‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 117 sur 150 · III. — Les suiles de l'expédition de Rome · texte numérisé non relu

III. — Les suiles de l'expédition de Rome

La déclaration de Rouher consacrait la rupture de l’Empire avec les-démocrates anticléricaux. Elle fut assez bien accueillie des conservateurs, moins bien toutefois que ne l'avait été Mentana. Beaucoup considéraient l'occupation indéfinie de Rome comme une charge pour la France et une source de complications. Le discours du 5 décembre aggrava les inquiétudes que Mentana leur avait inspirées à cet égard.

Il fut acccueilli ave joie par le clergé, mais ne détermina pas de revirement dans son attitude vis-à-vis du gouvernement. Les intransigeants, en effet, ne considéraient le maintien de l'occupation que comme une solution provisoire, et ne se tenaient, pas pour satisfaits tant que le pape restait privé de la plus grande partie de ses anciens États. En outre, ils savaient que l’engagement pris par Roubher lui avait été imposé par les cléricaux du Corps Législatif et ils étaient persuadés que le gouvernement impérial ne le respecterait pas s’il n’y était pas contraint. Depuis 1899, les catholiques avaient eu à choisir entre deux tactiques : faire confiance à l’empereur, ou faire pression sur lui, en le combattant au besoin, pour lui imposer une politique favorable à l’Église. Le «jamais » de Rouher justifiait en apparence la première tactique, mais en réalité la seconde. Aussi le clergé et ses partisans restèrent-ils en grande majorité favorables à celle-ci, malgré le triomphe bruyant des évêques gouvernementaux. Le pape lui-même, tout en exprimant sa gratitude envers Napoléon IIT dans l’allocution consistoriale du 20 décembre et à l’occasion de la nouvelle année, n’était qu’à demi satisfait, des déclarations de Rouher, et n’était pas entièrement rassuré sur la politique future du gouvernement impérial (1). Il ne lui donna aucun témoignage effectif de satisfaction (2).

(1) Besson : Vie du cardinal de Bonnechose ; Dupanloup : Lettres choisies. (2) Voir chap. XXVII, $ 1er,

Le clergé français ne sortit pas de la réserve qu’il observait depuis plusieurs années. Sauf dans Igs pays légitimistes de l’Anjou et de la Vendée, où il resta très hostile au gouvernement, il parut en général un peu mieux disposé à son égard. Mais les préfets, en signalant cette nuance nouvelle de son attitude, ajoutèrent Souvent que son concours ne devait nullement être considéré comme acquis pour les élections prochaines. La détente produite par la seconde expédition de Rome permettrait seulement de travailler avec chances de succès à un accord pour lequel le clergé poserait ses conditions et exigerait des garanties. L'Univers annonça le 27 mars 1868 quelle serait sa tactique électorale : voter pour le candidat le plus dévoué à l’Église, qu’il fût ou non patronné par l’administration (1). La principale conséquence . intérieure de la seconde expédition de Rome fut donc négative. Elle empêcha la rupture totale entre l'Empire et l’Église qui eût résulté de la chute du pouvoir temporel. Le gouvernement impérial, en protégeant le pape, se préserva de l’irréconcihable hostilité des cléricaux, mais ne s’assura ni leur reconnaissance, ni leur confiance, m1 leur dévouement. Ils restèrent comme auparavant prêts à le soutenir ou à le combattre selon que sa politique serait ou non favorable aux intérêts de l’Église. L’occupation de Rome ouvrait les voies à un rapprochement, mais ne l’assurait pas.

Il se heurtait encore à de graves obstacles : la politique ecclésiastique inaugurée en 1860, la ‘direction imprimée par Duruy à l’Instruction Publique, le désaccord entre le gouvernement et les cléricaux du Tiers Parti sur la politique générale (2). Pinard était disposé, sur tous ces points, à des concessions qui eussent permis, en renouant l’alliance du gouvernement et du clergé, d’unir tous les conservateurs contre les républicains. Mais Pinard était isolé dans le conseil. Rouher, resté partisan du régime autoritaire, ne voulait pas d’une entente avec le Tiers Parti. Baroche continuait à suivre la politique gallicane qui mettait le gouvernement en conflit avec le Saint-Siège (3), el Duruy soutenait à cette époque les luttes les plus vives qui

(1) À propos de l'élection partielle de Lille, où le candidat officiel clérical, des Rotours, avait été soutenu par le clergé contre le républicain.

(2) Sur les conditions d'un rapprochement, voir l'Osservatore Romano du 28 mars 1868. (Cité dans la Correspondance diplomatique.) Pete |

(3) Le cardinal Pitra, dont Pinard avait été l'élève au petit séminaire d Autun, correspondait avec lui, et critiquait les prétentions du gouvernement en matière de nominations épiscopales. Elles furent intégralement maintenues. (Voir Battandier : Le cardinal J.-B. Piltra).

MAURAIN, — POLITIQUE

l’eussent encore mis aux prises avec le clergé. Même dans son propre ministère, Pinard n’était pas le maître, car il avait dû garder le directeur du personnel et du cabinet, de Saint-Paul, qui avait dirigé l’administration sous La Valette, et qui, soutenu par Rouher, continua à faire prévaloir le système autoritaire et à combattre le Tiers Parti.

Augustin Cochin, ancien camarade de Pinard, écrivait le 30 décembre à Falloux : « Ma conversation avec mon ami le ministre, ne me donne pas une haute idée, je le dis à regret, soit de sa volonté, soit de sa puissance. » (1) Elles furent bientôt mises à l’épreuve par le Siècle, qui demandait l’autorisation d'élever sur une place publique la statue de Voltaire, pour laquelle il avait depuis un an ouvert une souscription. L'empereur était indécis. Les cléricaux, qui attachaient une grande importance à cette question sur laquelle Dupanloup avait entamé une polémique avec le Siècle, s'adressèrent à Pinard, par l'entremise de Kolb Bernard. Ils purent constater sa bonne volonté, son peu d'influence, et sa crainte d’être compromis par des manifestations cléricales. Kolb Bernard écrivit le 29 janvier 1868 à Dupanloup (2) : « [Il se montre très résolu à refuser toute autorisation en ce qui concerne l'érection de la statue sur une place publique. Que s’il s’agit de quelque lieu fermé comme le vestibule d’un théâtre, un musée, ou tout lieu analogue où Voltaire apparaitrait comme littérateur, dramaturge, historien, ete., le ministre verrait ce qu'il aurait à faire... Tout cela suppose que le ministre aurait son entière liberté d’action et qu'elle ne serait pas gênée par une démarche publique, qui serait de nature à exciter les passions auxquelles 1l n’est pas toujours possible de résister. Le ministre verrait un acte de cette nature dans une pétition qui serait adressée au Sénat, et qui porterait le caractère épiscopal. Ce serait, de l’avis de M. Pinard, une levée de boucliers qui aurait à lui susciter les plus graves difficultés et à opposer des gènes considérables à son action personnelle et à ses intentions absolues de s'opposer au scandale que l’on redoute. » Pinard donna, en mai, l'autorisation d'élever la statue de Voltaire dans la cour de l’Institut (3).

Dans son Journal, où il se félicite hautement d’avoir empêché l'érection de la statue de Voltaire sur une place publique, Pinard

(1) À. Cochin, Ses lettres et sa vie.

(3) F3 417. Voir p. 892.

ne cite qu'un seul autre service rendu par lui à l’Église pendant son ministère : 1l laissa la Société de Saint-Vincent de Paul poursuivre sa réorganisation qu'elle avait commencée dès 1864 et qui, dès les premiers mois de 1867 était très avancée, les comités centraux s’étant reconstitués dans de nombreux départements (1). En raison des libertés nouvelles et du réveil de la vie politique, elle ne retrouva d’ailleurs pas l'influence que ses privilèges lui avaient assurée au début de l'Empire, dans une société opprimée (2). Ces faveurs discrètes ne compensaient pas, aux yeux du clergé, la politique gallicane de Baroche, et l’action laïque de Duruy.

. L'empereur se décida, dans les premiers mois de 1868, à faire voter les lois sur la presse et les réunions qui marquaient une étape décisive dans l’évolution libérale réclamée par le Tiers Parti (3). Mais celui-ci en désapprouva de nombreuses dispositions et persista à combattre un gouvernement que Rouher continuait à dominer. Au contraire, le clergé et les cléricaux autoritaires s’inquiétèrent de ces lois qui donnaient aux ennemis de l'Église de nouveaux moyens d'action (4). Ainsi, ni la politique ecclésiastique du gouvernement ni ses rapports avec le Tiers Parti ne furent sensiblement modifiés. Aussi la seconde expédition de Rome ne fut-elle pas suivie du renouvelle-

(1) Voir Pinard : Mon Journal, et Schall : Un disciple de Saint-Vincent-de-Paul au XIXe sicèle, Adolphe Baudon. La réorganisation ne fut achevée qu’en 1870. En 1867, une nouvelle tentative avait été faite par l’impératrice, aidée de Darboy, pour grouper sous le patronage officiel les œuvres et les sociétés de bienfaisance. Elle échoua, comme les précédentes. (Baunard : Vie du vicomte À. de Melun.)

(2) Comme depuis 1865, le gouvernement laissa les congrégations d'hommes fonder de nouveaux établissements.

(3) Quant à la loi militaire, elle n’eut pas de conséquences pour le clergé, mais le Fr. Philippe se plaignit de l’incorporation dans la garde mobile des célibataires des classes 1863 et suivantes qui avaient tiré de bons numéros. En effet, si les ecclésiastiques et les frères enseignant dans les écoles publiques étaient exemptés de tout service militaire, il n’en était pas de même, d’après la circulaire de Duruy, du 14 février 1866, des Frères qui enseignaient dans les écoles libres. En fait la garde mobile n'ayant pas été réellement organisée, les Frères ne paraissent pas avoir eu à souffrir de la loi. (F:° 3.972.)

(4) Voir p. 836, note 2. Au Corps Législatif, dans la discussion de la loi sur la presse, Jules Simon demanda l’'abrogation de l’article 8 de la loi du 17 mai 1819, qui punissait d’un emprisonnement d’un mois à un an, « tout outrage à la morale publique ou religieuse ». Il critiqua cette expression beaucoup trop vague contre laquelle s'étaient élevés en 1819 de Serre et de Broglie. «Je réclame, dit-il, le droit absolu de discussion, comme étant le droit de la science, le droit de la pensée humaine. Vos règlements, d’ailleurs, ne sont pas seulement odieux et injustes, ils sont impuissants. » Le rapporteur, de Beauverger, fit rejeter l'amendement : « Il y a des bornes établies, reconnues, il faut les maintenir ; ces bornes s'appellent depuis des siècles la morale et Ta religion. C'est l'honneur de la loi de les faire respecter, c’est aussi le salut de la société. »

ment de l’alliance entre l'Empire et l’Église qu’elle paraissait annoncer. *e Dans un certain nombre de diocèses, cependant, l’administration et le clergé se rapprochèrent. Une seule de ces tractations dépassa le cadre de la politique locale, celle qui aboutit à la reprise des relations avec Pie. Ce rapprochement, qui s'était ébauché en 1864, avait été arrêté par l’interdiction de publier l’encyclique, puis par l’évacuation de Rome. En août 1867, sur les instances de Pie, qui l’en sollicitait depuis 1864, Donnet envisagea la réunion d’un concile de la province de Bordeaux : il siègerait à Poitiers, en janvier 1868, pour le quinzième centenaire de la mort de saint Hilaire. Donnet sollicita l’autorisation de Baroche, qui fit des objections «sur l'opportunité de la réunion, sur le lieu même qui a été choisi », mais ne s’y opposa pas formellement (1). Le 7 décembre, Pie écrivit à Baroche pour remercier le gouvernement impérial des déclarations faites par Rouher au Corps Législatif. Le concile ne suscita aucun incident, et eut peu d'importance au point de vue religieux. C'était le premier concile provincial qui se réunissait en France depuis celui d’Agen (1859). [Il n’y en eut pas d’autre jusqu’à la fin de l'Empire. Au point de vue politique, le concile de, Poitiers facilita le rapprochement entre le gouvernement et Pie. Le concile, dans ses « acclamations », exprima sa reconnaissance à l’empereur. Donnet engagea Pie à lui demander audience. Pie, sur le conseil du gouvernement pontifical, s’y décida, et fut reçu le 26 février. C'était la condition fixée par Baroche depuis 1864 pour la levée de l’interdit (2). Les relations furent donc reprises entre l’évêque et les autorités civiles de Poitiers. Le préfet de la Vienne, Tourangin, qui, depuis 1864 désirait ce rapprochement, avertit d’ailleurs lui-même le gouvernement qu'il ne fallait pas en exagérer la

(17 février). Cependant, au Sénat, Ségur d'Aguesseau affirma que la loi permettait d'attaquer impunément « toutes les vérités morales et religieuses ». Au Corps Législatif, Berryer seul vota contre la loi. 23 sénateurs se prononcèrent contre elle, parmi lesquels le cardinal Donnet et des cléricaux tels que le baron Dupin, Ségur d’Aguesseau, de Vincent, etc., mais aussi des légistes laïques comme Delangle et Suin (4-7 mai 1868).

(1) F192,561, F19 5,591, Fe III Vienne 9. T. Delord : Histoire du Second Empire, &. IV. Baunard ; Histoire du cardinal Pie.

(2) F1° 2.561, mars 1868. Pie écrivit le 28 février à Cousseau : « Je puis vous confier que l’empereur n’est pas gai ; les lois qui se discutent lui enlèvent le dernier mérite de son gouvernement aux yeux des conservateurs, qui était de demeurer fort et de vouloir durer ; j'ai pu dire des vérités de premier ordre. » (Correspondance du cardinal Pie et de Mgr Cousseau.) Les lois dont il s'agissait sont les lois sur la presse et sur les réunions.

portée, et que les élections seules montreraient les véritables dispositions de Pie (1).

À part quelques évêques sur le concours desquels le gouvernement pouvait compter, et les prêtres de quelques régions légitimistes, qui lui étaient irréductiblement hostiles, le clergé français et ses partisans réservaient leur liberté d'action pour les élections de 1869.

(1) L'administration ayant repris ses relations avec l’évêque de Moulins, Dreux- Brézé, à la suite d’une visite qu’il avait faite à l’empereur à Vichy en juillet 1866, Plantier restait seul, frappé d’interdit. Il n’écrivit pas à l’empereur ni à Baroche après l'expédition de Rome. Cependant, un rapprochement s’esquissa au début de 1868, mais il fut arrêté par l'élection partielle du 3 août 1868, où le clergé soutint le légitimiste de Larcy contre le candidat officiel, Dumas. L’interdit fut maintenu jusqu’en mars 1869 ; il ne fut pas d’ailleurs strictement respecté. (F1° 2.549, Fic III Gard 7.)

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