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I. — La présentation de Darboy pour le cardinalat

Darboy. arrivé le 22 juin 1867 à Rome pour les fêtes du centenaire de Saint Pierre, fut reçu le 25 par Pie IX, qui lui fit bon accueil. Rentré à Paris, il lui écrivit une léttre reconnaissante, où il expliquait par des raisons d'opportunité la manière particulière dont il défendait la cause de l'Église et du Saint- Siège. Le pape répondit le 1er août par une lettre bienveillante (2). L'entrevue que Sartiges avait jugé nécessaire d'attendre ayant eu lieu, Moustier l’invita le 1S juillet à présenter Darboy pour le chapeau de cardinal de couronne laissé vacant par la mort de Gousset. Cette négociation allait dominer pendant. six mois les relations des deux gouvernements. Antonelli objecta que dès la nomination de Darboy à Paris, Pie IX avait dit : « Voilà un archevêque que je ne ferai jamais cardinal. » Sartiges répondit que si Pie IX avait été longtemps mal disposé pour Darboy, il avait prouvé que ses sentiments étaient changés en le chargeant d’une mission de confiance qui consistait à plaider auprès de l’empereur la cause de l'entente préalable avec le Saint-Siège sur les nominations épiscopales. Pie IX reçut Sartiges le 29 et se montra hésitant. Darboy n'avait passé que quelques jours à Rome, et lors de son unique audience il n'avait fourni aucune explication sur les paroles et les actes qui lui étaient reprochés. Toutefois, Pie IX dit à Sartiges, qui partait en congé, que la négociation serait reprise à son retour à Rome, et qu'il pouvait faire espérer à l’empereur une issue favorable (3).

(1) Outre les sources indiquées au chap. XXII, $ 3, voir la Correspondance diplo-

matique ; F'*° 2,448 ; Bouzoud : Vie de Mgr Isoard. (2) Foulon : Vie de Mgr Darboy.

(3) 30 juillet. Correspondance diplomatique.

LS UAL

Le 10 décembre 1867, au lendemain de Mentana et du « Jamais » de Rouher, Moustierechargea Sartiges de renouveler ses instances auprès de Pie IX : « Si, dans les circonstances actuelles, Pie IX se sentait disposé à donner à Sa Majesté quelque témoignage particulier de ses sentiments, il ne saurait en trouver aucun dont Sa Majesté fût plus sincèrement touchée que la collation du titre de cardinal à Mgr Darboy. » L'empereur donna à Darboy une occasion d’être agréable au pape en le chargeant de lui faire connaître officieusement les mesures prises par le gouvernement impérial pour assurer sa sécurité au cas de nouvelle tentative révolutionnaire (1). Or Sartiges trouva Pie IX plus mal disposé qu'en juillet. Il jugeait nécessaire avant tout que Darboy lui donnât des explications écrites sur ses anciens errements. Il annonça par contre l'intention d'élever au cardinalat Mgr Lucien Bonaparte, un cousin de Napoléon ITE, prélat dépourvu d'influence et étranger à la politique (30 décembre). L'empereur fit répondre qu'il saurait gré au pape de cette promotion pourvu qu’elle ne servit pas de prétexte à ajourner celle de Darboy. La nomination d’un cardinal de curie, choisi proprio motu par le pape, n'avait en effet aucun rapport avec celle d’un cardinal de couronne, désigné par le souverain de la France en vertu d’un privilège traditionnel. Le gouvernement pontifical reconnut qu'il n’y avait aucun lien juridique entre les deux questions. Cependant la désignation de Darboy et la résistance du Saint-Siège s'étaient ébruitées, ce qui faisait au gouvernement impérial comme à l'archevêque de Paris une situation pénible. Napoléon III, qui prenait l’affaire à cœur, écrivit personnellement à Pie IX pour lui demander de nommer Darboy cardinal.

Antonelli et Berardi, se plaçant au point de vue politique, désiraient donner satisfaction au gouvernement impérial ; ils assuraient Sartiges que Darboy serait fait cardinal s’il consentait à donner les explications demandées. Mais Sartiges craignait que ces explications une fois données, Pie IX ne s’en déclarät pas satisfait et il jugeait imprudent de s'engager dans cette voie tant que la cour de Rome n'aurait pas € à l’avance catégoriquement défini ce qu’elle entendait par explications, Îles points sur lesquels elles devraient porter et létendue qu'elles devraient avoir. Rome a pour principe de ne considérer une concession obtenue que comme un premier pas dans la voie

(1) Voir Foulon : Vie de Mgr Darboy.

des concessions à obtenir » (1). En effet, le gouvernement pontifical n’exigeait plus seulement des explications confidentielles, mais une satisfaction publique, donnée par exemple dans un mandement. Or un accord sur le passé semblait bien difficile à atteindre alors que la conduite de Darboy, depuis son entrevue avec le pape, donnait lieu à de nouveaux griefs. Outre son discours au Sénat (2), le pape lui reprochait de faire l'éloge de Duruy (3). De plus, le « cas de conscience », question de théologie pratique que le clergé de Paris discutait tous les ans sous la direction de son archevêque, avait porté en février 1863 sur un point délicat : la conduite à tenir par le confesseur d’un homme « engagé dans la vie politique, qui ne veut point renoncer aux doctrines qui prévalent chez les sociétés modernes et qui se traduisent par la liberté des 'cultes, la liberté de la presse et l'intervention de l’État dans les manières mixtes. » Le « modérateur », Hamon, curé de Saint-Sulpice, s’était prononcé pour l’indulgence, contrairement au Syllabus (4). Darboy l'approuva, ce qui fut sévèrement jugé à Rome.

Napoléon III, irrité de cette résistance, fit réclamer la promotion de Darboy comme un droit absolu de la couronne de France. Quant aux explications demandées à Darboy, ajoutait Moustier, « il est toujours disposé à fournir toutes celles que peut comporter sa dignité d’archevêque si l’on veut lui articuler nettement les griefs opposés à sa promotion. » (6 mars.) Mais lorsque Sartiges renouvela ses démarches le 12 mars, Antonelli Jui apprit que Pie IX avait déjà répondu à la lettre de Napoléon IIT par un refus, qui d’ailleurs n’engageait pas l'avenir. Le lendemain Lucien Bonaparte fut élevé au cardinalat. Sartiges estima que le pape avait été froissé du caractère impératif et pressant des démarches françaises, et de l’intervention personnelle de l’empereur.

Pour justifier sa résistance, le gouvernement pontifical fit communiquer à Baroche, par lenonce, le texte dela lettre adressée par Pie IX à Darboy le 26 octobre 1865. L'effet de cette communication fut au contraire d’aggraver et d'élargir le conflit ét

(1) 15 février 1868. Correspondance diplomatique.

(2) Voir p. 825.

(3) 25 février 1868. Correspondance diplomatique. Darboy avait prononcé le 24 novembre, à Sainte-Geneviève, un discours sur l'union nécessaire du clergé et de l'Université.

(4) Univers 12, 22, 23 février, 17 juin 1868 ; Branchereau : Vie de M. Hamon. Correspondance diplomatique, 14 mars, 29 avril 1868.

d'inciter le gouvernement impérial à ne pas céder sur une question qui mettait en cause les principes essentiels des rapports de l'Église et de l'État (1). Baroche adressa à Moustier le 20 avril un mémoire considérable (2) : La condamnation de l’interprétation française du Concordat, telle que la prononcçait Pie IX dans cette lettre, devait par réaction faciliter «le progrès d’un système qui réunit chaque jour de nouveaux adhérents dans tous les camps politiques, le séparatisme, que Grégoire XVI signalait déjà dans l’encyclique du 15 août 1832 comme un des périls de l’Église. Ce danger, bien plus sérieux aujourd’hui sous une organisation politique où le pouvoir législatif procède du suffrage universel, ne peut être conjuré que par la modération des évêques et leur respect pour les lois du pays. La violation d’un serment, la rébellion contre la constitution nationale et les lois séculaires du pays et, par voie de conséquence, une déclaration de guerre contre l'alliance conclue entre l’Église et l'État : voilà en réalité ce que demande à Mgr l’archevêque de Paris la lettre du 26 octobre 1865. »

Baroche justifiait longuement les Articles Organiques, auxquels Pie IX blâämait Darboy d’avoir accordé « quelque autorité ». Il rappelait la tradition séculaire dont ils étaient issus. « Ces nécessités, ces exigences ne sont-elles pas aujourd’hui bien plus pressantes encore ? Le sentiment de l'indépendance nationale, cette répulsion pour les doctrines théocratiques, qui n’a pas peu contribué à détacher de Rome une partie des nations de l’Europe, sont-ils aujourd’hui moins vifs que dans les siècles précédents ? Le principe de la liberté des cultes. ne vientAl pas ajouter à la gravité des motifs qui ont déterminé nos ancêtres à mettre des limites aux empiètements de l’autorité ecclésiastique ? Et si le gouvernement pouvait un jour faillir à sa mission, sil voulait reprendre une œuvre que Louis XVIIT n'a pas osé soumettre aux délibérations de la Chambre introuvable, s'il proposait la suppression des garanties que les prérogatives et

(1) Antonelli mécontenta également le gouvernement impérial en alléguant l'opposition à la promotion de Darboy d’une partie de l’épiscopat français. Moustier écrivit à Sartiges le 31 mars qu'Antonelli donnait ainsi «autorité aux raisons qui nous font craindre que les membres du clergé français fidèles aux devoirs que leur conscience et leur serment leur imposent envers l’empereur, soient moins appréciés et écoutés à Rome que ne le sont les ennemis de Sa Majesté. Il y a là pour l'empereur une préoccupation douloureuse après les services qu'il a rendus à l’Église. » (31 mars 1868, Correspondance diplomatique.) re a ,

(2) F1° 2.448 et Correspondance diplomatique. Cette lettre à été « autographiée à 8 exemplaires le 11 août 1904 ».

l'autorité reconnues au clergé rendent indispensables, qui peut affirmer que le Corps Législatif alors en fonction ne voudrait pas, au moins, enlever tout péril à cette mesure en supprimant le budget des Cultes, c’est-à-dire en consommant la séparation de l’Église et de l'État ? » Baroche affirmait en outre que l’Église elle-même avait admis le droit d’exequatur.

Passant «sur le terrain du droit canonique », il niaït que la puissance du Saint-Siège sur les diocèses fût ordinaire et immédiate. « L'opinion émise sur cette question par Mgr Darboy a done pour elle la logique, les principes les plus élémentaires du droit canonique, les canons du Concile de Trente, les décisions des Souverains Pontifes, l’opinion des jurisconsultes les moins suspects à Rome et toutes les analogies qu’on peut tirer de l’organisation civile. » Après avoir justifié Darboy des reproches secondaires qui lui étaient faits, Baroche concluait qu'il ne pouvait « encourager Mgr l’archevêque à répondre autrement qu’il l’a fait aux questions posées dans cette lettre ». En outre, le gouvernement impérial en ayant été saisi par le nonce, « une protestation contre les théories et les affirmations de cette lettre me paraît d'une impérieuse nécessité. Je dois laisser à Votre Excellence le soin de la préparer dans la meilleure forme qu’elle croira devoir employer ».

Une pareille protestation ne pouvait engager qu’une discussion sans issue, le Saint-Siège et le gouvernement impérial étant en désaccord irréductible, et sur l'interprétation du Concordat, et sur le rôle respectif du pape et des évêques dans l'Église. Le gouvernement impérial craignit qu’un pareil débat ne fermät définitivement à Darboy l'accès du Sacré-Collège. Moustier écrivit à Sartiges le 19 mai :«Le ministre des Cultes m'a adressé une lettre où notre point de vue est affirmé avec une respectueuse fermeté. Je devais vous l’envoyer, mais le honce m'a supplié de n’en rien faire, me priant de ne pas soulever une polémique fâcheuse et me donnant depuis un mois des motifs d'espérance de plus en plus accentués quant à la prompte réalisation de nos vœux. » En outre, et toujours pour sauvegarder les chances de Darboy, Moustier modifiait conformément aux avis de Sartiges la marche de la négociation afin de ménager la susceptibilité du pape. Il renonçait à réclamer d’urgence la promotion de Darboy, et se bornait à maintenir sa candidature, en faisant savoir que le gouvernement impérial n’admettrait , pas qu'aucun prélat français devint cardinal avant l'archevêque de Paris. L'empereur, en écrivant au pape, n'avait pas voulu

faire pression sur lui. « Il ne s'attendait d’ailleurs en aucune façon à un refus qui lui a causé une vive peine, bien qu’ilsoit fermement résolu à ne pas le considérer comme définitif. » Pour ne pas courir le risque d’un refus absolu, Sartiges éviterait provisoirement toute discussion sur ce sujet avec Pie IX. Mais il saisirait toutes les occasions de faire valoir auprès de ses conseillers la revendication du gouvernement impérial, « afin d'y habituer peu à peu les esprits, sans les brusquer ; sous l’aménité de votre langage, laissez entrevoir cependant beaucoup de fermeté et un parti pris de demander justice jusqu’à ce qu’elle soit obtenue ». (19 mai.) La négociation, ainsi ralentie, devait se poursuivre jusqu’à la réunion du Concile.

Le conflit relatif à Darboy suscita de part et d’autre une vive irritation parce qu'il était le symbole d’un désaccord fondamental entre le gouvernement impérial et le Saint-Siège et parce qu'il mettait en jeu les sentiments personnels de Pie IX et de Napoléon III. Le gouvernement impérial mécontentait profondément Pie IX en cherchant à lui imposer comme cardinal un prélat rebelle à son autorité, qui dirigeait contre lui la résistance du parti gallican et qui maintes fois l’avait personnellement blessé. Napoléon IIT, qui avait pour Darboy beaucoup d’estime et d'affection, était irrité de voir le pape qu'il protégeait au prix de tant de difficultés, lui refuser, au lendemain de la seconde expédition de Rome, une satisfaction personnelle etle bénéfice d’un privilège traditionnel de la couronne de France.

Sartiges écrivait à Moustier dès le 4 avril : « … je crois. que nous marchons à un état de choses on ne peut plus tendu avec Rome... Depuis cinq années que je suis à Rome, je ne les avais pas encore vus aussi arrogants ! Je n’ai pas d'autre expression pour dépeindre l'attitude du cardinal Antonelli, et j'ai des témoins. » (1) Le 22 avril, le P. Hyacinthe, qui avait prêché le carême à Saint-Louis des Français, fut reçu par le pape. « Si, lui dit Pie IX, vous voyez votre empereur et l'archevêque de Paris, dites-leur que le pape se porte bien et qu'il prie tous les jours « ut inimicos sanctæ ecclesiæ humiliare digneris. » — Je n'ai pas l'honneur d’être reçu par l’empereur, répliqua le P. Hyacinthe ; quant à Mgr Darboy.…. je puis assurer Votre Sainteté qu’elle ne le trouvera jamais parmi les ennemis de l'Église. Speriamo, répondit le pape, eb il continua en français : Il serait mieux à sa place ambassadeur à Londres qu'archevêque

(1) Correspondance diplomatique.

MAURAIN. — POLITIQUE

à Paris » (1). Darboy notait le 12 juin : « M. Armand, secrétaire d'ambassade à Rome, me dit que le pape n'a rien contre moi personnellement, mais qu’il est jaloux de l'influence de Paris. L'empereur et ce qui l'approche, tout lui est odieux ici. » (2)

Le 2? juin, Moustier chargea Sartiges d’insister pour la préconisation de Gérin. Sartiges reprit cette négociation suspendue depuis septembre 1867 et se heurta à une résistance plus intransigeante encore qu’en 1867 : « .… à mesure que Pie IX entre plus avant dans la voie de la politique providentielle, à mesure qu’il se confie plus à Dieu et aux évêques ultramontains qu'aux souverains. qui jusqu'ici l'ont protégé... ses exigences deviennent plus hautes, son langage (celui de ses conseillers suit cette progression) plus absolu : le pape ne discute plus il distribue la vérité aux rois et aux peuples ; à eux de prêter l'oreille ou de la rejeter ; quant à lui, il a accompli son devoir en la leur faisant entendre. » (3) Sartiges fit vainement prévoir à Antonellh que cette intransigeance aurait pour résultat de multiplier le nombre des évêchés vacants, comme sous Louis XIV, et de renforcer le mouvement pour la séparation de l'Église et de l'État. Pie IX se refusa, pour Gérin comme pour Moi à ouvrir le procès canonique qu'ils réclamaient : « Ce serait un scandale de plus et il y en a bien assez dans le monde. » (23 juin). La situation était sans issue.

Au moment où la politique ecclésiastique du gouvernement impérial aboutissait à un conflit aigu avec le Saint-Siège, l’un de ses conseillers faisait défection. Lavigerie avait organisé auprès des musulmans une propagande que le gouverneur général de l'Algérie, Mac-Mahon, pourtant très catholique, jugea coupable et dangereuse. L'empereur ayant approuvé Mac-Mahon, Lavigerie se rendit à Paris en mai 1868. Napoléon ITI lui demanda vainement de rester en France comme coadjuteur de l’archevêque de Lyon. Lavigerie refusa, et son différend avec Mac-Mahon fut tranché par un compromis. Mais, dans son conflit avec le gouvernement, il n'avait pas été soutenu par ses amis gallicans et libéraux, tandis que les ultramontains intransigeants l'avaient appuyé. Il resserra les relations qu’il avait toujours eu soin de conserver avec ceux-ci et cessa de seconder la politique ecclésiastique du gouvernement impérial (4).

(1) Cité par Houtin : Le P. Hyacinthe dans l'Église romaine. (2) Mgr Darboy et le Saint-Siège.

(3) : 3 juin ; Correspondance diplomatique.

(4) Voir Baunard : Le cardinal Lavigerie.

IT. — La bulle d'indiction du Concile

Le gouvernement impérial espérait, en 1867, comme les évêques gallicans et libéraux, que le Concile restreindrait l'influence du clergé romain et moderniserait le droit canon (1). L'empereur prit à sa charge les frais de l'impression d’un grand ouvrage de Maret, qui, depuis longtemps partisan d’un Concile général, désirait par cette publication, contribuer à y vaincre l’ultramontanisme (2). Bien que l'impression se fit en grand secret, des évêques en furent informés. Dupanloup craignit que le concours de l’empereur ne discréditât les adversaires de l’ultramontanisme et bläma vivement les projets de Maret. Ginouilhac n’approuva pas ses critiques. « … J'ai écrit à Mgr de Sura pour savoir de lui si l'intervention de l’empereur dans l’impression de son livre était et devait demeurer secrète. Il m'a répondu affirmativement.… Cela étant, et la question de délicatesse mise à part, je ne comprends pas comment cette intervention qu'il n’a pas sollicitée, qui ne vient que bien après la composition de l’ouvrage, qui doit demeurer secrète, le déshonore s’il ne la répudie pas, et déshonore l’épiscopat avec lui. » Dès l’origine la question politique divisait les évêques français hostiles aux tendances de Pie IX (3).

Ginouilhac jugeait utile une discussion publique, que les ultramontains préparaient d’ailleurs de leur côté. « Après tout, la liberté des opinions et leur libre discussion est une bonne chose. Je me persuade, Monseigneur, que vous êtes aussi de cet avis. L'affaire du Concile général ne peut pas être conduite comme celle où vous avez eu une si grande et si belle part. Il importe qu’on n’y dicte pas des décrets comme on nous a dicté jusqu'ici des adresses, que le temps des surprises et des apparences finisse, que l’épiscopat reprenne aux yeux du monde et en réalité la position qui lui appartient et qu'il cesse de remplir

(1) Voir Martin, Vie de Mgr Jaquemet : Jaquemet à Richard (1867) « M. Baroche a dit à un évêque : nous ne désirons rien tant qu'un Concile œcuménique ». Au contraire un évêque français ultramontain, écrivait au pape : «Nous n'avons pas besoin d'assemblée œcuménique.. la seule chose qui soit nécessaire à l'Eglise, c'est le pape. » ( C’est bien dit», observa Pie IX (Correspondance diplomatique, 12° septembre 1867).

(2) Bazin : Vie de Mgr Maret. Napoléon IT, consulté dès 1865 sur ce projet, s'y était montré favorable. , .

(3) Les catholique hostiles à l'Empire et au Syllabus jouèrent un rôle prépondérant dans le troisième congrès de Malines qui se tint au début de septembre (voir le rapport du préfet de police Piétri 15 septembre 1867. Papiers secrels el correspondance du Second Empire).

un rôle qui, pendant un certain temps, a pu avoir son utilité mais qui, au fond, s’il durait encore, ne serait pas digne de lui... Un des grands maux de notre temps, ce sont nos réticences, nos timidités, par des considérations bien respectables sans doute, mais qui prépareraient à l’Église si nous ne rentrions pas dans d’autres voies les plus cruelles épreuves, N’est-l pas évident qu'aucune des grandes questions qui intéressent l'Église et la société n’est préparée, et qu'aucune ne sera abordée si nous ne les abordons pas nous-mêmes ? » (1) Les inquiétudes qui se mêlaient ainsi aux espoirs des libéraux furent aggravées par le choix des consulteurs chargés par le pape de préparer le Concile : tous les Français désignés étaient des ultramontains ardents (2).

La question du Concile n’avait fait l’objet d'aucune démarche du gouvernement impérial auprès du Saint-Siège, lorsque Sartiges apprit qu'il était question d’omettre, dans la bulle de convocation du Concile, l'invitation traditionnelle aux souverains catholiques. Aussitôt il protesta très vivement auprès d’Antonelli et signala à Moustier la gravité de cette innovation : « Ce serait à la fois un acte d’omnipotence et de dédain des traditions que ni souverain ni peuple ne pourrait accepter ; si j’osais solliciter des instructions déterminées, je solliciterais celles de déclarer au Saint Père au nom de l’empereur que si la bulle de convocation n'est pas faite dans les formes ordinaires, si Sa Majesté n’est pas invitée à s’y faire représenter, que si elle n’a pas dans le futur Concile œcuménique des moyens de surveillance et de discussion propres à garantir les droits de ses sujets, de sa couronne et de son gouvernement, elle ne permettra pas aux évêques français d’obtempérer à l’invitation de Rome. » (13 Juin.) Le 20 juin, Moustier répondit par télégraphe : « .… l'Empereur n'entend renoncer à aucune de ses prérogatives traditionnelles. Il compte donc être averti dans la forme accoutumée de la convocation du Concile et trouver dans la bulle linvitation de s'y faire représenter suivant l'usage » (3). Mais aucune menace n’accompagnait cette demande.

(1) AB XIX 522. Ginouilhac à Dupanloup, 14 août 1867. (2) Gay, vicaire général de Poitiers, et Jacquenet, chassé autrefois du diocèse de: Besançon pour son ultramontanisme, furent nommés en novembre 1867 ; Chesnel (Quimper), Sauvé (Laval), Gibert (Moulins), furent nommés en 1868. Voir Granderalh : Geschichte des Valikanisches Konzils.

(3) Correspondance diplomatique. L'empereur avait télégraphié le 19 juin à Moustier, de Fontainebleau : « Je désire que vous parliez demain au conseil de la dépêche de M. Sartiges du 13 juin.»

AVANT LES ÉLECTIONS ET LE CONCILE Bters)

Antonelli en parut cependant impressionné, mais finalement (1) le pape n'invita pas les souverains catholiques, exprimant seulement l'espoir « qu'avec zèle, comme il convient à des princes catholiques, ils coopèreront à toutes choses qui peuvent être favorables à la gloire de Dieu et au bien du Concile. » (2) (29 juin). Antonelli chercha à atténuer la portée de cette innovation. Il expliqua à Sartiges que le pape ne pouvait inviter tous les chefs d'État catholiques, au nombre desquels se trouvaient Victor-Emmanuel, qui était excommunié, et Juarez. Il affirma que la phrase relative aux princes catholiques était « une invitation facultative ». « Ce serait un grand malheur si la forme que les complications de notre situation nous ont fait adopter dans la bulle de convocation indisposait l'empereur alors que, dans le fond, le Saint Père considère Sa Majesté comme invitée à envoyer un ambassadeur au Concile œcuménique, où il jouira du traitement reconnu dans les Conciles œcuméniques précédents aux « orateurs » des souverains de la France. » Mais, pressé par Sartiges, que ces explications ne rassuralent pas : « Que voulez-vous, finit par dire le cardinal, ce Concile ne ressemble à aucun des Conciles qui l’ont précédé. » (27 juin.) L'ouverture du Concile était fixée au 8 décembre 1869.

La question fut débattue au Corps Législatif, à propos du budget des Cultes. Guéroult, le 9 juillet, attaqua vivement l’ultramontanisme, et se prononça pour la séparation, non sans paraître regretter les armes que donnait le régime concordataire au gouvernement contre les empiétements du Saint- Siège. Émile Ollivier, le 10, fut plus net. Juridiquement, Île gouvernement impérial avait le droit d’être représenté au Concile, mais ce droit, comme le gallicalisme tout entier, était périmé. Pie IX, en n'invitant pas les souverains, avait pris acte d’une situation de fait nouvelle : « Je ne connais pas depuis 89 d'événement aussi considérable : c’est la séparation de l'Église et de l’État opérée par le pape lui-même. » Ollivier déplorait d’ailleurs l’évolution de l'Église vers l’ultramontanisme autoritaire : « Je rends justice à M. le garde des Sceaux, je sais que sous son administration, être ultramontain n'est plus, comme autrefois, un titre de recommandation irrésistible pour obtenir un évêché. » « Au contraire », interrompit Baroche.

(1) D’après Granderath, la décision fut prise le 23 juin. Rae (2) La bulle d’indiction, rédigée en Lermes très généraux, ne mentionnail pas la question de l’infaillibilité pontificale.

Ollivier jugeait cependant inefficace la lutte contre l’ultramontanisme dans le cadre du régime concordataire. Il se prononçait résolument pour la séparation. qui ne devait pas prendre la forme d’une mesure hostile à l'Église, ni entrainer la suppression du budget des Cultes.

Baroche répondit par l'exposé de la thèse concordataire traditionnelle, « Nous avons deux règles de conduite dans nos rapports avec l Église. D’abord le Concordat qui... est la loi de l'Église comme la nôtre, et les Articles Organiques que je mets surle même pied. Nous avons ensuite cette règle générale et supérieure : les principes de 1789. » Ce régime ne satisfaisait pas les ultramontains, plus bruyants que nombreux, mais il était accepté et respecté par « la grande majorité du clergé » et par «la presque unanimité des évêques français ». L'épiscopat avait « affirmé dernièrement encore ses sentiments d'amour pour le pays et son dévouement aux institutions de la France ; cette doctrine gallicane — je n’ai pas peur de prononcer ce nom 1c1 — il a eu l’occasion de la défendre à Rome l’année dernière... L’honorable M. Ollivier a dit qu'il était de doctrine certaine. que le pape tout seul était infaillible. c’est le principe contraire qui est certain ; l’infaillibilité du pape seul n’est pas admise par l’immense majorité du clergé français, ni par l'immense majorité de l’épiscopat. » Baroche se féhicitait de la résistance des évêques français qui avaient empêché que l'infailhibilité fut reconnue dans l’adresse de juin 1867. Le gouvernement n'avait pas encore décidé s’il ferait ou non usage du droit incontestable qu’il avait d’être représenté au Concile. Il réservait également toute sa liberté d'action vis-à-vis des décrets qui pourraient y être pris (1). Le problème de la séparation ne se posait pas pour le moment. Il était d’ailleurs d’une extrême gravité: «Je ne sais pour qui la séparation serait plus dangereuse et plus funeste, pour l'Église ou pour l’État. Ajournons donc toutes ces questions puisque nous avons le droit de les ajourner. » (?)

Au Corps Législatif et dans la presse, on remarqua surtout

(1) Moustier développa ces déclarations dans sa dépêche du 4 août 1868 à Sartiges (Correspondance diplomatique).

(2) Les articles de presse sur ce discours sont réunis à F1? 1.940 et surtout à Baroche 1.123 et 1.124. Baroche fit imprimer à part son discours qu'il adressa à tous les évêques et à un certain nombre de curés. Des résumés des réponses des évêques figurent dans leurs dossiers (série F 1°), Les lettres elles-mêmes sont dispersées dans la correspondance de Baroche (Baroche 984-1.008). Les réponses des curés sont réunies à Baroche 973.

combien ce discours était opposé à la politique de Pie IX. Glais-Bizoin et plusieurs autres républicains félicitèrent publiquement Baroche. La presse républicaine ne l'attaqua pas. L'Avenir National remarqua même qu’en se prononçant pour l’ajournement de la séparation, il ne s’était pas formellement refusé à l’envisager. À part le Monde, qui félicita au contraire Baroche d’avoir repoussé la séparation, la presse cléricale le critiqua vivement. « M. Glais-Bizoin applaudissant M. Baroche, c'est tout un programme ! » écrivit de Riancey dans l'Union. «En réservant ce qu'il appelle sa liberté d'action, avant, pendant et après le Concile, il n’a point donné aux catholiques les gages qu'on aurait pu attendre de lui ; et il justifie pour les plus décisives questions qui nous préoccupent l'attitude d’éloignement que devront garder au scrutin lés électeurs indépendants, catholiques et conservateurs. » (12 juillet) Veuillot lui reprocha d’avoir prétendu que le clergé français était gallican et souligna son mot sur les nominations épiscopales : « Au contraire ». « M. le munmstre des Cultes s’est calomnié lui-même, et a calomnié le clergé français. Quelle parole, néanmoins ! quel pendant au Jamais de M. Rouher., » (17 juillet.)

Ollivier fut critiqué à la fois par la presse républicaine, qui réclamait la suppression du budget des Cultes, et par la presse cléricale qui repoussait la séparation. Seul l'Univers Fapprouva. Veuillot avait spontanément interprété comme lui la bulle d'indiction. Elle « constate implicitement qu'il n'y a plus de couronnes cCathohques, c’est-à-dire que lordre sur lequel la société a vécu depuis plus de dix siècles a cessé d'exister... l'Église et l'État sont séparés de fait et tous deux le reconnaissent. L'État est « laïque », suivant l'expression de M. Guizot, « Hbre », suivant l’expression de M. de Cavour : deux hypocrisies de langage enveloppant l’aveu que l'État, la tête de la société, n’a plus de culte et n’en veut plus avoir, et cela même est encore une hypocrisie pour couvrir une chose plus formidable et plus anti-humaine, la négation de Dieu. C'est fait, et ce n’est pas un bien. L'État la voulu, non l’Église, L'âme et le corps ne sont plus unis. » (1) (IH juillet.) mn

La majorité de l’épiscopat, directement intéressée à l'alliance de l'Église et de FÉtat, accueillit avec satisfaction l'apologie

(1) Vewillot annonçait pour Favenir « l'organisation chrétienne et catholique de la démocratie. Cette démocratie baptisée el sacrée ferx ce que les monarchies n Sr pas su ou pas voulu faire : elle abolira partout les idoles, elle fera régner élernellemen le Christ ».

que Baroche en avait faite. Meignan approuva entièrement son discours : « Ce ne sont ni les amis sincères de l'État, niles amis éclairés de l’Église qui demandent l’abrogation du Concordat qui a été et demeure si avantageux aux deux parties contractantes. La liberté gagnerait peu à cette abrogation et la concorde y perdrait beaucoup. Je ne puis songer sans effroi à la perturbation et aux souffrances que produirait dans beaucoup de diocèses, et notamment dans le mien, la suppression du budget des Cultes. Le curé de campagne appauvri serait livré à l’arbitraire des conseils municipaux, des notables souvent peu religieux, ordinairement tracassiers et souvent enclins à des passions locales. Les évêques échangeraient la large et bienveillante protection de l’État contre un isolement et une pauvreté qui, dans un pays comme le nôtre, nuiraient à leur dignité et à leur considération. Le clergé tout entier deviendrait facilement suspect à l'État et deviendrait fatalement l’objet d’une surveillance défiante.. »

«. Je pense que l’État, sous une forme ou sous une autre, doit intervenir au Concile, non point comme juge de la foi, mais pour aider à la solution des questions mixtes, pour éclairer les Pères sur ses dispositions et pour défendre ses intérêts bien entendus. La représentation de l'État au Concile est la conséquence naturelle du Concordat et une tradition de l’histoire. Je m’assure que Rome satisfera aux justes réclamations de la France. Je crois qu'il est impossible que le Concile déclare article de foi l’infaillibilité du pape sans et contre les évêques. Le Souverain Pontife ne peut être infaillible que lorsqu'il interprète avec vérité le jugement de l’épiscopat, juge de la foi avec lui. Je suis persuadé que si l’on aborde cette matière dans le Concile, la sagesse des Pères ne formulera rien de plus que l’opinion que j’expose à Votre Excellence. »

QI n’y a point à craindre qu’un Concile général aggrave les propositions du Syllabus. Le danger de cette pièce est son obscurité. Le Syllabus sera expliqué de manière à mettre cette vérité en lumière : la liberté des cultes est une nécessité pour la France du xix® siècle. L'état des esprits la réclame et les divisions religieuses l’imposent dans l'intérêt de toutes les confessions. L'Église catholique doit principalement en bénéficier: puisque, malgré la passion des oppositions, la raison finit toujours par avoir raison. Aussi, Monsieur le ministre, je donne mon approbation entière à la manière calme et confiante dont Votre Excellence a envisagé le futur Concile et les sentiments

de l’épiscopat français. Les brouillons de l’Église et ses ennemis du dehors se réunissent en ce moment pour créer une situation violente et dangereuse : rien n’est plus propre à tenir en échec les uns et les autres que l'attitude prise en ce moment par le gouvernement. » (1)

Les autres évêques gallicans et libéraux approuvèrent également, malgré certaines réserves (2), le discours de Baroche. Dupanloup lui-même, bien que peu favorable au gouvernement impérial, désirait qu’il fût représenté au Concile, et jusque dans le camp ultramontain, certains évêques, comme Pie, préféraient que le gouvernement fût officiellement représenté plutôt que de l'être officieusement par des évêques dévoués.

+ À Rome même, le discours de Baroche ne fut pas mal accueilli. « La cour de Rome tient par-dessus tout à la continuation de l'alliance de l’Église et de l'État, écrivit Sartiges (3); le Saint Père me l’a répété à diverses reprises pendant ces cinq dernières années et a condamné explicitement dans son Syllabus la doctrine de l’Église libre dans l'État libre. » Le -journal des Jésuites de Turin, l’'Unita Cattolica, qui servait souvent d’organe officieux au Saint-Siège, et la Correspondance de Rome, publiée sous la censure préventive du maître des sacrés palais, attaquèrent vivement l’idée de la séparation prônée par l'Univers (4). L'Unita maintenait d’ailleurs que l’Église était maitresse d'appeler ou non un souverain catholique à se faire représenter au Concile, Le Saint-Siège n’hésitait pas à engager l’Église dans une voie opposée à celle de la société moderne, et à contester aux États toute compétence en matière religieuse, mais il se refusait à admettre que la société civile pût répondre à cette intransigeance par la séparation de l'Église et de l'État (5).

(1) Août 1868, Baroche 988.

(2) Sur un point de fait, les sentiments de la majorité du clergé, l’évêque gallican de Perpignan, Ramadié, le contredisait : «Le mal est immense, Monsieur le ministre. Non, il n'a pas respecté la majorité du clergé français. Les prêtres qui adhèrent à la déclaration de 1682, qui bénissent la mémoire de notre grand Bossuet, sont en minorité, et cette minorité est timide, elle n’a pas le droit de parler, On l'opprime et elle n’est pas turbulente. » (23 juillet 1868, Baroche 1.002). FE) |

Guéroult avait également affirmé que la majorité du clergé français élail acquise à l’ultramontanisme.

(3) Correspondance diplomatique, 18 juillet 1868.

(4) Jbid., 24 juillet 1868. | me

(5) Tournier : Le Cardinal Lavigerie el son action politique (1863-1892), 1912, in-8°. Antonelli à Lavigerie, 15 septembre 1868 : «… ce que j'apprends avec douleur dans le commencement de votre lettre correspond aux informations que je tiens d'autre part sur les périls qui menacent la religion en France et sur les progrès qui sont de plus en plus marqués dans la majorité du cabinet impérial au sujet des idées de séparation

Les évêques ultramontains français paraissent avoir partagé cet état d'esprit. Veuillot resta presque seul dans le camp catholique à admettre l’idée de la séparation, et à apprécier les avantages que l’Église pourrait en retirer.

A cette époque les dissenssions religieuses prirent en France une nouvelle acuité. Les catholiques libéraux achetèrent le Journal des Villes et des Campagnes, qu'ils conservèrent pour le clergé, en le doublant d’un journal destiné aux laïques, le Français. Il eut pour principal rédacteur Beslay, mais Augustin Cochin et Dupanloup en furent les vrais directeurs (1). Le Figaro annonça le 30 juin que Maret avait soumis à l’empereur un livre hostile à l'autorité du Saint-Siège. Maret répondit qu'il n'avait soumis son livre au contrôle d’aucun laïque. Dupanloup, qui l’avait prié de prêcher la retraite du clergé d’Orléans, le jugea cependant compromettant et lui retira cette prédication. Par contre Ginouilhac, qui redoutait un schisme, l’approuva et l’engagea à voir l’empereur. « Il est singulièrement à désirer que dans les circonstances actuelles, Sa Majesté voie et entende des hommes tels que vous. » (2) Le nonce, qui avait vainement tenté de se procurer des épreuves du livre de Maret, lui fit de vifs reproches. Le pape parla sévèrement de Iui (3), la Civilta Cattolica et l'Univers l’attaquèrent violemment (novembre).

Depuis plusieurs mois, Darboy était menacé de la publication de la lettre pontificale du 26 octobre 1865, que le nonce avait communiquée à plusieurs prêtres français. En avril 1868, elle faillit être publiée à Paris. Le gouvernement se plaignit au nonce et ils réussirent à en prévenir la publication (4). Au mois d'août, on apprit qu’elle avait été publiée le 16 juillet dans un journal de Montréal. L'Univers l’annonca le 16 août. Elle fut peu après imprimée à Genève et répandue dans le clergé français. Cétait une manœuvre destinée à empêcher la promotion de Darboy au cardinalat.

Darboy se plaignit vivement à Antonelli. La lettre du

entre l'Église et l'État. Bien qu'il y ait ces tendances dans les hautes régions du gouvernement, je ne peux pas cependant ne pas éprouver toute la répugnance que j'ai à croire que ce système se réalise en France, car outre la déformation qu'il ferait subir au principe d'autorité, il se présenterait comme une espèce de monstruosité dans son application à une nalion non seulement catholique, mais encore fière de son titre de fille aînée de l'Église ».

1) A. Cochin. Ses lettres et sa vie.

2) 2 juillet 1868, Bazin : Vée de Mgr Maret.

3) Correspondance diplomatique, 16 septembre 1868.

4) Mgr Darboy el le Saint-Siège ; Darboy notait le 22 avril : « C’est M. Roy, d'après le nonce, qui à divulgué la lettre, » Voir F'Univers du 14 mars 1869.

26 octobre, écrivait-il, «ne manque pas de sévérité, et ce qui est plus grave, elle contient des choses inexactes ». Il n’en avait d’ailleurs pas été question dans l'audience du 25 o juin 1867. « Tout paraissait donc éclairci ou généreusement mis de côté, lorsque vers le 1er janvier 1868, pour des raisons que le Saint- Siège expliquerait mieux que moi, la lettre de 1865 a été tirée de l'oubli et livrée en pâture au public. » Darboy exigeait que le Saint-Siège désavouät officiellement cette publication (1). Pie IX dit à Sartiges : «Ce n’est pas de Rome qu’est partie cette indiscrétion que je blâme. » Mais il ne parut pas disposé à la désavouer publiquement (2).

Darboy déclara qu'après cette publication, il pouvait moins que jamais donner au pape les explications que l’on réclamait de lui. Il menaça au contraire de discuter publiquement la lettre pontificale, de relever ses inexactitudes et de poursuivre en justice ceux qui l'avaient publiée si la cour de Rome refusait d’en blämer la publication (3). Au P. Hyacinthe, qui se déclarait ébranlé non dans sa foi chrétienne, mais dans sa foi catholique, Darboy répondit qu’il comprenait et partageait ses sentiments. « Mais cela mène au bûcher de Savonarole, et je ne veux pas y monter. » Il persista à confier au P. Hyacinthe la prédication de lavent à Notre-Dame (4). Baroche s’entretint également avec le P. Hyacinthe et montra de la sympathie pour ses opinions. L’archevêque de Paris et le ministre des Cultes se sentaient en communauté de vues avec le moine libéral qui allait bientôt sortir de l’Église.

Les négociations avec Rome furent ralenties à la fin de 1865 par le changement de l'ambassadeur. Sartiges, nommé sénateur, quitta Rome au début de septembre et fut remplacé par Île

marquis de Banneville qui y arriva au début de novembre (5).

(1) Mgr Darboy et le Saint-Siège, 25 août 1868.

(2) Correspondance diplomatique, 19° septembre 1868 25 août 186.

(3) Voir Bouzoud : Vie de Mgr Isoard. Darboy à Isoard, 6 octobre 1868,

(4) A. Houtin : Le P, Hyacinthe dans L'Église romaine (10 octobre 1868).

(>) Banneville était un conservateur ne I ne semble pas d’ailleurs que ce changement ait eu une signification politique. La situation personnelle de Sartiges était médiocre, en raison surtout de son mauvais caractère. Rouher écrivait à l'empe= reur le 15 octobre 1867 : « Notre représentation diplomatique est des plus faibles à Rome, à Saint-Pétersbourg, à Madrid. » (Papiers secrets el correspondance du Second Empire.)

III. — Le gouvernement et le clergé à la veille des élections

Avant l'ouverture de la session de 1869, l'empereur changea deux ministres. Moustier, gravement malade, et Pinard furent remplacés par La Valette et Forcade La Roquette, deux partisans dévoués de Rouher que ce remaniement rendait entièrement maître du ministère (18 décembre).

Le renvoi de Pinard marquait le maintien des candidatures officielles qu'il avait combattues, et l'abandon de l'entente avec tous les conservateurs dynastiques, qu'il avait préconisée. Il souligna son opposition au régime autoritaire en refusant le siège qui lui était offert au Sénat pour pouvoir se présenter aux élections législatives. L'Univers, indifférent à l’évolution libérale de l'Empire, fit remarquer que Forcade était, comme Pinard, favorable à l’Église (1). Il s'était en effet énergiquement prononcé pour la seconde expédition de Rome. Sa nomination n’en marquait pas moins la rupture avec le Tiers Parti clérical.

La défiance qu'inspirait aux cléricaux la politique intérieure du ministère remanié s’accrut lorsque, en janvier, il autorisa le Siècle à faire ériger la statue de Voltaire sur une place publique, ce à quoi Pinard s'était toujours opposé (2). Par contre, le gouvernement se décida à réprimer, notamment en matière religieuse, les violences des réunions publiques sur lesquelles il fut interpellé le 1er février par un arcadien clérical, de Benoist. Elles furent promptement arrêtées par les poursuites. L’interpellation du Tiers Parti ayant été repoussée dans les bureaux, Buffet saisit l’occasion du budget pour attaquer le système de la candidature officielle (6 avril). Forcade répondit en invoquant le danger révolutionnaire qui s'était manifesté dans les réunions publiques. Buffet répliqua que le gouvernement exagérait leur importance et faisait grand bruit autour d'elles pour justifier le maintien du régime autoritaire.

La nomination de La Valette avait beaucoup plus ému les catholiques que le renvoi de Pinard. Banneville fut chargé d'assurer le pape qu’elle n’indiquait aucun changement de politique. Pie IX accueillit cette assurance avec satisfaction, déclara

(1) 20 décembre. « Notons que M. Duruy reste inébranlable. Serait-il la pensée du règne, comme M.Rouher en est la parole ? »

(2) Louis Veuillot écrivit dans l'Univers le 13 janvier : « Nos compliments à M. Rouher, par qui ce qui reste encore de la France de saint Louis et de Jeanne d'Are, reçoit cet ignoble soufflet. »

que malgré des divergences de vues il avait toujours apprécié la loyauté de La Valette et exprima sa reconnaissance envers l’empereur (1). Le gouvernement fit publier un compte rendu de cet entretien qui n'apaisa pas l’inquiétude des catholiques.

Le discours du trône passa l'Italie sous silence. L’Exposé de la silualion de l’Empire enregistra le règlement définitif de la question de la dette pontificale et l’interpréta comme un signe d’apaisement. Quelques dépêches furent publiées où Moustier préconisait un rapprochement de l'Italie et du Saint- Siège qui permit l'évacuation de Rome ; mais, dans la dernière, (31 octobre) il déclarait que le moment de l'évacuation n’était pas encore venu (2).

Le 20 avril, La Valette, pressé par Jules Favre, dut s'expliquer sur la question romaine. Il parla d’une « négociation entamée sur le modus vivendi que le gouvernement italien, par notre intermédiaire, propose au gouvernement pontifical ». Il fit l'éloge de la politique conservatrice et modérée de l'Italie : « .… Le gouvernement italien... a proclamé son adhésion à des principes qui condamnaient implicitement tous les agissements qui ont amené la déplorable affaire de Mentana. » Il ajouta d’ailleurs que le moment n'était pas encore venu d’évacuer Rome. Cependant, son discours inquiéta beaucoup les catholiques. Au Sénat, le 30 avril, Ségur d’Aguesseau montra que La Valette revenait aux déclarations équivoques dont le gouvernement impérial avait autrefois si longtemps usé. Il blâma le mot de déplorable appliqué à Mentana. Il attaqua violemment le gouvernement italien et signala les bruits d’après lesquels Rome devait être évacuée peu après les élections (3). La Valette répondit : «M. de Ségur d’Aguesseau paraît redouter la concihation, et la déclare impossible. Quant à moi, je ne désire rien autre

(1) Correspondance diplomatique, 26 décembre 1868.

(2) Cette décision avait vivement mécontenté les Italiens. Menabrea écrivait à Arese le 12 septembre 1868 : « Si l'empereur, en restant à Civita Vecchia, croit gagner à lui le parti ultramontain, il se trompe ; car ce parti prend cela pour de la faiblesse, ce qui l’enhardit dans la conspiration permanente contre les principes sur lesquels est fondé l'Empire. Si à l'ouverture des Chambres nous n'ax ons rien obtenu, je ne sais trop si notre ministre pourra encore rester à Paris. » (Bonfadini : Vila di Francesco Arese). QU MELE

(3) Sartiges écrivait dès le 197 avril 1868 dans une lettre particulière à Moustier,

au sujet d’une crise d’épilepsie de Pie IX : « Cet accident, suite et précurseur d’accidents de même nature redoutables à un vieillard de 77 ans, doit nous rappeler que la question romaine reste à régler, et que, si nous ne voulons pas qu'elle nous surprenne à l'improviste, il nous faut la régler sans perdre trop de temps, par exemple après les élections terminées. » (Correspondance diplomatique.)

chose. » Il déclara que Rome ne serait pas évacuée tant que la sécurité du pape ne serait pas « parfaitement garantie ». C'était le langage que tenait autrefois Billault.

Les inquiétudes des catholiques n'étaient pas vaines. Depuis juillet 1868, Napoléon III avait engagé des négociations secrètes pour la formation d’une triple alliance entre la France, l'Autriche et l'Italie (1). Rouher, le prince Napoléon, et, à partir de décembre 1868, La Valette, furent seuls mis dans le secret. Les négociateurs italiens, Nigra et Vimercati, cherchèrent à obtenir, comme condition de l'alliance, l’évacuation de Rome. Le ministre autrichien des Affaires Étrangères, Beust, alors en conflit avec le Saint-Siège, était favorable aux revendications italiennes. Napoléon LIT désirait toujours évacuer Rome, et il envisageait même la possibilité de rappeler ses troupes avant le Concile. Il fit part de ses intentions à Nigra et à Vimercali, mais sans vouloir prendre d'engagement à cet égard dans le traité d'alliance. Jusqu'au mois de juin 1869, on crut à Paris que le gouvernement italien, satisfait des dispositions de l’empereur relativement à la question romaine, n’exigerait pas d’engagement formel. Mais, au début de juillet, Menabrea exigea l’évacuation immédiate de Rome, et l'assurance que, quoiqu'il advint, le gouvernement impérial n’interviendrait plus militairement en faveur du pape. Napoléon IIT refusa. Menabrea retira alors « toutes les conditions, excepté celle d’une promesse d'évacuation en général, donnée au roi par l’empereur... » (2). Napoléon III refusa de faire cette promesse, et la négociation fut ajournée (3). On doit remarquer que cet ajournement est

(1) Le récit du prince Napoléon (Les alliances de l'Empire en 1869 el 1870, 1878, in-8°), et surtout celui d'Olivier (L'Empire libéral, t. XI), doivent être utilisés avec précaution. Bepuis les études de Bourgeois et Clermont (Rome et Napoléon 111) et de Muret (La queslion des alliances en 1869 et 1870, Revue d'histoire moderne et contemporaine, 1906-07), des documents essentiels ont été publiés par Oncken : Die Rheinpoliik Kaiser Napoléons III, et dans les Origines diplomatiques de la guerre de 1870- 1871, t, XXI, XXIII, XKIV,

(2) Metternich à Beust, 14 juillet 1869 (Cité par Oncken).

(3) Nigra dit peu après au représentant de l'Autriche à Bruxelles, Viltzthum : « Le seul obstacle... qui arrête encore notre adhésion, c’est cette assurance verbale d’évacuer Rome avant la réunion du Concile, assurance que l’empereur Napoléon nous avait déjà donnée, mais qu'il a cru devoir rétracter à l'époque du message du 12 juillet, nous disant qu'il n’était plus maître de prendre un pareil engagement sans le Corps Législatif, » (Vitzthum à Beust, 11 septembre, cité par Oncken). D'après ce document, le refus de l’empereur aurait eu pour motif les concessions qu'il dut faire au nouveau Corps Législalif. Les élections en auraient donc été la cause décisive. Par contre, Napoléon IT a affirmé qu'il n'avait jamais promis à Nigra et à Vimercati d’évacuer Rome avant le Concile, mais qu’il avait seulement envisagé cette éventualité, (Metternich à Beust, 20 septembre, cité par Oncken.)

postérieur de plusieurs semaines aux élections françaises (24 mai- 6 juin), dont était sorti un Corps Législatif où le gouvernement ne pouvait trouver de majorité sans le concours des cléricaux. Il est donc difficile de savoir si les catholiques avaient tort de craindre que Napoléon III ne sacrifiât le pouvoir temporel au cas où le résultat des élections ne l’eût pas obligé à le défendre (1).

D'autre part, la politique ecclésiastique du gouvernement impérial continuait à le mettre en opposition directe avec le Saint-Siège. Le conflit relatif à Gérin (2) le préoccupait, car la vacance du siège d'Agen risquait de nuire au député sortant, Noubel, qui avait publiquement appuyé l’évêque nommé. Après la démarche vainement faite par Sartiges en juin 1868, le gouvernement pontifical fit, également en vain, plusieurs tentatives pour obtenir la renonciation de Gérin. Le 18 décembre, Antonelli chargea le cardinal Donnet de demander au gouvernement impérial le retrait de sa nomination. Il lui communiqua, ce qu'il avait refusé à l’ambassadeur, une liste des accusations portées contre Gérin. À part l’une d’elles relative à ses mœurs, qui n’était appuyée d'aucun témoignage sérieux, et que Ginouilhac ne jugeait pas fondée, c’étaient celles que le gouvernement connaissait officieusement depuis 1867 : opposition à La Salette, peu de piété, vie trop mondaine, trop d'activité politique, et des opinions peu favorables au pouvoir temporel. Donnet répondit le 28 février qu'il avait vainement tenté de faire revenir l'empereur et Baroche sur la nomination de Gérin, mais qu'il avait vu celui-ci et en avait obtenu, sur tous les chefs d’accusation, des réponses satisfaisantes : « Je me permets d’aflirmer à Sa Sainteté qu’il ne fera aucune espèce de disparate parmi nous. » Malgré la recommandation de Donnet, le pape maintimt son refus (3).

Quant à Darboy, Banneville avait d’abord suggéré qu'il attendiît le Concile pour se justifier auprès du pape (4). Mais la lettre du 26 octobre 1865 fut publiée en France pour la première fois, au début de mars, par Émile Ollivier dans la 3° édition

(1) Pendant toute cette période, les catholiques français continuèrent à envoyer à Pie IX des volontaires, des armes et de l'argent. Ces secours venaient surtout des légitimistes de l'Ouest (Correspondance diplomatique, 25 novembre 1868).

(2) Baroche 1.018, F1° 2.479. |

(3) Donnet avait communiqué sa lettre à Baroche et à Gérin. Celui-ci en fit part à Noubel qui en informa les vicaires généraux capitulaires d'Agen. Ceux-C i déclarèrent à Donnet que le clergé d'Agen désirait vivement que Gérin ne devint pas son évêque.

(4) Moustier lui avait communiqué le 27 octobre «à titre confidentiel » le mémoire

de Baroche du 20 avril 1868 sur la lettre pontificale,

de son livre «Le 19 janvier » : elle confirmait en effet son opimon sur l’irrémédiable déclin du gallicanisme. La lettre fut ensuite publiée dans l'Univers le 18 et le 22 mars. Dès le 11 mars, La Valette écrivit à Banneville que, pour éviter une interpellation qui obligerait le gouvernement impérial à discuter publiquement les doctrines soutenues par le pape, il était nécessaire que le gouvernement pontifical blämät la divulgation de la lettre du 26 octobre. Banneville répondit le 17 mars : « Je suis autorisé par le cardinal secrétaire d’État à vous transmettre officiellement, dans les termes suivants, la déclaration que je viens d’en recevoir : 1° La lettre du pape à l’archevêque de Paris n’est pas un acte officiel et chancellerie (1), mais un document intime, confidentiel et privé ; 20 La cour de Rome en désavoue hautement la publication. » (2) Mais le pape refusait de publier luimême cette déclaration.

Le gouvernement impérial évita cependant d'engager une discussion publique. Darboy, dans un mandement du 30 mars relatif au cinquantenaire de la première messe de Pie IX, exprima de manière générale sa déférence pour le pape, et publia les paroles bienveillantes que Pie IX lui avait adressées lors de son voyage à Rome en 1867; il donnait ainsi à croire que Pie IX considérait depuis longtemps comme clos l'incident relatif à la lettre du 26 octobre 1865. Pie IX, heureux qu’une discussion publique eût été évitée, fut satisfait du mandement de Darboy ; mais il persista à réclamer de lui une lettre de soumission. Darboy s’y refusa absolument, et La Valette protesta contre les exigences du pape : « Mon intention n’est pas présentement d'engager aucune discussion à ce sujet avec la cour de Rome. Mais je ne voudrais pas non plus qu’elle pût nous supposer satisfaits de la réserve où elle se maintient envers nous dans une affaire qui nous intéresse à un très haut degré » (3) (28 avril). Malgré la publication de la lettre pontificale en France, la controverse publique que le gouvernement et le Saint-Siège redoutaient également avait pu être évitée. Mais, cette complication écartée, le conflit sur le chapeau de Darboy et sur les doctrines émises par le pape dans sa lettre du 26 octobre 1865 restait irréductible.

Les préparaUifs du Concile se poursuivaient à Rome sans que

(1) C'était ce qu'avait dit Émile Ollivier.

(2) Télégramme. Correspondance diplomatique. Le gouvernement impérial fit connaitre, par ses journaux officieux, le résultat de sa démarche (F1? 2,448),

(3) Correspondance diplomatique.

les évêques français fussent tenus au courant. Certains d’entre eux, même parmi les gallicans, reconnaissaient les avantages du secret, qui permettait d'éviter les controverses publiques c'était l'avis du cardinal Mathieu (1). Mais Ja grande majorité de l’épiscopat et le gouvernement impérial s’inquiétaient de cette situation (2). Au début de 1869, un nouveau consulteur français fut nommé qui appartenait au groupe libéral, Freppel, que le gouvernement avait nommé en 1867 doyen des chapelains de Sainte-Geneviève en remplacement d'Hugonin (3). Il informa ses anus que les intransigeants du clergé romain, longtemps inquiets sur l’issue du Concile, étaient maintenant pleins d’espoir, et non sans raison. Banneville, par contre, persistait à penser que le Concile tournerait à leur détriment (4). Ils ne tardèrent pas à prendre publiquement l'offensive. Le 9 décembre 1868, Antonelli avait demandé aux nonces de réunir et de lui transmettre des renseignements fournis par des informateurs dévoués, sur l'attitude observée vis-à-vis du prochain Concile par les gouvernements, le clergé et les populations, sur les souhaits et les besoins particuliers de chaque pays. Chigi lui transmit peu après les rapports de quatre prêtres ultramontains de Paris. Or un de ces rapports confidentiels et des fragments d’un second (5) furent publiés le 6 février sous forme d’une correspondance de France par l'organe des Jésuites romains, la Civilta Cattolica. Le nonce se plaignit à Antonell de cette divulgatiom (16 février). Antonelli lui répondit que ces rapports serviraient aux travaux préparatoires du Concile, mais que leur publication était également utile.

L'article de la Civilta exprimait les opinions et les vœux des ultramontains français. Il constatait l’attitude expectante et défiante du gouvernement impérial, mais espérait que le besoin qu'il avait du concours du clergé contre les révolutionnaires l’empêcherait de faire obstacle aux revendications ultramontaines. Quant à l'opinion française, en dehors des milieux catholiques, elle se préoccupait peu du Concile, et cette indifférence se reflétait dans la presse. Les catholiques français

(1) Correspondance diplomatique, 12 février 1869.

(2) Ibid., Baroche à La Valette, 25 février 1869, ” L .

(3) AB XIX 524, Freppel à Dupanloup ; Nicol : Vie de Mgr Bécel… EF reppel se rallia quelques mois plus tard aux ultramontains intransigeants. Peut-être avait-il donné, avant d'être nommé consulteur, quelque gage de cette conversion prochaine.

(4) Correspondance diplomatique, 12 février 1869. ee È sa

(5) Celui-ci plus modéré et plus objectif; voir sur ces incidents : Cecconi : Hisloire du Concile du Vatican, t. IT.

MAURAIN. — POLITIQUE

étaient divisés en deux groupes : les catholiques libéraux d’une part, « les catholiques proprement dits » de l’autre. Ceux-ci désiraient «la proclamation par le futur Concile œcuménique des doctrines du Syllabus…. Ils accueilleraient avec bonheur la proclamation. de l’infailibilité dogmatique du Souverain Pontife. On ne se dissimule pas que le pape, par un sentiment d’auguste réserve, ne voudra peut-être pas prendre lui-même l'initiative de la proposer... mais on espère que l’explosion unanime de l'esprit saint, par la bouche des Pères du futur Concile œcuménique, la définira par acclamations.» L’épiscopat français, «à part quelques exceptions plus bruyantes qu’elles n’ont d'autorité», était favorable à ce programme. Quant aux questions particulières à la France, la plus importante était la situation du bas clergé, qu’il fallait soustraire à l’arbitraire épiscopal.

Ce manifeste, publié par la Civilta Cattolica, dont un bref récent de Pie IX avait consacré le caractère officieux, fit sensation. Les doctrines qu'il soutenait étaient antipathiques à l’opinion française tout entière, à la seule exception des ultramontains intransigeants, qui n'étaient nombreux que dans le clergé. C’est surtout chez les catholiques gallicans et libéraux qu'il suscita une vive réaction. Le Français, dans des articles inspirés par Dupanloup (1), reprocha vivement à la Civilta de réserver aux adversaires des catholiques libéraux la qualification de « catholiques proprement dits ». Il l’accusa de vouloir dicter au Concile son programme et ses décisions, et de chercher à empêcher toute discussion sérieuse en l’invitant à procéder par acclamation. Sans discuter au point de vue dogmatique la définition de Pinfalhbilité du pape, le Français en contestait «l'opportunité » : c'était le terrain sur lequel devait se placer l'opposition conciliaire. Sur deux autres points dont la discussion publique eût été délicate, l'article de la Civilta avait soulevé dans le clergé et chez les catholiques de vives inquiétudes : l'adhésion du Concile au Syllabus, et laréforme de la discipline, qui menaçait directement les prérogatives des évêques.

Le gouvernement et lempereur lui-même, furent très mécontents d’un manifeste aussi opposé à leur politique ecclésiastique et dont le caractère officieux ne faisait pour eux aucun doute (2). Il ne les décida pas cependant à sortir de l’expectative.

(1) 17 et 18 février, 18 et 19 mars. Voir Granderath : Geschichle des Vatikanisches Konzils.

(2) Le nonce attira l'attention d’Antonelli sur un article du Public (24 février), qui exprimait l'impression du gouvernement impérial. Cet article intitulé «Un mani-

Le 9 avril, Émile Ollivier profita de la discussion du budget des Cultes pour poser au gouvernement trois questions relatives au Concile : 1° Les évêques pourraient-ils s’y rendre librement ? 2° Auraient-ils leur complète liberté d'appréciation ou une entente avec le gouvernement serait-elle organisée ? 39 Le gouvernement interviendrait-il ? Baroche répondit affirmativement à la première question; quant à la deuxième, le gouvernement avait trop confiance dans les sentiments des évêques français « pour chercher à peser sur leurs décisions ou même à organiser un accord entre eux et le gouvernement, » Sur le troisième point, Baroche refusa de donner, huit mois avant l’ouverture du Concile, l'opinion du gouvernement, «quand même elle serait arrêtée ». Il ajouta qu'après le Concile les droits de la France resteraient entiers vis-à-vis de ses décrets.

Le même jour, le ministre des Affaires Étrangères de Bavière, le prince de Hohenlohe, qui était en relations avec un théologien hostile à l’ultramontanisme, Dôllinger, chargea ses agents diplomatiques de proposer aux gouvernements une intervention auprès du Saint-Siège. D’après les articles de la Civilta, confirmés par d’autres indices, le Concile aurait à traiter du Syllabus et de l’infaillibihité pontificale, c’est-à-dire de questions qui intéressaient la société civile et ses rapports avec l’Église. Hohenlohe proposait donc d'examiner «s’il ne conviendrait pas de fixer à l’avance les mesures, sinon collectives, du moins identiques, qu'il faudrait prendre pour éclairer le Saint-Siège sur l’attitude que les gouvernements du continent prendront vis-à-vis du Concile œcuménique, ou bien si des conférences composées des représentants des États intéressés ne seraient pas considérées comme le moyen le plus propre à amener une entente entre les gouvernements. » La Valette transmit le 27 avril cette circulaire à Banneville, à titre d’information sur l'impression produite par les articles de la Civilta, et en ajoutant qu'il la considérait comme prématurée. 11 la soumit le 26 avril à Baroche : « J'ai reçu cette communication en me réservant de l’examiner avant de faire connaître notre opinion. La proposition qu'elle renferme nous entrainerait fort loin si elle était acceptée. Nous ne pouvons d’un autre côté méconnaître qu'elle répond à des préoccupations qui ne sont pas sans fondement, eb nous pourrions avoir

feste », attaquait aussi vivement que le Français la correspondance de la Civilta et révélait qu’elle était formée de rapports adressés au nonce. Le gouvernement impérial savait donc que ses rapports confidentiels n'avaient pu être communiqués à la Civilla Cattolica que par le gouvernement pontifical.

intérêt à ne pas décourager un gouvernement catholique dont le clergé fort instruit est appelé certainement à jouer un rôle important dans le futur Concile. » (1) Le gouvernement impérial avait ainsi l'assurance de ne pas rester isolé s’il adoptait la politique d'intervention. Mais il resta encore pendant plusieurs mois dans l’expectative (2).

Sa réserve peut s'expliquer en partie par les éléments d’incertitude qui subsistaient, notamment quant à l'attitude du Saint- Siège. La réaction que suscitèrent en France et en Allemagne les articles de la Civilta avait paru inquiéter le gouvernement pontifical. Antonelli assura Banneville qu'il n’en avait pas eu connaissance : « Ce sont les réponses qu'ils ont provoquées de partout qui m'ont obligé à les lire. Est-il rien de plus maladroit et de plus absurde ? » « Je ne crois pas, ajoutait Banneville, que Son Eminence ignorât autant qu'elle le dit les articles de la Civilta. La pape, en tout cas, les connaissait à merveille. » (3) (4 avril). La Civilta publia le 17 avril un nouvel article qui donnait du premier une interprétation modérée. Banneville, qui n'avait pas appris à connaître, comme Sartiges, La Valette et Gramont, la valeur des assurances d’Antonelli, était disposé à croire que le programme de la Civilta n’était pas celui du Saint- Siège, et même que la question de l’infaillibilité pontificale ne serait pas portée devant le Concile. Mais il ne semble pas que le gouvernement impérial ait partagé son optimisme. Banneville lui-même constatait que Pie IX, à qui arrivaient de tout l’univers catholique des hommages enthousiastes à l’occasion du cinquantenaire de sa première messe (11 avril), était plus que jamais imbu de son omnipotence, qu'il était peu disposé à tenir compte de l’avis des gouvernements catholiques, et que, tout en assurant que les articles de la Civilta n’engageaient pas le Saint-Siège, il n’avait nullement blâmé les opinions et les vœux qui y ébaient exprimés.

Si les intentions de Pie IX n'étaient guère douteuses, la

(1) Correspondance diplomatique. Dans les négociations engagées à cette époque entre la France, l'Autriche et l'Italie pour la conclusion d’une triple alliance, il fut prévu que les trois puissances se concerteraient sur la politique à suivre vis-à-vis du Concile (Oncken : Die Rheinpolitik Kaiser Napoleons III).

(2) Voir Oncken : Die Rheinpolitik Kaiser Napoleons III. Les rapports de Metternich (19 juin 1869) et de Vitzthum (4 juillet) montrent qu’à cette époque, aucune décision n'avait encore été prise par le gouvernement impérial, et que, contrairement à l’assertion d'Émile Ollivier (L'Église et l'État au Concile du Vatican), Baroche était opposé à l'envoi d'un ambassadeur extraordinaire au Concile.

(3) Correspondance diplomatique.

mort de ce vieillard de 77 ans était toujours à envisager. Or elle pouvait modifier complètement la situation de l'Église. Banneville écrivait le ? juin : « Quand on parle. des tendances envahissantes et de l’omnipotence de Rome, il faut prendre garde que c’est de l’omnipotence du pape régnant qu'il s’agit surtout. Cest une déviation évidente de l’organisation du gouvernement général de l’Église, produite par l'influence d’un homme, due elle-même à des circonstances exceptionnelles, mais qui prépare probablement après lui une réaction vive... » (1) Cétait ce qui incitait les catholiques libéraux et gallicans à ne pas désespérer. L’auditeur de Rote, Isoard, écrivait au P. Hyacinthe, qui songeait à sortir de l’Église : «Ce système de rigueur à outrance ne peut durer. D'une façon ou d’une autre, et très certainement avec un nouveau pontificat, il se fera une réaction. La gêne, le mécontentement sont universels, mais tout le monde attendra. Faites de même. » (2)

A la veille des élections générales, la politique ecclésiastique du gouvernement impérial était indécise et contradictoire. Les associations religieuses laïques et les congrégations non autorisées bénéficiaient de nouveau, à peu d’exceptions près, d’une entière tolérance, mais l’enseignement laïque était vigoureusement développé, malgré l'opposition du clergé. Le gouvernement nommait des évêques gallicans, mais il laissait publier les brefs pontificaux qui blâmaient Duruy. Les relations entre l'administration civile et le clergé étaient partout revedenues courtoises, mais l’ancienne alliance n’était pas véritablement rétablie. Le gouvernement protégeait le pouvoir temporel du pape dont il combattait la politique. Dans les deux questions les plus graves pour l’Église, la question romaine et le Concile, la politique impériale restait incertaine. L'empereur et Rouher, devenu le chef du gouvernement, n'avaient pas sur les questions religieuses d'opinions arrêtées, et s’en préoccupalent peu. Rouher avait tour à tour patronné les «italianissimes » qui voulaient livrer Rome à l'Italie, et déclaré qu'elle ne s’en emparerait « jamais ». Napoléon III protégeait le pape à Rome en même temps qu’il soutenait Duruy qui, dans ses rapports, lui exprimait franchement son hostilité radicale contre l'Eglise.

(1) Correspondance diplomatique. : De F (2) Houtin : Le P. Hyacinthe dans l'Église romaine, 3 février 1869.

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