CHAPITRE XXVI
Les conflits de Duruy avec le clergé
I, — Les cours secondaires de jeunes filles
Le Saint-Siège, depuis le vote de la loi de 1850, n’était pas intervenu en France dans les questions d’enseignement. La proposition 45 du Syllabus, qui condamnait l’enseignement laïque, se référait à des allocutions consistoriales anciennes (17 novembre 1850, 5 septembre 1851). Mais à partir de 1867, le pape se préoccupa des questions relatives à l'instruction publique, et notamment de la direction qu’elle recevait en France. Il y fit allusion dans sa lettre du 13 mai 1867 à Napoléon III (1). Dans le questionnaire du 6 juin qui fut adressé par le cardinal Caterini à tous les évêques catholiques, la sixième question portait sur l’enseignement, qui, à tous ses degrés, échappait trop souvent « à l’autorité modératrice de l’Église, à son action et à son influence » fui etinfluxu), ce qui le soumettait «à l’arbitraire de l’autorité civile et politique» et y faisait prévaloir «les opinions communément reçues de nos Jours ». Les évêques étaient priés d'indiquer les remèdes qui pourraient être apportés « à un si grand mal ».
A cette époque, les adversaires français de l’enseignement laïque portèrent la lutte sur un nouveau terrain. L'enseignement supérieur, dont l’État gardait le monopole, n'avait longtemps été l’objet que de rares attaques. Le congrès de Liége et le développement de l’anticléricalisme révolutionnaire au Quartier latin attirèrent l'attention sur lui. Un rédacteur du Journal des Villes et des Campagnes, Léopold Giraud, recueillit un certain nombre de faits tendant à établir que l’enseignement de la faculté de médecine de Paris était matérialiste, et en fit l’objet d’une pétition au Sénat : « Les soussignés : 10 Attirent, l’attention du gouvernement sur l’enseignement de certaines de nos facultés ;
(1) Voir p. 793, note ?.
2° Ils demandent, comme le seul remède à la propagation des funestes doctrines qu'ils signalent, la liberté de l’enseignement supérieur. » L'Univers (1) fit campagne pour cette pétition; elle fut enregistrée le 7 juin, avec 719 signatures. Melun, Chesnelong, Cornudet, fondèrent sous la présidence du sénateur Dariste une société d’éducation et d’enseignement, qui demanda la liberté de l’enseignement supérieur. Cependant, malgré l’adresse: des élèves de l’École Normale à Sainte-Beuve, cette question fit assez peu de bruit tant que Duruy n’eut pas engagé un nouveau conflit avec le clergé en cherchant à organiser l’enseignement secondaire des jeunes filles.
L'enquête du 16 juillet 1864 sur l’enseignement secondaire avait également porté sur les pensionnats de filles qui formaient alors le seul embryon d'enseignement secondaire féminin. Elle constata que plus de la moitié des pensionnats, et les plus importants, étaient dirigés par des religieuses, et que celles-ci, dans leur grande majorité, n’avaient pas le brevet, mais seulement la lettre d’obédience. L’inspection des pensionnats congréganistes, que Fortoul avait voulu organiser en 1854, n’avait pas été faite depuis 1858 (2). Duruy ne tenta pas de la remettre en vigueur. En dehors de l’enseignement primaire, non seulement l’État ne prenait aucune part à l'instruction des filles, mais elle échappait complètement à son contrôle. Dans son discours du 2 mars 1867 au Corps Législatif, Duruy, acceptant les idées émises par les républicains Carnot et Jules Simon, annonça l'intention de combler cette lacune. Il réunit aussitôt des renseignements (3).
Par circulaire du 30 octobre, il annonça aux recteurs comment il se proposait de procéder. Des cours d’enseignement secondaire spécial, c’est-à-dire sans latin ni grec, seraient donnés dans des locaux municipaux, par des professeurs de l’enseignement secondaire masculin : ils formeraient un cycle d’études de trois ou quatre ans, chaque cours durant six ou sept mois ; les élèves pourraient remettre des devoirs ; elles devraient, à la fin de chaque année, passer un examen, et l’ensemble des cours aurait un diplôme pour sanction. « Ces cours, s'adressant aux familles aisées ou riches, seraient naturellement payants », ce qui permettrait de rétribuer les professeurs, seule dépense néces-
(1) 24 mai et jours suivants.
(2) F179.979 à 9.985. L’inspection des pensionnats laïques devait être faite par des dames désignées par le préfet. Elle existait à peine.
sitée par l’organisation nouvelle. L'Université n’avait d’ailleurs pas à créer le nouvel enseignement, mais seulement à seconder les initiatives privées où municipales. Dans cette circulaire, Duruy multipliait les précautions : les jeunes filles seraient accompagnées aux cours par leurs mères, leurs gouvernantes, ou leurs maîtresses de pension. Tout en regrettant le manque d'instruction des jeunes filles françaises, Duruy insistait sur l'importance essentielle de leur formation morale et religieuse. Le rôle des familles et du clergé dans leur éducation devait donc rester capital ; il ne devait pas être réduit, mais complété par le nouvel enseignement.
Le ? novembre, Duruy adressa de plus aux recteurs une circulaire confidentielle (1). Il y faisait valoir que les nouveaux cours pourraient assurer, non seulement des revenus supplémentaires aux professeurs, mais « une augmentation d'influence morale » à l'Université. « J’insiste particulièrement. sur la nécessité de donner à ces cours le caractère d’une création municipale ou d’une œuvre commencée sous votre contrôle par une société de professeurs agissant en toute hberté. Notre entreprise trouvera des contradicteurs et des opposants dont je connais la violence. Il est bon de nous abriter derrière deux choses qui émousseront bien des traits : l’autorité municipale... la liberté des citoyens. Vous n’épargnerez rien pour assurer le succès, mais il entre dans mes vues que l’Université n’ait pas l’air, aux yeux du public, d'imposer un nouvel ordre d’enseignement. Elle répond à un appel. Si cette entreprise réussissait.. nous aurions contribué à faire disparaître le divorce intellectuel qui n’existe que trop souvent entre le mari et la femme. Que de fois l'harmonie n'est-elle pas troublée dans les ménages par des différences d'éducation, de sentiments et d’idées qui empèêchent les deux époux de se comprendre, les font vivre en deux mondes séparés et contraires. » Duruy invitait les recteurs à profiter de la session des conseils académiques pour donner aux inspecteurs d'académie des «instructions verbales ».
L'opposition prévue par Duruy se manifesta bientôt avec une extrême vivacité. Le 16 novembre, Dupanloup fit paraître une brochure, M. Duruy el l’éducalion des filles. Il contestait que Pinstruction des jeunes filles fût inférieure à celle des garçons. Il déclarait contraire aux convenances qu’elles se rendissent dans les locaux municipaux où devaient être donnés les cours.
(1) F1710.741. Elle ne figure pas dans le recueil de Delalain.
Il jugeait dangereux pour les mœurs, et surtout pour la religion qu'elles eussent pour professeurs des universitaires laïques, qui pouvaient être des jeunes gens, et dont les tendances étaient, souvent irréligieuses, comme le montrait l'adresse des normaliens à Sainte-Beuve. Comment s’en étonner, d’ailleurs, alors que les livres de Duruy lui-même, étaient entachés d’irréligion ?
Cette brochure eut aussitôt un grand retentissement. En quelques semaines, l’adhésion publique de plusieurs évêques et la vive campagne engagée par la presse cléricale montrèrent que Dupanloup, en s’opposant aux cours secondaires de jeunes filles, était une fois de plus le champion de l’Église de France. Depuis l'interdiction de publier l’encyclique, c'était la campagne la plus vive que l’épiscopat eût menée contre un acte du gouvernement. Elle s’ouvrait deux semaines après Mentana, au lendemain de la nomination de Pinard, avant la réunion des Chambres, c’est-à-dire alors que la question romaine et la politique générale de l’Empire traversaient une crise décisive. Ni la reconnaissance, pour les services que l’empereur venait de rendre au pape, n1 la crainte de l’indisposer à la veille d’un grand débat parlementaire, n'avaient décidé Dupanloup à ajourner l’attaque. Elles n’en atténuèrent nullement la vivacité, mais, n1 l’empereur, ni son gouvernement ne furent mis en cause. L’offensive visait uniquement et personnellement Duruy. De même, l’empereur laissa Duruy se défendre en toute liberté, mais sans lui prêter son appui. La bataille scolaire se déroula en marge de la politique générale.
Duruy, plus violemment attaqué qu'il ne l’avait jamais été, riposta avec une égale vivacité. Il ira une prompte vengeance de Dupanloup : dès le 21 novembre, des cours de jeunes filles furent ouverts à Orléans, sous le patronage du maire, Vignat (1), et en présence du préfet. Duruy les félicita : « Les sophismes el la violence de votre irascible prélat ne vous ont pas arrêté ; je vous en félicite et vous en remercie », écrivit-il à Vigna ; et au professeur Boucher, son ancien élève, qui avait organisé les cours : « Bravo ! vaillant soldat ! la ville est prise et l’ennemi est en fuite. » (2) Il annonça aussitôt à l’empereur cette riposte
(1) Vignat avait déjà été en conflit avec Dupanloup. Celui-ci avait refusé de bénir de nouvelles fontaines publiques, parce qu'il avait jugé inconvenantes les statues dont elles étaient ornées. (Fe III Loiret 12, avril 1864.)
(2) F17 10.858. Vignat répondit le 23 novembre : « J'étais résolu à patronner les cours de jeunes filles quelque hostile que fût l'attitude de notre bouillant évêque, mais j'avoue que je ne m'attendais pas à la violence de ses attaques. Cette violence même
au « pamphlet plein de talent, de sophismes et de haine » de Dupanloup. «C’est la menace de ces cours quine sont imposés à personne, et où la mère accompagne sa fille, qui a mis l’irascible prélat hors de ses gonds. Il y voit un péril pour les couvents, une menace contre les captations de testament et cela l’effraye : il a raison. » (1) À Paris comme à Orléans, la violence même de l'attaque de Dupanloup servit Duruy. L’impératrice, qui avait de la sympathie pour sa personne, sinon pour ses idées, envoya ses mièces aux cours ouverts à Paris, et deux ministres notoirement favorables à l'Église, Moustier et Magne, y envoyèrent leurs filles.
Par contre, les moyens de défense employés par Duruy suscitèrent des objections dans le gouvernement. Il avait adressé en quelques semaines aux journaux cléricaux 17 communiqués où leurs arguments étaient longuement réfutés ; il avait en outre le concours énergique de la presse républicaine. Pinard prétendit ne plus transmettre aux journaux que des communiqués très courts, et remplacer les autres par des articles dans la presse officieuse. Duruy protesta vivement auprès de l’empereur : « Le communiqué... parle aux lecteurs mêmes de l’opposant, dans son propre Journal, et la réponse va droit à ceux qui ont besoin de la recevoir. Qu'importe aux abonnés de l'Univers un article du Constitutionnel ou de la Patrie ? Ils ne le lisent pas, et ceux qui lisent ces deux journaux n’ont pas besoin d’être édifiés sur la valeur d’une assertion de l'Univers. » Chaque ministre, responsable devant l’empereur, devait pouvoir se défendre à son gré. Si le ministre de l'Intérieur peut contrôler ou réduire les communiqués d’un autre ministre, «c’est lui qui l’arme ou le désarme devant le public. En un mot, c’est le ministre de l'Intérieur maître de la bonne renommée et des intérêts les plus graves de ses collègues. ». «L'empereur a prescrit l’organisation de la défense dans chaque ministère ; voilà encore une vérité utile et pratique, à condition que nous ne regardions pas comme suffisant de faire rédiger des articles pour la presse semi-officielle. Les journaux opposants sont de toutes les couleurs, et se détestent entre eux ;.on peut toujours: en trouver quelques-uns qui acceptent avec empressement ce qui est désagréable à leur voisin. Quant à la petite presse,
nous a servis, puisqu'elle a rendu ma tâche plus facile et le succès des cours plus assuré... I voulait convaincre, il a révolté. » Boucher écrivait le 28 : « Je ne pourrais vous peindre l'agitation où est Orléans » ; 46 jeunes filles s'étaient inscrites.
(1) 21 novembre : Voir Duruy, Notes et souvenirs.
il suffirait, sans lui rien demander, d’avoir, de temps à autre, de l'esprit pour elle ; elle prêterait momentanément sa publicité en échange. Pendant la récente campagne, quelques articles jetés dans la boîte du Figaro et du Charivari ont passé. Le rire, en France, est une arme très sérieuse, et le gouvernement ne sait pas rire. » (1) Duruy eut gain de cause. Il continua à envoyer de longs communiqués à la presse cléricale, et à aider les journaux républicains dans leurs polémiques contre le clergé (2).
Le 9 décembre, ouvrant la session du Conseil impérial de l’Instruction Publique, il répondit officiellement aux attaques de Dupanloup : «... Les professeurs de l’Université, dont la vie a été consacrée aux nobles soins de l’éducation intellectuelle et morale, n’ont pu lire sans indignation les pages où ils étaient dénoncés aux mères de famille comme dangereux pour la foi et la vertu de leurs filles. L'Université est noblement vengée par la confiance qu’elle inspire. A Paris même, la plus grande dame de France, dont l'esprit est aussi élevé que la religion est profonde, fait suivre à ses deux nièces quelques-uns des cours de la Sorbonne. » Sur la proposition de Royer, le Conseil décida la publication de ce discours.
Dupanloup, ulcéré par l’ouverture des cours à Orléans, et encouragé par les adhésions de ses collègues, publia en décembre une seconde brochure, puis, en janvier, une troisième, La femme chrélienne el française, où il invoquait moins les mœurs et les convenances, comme dans son premier écrit, que les droits de l’Église. I déclarait ne combattre nil’empereur, ni son gouvernement, mais seulement Duruy et ses alliés, les républicains hostiles à l’Église, qui, seuls, avaient réclamé au Corps Législatif la création de l’enseignement secondaire féminin. Leurs journaux dévoilaient « le véritable caractère de l’entreprise de M. Duruy » qu'il avait tenté de déguiser dans la circulaire du 30 octobre. Les femmes faisaient en France la force du catholicisme parce qu’elles avaient jusqu'alors été « élevées sur les genoux de l'Église ». Voilà ce que l’on voulait changer. [Il s'agissait d’une « conspiration des libres penseurs contre la femme chrétienne
(1) MNoles et Souvenirs, 8 décembre. Duruy ajoutait : « M. Baroche se récrie contre l’immoralité d’un pareil procédé. »
(2) Dans le tableau général des villes où furent ouverts les cours (F17 10.741), on trouve pour presque tous cette mention : « Lettre confidentielle au recteur [ou à l'inspecteur] pour lui donner des renseignements destinés à Ta presse locale. » La Presse républicaine fut toujours favorable aux cours ; la presse cléricale leur fut MURS hostile. Les journaux officieux furent souvent hésitants ou neutres. (Voir F1°2.559, Dabert, juin 1868.)
et française ». Le projet de Duruy était contraire à la hberté de l’enseignement. « N’est-il pas manifeste que l’enseignement officiel, dans de telles conditions, écrasera l’enseignement libre ? » Or l’enseignement universitaire était suspect d’irréligion. Dupanloup attaquait nominativement, outre Duruy, plusieurs universitaires libres penseurs tels que F. Bouillier et Paul Albert. Renversant le mot célèbre de Montalembert, il déclarait : « Il y a un fait réel, énorme, évident, c’est que depuis dix ans, 1l se fait une campagne d'Italie à l’intérieur. » Le nouveau projet de Duruy n’était qu’une des formes de la guerre faite à l’Église.
Le clergé français soutint Dupanloup avec une unanimité bien rarement réalisée par lui sous le Second Empire. Il peut paraître surprenant que l’enseignement laïque des filles, toléré, sinon approuvé par le clergé pour les écoles primaires, ait rencontré de sa part une telle opposition lorsque Duruy voulut l’étendre aux études secondaires. Sans doute, les nouveaux cours devaient être donnés par des hommes, mais des hommes enseignaient dans certains pensionnats congréganistes de filles. Le véritable motif de l’émotion suscitée par le projet de Duruy fut sans doute qu'il concernait les classes riches, auxquelles le clergé s’intéressait plus qu’au peuple, parce qu’elles formaient le principal élément de sa puissance.
Duruy fut abandonné par la fraction de l’épiscopat qui jusqu'alors était toujours restée fidèle au gouvernement. Même les prélats, choisis pour leur bienveillance envers l'Université, qui siégeaient au Conseil impérial de l’Instruction Publique critiquèrent le nouvel enseignement. Le 9 décembre, Darboy, tout en regrettant la vivacité de la polémique, fit valoir ceux des arguments de Dupanloup qui ne mettaient pas l'Université en cause : les allées et venues des jeunes filles dans les locaux municipaux et l’appui, « immérité » disait-il, que la circulaire de Duruy avait recu de la presse républicaine. Meignan et Dubreuil le 11 décembre, défendirent Dupanloup tout en assurant qu’il n'avait pas voulu attaquer l’Université (1).
(1) Voir à F17 10.741 les procès-verbaux de ces deux séances. Celui de la première avait accentué tout ce qui, dans le discours de Darboy, pouvait être interprété comme un blâme à l'adresse de Dupanloup. Lorsqu'il fut lu le 11 décembre, Darboy était absent. Meignan, qui avait approuvé son intervention, déclara qu'il n'avait voulu et ne voulait s'associer à aucun blâme dirigé contre l’un de ses collègues. À une séance ultérieure, Darboy, qui n'avait pas éu connaissance du procès-verbal de la séance du 9, déclara ne pas comprendre le sens de la rectification de Meignan, Ce malentendu fut connu et exploité contre Darboy que l’on représenta, à tort, comme favorable au projet de Duruy. (Voir Correspondance diplomatique, 15 février 1868). I1 adressa au
Si Darboy et ses collègues gardaient dans ces critiques une modération qui leur fut amèrement reprochée, d’autres évêques très gouvernementaux et très hostiles à la politique de Pie IX, tels que David (1), et Hugonin (2) furent parmi les premiers à adhérer en termes très vifs, et publiquement, aux brochures de Dupanloup. En effet l’incrédulité notoire de Duruy, son action laïque, et son alliance patente avec tous les ennemis de l’Église discréditaient le gouvernement impérial au point de vue religieux. Les évêques qui voulaient s'appuyer sur lui pour résister au Saint-Siège voyaient donc tous leurs efforts et tous leurs espoirs compromis par la direction que donnait, Duruy à l’Instruction Publique. De plus l’occasion leur paraissait bonne de racheter par une protestation énergique leurs complaisances pour le gouvernement impérial, qui leur faisaient tort à Rome et auprès des cléricaux français.
Les lettres publiques d'adhésion que de nombreux évêques adressèrent à Dupanloup étaient en général très vives. Dans toutes, l’enseignement féminin était considéré comme le domaine propre du clergé. L’archevêque de Cambrai, Régnier, parlait de «nos jeunes filles ». Pie IX adressa lui-même le 21 décembre à Dupanloup un bref chaleureux de félicitations. Dupanloup fit savoir qu'il était approuvé par le pape ; le bref fut même publié au début de février sans que cette violation flagrante du premier des Articles Organiques fût suivie d'aucune sanction. L'intervention du pape décida ceux des évêques qui s'étaient jusqu'alors abstenus à envoyer leur adhésion à Dupanloup. Les plus modérés, qui, d’ailleurs, étaient d'accord avec lui sur le fond et regrettaient seulement la violence de ses attaques, ne publièrent pas leurs lettres d'adhésion (3). Dupanloup en recut, en tout, « près de 80 », c’est-à-dire que l’épiscopat français fut presque unanime à le soutenir. En outre, plusieurs évêques
contraire le 16 février à Dupanloup une lettre qui ne fut pas publiée, et où, malgré quelques réserves, il l’approuvait sur les points essentiels. « Sur la question elle-même, et sur ce qui fait le fond de votre réponse, je ne pense pas qu'il y ait deux manières de voir parmi les catholiques. [1 m'a toujours paru, d’ailleurs, que l'innovation de M. le Ministre ne tiendrait pas, malgré l’espèce de vie factice qu'elle emprunte à la polémique même et aux efforts dirigés contre elle. Le passé de M. Duruy pèse sur son prés sent comme vous le faites voir et comme il ne le sait que trop. » (Foulon: Vie de Mgr Darboy. Voir Boissonnot : Le cardinal Meignan). Dubreuil s’excusa auprès de Duruy d'avoir défendu Dupanloup (Notes el Souvenirs).
(2) F17 10.856, Caen.
(3) La lettre de l’évêque du Mans, Fillion, fut publiée par Dupanloup sans Paveu
de son auteur et à son vif mécontentement. (F17 10.896, Fe III Sarthe 7.)
publièrent des lettres pastorales contre les cours de jeunes filles (1). Pas plus que Mentana, le « Jamais » de Rouher n'avait atténué la vivacité de l'offensive cléricale (2).
Elle intéressait à la fois les nouveaux cours de jeunes filles, la situation de Duruy, et les rapports du gouvernement impérial avec l’épiscopat. À ce dernier point de vue, les catholiques hostiles à l'Empire se félicitèrent de cette bataille scolaire, survenue à l’époque précise où le clergé pouvait être tenté de se rallier. Augustin Cochin écrivait à. Falloux, le 30 décembre : « La campagne contre M. Duruy a le très bon effet de tenir les évêques dans l'indépendance sur le terrain de leurs vrais devoirs, dans un moment où plusieurs auraient préféré l’encensoir au fusil ; elle enraye une très vilaine entreprise. » (3) Dupanloup. qu'Augustin Cochin aidait à rédiger ses brochures, fut probablement satisfait de ce résultat, mais rien ne prouve que ce soit dans cette intention qu'il ait entrepris sa campagne.
Duruy voyait bien que toute son œuvre était en cause. Il écrivait le 7 janvier au préfet de l'Hérault, Garnier : « Je vous suis très obligé de l'appui que vous me prêtez contre cette émeute épiscopale. Rien de pareil ne s’est jamais vu en des temps réguliers. L'enseignement des filles n’est qu’un prétexte pour cette levée de boucliers. Les évêques voient avec effroi la société laïque bien résolue à chasser de son sein l’ignorance. L’enseignement spécial, les Cours d’adultes, l’estime revenant à nos instituteurs laïques en raison de leur dévouement à nos institutions et à leur fonction ; les curés s’apercevant que leur omnipotence dans la commune s’est partagée ; tout ce mouvement considérable qui se fait, non pas contre l’Église, mais en dehors d’elle (4), inquiète les évêques et les épouvante parce qu'ils se sentent menacés dans leur désir de domination. La chaire, le confessionnal,
(1) Angebault, Bonald, David, Donnet, Dupont des Loges, Guibert, Place, Plantier, Regnault, Wicart.
(2) Les républicains estimaient au contraire qu’elle en avait été encouragée. Voir l'article du Progrès de Lyon, intitulé : « A quand les bûchers ? », que le baron Dupin cita au Sénat le 19 mai 1868 : « Du train dont vont les choses, on ne sait plus où s’arrêteront les prétentions des catholiques. Depuis Mentana, et le fameux « jamais » de M. Rouher, le jésuitisme, chassé de France sous la monarchie d'avant 1789, a relevé la tête et parle maintenant en maître. »
(3) A. Cochin, ses lettres et sa vie.
(4) L’évêque de Périgueux, Dabert, écrivait le 4 juin 1868 au préfet de la Dordogne : « Il paraît que c'est un parti pris : tout ce qui se fait officiellement aujourd’hui en vue de propager l'instruction, n'importe en quel sens ou à quel degré, doit devenir étranger à l'influence religieuse. Voilà pourquoi tout ce qui se fait devient si facilement hostile à la religion, car en matière d'enseignement, elle peut dire comme son divin fondateur : Quiconque n’est pas pour moi est contre moi. » (F1° 2.559.)
l'autel et le temple ne leur suffisent pas : il leur faudrait la main mise sur la loi civile, et pour y arriver, ils voudraient saisir les Jeunes générations. À nous, Monsieur le Préfet, de défendre et de sauver ce que nos pères ont conquis et nous ont légué au prix de tant de sacrifices. » (1)
La vivacité même des attaques qu'un si grand nombre d’évêques dirigeaient simultanément contre Duruy, le soin qu'ils prenaient de ne mettre en cause que lui, les bruits qui couraient de sa chute prochaine, indiquaient trop nettement le but de la campagne pour n’en pas compromettre le succès. Le journal officieux du pape, l’Osservatore Romano, déclara ouvertement que le renvoi de Duruy était la première condition que devaient exiger les catholiques pour prêter leur appui au gouvernement dans les prochaines élections (2). L’évêque d'Amiens, Boudinet, qui avait publiquement condamné les cours de jeunes filles et que le recteur de Douai signalait à Duruy comme un « ennemi très acharné, très opiniâtre, très persévérant » (3), dissuada Angebault de susciter une démarche collective des évêques auprès de l’empereur : « Je craindrais, écrivait-il, que ces coups redoublés frappés sur la tête de M. Duruy ne fissent que l’enfoncer davantage dans sa position et de l’y rendre plus solide. L'empereur y met, nous le savons, de l’amour-propre. Céder à ces manifestations des évêques lui répugne, et, dans son entourage, même ceux qui pensent comme nous sont de cet avis, » (4)
Mais si Duruy resta au ministère, l’organisation des cours de jeunes filles rencontra de très grandes difficultés. L'Université, cependant, répondit avec enthousiasme à l'appel de Duruy. Après tant d'années de défiance et d’oppression, elle était fière et heureuse de seconder un ministre sorti de ses rangs, fidèle à son idéal, qui la défendait hautement et lui faisait confiance, un chef énergique, hardi, et toujours prêt à payer de sa personne. Beaucoup d’universitaires avaient connu personnellement Duruy comme camarade, comme professeur, comme inspecteur (5). Presque tous avaient à cœur de servir sous ses ordres
(MEN I0 857; (2) Correspondance diplomatique, 28 mars 1868. (3) F17 10.857, 20 décembre 1867. | (4) Gillet : Vie de Mgr Angebault. Voir Correspondance diplomatique, 15 février 1868. \ Pyres
(5) La plupart des collaborateurs de Duruy, notamment son secrétaire Ernest Lavisse, qui s'oceupa particulièrement des cours de filles, appartenaient également
la cause de l’Université. L'opposition du clergé stimula encore l'amour-propre universitaire. Pourtant, même de ce côté, les cours rencontrèrent certaines difficultés. Quelques professeurs catholiques ne voulurent pas collaborer à un enseignement condamné par le clergé (1). D'autre part, l’admimistration ne voulut pas avoir recours à des professeurs notoirement irréligieux, dont certains s'étaient compromis par des conférences libres d'enseignement supérieur. Enfin, quelques professeurs donnaient des lecons dans des écoles de filles, parfois même dans des pensionnats congréganistes, ce qui les empêcha de prendre part à une organisation concurrente. Quant aux administrateurs, certains craignirent de compromettre par une lutte ouverte avec le clergé la prospérité des lycées et collèges dont ils avaient la direction. Mais, dans l’ensemble, administrateurs et professeurs firent tous leurs efforts pour organiser le nouvel enseignement. Duruy dut même souvent modérer leur zèle : il les dissuada surtout de soutenir eux-mêmes des polémiques contre le clergé dans les journaux.
Il fut très facile au clergé d'organiser une opposition efficace. Duruy désirait que quelques jeunes filles pauvres fussent admises gratuitement à suivre les cours pour y acquérir « un savoir qui sera pour elles un honorable moyen d’existence » (2). Mais il reconnaissait que ces cours, payants pour presque toutes les élèves et qui n’assuraient l’accès d'aucune carrière, s’adressaient presque uniquement «aux familles aisées ou riches ». Or c'était dans ce milieu, et surtout auprès des femmes, que l'influence du clergé s’exerçait le plus fortement. Il n’eut, en général, pas même besoin de faire ouvertement pression : les sermons hostiles au nouvel enseignement furent assez rares ; mais en confession, les jeunes filles et leurs mères furent invitées à ne pas y prendre part. A l’exception de quelques évêques qui restèrent neutres (3), le clergé fut unanime dans son opposition. Les congrégations, très puissantes auprès des classes riches des villes, y prirent une part discrète, mais considérable. Le nombre des
à l’Université. Ces relations personnelles de Duruy et de ses collaborateurs avec beaucoup d’universitaires fut pour lui une grande force.
(1) À Amiens, Lyon et Périgueux, notamment. A Lille, un professeur d'histoire, Chon, accepta, puis refusa, « changeant d'avis cinq fois en six semaines » (16 janvier 1869). Le recteur, Fleury, proposa de faire lui même les cours. Duruy nota : « Féliciter Fleury ; le charger de dire à Chon, notre ancien camarade, ce que je pense de sa petite trahison, » (F17 10.857 Douai.)
(2) 25 octobre 1868, rapport à l’impératrice.
(3) Foulon et Dubreuil, notamment.
familles aisées disposées à résister aux instances du clergé était très faible. Même parmi les fonctionnaires, les universitaires seuls envoyèrent presque tous leurs filles aux nouveaux cours : les autres s’abstinrent souvent, surtout les magistrats, qui, soit comme pères de famille, soit comme membres des conseils départementaux et académiques, se montrèrent en général peu favorables au nouvel enseignement. L'’abstention des familles catholiques fut si générale que la bourgeoisie protestante, même dans les villes où elle était très peu nombreuse, comme Bordeaux, Orléans et Toulon, fournit souvent aux nouveaux cours une bonne partie de leurs élèves.
Les écoles où les jeunes filles recevaient un enseignement secondaire élémentaire, même lorsqu'elles n'étaient pas dirigées par des religieuses, étaient pour la plupart sous la dépendance du clergé. La collaboration que Duruy aurait voulu établir entre elles et les nouveaux cours ne se réalisa presque jamais. Il y “eut au contraire concurrence. Le nouvel enseignement, outre l’opposition que lui faisait le clergé, avait à lutter contre des habitudes séculaires et contre le sentiment des convenances, très puissants auprès des classes riches, conservatrices, formalistes et timorées. Ce fut une grave difficulté de plus pour le recrutement des élèves. Les préfets, laissés libres par le ministre de l'Intérieur, montrèrent selon leurs sentiments personnels et la situation politique locale des dispositions très différentes vis-àvis du nouvel enseignement. Celles des maires et des conseils municipaux, dont dépendait en grande partie l’établissement des cours, furent plus diverses encore.
Dans l'Ouest, la puissance du clergé empêcha partout d'ouvrir les cours, sauf à Napoléonville, vieux centre de bleus, où 20 jeunes filles furent inscrites (1). Même dans les grandes villes, Nantes, Brest, Angers, Laval, Le Mans, l'administration universitaire dut renoncer à ses projets. Il en fut de même dans toute la basse Normandie, moins eléricale que l'Ouest, mais très hostile aux nouveautés. Le recteur de Caen, jugé trop peu acLif, reçut une admonestation du ministère : « I ne faut pas oublier. que si le concours des municipalités est extrêmement désirable à tous égards, il n’est cependant pas indispensable. » Les commu niqués adressés à la presse cléricale, et reproduits par le Bulletin
(1) Les jeunes filles étant presque toutes accompagnées, le nombre des auditrices était très supérieur à celui des inscriptions. À Napoléonville, par exemple, 60 dames ou demoiselles assistaient à l'ouverture des cours.
administratif de l’Instruction Publique fournissaient « les éléments d’une polémique digne et sérieuse » où le recteur devait seconder les journaux locaux favorablement disposés (1). L'échec fut total cependant dans son académie, sauf dans la Seine-Inférieure, où grâce à un préfet très favorable, Le Roy, des cours furent ouverts à Rouen (49 inscriptions ) et à Dieppe (23).
Dans le Nord, l'opposition du clergé arrêta l’essor des cours qui s'étaient ouverts à Valenciennes et à Cambrai (30 et 12 inscriptions). Elle irrita le conseil municipal de Lille, démocratique et anticlérical, qui demanda que des cours fussent organisés. Mais le maire conservateur et la bourgeoisie lilloise, que le recteur tenait à ménager dans l'intérêt du lycée, ne leur étant pas favorables, les cours ne furent pas ouverts.
Dans la région parisienne, d'assez nombreux cours furent ouverts, outre ceux de Paris. À Amiens, Boudinet les combattit vivement. Le préfet, qui espérait le concours du clergé dans une élection partielle, n’assista pas à l'ouverture des cours (2), non plus que le maire. Mais le parti anticlérical les soutint, et il y eut plus de 30 inscriptions. Boudinet cessa ses relations avec l'inspecteur d'académie et menaça de ne pas aller au lycée donner la confirmation. Îl se plaignit d'un professeur du lycée, Bohn, qui, dans un cours aux jeunes filles, avait évalué’ à 100.000 ans l’ancienneté d’un crâne préhistorique. L’inspecteur d'académie fit des observations à Bohn, mais Duruy le félicita personnellement d’avoir contribué à organiser les cours.
À Beauvais, les cours, malgré l'appui résolu du maire, n’eurent que 9 élèves. « L'opinion publique nous est favorable, écrivait l’inspecteur d'académie, mais les mères de famille entendent disposer de leurs filles ; or, dans la société beauvaisienne, les mères sont absolument sous la main du haut clergé. Pour maintenir la paix du ménage, des hommes intelligents et libéraux, sympathiques à nos efforts, nous refusent leurs filles. » (3) Le président du tribunal, après avoir été le premier à inscrire sa fille, ne l’envoya pas aux cours. Les cours furent
(1) F17 10.856, 26 décembre 1867.
(2) L'inspecteur d'académie écrivait au recteur le 19 décembre : « Le préfet est persuadé que l’évêque le sert dans l'élection de Péronne. J'attends le résultat de dimanche pour lui démontrer le contraire. » (F1? 10.857.) Le clergé vota en effet en majorité pour le légitimiste qui fut élu. Il n'avait d’ailleurs pas été officiellement combattu par l'administration. (F'e III Somme 7, décembre 1867, janvier 1868).
(3) 5 juillet 1868, K17 10.858.
LES CONFLITS DE DURUY AVEC LE CLERGÉ Sp1
également ouverts, mais avec peu d'inscriptions, à Saint- Quentin (15), Versailles (15), Chartres (18, dont 8 filles d’universitaires), Tours (24), Bourges (15). Le grand succès fut Orléans, avec 57 inscriptions. Une fois de plus, l'influence de Dupanloup se montrait aussi faible dans son diocèse que grande dans l’Église de France (1).
À Dijon, le conseil municipal démocratique ne s’intéressa pas à des cours dont ne pouvaient bénéficier que des familles riches. Il institua par contre pour les filles des cours d'enseignement primaire, supérieur. Des cours secondaires furent ouverts à Troyes (15), à Auxerre (20), à Clamecy, où une vive polémique s'engagea entre républicains et cléricaux. Le ministère de l'Intérieur se plaignit à Duruy : « … cette polémique offre le double inconvénient de provoquer les querelles religieuses, et de rendre possible une entente entre les membres de l’Université et le journal qui représente l’opposition radicale et antidynastique dans le département de la Nièvre. » Duruy répondit qu'il avait fait donner l’ordre aux professeurs « de se tenir en dehors de toute polémique, et de ne répondre à aucune provocation. » (2)
Aucun cours ne put être ouvert dans la Haute-Marne, les Vosges et la Meuse. Dans la Meurthe, la neutralité de Foulon, l’activité de l'inspecteur d'académie, Maggiolo, le concours du préfet, des municipalités et de la presse démocratique (3), assurèrent le succès des cours qui réunirent 58 adhésions à Nancy, 34 à Toul, 34 à Lunéville. Les cours s’ouvrirent à Metz, grâce à l'inspecteur d'académie, Hanriot et au préfet Odent, qui étaient déjà en lutte contre l’évêché au sujet de l’enseignement du français. Il en résulta un vif conflit. Dupont des Loges Hit des questions d’enseignement l’objet de son mandement de carême (2 février). Il attaqua non seulement les cours secondaires de jeunes filles, mais toute l’œuvre de Duruy, et tout le mouvement irréligieux. Il fut le premier évêque à condamner solennel-
(1) Ce succès était particulièrement agréable à Duruy. Un incident s'étant produit entre Dupanloup et le maire, Vignat, il écrivit à celui-ci : « L'évêque oublie avec vous jusqu’au savoir vivre ; ce n’est pas étonnant ; il est battu par vous, par J opinion publique, par le bon sens, comme par la sottise de quelques-unes des adhésions qu il a si impérieusement réclamées. » (F7 10.858) Le professeur Boucher fut décoré au 1er janvier. Dupanloup, pour expliquer le succès des cours, faisait observer que beaucoup d'élèves étaient protestantes. Le préfet, Dureau, partisan d un accord avec le. clergé, réussit en janvier à atténuer le conflit entre Dupanloup et Vignat. (F?e III Loiret 7.)
(2) 28 février 1868, F:7 10.856.
(3) F27 12.429. 27 août 1868, rapport de Maggiolo, devenu recteur de Nancy, sur la presse de son académie.
lement la Ligue de l'enseignement, dont il dénonca l’origine maçonnique et les tendances anticléricales : « L'article 3 porte que la société ne s’occupera ni de politique, ni de religion (1) : C'est l'exclusion systématique de la religion. » Il interdit aux catholiques d’adhérer à cette association. Or le cercle messin de la Ligue de l’enseignement, qui organisait depuis quelque temps des conférences, était présidé par un professeur francmaçon, Vacca(2), mais comptait parmi ses adhérents de nombreux catholiques, des prêtres, et le rédacteur du journal légitimiste, le Vœu National. Ils durent se retirer, et leur départ fut plus que compensé par l'adhésion de nombreux anticléricaux. Odent constata que le « manifeste » de Dupont des Loges avait eu « pour résultat de dessiner davantage, à l’image de la Belgique, le camp des libéraux et celui des cléricaux » (3). Les cours de jeunes filles, soutenus par le préfet, la municipalité, et le parti anticlérical résistèrent à la condamnation de Dupont des Loges, et réunirent 37 inscriptions.
En Alsace, les cours ne purent être ouverts qu’à Munster, gräce au maire protestant, Hartmann. Ailleurs, les protestants, disposant déjà d'écoles secondaires libres de filles, furent peu favorables. Le Jésuite Félix, venu prêcher l’avent à Colmar, stimula l’opposition cléricale contre l’enseignement laïque des jeunes filles. Il fonda à cette fin une association dirigée par la fille du maire de Strasbourg.
En Franche-Comté, l'échec fut presque copié, A Besançon, le conseil municipal décida, à une faible majorité, de prendre les cours sous son patronage, mais le préfet, le maire, et la magistrature gardèrent une neutralité plutôt malveillante. L'opposition du clergé fut très vive; le nombre des inscriptions tomba de 19 à 10. À Vesoul, où le clergé était beaucoup moins influent, les cours réunirent 28 inscriptions, et à Châlon, 14.
Le préfet du Rhône, Henri Chevreau, était très favorable
l’enseignement laïque des jeunes filles, mais il jugeait « la ville de Lyon, la plus pénétrée de toutes par les influences ultra-
(1) Odent écrivit le 26 février : « On a peine à croire que cette mesure, toute de prudence, soit précisément celle qui excite le plus les anathèmes de Monseigneur … Que n’eût pas dit le prélat, et avec raison, si cette société avait été autorisée à faire des cours sur les matières religieuses ? » (F1e III Moselle 16 ; voir F:° 2.537 ; Klein : Vie de Mgr Dupont des Loges).
(2) Hanriot écrivait le 11 mai à Lavisse : « M. Vacca est un homme ardent, une sorte de sectaire, que, pour ma part (je vous le dis très confidentiellement), j'aimerais autant voir ailleurs qu'à Metz » (F17 10.857).
(3) Fe III Moselle 11, février 1868.
montaines » (1). Il crut prudent, devant la croisade du clergé et la neutralité des magistrats (2), de donner aux cours la forme d’un enseignement professionnel, qui pourrait convenir aux petits commerçants. La ville donna son p:tronage, et les cours, commencés avec douze élèves, finireht par en grouper une quarantaine. Des cours furent également ouverts à Saint-Étienne. Deux des professeurs du lycée qui y participèrent avaient jusqu’alors donné des leçons dans un pensionnat congréganiste. Les religieuses leur retirèrent aussitôt ces fonctions. Le conseil municipal anticlérical, irrité par la campagne du clergé, vota un crédit qui permit de rendre les cours gratuits. Ils réunirent ainsi 179 inscriptions, c'est-à-dire beaucoup plus qu’en aucune autre ville de province.
Par contre, à l'exception de Limoges, où il n’y eut que 16 inscriptions, l'échec fut complet dans le Massif central et dans les Alpes. Même à Clermont, même à Grenoble, aucun cours ne put être ouvert. Une tentative faite au Puy n’aboutit qu’à une polémique violente entre l’évêque Lebreton et l'inspecteur d'académie, qui écrivit à Duruy : « A Paris, une lettre épiscopale est noyée dans l’immense publicité ; en province, dans un département arriéré comme le nôtre, c’est le soulèvement du sol. » (3)
En Provence, les cours purent être ouverts à Avignon, grâce à la neutralité presque bienveillante de Dubreuil, mais le parti clérical, dirigé par les Jésuites, prit l'offensive après la publication du bref pontifical, et les cours durent être fermés après deux mois à peine. À Toulon, l'appui de la femme du préfet maritime, de Chabannes, et de quelques officiers de marine protestants, permit de réunir 33 inscriptions, qui tombèrent bientôt à 17, Mme de Chabannes ayant quittéla ville. À Marseille, l’évêque Place, ordinairement gouvernemental, fut résolument hostile. Le maire étant très hésitant (4) le succès fut dû au préfet, Levert, l’ancien adversaire de Pie, qui obtint du conseil
(1) F17 10.857, 10 décembre 1867, Chevreau à Duruy.
(2) Le procureur général Gaulot, très gallican, répondit aux regrets que Duruy lui avait fait exprimer par Chevreau, qu'il était en principe favorable à l'enseignement laïque des jeunes filles, mais qu'il n’en croyait pas le succès possible dans 1 académie de Lyon. (F1? 10.857, 16 janvier.)
(3) F17 10.856 ; 18 décembre 1867. FN Ë
(4) Félicité par Duruy pour avoir assisté à l'ouverture des Cours, il répondit ave embarras : «… Jene voulais pas, dans une conjoncture aussi délicate, me prononcer d'une façon absolue. Je n’en ai pas le droit... Surtout, je disais qu'il fallait prendre garde de heurter le sentiment religieux de la population marseillaise, sentiment. que je partage personnellement, » (19 mars 1868, F?" 10.856.)
municipal un crédit permettant de créer 10 bourses. Il y eut 62 inscriptions.
Dans le Languedoc, des cours purent être ouverts, grâce aux protestants. À Nimes,-où les deux sociétés vivaient très séparées, sur 23 élèves inscrites, 19 £caient protestantes, et les quatre catholiques appartenaient à des familles étrangères au pays. Il y eut au Vigan 25 élèves, et 40 à Montpellier dont un tiers de catholiques parmi lesquelles la fille du préfet, Garnier. Celui-ci assura le succès des cours, malgré l’opposition de Lecourtier, qui se rapprochait du parti légitimiste. À Perpignan, où il n'y avait presque pas de protestants, le principal du collège, tenant, dans l'intérêt de son établissement, à conserver de bons rapports avec le clergé, ne voulut pas ouvrir de cours de filles.
Dans. l'académie de Toulouse, les cours ne purent nulle part être ouverts. L’archevêque d'Albi, Lyonnet, qui avait promis son concours, recula devant les manifestations de ses collègues, et adhéra même à la brochure de Dupanloup.
Par contre, des cours furent ouverts à Pau, grâce au concours du préfet, d’Auribeau, et des hivernants. Le journal gouvernemental, organe des députés cléricaux, fut peu favorable aux cours tandis que le journal de l'opposition libérale fit campagne en leur faveur. Il y eut 16 inscriptions. À Mont-de-Marsan, grâce à l’appui du préfet, les cours s’ouvrirent, mais sur 15 élèves, 2 seulement étaient payantes. Les religieuses, qui dirigeaient le cours normal d’institutrices y envoyèrent 4 de leurs élèves. À Agen, les cours ne furent suivis que par 3 élèves, filles de l’inspecteur d'académie, du proviseur, et d’un employé de la préfecture. Il n’y eut que 12 inscriptions à Périgueux, malgré le patronage actif du préfet, de Saint-Pulgent, et 9 à Rochefort. Par contre, à Bordeaux, malgré Donnet, qui, après de longues hésitations, publia une lettre pastorale contre le nouvel enseignement, les cours, patronnés par le préfet, la municipalté, et par tous les journaux à l'exception de la Guyenne, réunirent 79 inscriptions, dont un tiers environ de protestantes.
Dans sa circulaire du 30 octobre, Duruy avait envisagé la fondation en « quelques semaines » de l’enseignement secondaire des filles «dans les 80 villes qui ont un lycée, et dans les 260 qui possèdent un collège ». Or les cours ne purent être ouverts, Pie l’année scolaire 1867-68, que dans 40 villes. Nulle part, semble-t-il, le cycle régulier d'enseignement prévu par Duruy ne put être établi : toutes les élèves suivirent les mêmes cours, au nombre de 5 ou 6, chacun d’une heure par semaine.
Le nombre de 50 élèves, qui suffisait pour faire vivre ces cours dans d’assez bonnes conditions, ne fut atteint ou dépassé que dans quelques grandes villes : Paris, Saint-Étienne, Bordeaux, Marseille, Orléans, Nancy, Rouen. Partout ailleurs, même dans les pays de lOuest où le libéralisrne des villes s’opposait traditionnellement au cléricalisme des campagnes, même dans les régions anticléricales, comme la région parisienne, la Bourgogne, et les Charentes, l'influence du clergé sur la bourgeoisie urbaine était assez forte pour empêcher les nouveaux cours de se développer. Autour du petit noyau formé par les filles d’universitaires et de protestants, ils ne groupèrent qu'un nombre d'élèves insuffisant. Leur vie n’était assurée que par l’activité d’un professeur, Où par la bienveillance d’un préfet ; elle était à la merci des circonstances. Les évêques triomphèrent bruyamment de ce résultat. Duruy, dans un rapport du 25 octobre 1868 à l’impératrice (1), s’en déclara satisfait. [Il ne pouvait parler autrement dans un rapport public ; mais peut-être estimait-il réellement que l’essentiel était d’avoir réussi à créér ces cours malgré la vive opposition du clergé, et qu'il serait ensuite relativement facile de les développer.
IT. — L'enseignement supérieur et les progrès de l’irréligion devant le Sénat
Le conflit suscité par la création des cours secondaires de jeunes filles ne fut pas porté devant les Chambres, mais la pétition de L. Giraud sur l’enseignement supérieur, passée d’abord presque inaperçue, fut utilisée par les cléricaux pour combattre Duruy. Elle réunit de nouvelles signatures ; le total s'éleva jusqu’à 2.032 (2).
Duruy était personnellement favorable à la liberté de l’enseignement supérieur qu'il avait proposée dès 1863 el sur laquelle il comptait pour stimuler par la concurrence l’activité insuffisante des facultés. Elle avait été annoncée par la loi de 1850 ; elle pouvait compléter les nouvelles libertés acccordées
(1) En soumettant son projet de rapport à l'impératrice, Duruy lui demanda l'autorisation de faire frapper des médailles à son effigie pour récompenser les meilleures élèves des cours. Elle répondit le 28 juillet : «Je vous remercie du rapport. Je le trouve très bien fait et très intéressant. Quant à la médaille, j'approuve votre pensée el votre proposition. » (F17 10.741.)
(2) Les débats du Sénat sur la pétition Giraud ont été publiés en 1868 sous le titre : « L'enseignement supérieur devant le Sénal », avec une préface anonyme qui paraît bien être d’Ernest Lavisse (in-12).
à la presse et aux réunions. Duruy écrivit à Rouher le 7 décembre 1867 : «Il vaudrait mieux que le gouvernement eût l'honneur de l'initiative plutôt que de se laisser trainer à la remorque du parti clérical »; il reconnaissait d’ailleurs les inconvénients de la réforme, c’est-à-dire « la sréation probable de cours catholiques en regard de cours ultra-libéraux, bien que la chimie, la physique, etc., ne puissent être ni républicaines, ni cléricales. » (1)
Une commission de 10 membres choisis dans le Conseil impérial de l’Instruction Publique fut chargée d'étudier secrètement le projet de Duruy. Il se heurta à l’opposition résolue des légistes autoritaires et gallicans : Delangle, Bonjean, de Royer, Troplong, qui, peu favorables aux réformes libérales, s’inquiétaient du parti que l’Église tirerait de celle-ci (2) : «Je me crois très libéral, dit Bonjean, mais je fais une exception pour l’enseignement. Quels sont les résultats de cette fatale loi de 1850 ?.... on s’en est servi pour démolir l’Université et la société moderne. Encore si l’État s'était assuré un droit de surveillance ! Le mot y est bien quelque part, mais la chose ?.. le partage de notre jeunesse en deux courants est déjà suffisamment accusé : que sera-ce avec cette nouvelle liberté que l’on réclame? La séparation sera faite et parfaite !.. Si vous persistez dans votre projet vous livrez l’enseignement aux Jésuites, sans plus, et nous aurons décidément deux sociétés dans la nation. » Devant l’opposition unanime de la commission, le projet fut ajourné (3). Duruy insista vainement auprès de l’empereur lors du vote de la loi sur les réunions.
La pétition Giraud avait ceci de redoutable que le matérialisme, considéré par le Sénat et par presque tout le personnel dirigeant de l’Empire comme dégradant au point de vue moral et périlleux au point de vue social, était incontestablement la doctrine de certains professeurs de la faculté de médecine et de beaucoup de leurs étudiants. En outre, ce qui fortifiait l'argument des conservateurs, Alfred Naquet, chargé de cours à la faculté de médecine, et beaucoup d'étudiants en médecine étaient des révolutionnaires militants.
Duruy s’inquiétait de cettesituation. Déjà, en novembre 1866, il avait demandé des explications à un professeur de la faculté de médecine, Robin, accusé d’avoir exprimé en chaire ses opi-
(1) Noles el Souvenirs.
(2) Hs s’inquiétaient particulièrement de l’enseignement que donneraient des facultés catholiques de droit.
(3) Noles et Souvenirs. Procès-verbal de la séance du 13 décembre.
LES CONFLITS DE DURUY AVEC LE CLERGÉ eo
nions matérialistes. Robin ayant opposé un démenti à cette accusation, Duruy écrivit au recteur que les professeurs ne devaient pas traiter des questions philosophiques étrangères à leur enseignement, et que les manifestations irréligieuses des étudiants ne sauraient être tolérées (1).
Cependant plusieurs thèses de médecine de tendances matérialistes furent acceptées par la faculté. L'une d'elles qui attirait l'attention par son titre : « Étude médicopsychologique du libre arbitre humain », et où le libre arbitre était nié, fut soutenue avec succès en janvier 1868. C'était l’époque où le conflit suscité par les cours de filles donnait à la pétition Giraud une importance nouvelle. Duruy annula alors par décret du 23 mars l’acceptation de la thèse, et infligea une réprimande au professeur qui l’avait acceptée.
Le 11 mars, Ségur d’Aguesseau s'était plaint du retard apporté à la discussion de la pétition. Le rapport du gallican Chaix d'Est Ange fut lu le 27 mars. Il admettait la liberté‘d’opinion en matière philosophique et religieuse, mais déclarait que l’enseignement devait être soumis à la surveillance de l’État. Or si un professeur de la faculté de médecine enseigne le matérialisme, « PÉtat doit intervenir à un double titre : d’abord parce qu'ici le professeur sort évidemment du cercle de son enseignement spécial et que son devoir est de s’y renfermer, ensuite et surtout parce qu’en laissant au professeur une juste liberté, l'État cependant ne doit pas lui permettre de donner à la jeunesse un enseignement ou antinational ou antireligieux. » (2) |
Mais les faits allégués par Giraud étaient controuvés, et, si les tendances matérialistes d’un certain nombre de professeurs et d'étudiants de la faculté de médecine étaient certaines et regrettables, le gouvernement avait fait son devoir en les réprimant quand elles s'étaient manifestées autrement que comme des opinions privées. Le décret pris quatre Jours avant par Duruy contre la thèse qui niait le libre arbitre attestait sa vigilance sur ce point. La pétition n’était donc pas fondée. Quant à la liberté de l’enseignement supérieur, Chaix d'Est Ange en montra surtout les dangers. Il montra que la loi de 1850, souvent représentée comme un «traité de paix entre l'État et l'Église, entre l’enseignement laïque et l’enseignement religieux », n'avait nullement mis fin à leur antagonisme. Au surplus le gouverne-
(1) Voir le rapport de Chaix d’'Est Ange.
(2) « Marques nombreuses d'approbation. »
ment étudiait la question de la liberté de l'enseignement supérieur. Sur ce second chef commesur le premier, il était done inutile de lui renvoyer la pétition. Chaix d’Est Ange proposait le vote de l’ordre du jour. Il se prononçait donc pour Duruy, mais l'exposé détaillé qu'il avait fait des tendances matérialistes de la faculté de médecine procura des arguments à ses adversaires. La discussion fut ajournée après Pâques pour permettre aux cardinaux d'y prendre part. Le 21 avril, Ségur d'Aguesseau demanda que le gouvernement y fût représenté par Duruy. L. Giraud formula dans la presse de nouvelles accusations contre l'Université et particulièrement contre la faculté de médecine.
Le 12 avril, Dupanloup publia une nouvelle brochure : Les alarmes de l’épiscopai justifiées par les faits. Il se félicitait de l'insuccès des cours de jeunes filles. Il renouvelait la condamnation lancée par Dupont des Loges contre la Ligue de l’enseignement. Il attaquait vivement l’enseignement supérieur et les cours libres autorisés depuis 1864. Il s’indignait surtout de la place que prenaient dans l’enseignement les théories transformistes d’après lesquelles l’homme descendait du singe. Ce nouveau grief contre l’enseignement public avait alors beaucoup de succès auprès du clergé.« En matière d'enseignement, déclarait Dupanloup, toutes les phrases sur la liberté des opinions sont des sophismes coupables. Nul maître chargé d'élever, d'enseigner la jeunesse, n’a le droit de semer l’ivraie...» Cette déclaration, qui fut suivie le 17 mai d'une lettre publique de félicitations et d'encouragements à L. Giraud, montrait dans quel esprit le clergé soutenait la pétition pour la «liberté» de l’enseignement supérieur.
La lettre de Dupanloup à Giraud fut distribuée aux sénateurs à la veille de la discussion qui s’ouvrit le 19 mai ; un bref adressé le 7 mai par Pie IX à Dupanloup y était cité, de sorte que la pétition bénéficiait non seulement du patronage d'un évêque mais de celui du pape. Elle avait d’ailleurs celui de tout l'épiscopat. Darboy lui-même avait conseillé à Napoléon III d'en accepter le renvoi. Napoléon III transmit son mémoire à Duruy en lui demandant d'examiner ce qu'il pouvait faire « pour contenter le bon archevêque ». Duruy, chez qui Darboy dinait le jour même, lui apprit qu'il était informé de sa « petite trahison » et qu'il persistait à combattre la pétition Giraud. Il tira argument auprès de l’empereur du bref pontifical illégalement cité par Dupanloup. « Tout cela confirme ce que j'ai eu l'honneur de dire à Votre Majesté au sujet de l’ordre envoyé de Rome avec le nouveau Syllabus auquel tous les évêques, même l'archevêque
de Paris, sont obligés d’obéir. Ce serait la mainmise sur l’ordre civil, mais l’empereur ne le permettra pas. » (1) (17 mai.)
Le baron Dupin parla le premier en faveur de la pétition. Il cita des paroles récemment prononcées par Rouher au Corps Législatif qui les avait hautement approuvées : «.. Le matérialisme, savez-vous ce que c’est? C’est l’irresponsabilité. (Cris immenses d’assentiment.) Si le matérialisme est vrai, nous sommes irresponsables, et si nous sommes irresponsables, les tribunaux... les condamnations prononcées contre les criminels, contre les assassins, sont d’odieuses comédies que rien ne doit justifier. »
Sainte-Beuve prit alors la parole. Un incident récent avait ameuté contre lui les cléricaux. Il avait offert au prince Napoléon et à quelques amis, Flaubert, Renan, Taine, About, Robin, un dîner qui avait été fixé sans préméditation au 10 avril 1868, c’est-àdire au Vendredi Saint. Ce dîner avait été considéré comme un défi. Veuillot l’avait dénoncé dans l'Univers. Le 7 mai, Sainte- Beuve ayant parlé au Sénat dans la discussion de la loi sur la presse, bien qu'il ne traitât pas de questions religieuses, les sénateurs avaient couvert sa voix des bruits de leurs conversations et Troplong n’avait pu leur imposer silence (2). Le 19 mai, par contre, Sainte-Beuve put parler et défendre avec plus d’ampleur qu’en 1867 la cause de la libre pensée. Il opposa aux diocèses des évêques cun grand diocèse, qui s’étend par toute la France, par tout le monde... qui gagne et s’augmente sans cesse, insensiblement et peu à peu plutôt encore que par violence et avec éclat ; qui comprend... dans sa latitude des esprits émancipés à divers degrés mais tous d'accord sur ce point qu'il est besoin avant tout d’être affranchi d’une autorité absolue et d’une soumission aveugle ; un diocèse immense. qui compte par milliers des déistes, des spiritualistes, et adeptes de la religion dite naturelle, des panthéistes, des positivistes, des réalistes. des sceptiques eb chercheurs de toute vérité, des adeptes du sens commun et des sectateurs de la science pure. » (3)
Il retraça les progrès réalisés depuis trois siècles par la Hiberté de penser, contre lesquels s'étaient toujours brisées en France les
(1) INotes et Souvenirs. Caterini avait lui-même appelé « Sylabus » le questionnaire qu'il avait adressé à l’épiscopat. Mais il s'agissait d’un syllabus de questions, et non d'un syllabus de condamnations comme celui de 1864.
(2) Voir Bibliographie : Opinion, Sainte-Beuve. | NE
(3) Il est remarquable que Sainte-Beuve n'ait pas nommé les matérialistes dans cette énumération.
tentatives de réaction ; «… dans le langage officiel, tout le monde fait semblant, fait profession extérieure de croire, tandis que la grande majorité du dehors avance pourtant (bien lentement ilest vrai) dans ce qu'on peut appeler le sens commun », c’est-àdire qu’il se produit « une diminution croissante de la croyance au merveilleux, au surnaturel ».. « Il est d'habitude (je dirai même de mode) d’injurier cette disposition d’esprit dans toutes les réunions, les solennités publiques, de la dépendre comme un malheur, une infériorité morale déplorable. Je ne discuterai point ici ce côté de la question. » Sainte-Beuve se bornait à dire qu’en fait, l'État devait respecter les convictions de tout groupe nombreux de citoyens honorables, et que les libres penseurs avaient à cet égard les mêmes droits que les protestants ou les juifs. Les matérialistes ne devaient pas faire exception, l'État n'ayant pas plus à se faire le défenseur d’une opinion philosophique que d’une religion. En vertu de ce principe, les professeurs de la faculté de médecine devaient pouvoir exposer librement les résultats de leurs recherches scientifiques, sans se préoccuper des conséquences philosophiques qui pourraient en être déduites.« On me dira : l’enseignement donné par l’État ne doit pas être irréligieux ; c’est une maxime gouvernementale. Oui, mais dans des matières aussi indépendantes et aussi distinctes de la religion, l’enseignement, s’il ne doit pas être irréligieux ne doit pas être religieux non plus (ce qui n’aurait aucun sens), il doit être strictement scientifique. » Les progrès de l’irréligion constituaient, disait-on, un danger, Sainte-Beuve voyait un danger plus menaçant dans «l'attitude agressive et envahissante qu'a prise depuis quelque temps et avec un redoublement d’audace le parti clérical. » (1) Il dénonça l'hypocrisie de la « haute société française », plus cléricale que croyante (2). « La mollesse des mœurs, la làcheté des opinions, la facilité ou la connivence des gens bien appris laissent le champ libre plus que jamais en aucun temps à l’activité et au succès d’un parti
(1) Le cardinal Donnet protesta contre ce terme, considéré par lui comme injurieux.
(2) Le 10 décembre 1867, Guéroult avait déjà émis des doutes sur les sentiments religieux de beaucoup des membres du Corps Législatif qui avaient approuvé la seconde expédition de Rome : « Je dis que pour s’exposer à des guerres religieuses, il faut un certain degré de fanatisme, que, Dieu merci, je ne trouve pas dans cette Chambre. Je dis qu’il faut être de ces catholiques croyants, pratiquants, inflexibles sur la pratique de la religion. Je ne veux pas faire de personnalités, mais si je faisais appel à tous ceux qui seraient dans les conditions voulues, combien y en a-t-il qui se lèveraient dans cette enceinte ? » Ce discours souleva de très vives protestations. Guéroult faillit même être rappelé à l’ordre.
ardent qui a ses intelligences jusque dans le cœur dela place et qui semble, par instants, près de déborder le pouvoir lui-même. » Pour l’enseignement supérieur notamment, «... sous cette humble et spécieuse forme de liberté... le parti aspire. à la suprématie. En effet la liberté ne serait pas réelle pour deux raisons : tout d’abord le clergé catholique jouit de quantités de faveurs, avantages, Immunités. Il est spécialement et magnifiquement protégé, rémunéré ; 1l prime tout. » Ensuite ses adversaires ne seraient pas libres : « Laisserez-vous.. se convoquer. etse tenir d’orageux congrès de Liége ? Évidemment non! Vous continuerez, en vertu de certains articles positifs de la loi, de réprimer, de prévenir l'expression ouverte, la profession déclarée et la prédication de doctrines philosophiques que vous considérez comme dangereuses et antisociales. » Sainte-Beuve se prononçait donc pour le rejet de la pétition (19 mai).
La séance du 20 mai fut surtout marquée par le discours du cardinal de Bonnechose qui soutint dans toute son intransigeance la thèse catholique (1). Il affirma. que la faculté de médecine était matérialiste. Il cita avec indignation le dictionnaire de Nysten, Robin et Littré qui définissait l’homme un « animal mammifère de l’ordre des primates, famille des bimanes » (2) et contredisait les récits dela Genèse sur la création. Il insista sur le cas du matérialiste Naquet, qui ayant récemment perdu sa petite fille, l’avait fait enterrer civilement, et qui depuis avait été condamné comme révolutionnaire. Il cita plusieurs thèses de tendances matérialistes et socialistes : «... Ce mouvement des esprits dans la faculté de médecine de Paris se rattache à un travail général pour corrompre la société tout entière. » Bonnechose insistait sur l'influence des médecins, et sur Ja manière pernicieuse dont en useraient les matérialistes pour qui les connaissances médicales pourraient devenir « des ressources et des moyens pour le crime » (sensalion). On invoquait l'intérêt de la science, mais à tort : « La vraie science est religieuse. la fausse science au contraire, vaine et orgueilleuse, ne pouvant expliquer Dieu, se révolte contre lui... Elle dit, comme le premier auteur de toute rébellion : Non serviam. »
(1) Elle fut exposée avec moins de force, le 20 mai par Donnet, le 22 par de Vincent, tandis que Quentin Bauchart (20 mai) et Michel Chevallier (22 mai) reprenaient la thèse du rapporteur, Chaix d’Est Ange.
(2) Mérimée à Panizzi (28 mai) : «Si vous aviez vu l'explosion de fureur de tous les sérateurs en s’entendant traiter de mammifères bimanes, vous auriez ri du rire des dieux homériques. »
«Le mal est constaté, quel sera le remède ? Il faut choisir entre la répression et la liberté. » N'ayant pas confiance dans le gouvernement pour la répression, Bonnechose déclarait choisir la hberté, tout en ajoutant : « Dès qu’on enseignera publiquement des doctrines de nature à compromettre les bases de l’ordre social, vous pourrez employer soit les moyens administratifs, soit les moyens judiciaires pour réprimer de pareilles tentatives ». Il arrivait ainsi à réclamer pour le clergé, la liberté, pour les libres penseurs, la répression, pour l’enseignement public, lobligation de s'inspirer du spiritualisme religieux.
Le 22 mai, le secrétaire général du ministère de l’Instruction Publique, Charles Robert, Tool la thèse Chaix d’Est Ange, avec une nuance moins favorable à l’Église : «... Le gouvernement, comme le Sénat tout entier, partage re conviction que la doctrine matérialiste et athée. qui nie Dieu, l’âme, l’immortalité, le libre arbitre, est un système désolant, funeste et déplorable. » Mais il assura que l’enseignement de la faculté de médecine n'était pas matérialiste, que les faits allégués par la pétition étaient faux, et que le gouvernement, lorsqu'il y avait eu des manifestations matérialistes, les avait réprimées. Il insista sur la distinction entre le domaine de la science et celui de la foi : «Le respect de cette distinction est en réalité la pierre angu- Jlaire de la science ».
Bonnechose, le 23 mai, maintint ses affirmations. Il n’admettait pas là distinction entre les opinions de l’homme et l’enseignement du professeur. Un matérialiste « doit rester matérialiste dans son enseignement officiel, quelles que soient les précautions dont il l'enveloppe ». Or un certain nombre de professeurs de la faculté de médecine étaient incontestablement matérialistes. Bonnechose assura que l’un d’eux avait déclaré deux jours auparavant, qu'il souhaitait que l’âme disparüt de la médecine. Le fait était attesté par L. Giraud dans le Journal des Villes et des Campagnes.
Duruy établit aussitôt que Sée avait dit vouloir faire de la médecine une science, et en exclure, non pas l’âme, mais l’art. Il se servit de cette allégation inexacte et de quelques autres pour montrer le caractère tendancieux de la pétition. Il réduisit les manifestations matérialistes des étudiants à des égarements de jeunesse et contesta les accusations portées contre les professeurs : « Qu'il y ait à la faculté de médecine un professeur sur lequel des soupçons sérieux de matérialisme puissent être élevés, c’est possible, je n'ai pas à regarder dans le for intérieur. Ce
qui m'importe, ce dont j'ai la surveillance, c’est l’enseignement, » Or il n’avait jamais admis et n’admettrait jamais que l’enseignement s’inspirät d’une philosophie matérialiste. Il se réservait même d'engager contre les professeurs dont les écrits seraient répréhensibles à ce point de vue des poursuites disciplinaires, tout en déclarant ne pas juger ces poursuites opportunes contre le dictionnaire de Nysten, Robin et Littré.
Puis, passant à une accusation plus générale, « on nous dit : le matérialisme nous déborde... envahit la société française, et le point de départ de cette invasion, c’est l'Université... Messieurs, répondait-1l, 1l est une doctrine avec laquelle l'Université ne peut pas vivre : c’est le matérialisme ; il en est une autre sans laquelle l’Université ne pourrait exister, c’est le spiritualisme. » S'appuyant alors sur le programme de morale de la classe de philosophie, qui avait été préparé par Darboy, et sur une lettre de Ravaisson, Duruy entreprit de démontrer que l’Université était plus spiritualiste qu’elle ne l'avait jamais été. « Et, Mes-. sieurs, si de l’Université je passe à la société elle-même, est-ce que vous n'êtes pas frappés comme moi de son caractère profondément chrétien ? Quand donc a-t-on vu une préoccupation plus ardente des pauvres... de ceux pour qui le Christ est venu au monde. C’est l’esprit même du gouvernement impérial. » Il dénonça la campagne cléricale organisée contre l’enseignement public par le Syllabus Calerini ;1il attaqua à son tour l’enseignement congréganiste, disant que les professeurs de faculté reconnaissaient parmi les candidats aux examens « ceux qui sont élevés dans l’amour du pays, de ses lois, de ses institutions, et ceux qui ne sont pas élevés dans cet esprit-là. » Quant à la hberté de l’enseignement supérieur, l'Université était prête à l’accepter mais cette réforme établirait par une voie détournée le droit de discuter publiquement les questions politiques, droit que la loi récente sur les réunions n'avait pas admis. La question devait donc être ajournée tout en restant à l'étude.
Darboy soutint alors la pétition par un discours très modéré et très habile. Il montra aisément que les tendances matérialistes étaient beaucoup plus fortes à la faculté de médecine que Duruy ne l’avait prétendu. Il loua la fermeté avec laquelle Duruy avait réprimé certaines manifestations matérialistes et demanda le renvoi de la pétition au gouvernement, non dans un esprit de méfiance, mais pour l’encourager dans la lutte contre les mauvaises doctrines et l’engager à préparer la hberté de l’enseignement supérieur,
Après une discussion confuse, on passa au vote. « Nous crûmes jusqu’au bout que la partie était perdue: pour nous », a écrit lesecrétaire de Duruy, E. Lavisse (1). Mais si Sainte-Beuve était tout à fait isolé dans le Sénat, les gallicans hostiles ‘aux revendications clériéales y étaient nombreux. En outre, beaucoup de sénateurs n’osaient pas voter contre un ministre de l'empereur. Le renvoi fut rejeté par 84 voix contre 31 quant à la liberté de l’enseignement supérieur, par 80 voix contre 43 quant aux accusations portées contre la faculté de médecine.
Duruy n'avait pas obtenu ce triomphe sans concessions. Il était, d’après ses Notes el Souvenirs, spiritualiste, et presque chrétien. Pourtant son discours, qui laissait si peu de place dans l’Université à la liberté de la science, qui lui donnait une doctrine officielle, le spiritualisme, qui contestait aux professeurs le droit d'exposer les opinions auxquelles les avaient amenés leurs travaux, non seulement dans leur enseignement, mais dans leurs livres, lorsque ces opinions étaient réputées subversives, ce discours ne semble pas avoir exprimé toute la pensée de Duruy. Ses rapports confidentiels à l’empereur sont d’un autre ton, et d’un esprit plus libéral (2). Pour ménager le Sénat, Duruy avait rapproché, autant que possible, son point de vue de celui de Chaix d’Est d’Ange, dont le rapport exprimait les sentiments moyens du gouvernement et des milieux dirigeants non cléricaux.
Les débats furent suivis d'incidents à la faculté de médecine. Les étudiants accueillirent par des ovations les professeurs dénoncés par le clergé. Ayant voulu les attendre à la sortie pour les acclamer de nouveau, ils furent malmenés par la police. 200 d’entre eux allèrent féliciter Sainte-Beuve.
Le vote du Sénat, sans mettre fin à la campagne cléricale pour la liberté de l’enseignement supérieur, la ralentit (3) mais les progrès de l’irréligion continuèrent à susciter des plaintes très vives. Une curieuse manifestation d’anticléricalisme rural se produisit à cette époque dans les Charentes (4). Au début de mars, un noble avait fait don à l’église de Chéranceaux de
(1) Un ministre : Viclor Duruy, par E. Lavisse.
(2) La préface de L'Enseignement supérieur devant le Sénat, dont le caractère officieux est évident et qui fut rédigée, très probablement, par E. Lavisse, est inspirée d'idées très analogues à celles de Sainte-Beuve. Elle est en outre ironique vis-à-vis des gallicans : « Nous remercierons.. Mgr de Paris d’avoir montré que l'Église, divisée parfois sur quelques points de la politique humaine, se retrouve unie et forte chaque fois qu’il faut lutter contre la raison rebelle. »
(3) Des pétitions la réclamèrent de nouveau au début de 1869.
(4) BB:6 1.767, Fic III Charente 12, Fe III Charente-Inférieure 9.
deux grands vitraux fleurdelysés, portant les écussons de sa famille. La population, très hostile à l’ancien résine, ft Je 13 avril une petite émeute, qui s’étendit aux communes voisines : les emblèmes fleurdelysés, très nombreux dans les églises, furent saccagés aux cris de : « Vive l’empereur ! » A Cercoux notamment, la population, guidée par le maire, bouscula les gendarmes, envahit l’église et le presbytère et brûla les fleurs de lys. Les magistrats estimèrent que « la crainte du retour des Bourbons et du rétablissement de la dime avait réellement et très sérieusement pénétré au milieu de cette population ignorante et crédule » (24 avril) (1). Le calme était à peine rétabli lorsque le nouvel évêque de La Rochelle, Thomas, avant de faire sa première tournée pastorale, envoya aux curés de grandes gravures qui devaient être portées au-devant lui lorsqu'il arriverait dans les paroisses. Ces gravures portaient avec les armes épiscopales divers emblèmes, notamment des épis de blé, des grappes de raisin, des fleurs de lys. Les paysans y virent l’emblème du rétablissement de la dime et de l’ancien régime. Les troubles reprirent aussitôt dans de nombreuses communes de l’arrondissement de Jonzac, et s’étendirent aux arrondissements contigus de Barbezieux et de Blaye. Dans celui-ci, à Donnezac, « plusieurs centaines de paysans, dont quelques-uns armés, ont envahi l’église au cri de : « Vive l’empereur!» en proférant des menaces contre les prêtres. La fête de l’Adoration perpétuelle, célébrée en ce moment, a été interrompue, les prêtres ont été dispersés. » (2) La gendarmerie, secondée par des escadrons de cavalerie, rétablit l’ordre et procéda à un certain nombre d’arrestations. Quelques condamnations furent prononcées. Aucun indice ne fut relevé d’une intervention de sociétés secrètes. Il s'agissait d’un mouvement général et spontané de la population. En juin, bien qu’elle ne fût pas entièrement rassurée, les processions eurent lieu et la tournée pastorale de l’évêque se poursuivit sans incident. Veuillot signala avec inquiétude dans l'Univers ce résultat de la déchristianisation des campagnes (9 juin). Duruy en Lira argument contre le cléricalisme : « Tant que le prêtre reste à l’autel, on le révère ; dès qu'il veut sortir de l’église, on le redoute. Contre son influence politique, le paysan a gardé d’incurables défiances qui éclataient naguère à Jonzac et qui éclaberaient partout le
(1) Rapport de l'avocat général. Quelques avitateurs accusés d'avoir exploité cette inquiétude furent condamnés, BB1* 1.767. L È (2) 26 mai. Rapport du procureur général au garde des Sceaux, BB:1:767.
MAURAIN. — POLITIQUE
jour où cette influence redeviendrait visible et menaçante. » (1)
À Paris, les questions religieuses furent un des principaux objets des réunions publiques autorisées par la loi du 6 juin 1868 et où il était interdit de traiter de politique. Quelques catholiques tentèrent d’en donner etfurent promptement découragés par l’ardente hostilité de leur auditoire. Elles permirent à l’anticléricalisme révolutionnaire et athée qui s’était formé depuis plusieurs années de se manifester ouvertement, avec une violence outrancière. Les commissaires de police notèrent les déclarations suivantes (novembre 1868-janvier 1869):« Je ne discuterai pas l’enseignement clérical : il ne peut être défendu que par des gens ayant à gagner au maintien de l'erreur et de l’abrutissement général des populations » (Rigault). « Ceux qui veulent faire triompher la Révolution doivent empêcher la propagande de toutes les religions par tous les moyens, car ce système est lié au système politique dont nous subissons le joug. » « Nous voulons. détruire ce vieux virus qui existe depuis qu'on a inventé le Bon Dieu. » (2) Le gouvernement, en 1868, n’usa pas des moyens dont 1l disposait pour réprimer ces violences. I fit recueillir et publier les propos les plus scandaleux ; il espérait que le clergé, effrayé, se rapprocherait de lui par crainte du péril révolutionnaire.
IT. — La fin du ministère de Duruy
Si, à partir de 1867, les principaux conflits de Duruy avec le clergé eurent pour objet l’enseignement supérieur et les cours secondaires de jeunes filles, d’autres portèrent sur l’enseignement, primaire, et sur l’enseignement secondaire des garçons.
La conquête des écoles primaires par les congrégations, arrêtée dans l’ensemble dela France, se poursuivait dans les régions les plus cléricales, et notamment dans le bocage vendéen., Un conflit caractéristique se produisit dans l’arrondissement de Bressuire, à Boismé, résidence du marquis de La Rochejaquelein, fils du sénateur récemment décédé. L'école étant dirigée par un institeur laïque, La Rochejaquelein le décida à prendre sa retraite en lui versant une pension supplémentaire, pour le remplacer par des frères. L’instituteur ayant pris sa retraite, le
(1) Duruy à Conti, secrétaire de Napoléon III, 31 mai 1868 (Noles et Souvenirs). (2) Voir Les réunions publiques à Paris 1868-1869 (1869, in-8°) : Chapitre : les questions religieuses,
préfet, Isoard, considéra qu’il n’y avait pas vacance du poste, puisqu'il n’y avait pas eu démission, et nomma, sans consulter le conseil municipal, un nouvelinstituteur laïque. La Rochejaquelein protesta, et les habitants cessèrent d'envoyer leurs enfants à l’école. Isoard expliqua au gouvernement que le conseil municipal et la population n'étaient pas libres, La Rochejaquelein étant non seulement propriétaire de la mairie, où se faisait la classe, mais « possesseur du sol et de presque toutes les maisons de la commune » ... « En présence de la disposition bien connue du parti légitimiste dans le bocage vendéen de poursuivre à l'approche des élections législatives sa croisade contre l’enseignement laïque au profit des congrégations, et dans l'éventualité d’une lutte politique qui engagerait lors de ces élections le marquis de La Rochejaquelein contre le député, M. Ch. Le Roux, l'abandon de la mesure légalement prise par le représentant du gouvernement, et par suite la reconnaissance du pouvoir féodal de l’ancien seigneur de Boismé sur cette importante commune, produirait dans tout l’arrondissement de Bressuire au double point de vue politique et électoral un effet désastreux. » (1) Duruy aurait volontiers approuvé Isoard, mais Pinard jugea que la lutte était sans issue et mal engagée, le conseil municipal n'ayant pas été consulté sous un prétexte spécieux. Rouher ayant approuvé Pinard, Isoard fut invité à retirer son arrêté de nomination et à consulter le conseil municipal, qui se prononca naturellement pour une école congréganiste libre. Cette solution fut acceptée par le gouvernement, à condition que la nouvelle école serait soumise à l'inspection imposée par la loi de 1867 aux écoles libres tenant lieu d'écoles publiques. | L'école laïque avait succombé à Boismé malgré Pappui dé l'administration, engagée dans une lutte politique acharnée contre La Rochejaquelein soutenu par le clergé. La situation était encore plus difficile lorsque l'administration, pour des raisons politiques désirait ménager le clergé. C'était le cas, notamment, en Vendée (2), où le préfet, de Fonbrune, espérait, grâce au concours de l’évêque Colet, détacher le clergé de L Opposition légitimiste. Colet, nommé comme modéré en 1861, était devenu de plus en plus intransigeant sous lPinfluence de son
1) 29 décembre 1867, F'e III Deux-Sèvres 11. ; e La) 2 Les conflits scolaires y étaient vifs depuis longtemps. En 1863 LATE avait dû faire remplacer l’aumônier du collège de Fontenay-le-Comte, BB!® 1.679.
entourage, et il approuvait la violente campagne menée par son clergé contre les instituteurs et surtout contre les institutrices laïques. Les curés vidaient leurs écoles en usant systématiquement des refus de confession (1). Fonbrune, tout en reconnaissant que les institutrices laïques étaient irréprochables, en déplaça plusieurs pour satisfaire le clergé. Deux de ses arrêtés furent annulés par Duruy, sur la demande d’un inspecteur d'académie, dévoué à l’enseignement laïque, Chanson (novembre 1868). Colet fit valoir que le préfet avait agi d'accord avec le député gouvernemental, de Sainte-Hermine, et les conseillers généraux. Il menaça de se retirer du conseil académique de Poitiers. Duruy se plaignit vivement à Pinard du préfet. Peu après, un nouveau conflit se produisit entre l'inspecteur primaire des Sablesd'Olonne, Berthelot, et le curé de Challans. Fonbrune prit parti contre Chanson et Berthelot : «Je ne saurais trop déplorer à l’approche des élections générales l'attitude que certains fonctionnaires de l’Université croient devoir prendre à l'égard du clergé, dont une grande partie est déjà si disposée à céder à des entraînements hostiles. Elle pourrait créer de très sérieux embarras si son vénérable chef était moins dévoué à l’empereur et s’il mettait moins de soin à le modérer et à le contenir. » (2) Duruy dut déplacer Berthelot. La lutte était également très vive en Ille-et-Vilaine, tant pourles collèges que pour les écoles primaires. Une société de l’enseignement libre s’y forma (28 avril 1868) qui compta bientôt parmi ses membres 14 conseillers généraux. L’inspecteur d'académie soupçonnait, les conférences de Saint- Vincent de Paul « successivement reconstituées et ressuscitées » d’avoir organisé cette association (3). L'Univers (3 mai) cita la formation de cette société comme un exemple à suivre.
Par contre, la Ligue de l’enseignement prenait un grand développement. Les condamnations retentissantes lancées contre elle par Dupont des Loges et Dupanloup lui valurent une grande popularité auprès des anticléricaux, et lui assurérent le concours des loges maçonniques. Dans plusieurs départements, elle eut le patronage de l’administration, notamment dans la Seine- Inférieure, où son président fut l'avocat général Raoul Duval, et dans la Dordogne, où le préfet, de Saint-Pulgent, ami de Duruy, organisa lui-même une société pour le développement
(1) F1°5.819 A, Commequiers. Dans cette commune, on lançait des pierres à l’institutrice, tant la population était fanatisée. (Voir BB°# 1.784, Fe III Vendée 5.)
(2) 10 janvier 1869, Fonbrune à Baroche, F1° 3.972 et Fe III Vendée 8.
de l’enseignement primaire. L’évêque, Dabert, interdit à ses prêtres d'y collaborer, sans pouvoir en empêcher le succès (juin 1868). Il en résulta un vif conflit qui défraya la presse parisienne, et où Duruy intervint personnellement (1).
La question de l’enseignement du français en Lorraine fut également portée devant l'opinion par une pétition des habitants de Malling, aux enfants desquels le clergé persistait à refuser la première communion parce qu'ils ne parlaient que le français (2). Le juge de paix attesta, contrairement aux affirmations de Dupont des Loges, que les enfants savaient suffisamment le français et comprendraient le catéchisme au moins aussi bien en français qu’en allemand. La pétition, vivement combattue par la presse cléricale, fit l’objet d’un rapport entièrement favorable, et sévère pour le clergé d’'Amédée Thierry (3). Elle fut renvoyée sans discussion, le 21 juillet, aux ministres de l’Instruction Publique et des Cultes. Duruy annonça à Baroche qu'il allait inviter les autorités de la Moselle à franciser l’enseignement primaire conformément à l'accord de 1865, et qu'il comptait donner des instructions analogues pour tous les départements où le français n’était pas seul usité ; mais le concours de Baroche lui était nécessaire, la résistance provenant du clergé (26 août). Baroche répondit de manière évasive, et aucune mesure nouvelle ne fut prise.
Dans la Moselle, la lutte continua. Dupont des Loges priva Malling de desservant, en y faisant assurer le service religieux par le vicaire d’une paroisse voisine. En février 1869, les habitants renouvelèrent leur pétition. L’inspecteur d'académie, Hanriot, écrivit le 5 avril à Charles Robert : « L'affaire de Malling n’est au reste qu’un des mille incidents de la lutte acharnée de nos curés contre la propagation du français. Actuellement, MM. les curés sont en train de faire circuler une pétition à $. M. Pempereur, dans le but de maintenir pour toute la Lorraine dite allemande l’enseignement simultané des deux langues, c’est-à-dire en fin de compte la prédominance de l’allemand. » Cette méthode,
(1) F19 2,559, Fi III Dordogne 7 et 11. Duruy : Noles el souvenirs. Univers, 23 juin. Le Temps avait craint que l'administration ne tolérât la ligue « qu'à la condition d'y avoir l’œil, sinon la main ». Macé répondit : « L'œil, oui, tant qu’elle voudra ; cela ne nous gênera jamais, n'ayant rien à faire qu'elle ne puisse voir. La main, non. Ni elle, ni personne. » L'organisation centrale de la Ligue resta en effetindépendante, (Jean Macé : Les origines de la ligue de l'ensergnement).
(2) Voir p. 770. “N
(3) L'Univers ayant critiqué ce rapport, Duruy le lui infligea en communiqué le 22 août.
employée en Alsace, ne permettait pas les progrès rapides obtenus en Lorraine : « Ici, nous avons une trentaine de communes pour le moins qui se trouvaient allemandes lorsqu'il ÿ a six ans je vins dans la Moselle, et qu’aujourd’hui nous sommes forcés de rayer de la liste des communes allemandes. Voilà ce que l’on doit à nos braves instituteurs, et aux inspecteurs primaires qui les dirigent. Ce mouvement gagne de proche en proche, et c’est ce qui effraye MM. les desservants. » (1) La signature de la pétition, facilitée par l’approche de la communion pascale, fut accompagnée d’une vive polémique, où les prêtres alsaciens soutinrent leurs collègues de la Moselle (2). Cette campagne finit par triompher. Le 15 juillet 1869, trois jours après que Duruy eût cessé d’être ministre, mais alors qu’il expédiait encore les affaires courantes, le Conseil impérial de FInstruction Publique décida l’abandon du programme de 1865. Cette concession eut pour résultat d’enhardir le clergé et de rendre plus vive encore son opposition à la propagation du français. Le nouveau programme ne fut promulgué qu’en 1870. L'enseignement secondaire donna lieu à deux conflits, tous deux relatifs aux Jésuites (3). Le 14 décembre, le préfet et le sous-préfet des études du collège de Jésuites de Tivoli, à Bordeaux, furent condamnés en correctionnelle à dix jours de prison et à une amende, pour avoir frappé plusieurs de leurs élèves (4). Un seul des pères de famille intéressés avait porté plainte, et dénoncé les Jésuites dans le journal républicain de Bordeaux, la Gironde. La presse anticléricale exploita cet incident, qui ft beaucoup de bruit. Duruy déféra les Jésuites au conseil
(1) F17 8.891. Hanriol ajoutait le 6 avril : « Je n'examine pas les intentions du clergé, mais il est certain qu'il n'agirait pas autrement s’il aspirait à dénationaliser nos contrées. Sans doute, le patriotisme tenace de ces contrées peut nous rassurer... »
(2) « Nous autres alsaciens, nous ne pouvons guère nous faire une idée du sauvage terrorisme avec lequel on y poursuit l'allemand », écrivait l'abbé Guerber, dans le Volksfreund. Il attaqua un article de Hanriot, signé « un universitaire », où s'affirmait Ja volonté d’ « élaguer cet affreux patois allemand, pire que les ronces et l’ivraie dans un champ. » (F1? 8.891.)
(3) En outre, Angebault demanda le déplacement d’un professeur d'histoire du lycée d'Angers, Zévort, qui, dans un cours public avait « attaqué presque habituellement l’enseignement catholique ». Il s’en plaignit d’abord au recteur, mais Duruy démentit dans un communiqué les accusations portées contre Zévort. Angebault s'adressa alors à Baroche : « Si, dans nos provinces religieuses, de tels excès ne sont pas réprimés, la confiance envers l'autorité s’altèrera, et à l'approche des élections, il importe, je crois, au gouvernement, de ne pas froisser les populations. » Zévort fut déplacé. (F1° 3.972 ; Gillet : Vie de Mgr Angebault.)
(4) BB'$ 1.794; Burnichon : La Compagnie de Jésus en France. Histoire d'un siècle.