‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 119 sur 150 · NE · texte numérisé non relu

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départemental de l’Instruction Publique. Au cours de l'enquête, on s’aperçut que le chef réel de l'établissement n'avait pas le titre de bachelier exigé par la loi, et que le chef nominal ne résidait même pas au collège. Celui-ci fut frappé de réprimande, le préfet et le sous-préfet des études, d'interdiction d’enseigner, respectivement pour deux et sept ans. D’après Burnichon, l'archevêque de Toulouse, Desprez, fit intervenir Niel auprès de l’empereur, et cette intervention sauva le collège, que Duruy aurait voulu supprimer.

La congrégation de Sainte-Croix, qui possédait au Mans une grande école secondaire, fit faillite en 1868. L'évêque Fillon décida les Jésuites à racheter l'immeuble, et à y fonder un collège. Duruy, averti de ce projet, prévint Baroche le 25 décembre 1868 : « Le gouvernement veut-l autoriser l'ouverture de cette nouvelle maison ? Le moment serait mal choisi ce me semble, après le scandale de Bordeaux... » (1) Baroche chargea le préfet de la Sarthe de notifier à Fillion l’opposition du gouvernement. Il en fit part lui-même au provincial des Jésuites, Ponlevoy, qui était venu l’entretenir de l’affaire de Tivoli. De La Tour fit une démarche auprès de Duruy qui invoqua la décision de 1859 : « Elle ne pourrait être révoquée qu’en conseil, et je voterai pour le maintien de la restriction, attendu que les établissements universitaires sont très supérieurs, sous tous les rapports, aux établissements congréganistes. Permettre à ceux-ci de se multiplier empêcherait l’Université de faire tomber les préventions qu’elle inspire, à tort, à un certain nombre de familles. » (2) Fillion vit l’empereur et Baroche. Il soutint que la décision de 1899 n’était pas appliquée. Baroche fut embarrassé pour lui prouver le contraire par des exemples, le gouvernement ayant toléré depuis 1865 la création de presque tous les établissements qu'il avait d’abord interdits. Mais, en principe, la décision de 1859 était toujours en vigueur. « L'application de cette mesure, écrivait Baroche à Fillion, me paraît en ce moment même plus opportune que jamais, et plus utile aux établissements existants. On ne saurait se dissimuler en effet que les tendances des esprits sont peu favorables aux congrégations non, autorisées. Les rapports qui parviennent au gouvernement, les pétitions adressées au Sénat (3), ne sauraient laisser de doutes

(1) F1° 3.972 ; Burnichon : La Compagnie de Jésus en France. Histoire d'un siècle, H. Chérot : Les Jésuites sous le Second Empire. Carnet, octobre 1902.

(2) Réponse citée par Burnichon, d’après de La Tour. D

(3) La pétition à laquelle Baroche faisait allusion réclamait l'expulsion des Jésuites.

à cet égard. Les créations nouvelles ne manqueraient pas de susciter des réclamations et de provoquer des attaques contre la tolérance dont jouissent les sociétés religieuses qui ne sont pas reconnues par la loi. » (1) Les Jésuites ne purent s'établir au Mans qu’en 1870, après la formation du ministère Ollivier. Enfin, à partir du mois de novembre 1868, la réouverture des cours secondaires de jeunes filles ranima les conflits qu'ils avaient suscités l’année précédente. Les protestations épiscopales furent beaucoup moins nombreuses (2) mais celle de l’évêque de Montpellier, Lecourtier, lui valut un bref de félicitations de Pie IX (25 novembre), que publia l'Univers du 2? décembre. L'opposition du clergé resta vive et unanime. Certains journaux cléricaux employèrent même un nouveau moyen d’intimidation : ils publièrent les listes des élèves inscrites (3). En outre, les préfets, désirant ménager le clergé en vue des élections, furent souvent moins favorables au nouvel enseignement qu’en 1867-68. Le recteur de Douai, Fleury, écrivait en novembre : « Je remarque dans notre ressort une recrudescence cléricale contre l’enseignement laïc. En vue des prochaines élections, c’est à qui, parmi les préfets, les conseillers généraux, les maires, évitera avec le plus de soin de contrarier l'influence cléricale qu’on redoute de voir se tourner contre soi. La chasse au laïc, passez-moi le mot, devient de plus en plus de mode dans un certain monde. » Les préfets les plus favorables tenaient avant tout à ne pas mécontenter les municipalités (4). Il en était de même presque partout. A Orléans, le préfet, Dureau, qui en 1867 avait assisté à l’ouverture des cours, ne répondit même pas à l'invitation qui lui fut adressée en 1868. À Tours, en 1867, le préfet Sohier avait fourni aux cours un local à la préfecture, les avait placés sous le patronage

Elle fut rejetée à l'unanimité par le Sénat le 28 avril 1869, et donna aux partisans des Jésuites l’occasion de faire leur éloge. Un légiste, Boulay de La Meurthe, rappela que la Compagnie n'avait pas en France d’existence légale, mais admit que les Jésuites étaient libres d'y résider à titre personnel, et même d'enseigner. Le gouvernement ne prit pas part à la discussion.

(1) 26 mai 1869 ; F1° 3.972, cité par Chérot.

(2) Sainte Beuve écrivit à ce sujet un article pour le Moniteur, qui avait cessé d'être l'organe officiel du gouvernement. Les évêques, écrivait-il, ont poussé des cris comme s’il s'agissait de sauver le Capitole, «des cris d’aigles », ajoutait-il. On lui demanda la suppression de ce trait. 11 refusa et quitta le Moniteur pour le Temps. La princesse Mathilde rompit alors avec lui.

(3) F17 10.856 Caen (Le Mans), 10.858 Poitiers (Rochefort).

(4) F2? 10.857. Voir aussi F17 10.856 Besançon, 10.858 Paris (Orléans), Poitiers (Tours), Strasbourg.

de sa femme et y avait inscrit sa fille. En 1868, son successeur, Pastoureau, malgré l'intervention personnelle de Duruy, ne leur donna aucun appui, et trouva même un prétexte pour leur refuser un local.

En général, les cours furent ouverts dans les mêmes villes qu’en 1867. Quelques-unes, où ils avaient mal réussi, durent, être abandonnées : Pau, Agen, Mont-de-Marsan, Troyes, Valenciennes, Cambrai notamment. De nombreuses tentatives furent faites pour en établir dans de nouvelles villes. Elles réussirent à Angoulême, après une vive résistance de l'évêché, à Reims, à Arras, à Boulogne, grâce à la colonie anglaise qui fournit 98 élèves sur 71, et surtout dans l'Est. En Alsace, où il n’y avait eu de cours qu’à Munster l’année précédente, ils furent ouverts, malgré la réserve des préfets et sous le patronage actif des municipalités, à Mulhouse (39 inscriptions), à Wissembourg (78), à Guebwiller (23). A Altkirch, le principal du collège s’abstint pour « ménager le curé de la ville et la partie de la population qui, aujourd’hui neutre, deviendrait facilement hostile », tandis qu’à Guebwiller « on ne craint pas la lutte avec le clergé, parce qu’on n’a plus rien à perdre de ce côté » (1). En Lorraine, grâce au concours des municipalités, le recteur Maggiolo, secondé par les préfets de la Meurthe et de la Moselle, celui des Vosges restant neutre, réussit à faire ouvrir des cours dans presque toutes les villes (2). Au total, les cours eurent lieu dans plus de 90 villes au lieu de 40. Le nombre des élèves n’augmenta pas, en général, et les cours de seconde année que l’on tenta de créer dans quelques villes eurent peu de succès. Du moins, Île nouvel enseignement se maintenait, ce qui, à la veille des élections, était un résultat appréciable.

Pendant cette dernière période de son ministère, Duruy était de plus en plus isolé dans le gouvernement. Ses idées avaient toujours été très différentes de celles de ses collègues, et de la très grande majorité du personnel dirigeant. Mais tant que le gouvernement avait été en conflit ouvert avec le clergé, le libéralisme laïque de Duruy s'était en fait assez bien accordé avec les mesures prises par ses collègues contre l'influence

(1) F27 10.858, 6 novembre 1868. Rapport de l'inspecteur d'académie du Haut- Rhin. fs | SP Le

(2) Outre Metz (36 inscriptions), Nancy (37), Toul (35), Lunéville QU où les cours avaient eu lieu en 1867, ils furent ouverts à Forbach (6), Phalsbourg (25), Barle-Duc (20), Verdun (15), Saint-Mihiel (50), Remiremont (41), Mirecourt (32) Epinal (22), Neufchateau (5).

cléricale. Depuis 1865, par contre, et surtout depuis 1867, la lutte contre le cléricalisme était passée au second plan des préoccupations du gouvernement. Non qu'il se fût réconcilié avec le clergé ; mais ses conflits avec celui-ci s'étant apaisés, 1l cherchait à reconstituer l'alliance des conservateurs contre les républicains. Le ministère de l’Intérieur, déjà moins hostile au clergé sous La Valette que sous Boudet ou Persigny, lui était devenu favorable depuis la nomination de Pinard (1). En province, les conflits violents entre l’administration et le clergé, encore très nombreux en 1863, s'étaient apaisés en 1869. Les luttes sans merci de Levert contre Pie, de Dulimbert contre Plantier, de Féart contre Brossais Saint-Marc, de Bélurgey de Grandville contre Wicart, et bien d’autres, avaient pris fin. Il n’était peut-être aucun département en 1869 dont le préfet Jugeñt qu'il n’avait rien à attendre du clergé, et par conséquent rien à perdre à le contrarier. D'où la réserve généralement observée par l’administration vis-à-vis des cours de filles et de l’enseignement laïque en général.

Les gallicans, d’autre part, se préoccupaient moins de combattre l'influence du clergé dans la société civile que celle du Saint-Siège dans l’Église. Duruy, loin de les servir, les gênait. Les -évêques se plaignaient de lui au ministère des Cultes, et, plus encore que Baroche, ses collaborateurs étaient enclins à leur donner raison (2). L'affaire des Jésuites du Mans est peutêtre la seule où Duruy ait eu, à cette époque, l'appui du ministère des Cultes contre le clergé. Les légistes qui restaient préoccupés du danger clérical n’étaient souvent pas d'accord avec Duruy sur le choix des moyens à employer. Dans la question de l’enseignement supérieur, notamment, leurs tendances autoritaires s’opposaient à son libéralisme. Duruy ne trouvait done que peu de concours dans le gouvernement pour résister aux cléri- Caux, Si puissants dans les Chambres, dans l'administration, eb à la cour. L'empereur le laissait faire, mais sans le soutenir.

(1) Pinard déclare d’ailleurs dans « Mon journal » qu’il avait beaucoup de sympathie pour Duruy.

(2) Hamille, surtout, était hostile à Duruy. Il notait par exemple en octobre 1867: «Si le clergé de Rennes a fait concurrence à l’Université, c’est la faute de l'Université... » et en novembre : « Je me suis permis, il y a deux jours, de dire à M. le ministre de l’Instruction Publique qu’on faisait trop de zèle dans son administration » (F1? 3,972). Tout en regrettant l’intransigeance de l’évêque de Périgueux en matière d’enseignement, Hamille notait en juin 1868 : « L’attitude de M. le ministre de l’'Instruction Publique n'est-elle pas de nature à expliquer, sinon à justifier cette revendication ? » (622,550)

Par contre, l'accord de Duruy et des républicains était de plus en plus manifeste. Comme eux il voulait l'instruction primaire gratuite et obligatoire, la création de l’enseignement secondaire public des jeunes filles, le développement et la défense de l’enseignement laïque. En matière d'éducation, son programme et son idéal étaient les leurs. Aussi la ligue de l’enseignement, qui s'était constituée pour les soutenir, était-elle en grande partie formée de républicains. Aussi Duruy trouvait-il dans la presse républicaine un appui bien autrement énergique et sincère que celui des journaux officieux (1). La situation de Duruyÿ devenait ainsi de plus en plus insolite, à mesure que le bonapartisme libéral et démocrate représenté par le Prince Napoléon déclinait (2), et que le parti républicain apparaissait comme la seule force capable de résister au cléricalisme (3).

(1) Au Corps Législatif, l'opposition républicaine « se montrait bienveillante et déférente envers lui ; c'est tout juste si elle ne l’applaudissait pas, mais Jules Favre, passant à côté de lui après le discours sur les dispenses militaires des congréganistes, lui disait à mi voix : « Très bon discours, Monsieur le Ministre ! » Et un jour, Ernest Picard l’invitait en souriant à passer à gauche : « Vous devriez venir avec nous; il « n'y à que vous que nous redoutions dans le gouvernement. » Par moments, en effet, M. Duruy avait l'air d’un ministre de l'opposition. » (E. Lavisse: Un ministre, Vicior Duruy).

(2) L'Opinion Nationale s’inquiétait de l'éducation donnée au prince impérial, dont le curé de la Madeleine, Deguerry, dirigeait l'instruction religieuse. D’après l'Indépendance Belge, le prince impérial aurait dit que, quand il serait grand, il obligerait tout le monde à remplir ses devoirs religieux, propos dont l'Univers fit l’éloge (10 septembre 1868). Le pape se déclarait très satisfait de l'éducation donnée au prince impérial (9 avril 1869, Correspondance diplomatique). Elle ne paraît pas, cependant, avoir été particulièrement cléricale. L’Opinion Nationale suggéra d’autre part d’associer ou de substituer le Prince Napoléon à l’impératrice en cas de régence. L'Univers protesta vivement.

(3) Le parti républicain devenait en outre de plus en plus hostile à l'Empire. Havin, qui avait toujours été conciliant vis-à-vis du gouvernement impérial, mourut en novembre 1868. Il reçut d’ailleurs les sacrements de l’Église, et la visite de l’évêque Bravard, qui, écrivait A, Cochin, « n’est pas difficile. » (A. Cochin, ses letires el sa vie. Voir Univers, 16 novembre.)

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