinion ne se méprit pas sur le sens de la séance du 5 décembre. Montalembert écrivit à Thiers : « Voilà donc le gouvernement parlementaire rétabli grâce à vous... Voici le pape sauvé, au moins provisoirement, par vous, et aussi par l’empire de la parole publique, de la libre discussion, de la lutte au grand jour, de ce que tant d’aveugles catholiques ont si lâchement renié depuis 1852; nous voici revenus, grâce à vous, à ces grands jours de 1848 et 1849 où la vieille fibre religieuse de la France vibrait d'accord avec les meilleurs instincts sociaux et politiques

(1) F1°1.937. Napoléon III, félicité par plusieurs prélats du discours de Rouher, leur répondit en ce sens. Il écrivit notamment le 15 décembre à l'évêque d'Arras : « Les déclarations de mon gouvernement au Corps Législatif n’ont été que la confirmation de ma constante politique au sujet de la question romaine. J’ai toujours eu la pensée de préserver le Saint-Siège des agressions révolutionnaires. Jesuis heureux que l’ épiscopatrende justice à mes efforts. »

Rouher, acclamé après ses déclarations au Corps Législatif, avait dit : « Et vraiment Messieurs, sous l’émotion de vos applaudissements, j'éprouve en même temps une confusion véritable, car enfin quel est le jour, l'heure, l'instant où un autre langage a été tenu par le gouvernement impérial ? »

(2) Pinard, Mon journal. On raconta aussi que Napoléon III avait dit à Rouher : « Mais c’est le régime parlementaire qui est rétabli. » À quoi le ministre d'État aurait répondu : « Sire, il n’y a pas eu moyen de US autrement. » (Darimon, Histoire de 12 ans, Noïes et Souvenirs (1857-1869).

du pays. » (10 décembre) Falloux écrivit à Thiers : « Quelle victoire pour vous, et quel triomphe pour l’ordre moral dans l’Europe tout entière... quelle démonstration aussi en faveur de la libre discussion. » (1) (9 décembre) Dupanloup, présent à la séance, notait : « Au Corps Législatif, grand événement, Vraie joie de ce Corps, plus au pape que nulle assemblée ne le fut jamais. C'était comme à Malines. » (2) Sainte-Beuve, consterné des déclarations arrachées à Rouher, constatait comme Montalembert : « Eh bien, voilà le gouvernement parlementaire en pleine fonction ». (3) Persigny, qui avait approuvé l'expédition de Rome, fit part à l’empereur le 7 décembre de la profonde inquiétude qu’il éprouvait « quand l’Empire semble crouler de toutes parts, quand la lutte acharnée, implacable, que vous font ceux qui, sous prétexte d’établir le régime parlementaire, ont juré votre perte, se poursuit de succès en succès, quand enfin chaque victoire oratoire de vos ministres est une défaite pour Votre Majesté. J’ai suivi les derniers débats ; j'ai vu d’un côté la haine la plus atroce et quelque chose de plus que la haine s'adressant à vous et à vous seul... et de l’autre, votre gouvernement, forcé peut-être par la situation des choses, s’inclinant devant vos ennemis, demandant humblement à des adversaires acharnés de retirer leurs interpellations, abandonnant d’un trait toute la politique suivie depuis quatorze ans entre l’extrême droite et l’extrème gauche ; enfin faisant d’un acte énergique, d’une victoire de Votre Majesté, l’occasion d’un triomphe pour vos ennemis ». (4)

Menabrea déclara qu’une conférence était devenue inutile, Rouher ayant « pour ainsi dire tranché la question en la préjugeant d’une manière absolue en faveur du maintien de l'intégrité du territoire actuel du Saint-Siège » (12 décembre). Moustier,

(1) Voir les lettres de félicitations adressées à Thiers (Bibliothèque Nationale, Manuscrit 20.619), dont quelques-unes sont citées par D. Halévy : Le courrier de M. Thiers. Celle de Montalembert est citée par Lecanuet.

(2) Journal intime. Dupanloup avait ensuite été voir Thiers qui lui avait dit : « J'aime, je respecte, j'adore le catholicisme, mais je ne suis pas croyant... Je suis un

philosophe spiritualiste passionné. Je respecte, j'adore le Christ parce qu'il a sauvé le spiritualisme sur la terre. Je l'aime. Son culte me plait, »

Dupanloup demanda au pape de féliciter Thiers. Pie IX lui répondit de s’en charger: « Car, comme abusé par ses propres opinions, il a entremêlé à de louables pensées de nombreuses et graves erreurs, nous serions forcé en lui écrivant de mêler nous-même le blâme à l'éloge pour ne paraître pas tout approuver... » Maynard : Mgr Dupanloup

et M. Lagrange, son historien.

(3) 7 décembre 1867 : Lettres à la princesse. (4) Cité par T. Delord : Histoire du Second Empire, t. V.

dans ses négociations avec Nigra et dans une circulaire du 24 décembre, tenta vainement d’atténuer la portée du discours de Rouher, et d'établir qu’il ne modifiait en rien la politique impériale. L'Italie resta hostile et la conférence avorta. Napoléon III, ne pouvant obtenir de garanties nouvelles, ni des puissances, ni du gouvernement italien, dut laisser ses troupes à Rome. Elles devaient y rester jusqu’à la fin de l'Empire.

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